Malédiction royale
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Il attendait, assis sur sa chaise. Les cris poussés par sa femme étaient insupportables. Puis, soudain, ils cessèrent. Il se leva tandis que le médecin se tournait vers lui, désolé. Il s’impatienta :

« Qu’y a-t-il ? C’est une fille, c’est ça ?
- Non, Majesté… Il… L’enfant est mort-né. »

Le roi ferma les yeux et prit une grande inspiration, s’efforçant de se calmer.

« Toutes mes condoléances votre Majesté », lui dit son valet d’un ton désolé.

Le roi ne l’entendait pas, trop occupé à calmer la rage qui bouillonnait en lui. Soudain, il ouvrit les yeux et s’enfuit sans adresser un seul regard à sa femme qui devrait porter le deuil, seule, pour la deuxième fois.

Un roi ne fait jamais son deuil. Il se doit de rester fort pour la France. Pour son peuple.
Un roi ne s’appartient pas, il appartient à la couronne.

Cela, Louis le savait bien. Sa mère ainsi que le cardinal Mazarin n’avaient jamais cessé de le lui répéter. Même après la mort de son père, il n’avait pas eu le droit de pleurer. Et pourtant…
Et pourtant, des larmes de rage coulèrent sur ses joues tandis qu’il se dirigeait à grands pas vers ses appartements afin d’être en paix. Les courtisans sur sa route s’apprêtaient à le féliciter, mais voyant sa mine sombre, ils comprirent. Toute la cour sut en un claquement de doigts que le roi n’avait toujours pas d’héritier.


« Une véritable malédiction, Sire. Je ne comprends pas…
- Silence », hurla-t-il.

Le conseil du roi se tut et le calme vint. Le roi se massa les tempes tandis que Colbert s’avançait :

« Que comptez-vous faire, Majesté ?
- Une lettre au Pape. Cette femme ne peut pas rester mon épouse, expliqua d’un ton sombre le roi.
- Majesté… Je ne pense pas que le pape accepterait de briser votre union…
- Il le faut ! S’emporta-t-il. Pour le bien du royaume ! »

L’écho porta longtemps le son de sa voix. Il semblait que tout Versailles avait entendu son hurlement. Les ministres, secrétaires d’État et juristes reculèrent tous d’un petit pas. Le roi-soleil était impressionnant lorsqu’il se mettait en colère.
Le roi s’obligea à se calmer puis s’appuya sur la grande table recouverte de papiers tout aussi importants les uns que les autres. Des affaires d’État qui devraient attendre…

« Je dois avoir un héritier. Je n’ai pas le choix, dit-il plus doucement. Que me conseillez-vous sinon de demander au pape de dissoudre le mariage ? »

Personne n’avait la réponse. Mais ce que tous savaient, c’était le futur désastre diplomatique si une princesse espagnole était répudiée par le roi de France.


La reine gémissait dans son sommeil. Sa fidèle suivante, Mendoza, la regardait d’un air soucieux. Soudain, la souveraine hurla et se réveilla en sueur. Mendoza la réconforta en lui fredonnant une berceuse dans sa langue natale mais la reine ne parvenait pas à se calmer :

« J’entends des voix… Elles me parlent… J’ai si peur, Mendoza. »

Mendoza continua à la bercer doucement jusqu’à ce que sa maîtresse se rendorme.

Le soleil se leva mais la reine refusa de sortir du lit. Mendoza ordonna à l'une des suivantes de lui arranger ses oreillers. Catherine s’exécuta et souleva l’un d’eux afin de le remettre à sa place. Elle poussa un hurlement.


Fabien était perplexe. Il regardait la figurine faite en racines. Catherine l’avait posée avec dégoût sur la table et la reine s’agrippait à Mendoza avec frayeur.

Le roi entra :

« Que se passe-t-il donc ? demanda-t-il d’une voix exaspérée.
- Sire… »

Fabien n’arrivait pas à trouver les mots mais décida d’être direct :

« Nous avons trouvé ceci dans les draps de la reine. »

Il lui désigna du menton la figurine. Le roi s’approcha et vit qu’une vis était plantée dans le bas-ventre de la figurine. Il regarda son épouse puis Fabien :

« Qu’est-ce donc que cette sorcellerie ?
- C’est bien ce qui me fait peur, Sire… Je ne crois pas aux contes de bonnes femmes mais ceci… »

Il désigna la figurine :

« … J’ai l’impression que c’est la clé des maux de la reine. »

Une ride soucieuse barra le front du monarque :

« Retrouvez-moi le coupable, Fabien. Quoi qu’il en coûte. »

Fabien s’exécuta. On ne discutait pas les ordres du roi et il était le plus fin limier de Versailles, si ce n’était de France. Il n’osait croire en la magie mais quelqu’un s’amusait à tourmenter la reine et cette personne allait le payer cher.


Le roi regarda les dépenses royales d’un œil distrait puis ordonna :

« Que tout le monde sorte…. Sauf vous, Colbert. J’ai de besoin de vos conseils avisés. »

Le contrôleur général des finances se dirigea vers lui tandis que tous sortaient. Il s’inclina avec déférence :

« Que désirez-vous savoir, Sire ?
- Parmi les dépenses, il y en a une que vous m’avez obligé à prendre. J’espère qu’elle est bien utile.
- Nous leur avons envoyé la figurine. Ils l’étudieront.
- Il aurait peut-être mieux valu la détruire, remarqua le roi.
- Peut-être mais ces gens veulent, comme nous tous, comprendre comment une telle chose peut se produire… Si nous la détruisons, nous serons aussi ignorants qu’au départ. »

Le roi approuva d’un signe de tête puis Fabien entra :

« Où en êtes-vous dans vos recherches ? demanda le roi.
- Nous avons suivi la piste d’une servante qui était amie avec l’Empoisonneuse. Nous allons lui rendre une petite visite.
- Bien. Faites le nécessaire. »


La femme hurla. Fabien n’avait aucune pitié, même pour une personne sans défense. Une personne sans défense qui mettait gravement en péril l’avenir du royaume ainsi que la santé de la reine. Il n’avait donc réellement aucune pitié pour elle.
Elle hurla à nouveau.

« Je vous pose une simple question, répéta inlassablement Fabien. Est-ce vous qui avez empoisonné la reine ? »

Un autre hurlement. Puis la femme céda :

« Je… Je voulais que la reine paye pour tout le mal que fait le roi aux huguenots, je suis désolée… »

Elle commença à sangloter. Fabien lui demanda alors sans aucune émotion :

« Comment marche cette figurine ?
- Je l’ignore… L’Empoisonneuse me l’a donnée, elle m’a dit que cela fonctionnerait… »

Sa voix cessa ainsi que sa vie. Fabien nettoya sa lame tout en pensant à l’Empoisonneuse. Il avait enfin de quoi la faire tomber…

Il la trouva à son travail. Elle était « apothicaire » mais le peuple lui préférait le nom de « sorcière ». Elle avait sauvé bon nombre de vies mais en avait pris des dizaines d’autres.

Elle n’eut pas une mort rapide.

Fabien alla dans l’arrière-boutique et y vit des dizaines d’objets aussi étranges les uns que les autres. Il alla prévenir le roi.


Il lut la missive royale puis la déchira et la jeta dans les flammes.

« La missive était accompagnée d’un colis, expliqua son apprenti. »

Le docteur soupira, impatient :

« Et alors ? Qu’attends-tu ? Ouvre-le ! »

L’apprenti s’exécuta et ouvrit le colis. Le docteur s’approcha ainsi que ses collègues qui étaient restés dans l’ombre. Il déglutit et s’exclama :

« Eh bien… Nous en avons du travail… »


Un an plus tard, Versailles scintillait de milles feux tandis que la cour était en liesse.

La couronne avait enfin un héritier.

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