L’Oubli est une Bénédiction
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Il était bien ici. L’odeur omniprésente de produits chimiques, la lumière des néons neufs, le silence. Surtout le silence. Il avait toujours bien entretenu ses locaux. Et toujours bien étiqueté ses placards.

Ses grands placards blancs. Ceux qui soutenaient la Fondation. Ils étaient si importants, et pourtant toujours sous-estimés. Car cette pièce était un peu comme une partie cachée du cerveau de la Fondation, si on la comparait à un corps humain. Peut-être comme l’hippocampe. Elle éliminait l’impureté et la souillure qui vennaient traumatiser celle-ci. Elle la faisait tout simplement disparaître, et plus personne ne s’en souciait après ça. Il en était plutôt fier, car il savait que son boulot était plus utile qu’on ne lui laissait croire en l’enfermant dans cette pièce.

Il y était bien, de toute manière. Et il savait que les O5 et le Comité d’Éthique avait besoin de lui. Quand au DCD, n’en parlons même pas. Ils avaient besoin de ses créations, elles étaient la base de leurs procédures de désinformation, presque toujours utilisées à un moment du processus. Il était le seul qui connaissait, gardait et créait les produits, pour cause de sécurité. Certes les O5 avait le code de son coffre où étaient gardées les formules, au cas où il décéderait. Mais ils avaient autres chose à faire que s’en préoccuper, et après tout, il était toujours vivant. Il distribuait donc tranquillement ses recettes vers tous les laboratoires, qui remplissaient ensuite les pharmacies spécialisées des sites.

Les tiroirs étaient tous fermés et estampillés de leurs codes couleur et de leurs lettres appropriés, de A à F, puis les substances secondaires comme Ω. Mais cela, ce n’était que les principaux et les plus connus. Les autres placards cachaient des composés expérimentaux. Φ, par exemple, pour les victimes d’effets mêmetiques extrêmement lourds, théoriquement capable de les contourner. Ou même Ψ pour les effets liés à la thaumaturgie, mais qui déclenchait des effets secondaires… fâcheux. L’homme assit dans son fauteuil était scientifique, pas sorcier, qu’espériez-vous…

Il y avait aussi cette chose, qu’il gardait dans une boîte métallique sous son bureau, à l’abri des regards. Celle avec le logo violet, légèrement terni. Sa plus belle création, qu’il n’aurait peut-être jamais à voir à l’œuvre. Les chances en étaient infimes.

Il se souvint soudain de quand il en avait eu l’idée, après le réveil d’un rêve particulièrement mouvementé, et qu’il avait travaillé avec ferveur dessus le reste de la nuit, puis le jour, jusqu’au soir où il avait contacté les O5 pour leur annoncer sa trouvaille. La tête qu’ils devaient faire. Ce caisson ne serait pourtant jamais ouvert. Il ne doit pas l’être.

Bon sang, qu’il se sentait bien ici. Il se retourna dans son fauteuil, goûtant au calme et à la tranquillité. Il aimait tant être seul dans ce local. Son regard se porta sur le badge posé sur la table.

Stephen Lockwood.

Il se souvint de l’homme qui lui avait remit se badge. Il se souvint surtout de son regard, qui trahissait un grand soulagement et une part de tristesse, de méfiance. C’était bien normal. Il avait le pouvoir de jouer avec leurs souvenirs. C’était un pouvoir terrifiant, certes, mais néanmoins précieux ici.

Il officiait au Site-41 à l’époque. Il ne s’occupait encore que des produits, sans les administrer. Puis il y eut cet incident, avec ce garde qui était devenu incontrôlable. Il l’avait attaqué, sans qu’il sache pourquoi. Il savait juste que ses amnésiques étaient en cause, d’une façon ou d’une autre. Il se posait la question alors qu’on abattait le garde sous ses yeux : qu’est-ce qui l’y avait poussé ? Alors il avait demandé à être muté. Et d’administrer les produits lui-même. Il pensait pouvoir comprendre en faisait ainsi à l’époque. Il avait tort.

Sa requête avait été observée par les O5 et validée, contre toute attente. Il avait donc été muté dans un site suffisamment différent pour qu’il y passe plus ou moins inaperçu, et suffisamment important pour qu’il soit bien surveillé. Il officiait dans une petite aile du site, pour ne pas être confronté trop souvent à des patients.

C'était lui qui était maître des amnésiques, et il se trouvait à Aleph.

Stephen était assez apathique et renfermé pour supporter les personnes brisées qui venaient parfois se faire soigner par lui, souvent contre leur gré. Il souffrait d’un trouble de l’isolement qui le rendait passablement hermétique à ses patients, aux gens en général. Mais son calme et son sang-froid venaient surtout de ses années d’expérience. De toute manière les patients étaient rarement réticents, cela restait peut courant qu’on lui saute à la gorge. Un peu comme le garde.

L’être humain n’avait pas tant d’importance pour lui. Il était facilement remplaçable, voire inutile. Combien d’hommes, de femmes, d’agents, de professeurs, de membres du personnel dévoués il avait fait disparaître ? Leurs collègues, leurs familles les avaient oubliés. Et les O5 n’en avaient pas conscience. À une époque il aurait aimé dire que certains dossiers, certains rapports gardaient leurs traces, mais c’était se leurrer. On les effaçaient. Le monde était le même, en tous points, sinon que ces gens n’avait jamais existés pour personne. Et tout fonctionne parfaitement sans eux.

Ça lui rappellait cette personne, très importante et très appréciée par un bon nombre d’employés. Elle était connue de beaucoup, très aimée et essentielle à la Fondation. Presque une légende, les vieux de la veille devaient raconter des blagues à son sujet autour d’un bon café. Elle était d’un soutient important pour les nouveaux membres, prenant le temps de les guider dans cet univers impitoyable. On lui devait beaucoup.

Bon sang, ce qu’elle lui avait donné du fil à retordre. Ce qui lui était arrivée était horrible, et le site en aurait presque vidé son stock. Et son vide fut naturellement comblé par ses anciens adulateurs, qui reprirent ses anciens rôles comme si de rien n’était. On ne pensa même pas à la remplacer.

Sans son intervention, beaucoup se seraient sans nul doute suicidés. C’était là un autre aspect de son travail. Effacer une mort pour en éviter d’autres. Il ne se souvenait même pas de son nom. Était-ce un homme, une femme ou quoi que soit d’autre ? En même temps, il ne l’avait jamais vu. Du moins c’est ce qui lui semble… Peut importe. Peut-être le comité d'éthique gardait les identités de ces personnes dans un fichier, en devoir de mémoire. Il esquissa un sourire. La bonne blague.

Il manipulait leurs souvenirs dans cette petite pièce et dans le laboratoire situé derrière. On lui fournissait matériaux en quantité et gîte, que demander de plus ? Il préférait philosopher dans son antre minimaliste, calme et douillette. On toqua trois coups secs à la porte.

- …Entrez.

La porte s’ouvrit lentement, et une jeune femme à l’air triste entra dans la pièce avec l’agent de sécurité qui l’accompagnait qui referma la porte. Il y en avait toujours un au cas où les personnes amenées étaient un peu plus que réticentes. Ces gardes étaient triés sur le volet, pour tenir le plus longtemps possible. Stephen se rassit dans son fauteuil, le rapprocha de la table, remit son badge et demanda :

- Que vous faut-il ? Dites-moi.

- Bonjour.

- …Bonjour.

Le silence devint pesant. Stephen détestait ça. Elle semblait fortement troublée, et poursuivit :

- Je… je vient avec une autorisation… j’ai besoin d'amnésiques, mon collègue de travail est…

Il la coupa net en lui arrachant la feuille qu’elle venait de lui tendre, regarda rapidement la signature et le type de trauma, sans s’étendre sur les détails de l’incident. Avec professionnalisme, il ouvrit son tiroir et classa le document dans le quatrième volet des nombreux dossiers qui s’étaient présentés à lui. Finalement c’était peut-être lui, le gardien de la mémoire. Puis il se leva et se dirigea vers les étagères.

Elle, surprise et encore sous le choc de ce qui l’avait ammenée ici, le regarda faire, interdite. Il fouillait dans le tiroir B-3, réfléchissant à la dose à administrer, quand elle se décida à parler de nouveau :

- C’était quelqu’un de bien, un peu idiot certes, mais toujours gentil. Il a toujours suivit les ordres. C’était sa fierté de protéger les gens au-dehors de ce que l’on gardait ici. Il était en plein interrogatoire, il surveillait un Classe-D. Puis celui-ci a commencé à se comporter bizarrement, et il a…

Il en fallait deux. Deux cachets suffiraient. Il parti dans l’arrière-boutique les diluer dans un verre d’eau, et il commença à l’entendre sangloter. Allons bon. Il revint avec son verre d’eau effervescente. Elle pleurait en le suppliant.

- Il n’aurait pas dû mourir ! Il… Il était si bon… Tout ce qu’il voulait, c’était aider les gens ! Les protéger. Autant qu’il puisse, même un peu… Je… Je ne veux pas l’oublier, vous m’entendez ? Il ne doit pas disparaître ! Non, on ne peut pas… un homme si bon…

- Vous savez ce qui se passera. Si vous ne le prenez pas. Ce dossier indique un ordre, pas une autorisation.

Elle se tût et le dévisagea en reniflant. On entendit le bruit de la glissière de l’arme de service du garde coulisser dans un claquement.

- Comment… Comment pouvez-vous être aussi froid ? Rien à foutre qu’il me tue si je désobéis ! Je… je n’aurais qu'à faire semblant.

- Vous ne pourrez pas. Vous le savez. Soyez raisonnable.

Elle le regarda avec effroi. Elle pris le verre qu’il lui tendait, regarda les cachets se désagréger dans le liquide en ébullition, puis le regarda de nouveau, de la pitié dans le regard et les larmes aux yeux.

- Vous êtes monstrueux.

Il lui sourit légèrement avec ses yeux vides et ternes, avant de répondre :

- Il le faut bien.

Elle but Le verre d’une traite, lui rendit et quitta la pièce sans un regard pour l’expert en amnésiques, la tête baissée. Le garde rangea son arme et sortit pour retourner à son poste.

Stephen resta de longues secondes sans rien faire, puis repartit calmement nettoyer le verre. Puis il vint se rassoir dans son fauteuil. Il retrouva rapidement son bien être, oubliant assez vite la jeune femme qui lui avait rendu visite. Il avait apprit à ne pas trop s’attacher aux gens. Son travail l’exigeait, et tout le petit monde de la Fondation aurait dû faire pareil.

Cela dit, il n’aurait plus de travail en ce cas. Quand bien même, ce système devenait de plus en plus obsolète au fur et à mesure que la Fondation prenait de l’ampleur.

Peut-être alors qu’on l’effacerait, lui aussi. Peut-être qu’il s’en chargerait lui-même.

C’est Certain.




























































Compte-rendu de réunion du conseil O5 n°41-319

Sujet : système d’administration de la Fondation/fonctionnement interne. Débattu car jugé mal pensé par O5-12.

Décisions : démantèlement et refonte de l’actuel département de gestion des amnésiques à la majorité absolue. Suppression du Dr Lockwood à 7 voix contre 1 et 4 neutres. Suppression de toutes les données concernant Stephen Lockwood et distribution d'amnésiques de classe E au membres du personnel concernés. Ordre de récupération des formules d’amnésiques. La gestion des amnésiques sera désormais mise en place selon la charte et le programme d’administration débattus durant la réunion.

Sécuriser, Contenir, Protéger

O5-11

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