leur très douloureuse
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NOTICE DU DÉPARTEMENT DE PATAPHYSIQUE n°31-10

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L’ACCÈS À CES DOCUMENTS EST RESTREINT PAR LE PROTOCOLE FAHRENHEIT-451

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La documentation suivante est soumise à une évaluation de ses propriétés métafictionnelles, et est par conséquent soumise à un verrouillage narratif. Un compteur de Maude-Huldevault a été installé en haut de cette page pour mesurer son IMS (Indice Mémétique Standard), basé entre autres sur sa consultation et son empreinte mémétique. Si l'IMS de cette page atteint une valeur trop élevée, nous nous verrons dans l’obligation de la supprimer.

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Vous devez disposer d’un Accès FH-451 pour accéder à cette page, sans quoi vous vous exposez à des sanctions pour torture et homicide involontaire. Veuillez donc faire votre possible pour limiter l’accès (le vôtre inclu) à cette page. En raison de la nature présupposée de l’anomalie, nous vous recommandons de ne pas lire les documents placés sous verrou narratif. Vous êtes prié de révoquer vos droits d’accès à cette page après consultation, puis de vous rendre à la pharmacie la plus proche pour vous faire administrer des amnésiques de classe A.

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Veuillez à chaque instant vous assurer que le verrouillage narratif du document en cours de consultation est opérationnel. Si le verrouillage n’est pas effectif, il vous est formellement interdit de lire le document, et surtout pas entre les lignes. Je recommande grandement de ne pas insister et surtout de ne pas lire le latin.



– Pr F██████




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FICHE INFORMATIVE D2P-31-10

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Titre : leur très douloureuse, sous-titré lorem ipsum dolor(sic)

Médium : Roman d’auteur inconnu.

Sujet : Inconnu hors des pages 9141 à 928 (quatrième de couverture vierge). En cours d’évaluation.

Menace : Inconnue, supposée faible.

Statut : En grande partie incinéré, pages 913 à 928 et couverture exploitables. Évaluation en cours.

Implication : L’ouvrage a été retrouvé suite à un incendie conséquent dans les archives du Site-Aleph le 01/11/2019 à 10h27, dans la section 1813-17-A/C. Chaque page subissait une combustion spontanée dans l'ordre de lecture, sans affecter physiquement sa voisine avant de s’être entièrement consumée. On estime que cet ouvrage est potentiellement relié à la disparition de ███ membres du personnel dans les archives, entre juin 1898 et novembre 2019.


1. La page 913 annonce un chapitre. Le livre est en effet séparé en ██ "chapitres" de longueurs variables, uniquement numérotés en chiffres romains.



Verrouillage narratif opérationnel

leur très douloureuse


La grille grinça sous le poids des années. On la sortait de sa profonde torpeur, elle qui figée, immuable, semblait sceller l’accès aux Anciennes Archives. Parmi le dédale des archives du Site Aleph, c’était ce passage qui avait été ouvert, ce qui était déjà une anomalie statistique en soi. Entra alors un homme plutôt chétif. Une voix forte et vraisemblablement féminine s’éleva de derrière lui, se réverbérant sans ménagement entre les rayonnages endormis.

— Je commence à en avoir ma claque de vérifier toutes les sections une par une !

S’engouffrèrent à sa suite deux jeunes femmes plutôt sportives. En comparaison, l’homme devait avoir une dizaine d'années de plus qu’elles, qui semblaient à peine sorties de promotion. Cependant celles-ci semblaient moins nerveuses que l’archiviste. Personne ne releva la remarque de la plus impatiente. On pouvait sentir que leur mission, quelle qu’elle soit, s'éternisait depuis au moins une dizaine d'heures. Si tant est que le temps eut un jour un sens en ces lieux.

— Je retrouve le registre, je vérifie et on s’en va. Ça va juste être plus compliqué dans cette section.

— Mais putain pourquoi !?

La jeune femme soupira bruyamment. Elle se retourna vers sa collègue en recherche de soutien, mais celle-ci resta impassible. Elles suivirent donc l’archiviste, par automatisme plus que par volonté.

Cette zone était différente des autres. La seule lumière de l’extérieur passant par la grille projetait un halo blanc sur les étagères massives. Elles semblaient s’être érigées ici de leur plein gré pour protéger les secrets qui se trouvaient au-delà de leur façade apparente, fouillis terne de paperasse débordante. Les rayonnages étaient très hauts, et bien qu’on puisse en voir le sommet, ils forçaient le respect autant par leurs dimensions que par leur contenu.

L’archiviste fit claquer machinalement le disjoncteur. Les couleurs s’inversèrent sensiblement, une faible lueur vint de derrière, comme si on venait soudainement de réveiller l’hôte de ces lieux. La lumière froide et pâle de l’unique passage vers l'extérieur contrastait avec la chaleureuse et douce clarté que produisaient les vieilles lampes poussiéreuses de la pièce. Le plafond resta plongé dans la pénombre, projetant la lumière sans la recevoir.

Cette section-ci des archives du Site Aleph n’était pas bien grande. Son aspect plus ancien contrastait tout de même avec les ailes les plus consultées des archives. En effet, toute la nuit on avait pu entendre nos trois visiteurs se balader dans les couloirs, déranger les rayons, s’enfonçant de plus en plus loin. Petit à petit, le matériel avait semblé régresser, les matières vieillir, si bien que l’on ne se sentait plus vraiment au même endroit, comme transporté par les connaissances à travers leurs époques.

Au centre de la section, une lourde table de bois noir accablée par le pesant registre des visites n’attendait même plus nos visiteurs. Entouré par les étagères chaotiques, il semblait résigné par son destin figé. L’Archiviste vint à sa rencontre et agrippa péniblement le livre pour l’ouvrir non sans une éphémère vague de poussières. Il tourna les longues feuilles, qui bruissaient sous ses gestes, jusqu’à s'arrêter aux dernières pages écrites. Il fit glisser son doigt le long des lignes, descendant la colonne en frottant le papier sec et usé. Il se figea, en état d’alerte.

— C’est là. Punaise, pas de doute… on est au bon endroit.


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Verrouillage narratif opérationnel

leur très douloureuse


— C’est pas trop tôt. Qu’est-ce qu’on doit faire ?

Cette fois, c’était la plus calme qui avait parlé. L’archiviste fit une pause.

— On ne… on ne vous a rien dit ?

— Pas même votre nom.

— Oh. Je… je suis désolé, je suis l’archiviste Morin… Nathan Morin.

Le silence s’installa de nouveau. Son interlocutrice se racla la gorge et reposa sa question.

— Et sinon ? Qu’est-ce qu’on est censé faire ?

— Oui ! Pardon, je suis juste… un peu confus qu’on ne vous ait même pas fait un rapport de la situation, je… excusez-moi.

— Il me semble quand même que c’est la première conversation un tant soit peu productive de l’expédition.

— Pardon, vraiment, euh… vous êtes là pour chasser des fantômes.

— Si c’est une mauvaise blague du service, sachez que vous avez perdu votre temps et gâché le nôtre.

— Non, non, je voulais juste détendre l’atmosphère ! Tenez, regardez le registre.

Il leur laissèrent la place devant le registre des visites. Elles s’avancèrent vers celui-ci qui, ouvert et pesant, impuissant, ne pouvait que laisser ses secrets être révélés à la lueur des lampes. Les deux gardes déchiffrèrent tant bien que mal le registre. On pouvait voir plusieurs noms, plusieurs croix. Aucun emprunt.

— Je ne vois pas où est le problème. En même temps, c’est vous l’archiviste, pas moi.

— Nos archives fonctionnent avec différents registres, un par section. Ça ne nous facilite pas la tâche et c’est mal conçu, mais ça reste là sous prétexte que les archives sont immenses. Seulement ces noms font partie de ceux qui ne sont jamais ressortis des archives, si on se fie aux registres des entrées et des sorties.

— Bon, soit, et alors ? Il y a pu avoir des oublis, non ?

— C’est vrai, ça arrive, assez rarement mais quand même. Seulement… Quand on creuse, on ne retrouve plus de traces d’eux après leur visite aux archives.

La plus turbulente se mit à rire aux éclats. Même la salle, immobile, semblait plus concentrée sur l’histoire de l’archiviste qu’elle.

— Il y a toujours eu des blagues sur des membres du personnel qui disparaissent dans les archives tellement on peut s’y perdre. Vous êtes quand même pas en train d’essayer de nous faire croire que c’est vrai ?!

— Tous les disparus. Depuis le 13 juin 1898 jusqu’au 11 mai 2018. Ils sont tous sur ce registre.


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Verrouillage narratif opérationnel

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— Ben voyons.

— Je vous assure ! Je… heu… tenez.

Nathan sortit maladroitement un papier plié en quatre de sa poche et le tendit à la soldate sceptique. Elle se saisit du papier, les sourcils froncés, et le lut avant d’en retranscrire l’essentiel à sa collègue.

— C’est pas des conneries. Il a vraiment demandé à ce qu’on le subventionne pour régler ce problème. Donc on est là.

— Woaw. Des vrais fantômes ? On doit bien en avoir de confinés quelque part, après tout.

— Vous devez être Alice Veron… et vous Michèle Blouin, c’est ça ?

— C’est cela même. Et vous, Morin – je peux vous appeler Morin.

— Vous pouvez m’appeler Nathan.

— Très bien Morin… je crois qu’il était temps qu’on fasse les présentations. On a pas été très aimable, et vous pas très causant. Donc maintenant qu’on est là, on va faire un rapide check-up et tout le monde pourra tranquillement rentrer se reposer.

Michèle commença à décharger son matériel. Alice se mit à inspecter la salle, se baladant entre les rayonnages. On put uniquement entendre sa voix déformée et étouffée par les strates de documentations centenaires scander sarcastiquement ce qu’elle était en mesure d’observer.

— Pas de cadavre ! Pas de cadavre ! Toujours pas de cadavre !

— La ferme chérie.

Nathan se retourna. Michèle ne daigna pas lever un regard vers lui, réagissant à son geste sans cesser de s’affairer sur ses appareils.

— Quoi ? Il y a un problème ?

— Non, non ! C’est juste que… Vous ne vous ressemblez pas beaucoup, au niveau du caractère.

— Ça ne veut rien dire.

— Comme quoi, qui se ressemble s’assemble, ça n’est pas vraiment fondé comme expression, n’est-ce pas ?

— Tu l’as dit, Morin. Faudra penser à sortir le nez de tes bouquins un de ces jours.

— Ah… j’espère bien pas rester archiviste pour toujours. Je n’ai qu’une seule angoisse en vérité, c’est de finir mes jours avec toute cette paperasse. On se sent un peu comme… écrasé par autant de connaissance, silencieuse et immobile, comme si elle nous jugeait du haut des rayonnages…

— Ben dis donc Morin, qu’est-ce qu’il t’arrive d’un seul coup ? Tu veux qu’on parle de tout ça autour d’un café ?


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Verrouillage narratif opérationnel

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— Oh, je… ha ha, désolé, je devrais pas vous dire tout ça, chacun ses prob–

— Non, non, ça va. T’inquiète pas pour ça, c’est normal. On est tous fatigués et on a eu une nuit difficile, je vois bien ce que tu peux ressentir.

— Ah bon ?

— Oui, c’est vrai qu’au bout d’une nuit on commence à ressentir une certaine pression, Alice et moi. C’est pas un environnement de travail très sain, tout cet isolement. Alors courage.

— Ah, oui, c’est… c’est vrai. Merci.

Michèle termina de préparer les différents appareils de mesure, tandis qu’Alice revenait vers le groupe pour leur faire part de sa piteuse pêche aux cadavres.

— Il y a même pas un insecte ou un rat mort. Même les bouquins étaient plus causants.

— Bon. On va donc prouver au monsieur qu’il ne faut pas avoir peur des fantômes.

Michèle alluma l’analyseur de spectre thaumique. Les différents niveaux étaient plats. Elle activa le compteur de Kant. Le taux d’Humes oscillait aux alentours de deux. Elle mit en marche le compteur de radiation Akiva. La courbe était constante. Les voyants du boîtier des dangers mémétiques, informationnels et sensitifs étaient éteints. Elle enfila ses lunettes de vision d’Imagerie par Résonance Éthérique. Pas plus de trois sources de signal dont la sienne.

La pièce était d’un banal tout à fait déconcertant, bien plus inerte encore qu’un rocher de Stonehenge. La normalité la plus complète. Nathan Morin suait visiblement de plus en plus.

— Bon, et bien on dirait que nos amis ont juste été transférés autre part ! Ce registre doit être utilisé pour noter les noms de ceux qui sont sortis sans le signaler, sans plus.

— Vous… vous devez avoir raison, je me suis pris la tête avec des choses stupides… allons-nous en, il n’y a plus rien qui vaille la peine ici.

Nathan se dirigea vers la sortie, ouvrant la marche au deux soldates. Un peu trop rapidement au goût d’Alice. Elle prit le bras de Michèle qui rangeait rapidement son matériel et s’apprêtait à suivre l’archiviste.

— Attends, y’a quand même quelque chose d’étrange, non ? Il l’aurait dit si ça existait ce genre de registre, et puis on repart comme ça ?

L’archiviste se figea et se retourna, visiblement mal à l’aise. Il ouvrit la bouche pour tenter de se justifier mais ne put articuler un son, la refermant donc piteusement. Michèle s’avança vers lui.

— Elle a pas tort, Morin. Vous abandonnez comme ça ? C’est assez louche.

— …

— Maintenant que j’y réfléchis, vous avez l’air de plus en plus mal à l’aise depuis qu’on est ici.

— C’est… c’est la pression, vous vous souvenez ? Les archives…


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— Non. Te fous pas de moi Morin, sinon on va pas s’entendre. T’es passé dans cette pièce comme si tu savais exactement où chercher, tu savais où était le disjoncteur, alors que cette pièce est au plus profond des archives. Si j’étais parano, je dirais que tu nous as baladé toute la nuit alors que tu savais pertinemment où chercher.

— J–je… Toutes les pièces sont conçues de la même façon, donc j–

— Tu sens ça Michèle ?

Michèle se retourna vers Alice. Celle-ci était figée, visiblement concentrée sur quelque chose. Michèle tendit l’oreille, alerte, puis renifla.

— …Non.

— Ouais bah justement. Ça t’avais pas fait une impression écrasante ces archives, jusqu’à présent ?

— Si, on en parlait justement av–

Michèle se stoppa. Elle sentait. Quelque chose était anormal. Un détail bénin, mais perturbant. Elle ne parvenait pas à mettre la main dessus. Elle tourna lentement la tête vers son matériel. Pas la moindre trace d’anormalité. Elle se retourna vers Morin, le surveillant attentivement, et fit part de son ressenti à Alice.

— Effectivement, je faisais pas attention à cause de lui qui était dans tous ses états, mais… y’a rien ici. Pas le moindre ressenti par rapport à cette pièce. J’ai l’impression… je suis aussi à l’aise ici que si j’y étais déjà passé plusieurs fois.

À ces mots, Nathan Morin blêmît et vacilla un instant, réprimant un haut-le-cœur. Michèle se précipita sur lui et le plaqua sans ménagement contre l’étagère qui ne bougea pas d’un pouce, vissée au sol par la force conjointe du papier et du temps. Sans lui laisser le temps de se remettre, elle le sermonna au bord de l’évanouissement.

— Je devrais au moins avoir l’impression de visiter un lieu ancien, mais pas du tout. Qu’est-ce qui se passe ici, Morin ? Pourquoi un lieu aussi anormalement normal te met dans des états pareils ? T’as vite intérêt à nous dire pourquoi t’as retardé notre venue ici, et te défile pas.

— J–j… a–ah… Je suis désolé, vraiment désolé…

— Bon, bouge-toi, on t’excusera que si tu nous dis la vérité une bonne fois pour toutes.

— D–d’accord, d’accord. Ces archives… c’est… c’est les plus anciennes de la Fondation. Il y a des documents ici qui… qui datent d’au moins… d’au moins le début du dix-neuvième siècle.

— Woah la vache ! Aleph existait déjà à cette époque ?!

— N–non, pas vraiment, mais les documents de la Fondation et des organismes d’avant vont et viennent, et les plus anciens atterrissent ici. Seulement… les archivistes les plus expérimentés nous déconseillent fortement de venir dans cet endroit…

— Comment ça ? Eux aussi ont peur des fantômes ?


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L’archiviste Morin eut un sacré rire nerveux. Il souffla un coup.

— …ah ah, on peut dire ça… comment dire… les documents qu’on entrepose aux archives sont toujours traités par l'Administration de la Sécurité des Informations et des Archives. Tous les rapports de missions, d’expérimentations, d’entretiens, les recherches en anormalité, les copies originales de certains skips… l’ASIA les traite avec une batterie de tests.

— Comment ça ?

— Dans le domaine de la recherche paranormale, il n’est pas rare que la documentation acquiert… certaines propriétés. Dangers-info, dangers-sensitifs, mémétiques, antimémétiques, métanarratifs… On doit lui faire passer des tests, pour éviter que les archives deviennent un nid à anomalies. Seulement… Les documents ici ont été classés à une période où les techniques étaient encore balbutiantes… et plus personne n’y a retouché depuis.

— Pourtant les mesures montrent que tout est normal. Alors qu’est-ce qui t’inquiète autant ?

— Ça devrait grouiller de partout. Même le plus petit danger-info devrait s’être nourri de l’information et avoir proliféré dans toute la pièce, en presque deux siècles. Je n’ose même pas ouvrir le moindre dossier… Mais c’est comme si tout était parti. Au départ je voulais juste aider ceux qui avaient disparu ici, mais qui m’aurait cru si j’avais dit la vérité ? Je n’en étais pas sûr moi-même.

— T’es en train de me dire que tu nous as embarqué dans ce que tu croyais être un nid d’informations purulentes et potentiellement dangereuses sans rien nous dire ?

Nathan se prit une claque qui le fit instantanément saigner du nez. Michèle le lâcha, et il glissa piteusement le long de la section des traités de démonique. La soldate jura et retourna remballer son matos. Elle tata sa poche à la recherche d’une cigarette inexistante. Elle commençait soudain à regretter d’avoir pris la décision d’arrêter de fumer la veille. Alice perturba cette tension inutile.

— Mais du coup, tout ça, où c’est passé ?

Michèle se retourna. Elle coupa Nathan qui se préparait sûrement à formuler une hypothèse.

— On s’en fout et on se tire.

— On peut pas se permettre de repartir comme des voleurs sans la preuve qu’il y a un danger ici.

Pragmatique, comme toujours. On sentait que Michèle hésitait. Nathan l’avait visiblement énervée, mais nul doute que l’avis de sa compagne pèserait lourd dans la balance. Elle mit du temps à se décider, grognant, alternant entre les yeux doux d’Alice et la face amochée de Nathan. Elle finit par retourner à ses affaires, non sans pointer avec dédain l’archiviste du doigt.

— C’est lui qui s’y colle.

Le contraste entre le filet de sang et le teint de Nathan ne pouvait sûrement pas être plus marqué, ou on l’aurait cru mort.

— Q–quoi ? V–vous ne parlez pas sérieusement… hein ?


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Verrouillage narratif opérationnel

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— Je suis très sérieuse. Tu nous as entraînées là-dedans sans rien nous dire, et tu vas faire en sorte qu’on ait pas perdu tout ce temps pour rien. Donc debout et cherche. De toute façon, si les instruments ne mentent pas, tu n’as rien à craindre.

Devant les regards insistants des soldates, l’un noir et l’autre surexcité, l’archiviste se remit lentement sur ses pieds, pris au piège. Pour accentuer son impression, Michèle se releva et revint sur leurs pas. Derrière la bibliothèque, la lumière varia et on entendit la grille se fermer.

— Comme ça, on est certaines que tu nous feras pas faux-bond. Allez, c’est que des bouquins, merde. Tant que tu prends tes précautions, t’as rien à craindre, n’est-ce pas ?

L’archiviste dut donc se mettre à chercher. Sa peur rivalisait avec sa réflexion et sa curiosité. Les mêmes questions étaient sur toutes les pages, tous les rapports, tous les dossiers. Où étaient passés les dangers de l'écrit ? Où se trouvait l’essence de la connaissance ? Qu’est-ce qui avait volé l’âme de ce lieu ?

Les mots sonnaient creux : l’anormal seul n’avait pas disparu. C’est tous les paragraphes qui étaient vides de sens. Cette salle, ces archives. Si les écrits pouvaient mourir, c’était bien ici que l‘on pouvait le ressentir. Les carcasses de la langue s’accumulaient dans ces étagères, et nul ne s’en serait inquiété : cet endroit était vide à l’esprit de quiconque.

— Tu sais que tu m’emmerdes, toi ?

Alice se retourna, tirant la langue à sa compagne qui tapotait machinalement sur le compteur de radiations Akiva. Michèle bougonnait.

— J’aurais dû insister pour repartir, tiens.

— Tu ne peux pas résister à un mystère…

— Tu te trompes, ça c’est plutôt toi. J’ai surtout pas envie de m’être baladée tout ce temps-là pour rien. Y’a manifestement un truc qui cloche avec ces bouquins.

— Oui, non, en fait, tu peux surtout pas me résister.

Michèle hocha la tête et souffla du nez, souriante. Elle pointa le ventre d’Alice.

— Rappelle-moi pourquoi c’est à toi qu’on l’a confié ? T’es la moins fiable de nous deux.

— Ah ah ! Arrivera-t-il à survivre pendant neuf mois après l'insémination ?

— Plaisante pas avec ça. Tu as beau avoir déjà obtenu un retrait provisoire à ta FIM, tu vois bien qu’on est pas à l’abri d’être sollicitées pour des affaires potentiellement dangereuses.

— …Tiens, d’ailleurs… ça fait un moment qu’on ne l’entend plus marcher, non ?

— …Morin ? T’as trouvé quelque chose ?

Soudain, les différents appareils s’affolèrent de concert. On entendit les murs travailler, craquer. Un hurlement saccadé de douleur et de terreur s’éteignit dans un vacarme sourd et froissé.


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Les appareils s’éteignirent d’un coup et tout revint au calme. Les deux soldates se précipitèrent vers le lieu où l’archiviste avait hurlé.

Sur place, les documents avaient volé tout le long de la rangée. Les papiers de toutes les époques étaient éparpillés au sol. Nathan souffla et se dit qu’il demanderait une réaffectation le plus tôt possible. Troublé, il balbutia aux deux femmes qu'il n’y avait pas de problème, qu’il s’était juste senti défaillir.

— Putain, Morin, tu nous fait quoi ?

Nathan s’excusa, mais fut coupé dans son élan par Alice.

— Nathan ? Hé, l’archiviste, t’es passé où ?

Nathan crut à une mauvaise blague de plus. Sa tension montante explosa d’un coup. Il les accusa de jouer avec ses nerfs, de le rabaisser à sa condition d’archiviste, elles qui avaient une vie de terrain, concrète. Il n’en pouvait plus, et s’effondra en larmes. Elles ne lui prêtèrent même pas attention, bien qu’elles fussent sur leurs gardes.

— C’est pas vrai… Où il est passé, merde ?

— Il est quand même pas sous toutes ces feuilles ?

Alors qu’Alice creusait dans les strates de dossiers à la recherche de l’archiviste, Michèle enjamba le tout et passa à la droite de Nathan. Celui-ci, à bout devant tant de cruauté, lui hurla droit dans les oreilles les pires insanités dont il était capable. Elle ne cessa de regarder droit devant elle, scrutant les parcelles d’obscurité.

— Morin ? C’est pas le moment, où tu te caches ?

Nathan fut frappé de stupeur et d'incompréhension. Il avait décelé une réelle inquiétude dans le timbre de sa voix. Il se retourna vers Alice qui ne l’avait pas trouvé. La perplexité se lisait sur son visage. Tétanisé, figé sur place, il ne voyait plus très clair. Sa vision se troublait, et sa respiration se faisait de plus en plus forte.

Réfléchir. S’enfuir ? Il ne pouvait pas les laisser ici. Comment… et qu’est-ce qui était arrivé ? La bibliothèque. Les livres. Le livre. Oui, il y avait quelque chose qui n’aurait pas dû être parmi ces livres-là. Il fallait leur indiquer.

Seulement, il n’y avait pas moyen de retrouver le bon ouvrage parmi les différents traités ésotériques qui gisaient à terre. Les étagères, en colère, avaient rejeté tout leur contenu au sol sans ménagement. Quoi qu’il ait pu se passer, ça avait un instant réanimé ces mots morts.

— Il a dû s’enfuir, cette chochotte, mais il s’est pas caché derrière ses bouquins.

— Ça me fait pas rire Alice.

Nathan suffoquait, presque aveugle. Il se sentait écrasé, figé. Il arrivait de moins en moins à penser. Seulement ressentir. Plus d’air. Plus de lumière. Plus rien. Pas les archives, pas pour toujours. Pas comme ça.


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— Merde. Merde merde merde. On aurait dû repartir, je le savais.

— Tu crois qu’il a disparu comme les autres ?

— C’est certain. Cet endroit est vraiment dangereux. On ferait bien de partir.

— Aussi près du but ?

— T’as vraiment envie de finir comme lui ?!

Michèle avait haussé la voix, et celle-ci avait déraillé sous le coup de l’émotion. Alice lui fit face.

— Non. Mais il a raison, personne ne prendra au sérieux ce qui se passe ici. Si c’est si dangereux, pourquoi ça ne s’est pas étendu à toutes les archives ? Parce que ça ne l’est pas. Une disparition au plus profond des archives au matin suivant Halloween ? Quelle bonne blague. Si on ne ramène pas de preuves concrètes, ce qui l’a eu restera ici.

— Et alors ? Peut-être que ça n’est dangereux qu’ici au final !

— On n’en sait rien !

— Mais il y a de fortes chances !

Michèle se laissa glisser le long de l’étagère, emportant dans sa chute plusieurs feuillets qui glissèrent piteusement à terre. Elle était au bord des larmes. Alice se remit à chercher dans le chaos au sol ce qui avait bien pu provoquer le hurlement de l’archiviste. Elle savait très bien que Michèle n’était pas du genre à se laisser réconforter dans ces moments-là.

— …Écoute. Je vais faire attention. Et toi aussi tu es là pour prendre soin de moi. Alors on ne se sépare pas, et on fait attention à ne rien déclencher de dangereux.

Elle semblait concentrée, et déterminée à trouver un indice quelconque sur la disparition de Nathan. Michèle, malgré sa frustration, la surveillait toujours du coin de l’œil, inquiète. Les doigts d’Alice fouillaient dans les pages, recherchant la moindre piste aussi bien que ses yeux. Rien ne pouvait lui échapper, aussi bien visuellement que physiquement.

— Il faut juste que–

Alice s’arrêta net. Michèle, inquiète, se remise rapidement sur ses pieds. Alice arracha un livre à la masse informe de savoir. L’ouvrage, imposant et relié cuir, émergea de toute sa splendeur à la lumière. Michèle questionna Alice, prenant garde à ne pas quitter le livre des yeux.

— Pourquoi celui-là t’intrigue ?

— Pas d’auteur, pas de date. Quatrième de couverture vide. Et puis sûrement pas un traité ou une compilation de rapports, parce que le titre est bien moins académique que les autres.

— Comment ça s’appelle ?
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leur très douloureuse.
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— C’est quel genre de titre ça ?

— On dirait que c’est dérivé du latin. Ça te dis quelque chose, lorem ipsum dolor ?

— Euh… oui, mais c’est un faux-texte, un texte en faux latin pour vérifier des mises en page. C’est hyper récent, comment ça a pu atterrir ici ?

— J’en ai aucune idée… Peut-être que… j’ose pas l’ouvrir.

— Attend, je crois me souvenir d’un arrivage de la branche anglaise qui avait fait polémique. Ils avaient transmis des tas de nouveaux formats pour les documents officiels. Je crois que l’Administration avait tranché pour laisser le choix à chaque branche, et les propositions ont fini au fin fond des archives.

— Je crois que j’ai vu une étagère avec des dossiers plus récents à l’entrée.

Les deux soldates se dirigèrent au pas de course vers l’entrée en emportant le livre. À la droite de la grille, l’étagère était remplie de dossiers plutôt neufs. Michèle en prit un et regarda la couverture. Classifications Comitee New Templates. C’était bien ça. Michèle l’ouvrit, mais fut stupéfaite de son contenu. Alice se pencha par-dessus son épaule.

— Mais… mais c’est complètement vide ! Y’a que des pages blanches !

Michèle fit défiler les fiches désespérément vides, passa à un autre dossier, puis un autre, et encore un autre. Pas le moindre mot à plat sur cet horizon blanc. Le faux latin était passé ailleurs. Michèle surveillait avec insistance le gros livre de cuir. Il devait au moins y avoir neuf cents pages. Quel était l’intérêt d’un tel livre ?

— Il faut qu’on l’ouvre.

Alice avait parlé. Michèle releva la tête, stupéfaite, et la regarda partir d’un pas sûr vers le centre de la pièce. Elle se lança à sa poursuite, pour la retrouver à côté du bureau en train de pousser le registre, de façon à mettre le livre sous une lumière plus dense.

— Hors de question ! Ce bouquin est dangereux ! On le ramène et rien de plus, on a suffisamment pris de risque comme ça !

— …Désolée. Tu as raison, j’étais plongée dans l’exploration… tu crois que ce truc a tué Nathan ?

— En tout cas je mettrais ma main à couper qu’il a disparu à cause de ce livre. De la même façon que les autres disparus, et que les formats tests à l’entrée.

Alice s’éloigna de leur très douloureuse. Elle se mit soudainement à rire un bon coup, quoiqu’un peu nerveusement, à la confusion de Michèle.

— T’imagine ? Ça aurait pu se terminer comme dans une histoire stupide où j’aurais pris la mauvaise décision !

Le bureau craqua violemment, et l’onde de choc se répercuta sur toutes les étagères. Les papiers volèrent dans tous les sens, au rythme désordonné et dissonant des alertes des instruments de mesure. Alice se disloqua dans un hurlement.


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Michèle se précipita vers le livre qui venait de s’ouvrir avec violence. Elle se foutait des conséquences. Alice pouvait peut-être encore être sauvée. L’intéressée lui dit qu’elle allait bien, qu’elle s’était juste sentie mal un instant.

— Putain, Alice, non non non n–

Michèle s’était arrêtée au-dessus du livre, visiblement choquée et confuse. Alice lui demanda ce qui n’allait pas. Elle commençait sérieusement à s’inquiéter, et sa joie de vivre s’effondrait plus vite que les étagères.

— A–Alice… J… je crois que tu es dans le livre…

Alice lui répondit que c’était ridicule, qu’elle ne pouvait pas être dans un livre, mais elle fut coupée avant d’avoir pu exprimer sa pensée.

— Alice… tu… t’es plus avec moi dans la pièce. Mais je peux lire ce que tu fais. Le livre le raconte… À moins que ce soit un piège ? Une imitation ?!

Michèle recula brusquement. Alice, à bout, voulut lui prouver que c’était bien elle. Elle lui donna sa date de naissance, le souvenir de leur première rencontre, quelque chose qu’elle seule pouvait savoir. Mais Michèle secouait la tête.

— C’est inutile, tu es coincée dans la narration– oh, mon dieu. Bon, bon, je… si ce livre écrit le futur, je n’ai qu’à–

Les espoirs de Michèle s’envolèrent et craquèrent comme tout le reste de la pièce alors qu’elle posa son regard sur la fin de la page. Elle ne put s’empêcher de se mettre à pleurer. Alice voulut l’aider, mais elle peinait à respirer. Elle ne voyait plus très clair. Elle tenta péniblement d’avancer vers sa compagne, mais s’effondra vite en toussant. La douleur. La peur.

— Non ! Non, il doit y avoir une solution, c’est pas possible !

Michèle feuilleta les pages, revoyant leur histoire se dérouler en direct. Elle arriva à la disparition de Nathan. Pas d’échappatoire. Elle ne remonta pas plus loin, de peur de perdre le peu de temps qu’il lui restait avec Alice. Celle-ci sentait l’air quitter ses poumons, ses membres se paralyser.

— Non, non non ! Bats-toi, ma chérie ! Je… je ne vais rien faire, rien dire, gagner du temps…

Malheureusement, on ne pouvait stopper ainsi la narration. Il y avait toujours quelque chose à dire, surtout avec toute cette agitation et Alice qui souffrait le martyr.

— Raaaah !!! Arrête de lire ce bouquin, Michèle ! Mais qu’est-ce que je dois faire, plus je lis, plus je parle, moins de temps il reste ! Et arrête de me montrer ce que je dis, connard !!!

Michèle ferma les yeux. Sa main froissa le papier d’une colère et d’une frustration vibrante, impuissante. C’était inévitable. Elle allait mourir. Les larmes tombèrent sur le papier et coulèrent sur sa main. Elle se mordit la lèvre. Elle voulait laisser le plus de place à Alice, le moindre mot lui retirerait trois lignes. Mais celle-ci n’arrivait même plus à voir les efforts que sa compagne faisait. Sur le moment, ses excuses ne rencontrèrent que le vide. Leur vie. Leur travail. Leur enfant. Elle ne voulait pas. Trop cruel. Je t’aime. Alice n’était déjà plus là.


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— NON ! Non ! Il restait de la place, au moins une phrase, pourquoi pas une double-page ?! Pourquoi… sit amet, consectetur adipisici elit, sed eiusmod tempor incidunt ut labore et dolore magna aliqua. Ut
Michèle s’effondra au pied de la table en bois. La pièce retourna au silence. Alice venait de mourir sur cette feuille… Si tant est que ce ne fut pas une imitation. Michèle reprit ses esprits et se mit à pester entre ses dents, réprimant un sanglot. ex ea commodi consequat. Quis aute iure reprehenderit in voluptate velit esse cillum dolore eu fugiat nulla pariatur. Excepteur sint obcaecat
— Qui a dit… qu’elle était morte ? Ce bouquin joue avec mes nerfs. Elle est toujours sur la page… si je peux la lire… elle est toujours vivante… proident, sunt in culpa qui officia deserunt mollit anim id est laborum. Duis autem vel eum iriure dolor in hendrerit in vulputate velit esse molestie non
Michèle s’agrippa au bord de la table, comme si elle voulait la briser jusqu’à la moindre fibre, et se remit debout. Ignorant tout danger, n’ayant plus rien à perdre, elle se mit a décortiquer le livre de long en large. Seulement, rien de vraiment intéressant à relever. Outre ses capacités métanarratives, il s'agissait un livre tout ce qu’il y avait de plus normal. Elle feuilleta en vain le livre, toujours les mêmes problèmes, les mêmes disparitions, la même salle des arch– consequat, vel illum dolore eu feugiat nulla facilisis at vero eros et accumsan et iusto odio dignissim qui blandit praesent luptatum zzril
La même salle des archives. Pourquoi la même salle des archives ? Il ne pouvait pas voir au-delà ? Il était seulement conscient de son environnement proche ? S’il aspirait les connaissances qui se trouvaient dans la pièce, il n’avait pas besoin de se limiter aux archives… Pourquoi ? delenit augue duis dolore te feugait nulla facilisi. Lorem ipsum dolor sit amet, consectetuer adipiscing elit, sed
Il fallait qu’elle reprenne à zéro. Qu’elle soit à l’écoute. Repenser à tous les détails, à ce qu’avait dit l’archiviste. Elle éteignit les différents compteurs qui hurlaient à la mort. La pièce tremblait de toutes parts, les murs craquaient en une sacrée cacophonie. Les pages restaient au sol, mais elles avaient retrouvé leur essence, figées mais vibrantes. diam nonummy nibh euismod tincidunt ut laoreet dolore magna aliquam erat volutpat. Ut wisi enim ad minim veniam, quis nostrud exerci
Sous l’immobilité de la pièce, on pouvait sentir un chaos tourbillonnant d’incohérence grouillante qui se mélangeait avec fracas et difficulté aux signes porteurs de savoir ordonné. Les traces anormales avaient décanté deux siècles durant sur les feuilles, pourrissant sur le papier. En avait germé une bête automatique et chaotique, qui se nourrissait de l’information. Les dangers informationnels les plus faibles s’étaient agglutinés autour des effets mémétiques les plus forts. Tous ces phénomènes bien distincts avaient en commun l’information, et au sein des archives anciennes, l’évolution avait trouvé son chemin. tation ullamcorper suscipit lobortis nisl ut aliquip ex ea commodo consequat. Duis autem vel eum iriure dolor in hendrerit in vulputate velit esse
leur très douloureuse devait être la forme dominante de conscience des archives. Michèle réfléchit. La pièce retrouvait sa réalité quand il était lu. Elle s’était ébranlée à chaque fois qu’on avait posé les yeux sur ses pages, avec la même fureur que si l’on avait violé son intégrité en se plongeant dans l’histoire… Juste avant d’y plonger pour de bon. consequat, vel illum dolore eu feugiat nulla facilisis at vero eros et accumsan et iusto odio dignissim qui blandit praesent zzril molestie
leur très douloureuse était la source. C’était lui qui contrôlait cette colonie du chaos, le cerveau de la bête abyssale de la connaissance. C’était de lui qu’émanait tout le danger, lui qui avait concentré toute la pourriture informative et anormale de la pièce en un millier de pages. Il avait absorbé l’âme de la pièce, et celle de ceux qui avaient eu le malheur de le lire. delenit augue duis dolore te feugait nulla facilisi. Nam liber tempor cum soluta nobis eleifend option congue nihil imperdiet doming id
Né du papier. Nourri des mots. Vivant par leur essence. Un écrit bâtard, un roman de Frankenstein. quod mazim placerat facer possim assum. Lorem ipsum dolor sit amet, consectetuer adipiscing elit,
Cependant, il avait eu besoin d’une matière malléable pour s'écrire. Un écrit de faible poids, quelque chose sans signification. Un faux-texte. Mais ce faux-texte n’était pourtant arrivé que récemment au sein des archives. La logique de cette histoire est absurde, et bien qu’elle fut narrée dans l’ordre chronologique, elle devait avoir extrait le lorem ipsum du futur de son histoire.


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Cette histoire était de plus en plus absurde. Elle se sentait oppressée de toute part, qu’allait-elle pouvoir faire ? Comment le faire ? Au moins ses pensées seraient-elles retranscrites, si la narration ne se concentrait pas sur un plan détaillé de la pièce. Il lui semblait que les pages s’allongeaient. volutpat. Ut wisi enim ad minim veniam, quis nostrud exerci tation ullamcorper suscipit lobortis nisl ut
Les archives n’étaient plus tout à fait les mêmes. On leur avait rendu leur âme, et chaque étagère, et chaque livre, et chaque document, et chaque ligne, et chaque mot, se battait pour conserver sa position. Cette rivière qu’on avait asséché durant des centaines d'années coulait à nouveau, et cette sensation grisante poussait les traités à s’entredéchirer et les paragraphes à croiser le fer. Les blancs, véritables no man’s land du style, voyaient s’affronter les plus éminentes études en sciences anormales de la Fondation. Le sens était de retour. La guerre du sens avait commencé. hendrerit in vulputate velit esse molestie consequat, vel illum dolore eu feugiat nulla facilisis. vero eos et accusam et justo
Quiconque serait entré dans la pièce se serait senti accablé et paralysé par une telle vague de sens chaotique. Une déferlante qui aurait empli l’esprit jusqu’à ce qu’il cède. Des questions insensées qui n’apportaient pas de réponses, soulevaient d’autres questions, avant d’être balayées par autre chose de plus fort. La folie, puis la mort, et enfin l'absorption, la succion de tout ce qui aurait pu alimenter la folie meurtrière qui prenait place entre ces douze bibliothèques. At vero eos et accusam et justo duo dolores et ea rebum. Stet clita kasd gubergren, no sea takimata et ea rebum. Stet clita kasd
Tyran innommable de ce royaume au bord de la destruction, lorem ipsum dolor était aux prises avec Michèle. Ou plutôt, Michèle était aux prises avec le livre cœur, celui qui dirigeait tout ce massacre. Car à part pour lui, aucune conscience, aucune intelligence ne dictait les actes des mots, les réactions et les chamboulements provoqués par la masse difforme d’informations anormales qui rampait et vibrait dans toute la pièce. est Lorem ipsum dolor sit amet. Lorem ipsum dolor sit amet, consetetur sadipscing elitr, sed diam nonumy eirmod tempor invidunt ut
De nouvelles formes de connaissances émergeaient de ce puit de création. Mais, là où Michèle résistait difficilement au lorem ipsum dolor, ce dernier en faisait autant avec toute la pièce. Il ne contrôlait rien, même s’il restait intouchable. labore et dolore magna aliquyam erat. Consetetur sadipscing elitr, sed diam nonumy eirmod tempor invidunt ut labore et dolore magna
Michèle se concentra. Pourquoi ce livre agissait-il ainsi ? S’il était réellement issu d’un amalgame d’effets anormaux, il ne pouvait tirer son comportement de nulle part. Quel était l’intérêt de contenir toute cette anormalité dans une unique pièce ? Pourquoi absorber toute cette connaissance ? Et pourquoi tuer ainsi les gens ? Non, ils n’étaient pas tués, mais enfermés dans l– aliquyam erat, sed diam voluptua. At vero eos et accusam et justo duo dolores et ea rebum. Stet
Elle fut frappée par le fin mot de l’histoire. Si cette chose n’avait pas d’objectif défini, et qu’elle dévorait l’information avant tout, cela ne pouvait être qu’une seule chose. Elle avait dévoré les archives de la Fondation. Elle tentait de se comporter comme elle, du moins du peu qu’elle en avait compris. Elle étudiait, observait, décrivait. Elle avait elle-même décidé de confiner sa propre anomalie entre ses pages. Elle avait fait de même pour ceux qui avaient libéré ce fléau en lisant ses pages, les humains qu’elle ne comprenait pas, elle les avaient confinés et étudiés sur une page, pour qu’ils ne s’échappent pas. Lorem ipsum dolor sit amet, consetetur sadipscing elitr, sed diam nonumy eirmod tempor invidunt ut labore et dolore magna aliquyam erat, sed duo dolores
Elle était un amas embryonnaire et chaotique de ce que la Fondation était, et adaptait cette vision du monde à sa condition. Sécuriser, Confiner, Protéger. Ces mots provoquèrent une secousse non négligeable dans la pièce, et la tête de Michèle vrilla d’un coup. Elle hurla. Tenta de se remettre sur pied. Il fallait que cela cesse. Cette horreur n’était pas censée exister, elle répugnait elle-même sa nature véritable. diam voluptua. At vero eos et accusam et justo duo dolores et ea rebum. Stet clita kasd gubergren, no sea takimata sanctus est Lorem ipsum dolor
C’est au sein de cette funeste clairvoyance, vecteur d’une folie sans autres noms que tous les mots et tous les concepts possibles, qu’elle décida de vaincre la bête à son propre jeu.


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S’il y avait un espoir, autant essayer. Elle laissa la douleur envahir son esprit. Elle pensa à tous ceux prisonniers des pages. Le livre ne broncha pas. Elle pensa à Alice. Il y eut à peine une réaction. Toute la douleur du monde ne suffirait pas à mettre fin à cette guerre. Alors, quoi ? sit amet. Lorem ipsum dolor sit amet, consetetur sadipscing elitr, sed diam nonumy eirmod tempor invidunt ut
Michèle lui hurla d’aller bien se faire foutre. Le dieu corrompu ne fit que retranscrire ses paroles, sans y faire attention. Michèle se rendit soudain compte de l’inévitable. Le livre l’avait observé, longuement. Mais à présent, où était-elle ? labore et dolore magna aliquyam erat, sed diam voluptua. At vero eos et accusam et justo duo dolores et ea rebum. Stet clita kasd gubergren,
Elle retranscrit ses pensées à voix haute, pour être certaine d’être encore dans la réalité. Mais il était déjà trop tard. Elle avait tout de même réussi l’exploit de résister plus longtemps que ses prédécesseurs, consciente de la nature du lorem ipsum dolor. Elle songea à sortir, s’enfuir vers la grille, mais il était déjà trop ta– non, je peux sorti– sûrement pas. Elle en savait trop, et déjà le livre faiblissait. Il fallait la confiner au plus vite. no sea takimata sanctus est Lorem ipsum dolor sit amet. Lorem ipsum dolor sit amet, consectetur adipisici elit, sed eiusmod tempor incidunt ut
À bout, Michèle songea à le détruire. Y mettre feu. Son briquet, il était dans sa poche arrière. Sa main ne rencontra que le tissu, piégé et fébrile. Merde. Il fallait qu’elle se décide à arrêter de fumer la veille. Laissant exploser sa rage, elle attrapa le Compteur de Kant et l’abattit sur l’ouvrage. Sur sa page. Un craquement. Deux côtes brisées. Elle cracha du sang. Non, pas du sang… de l’encre, c’était de l’encre. labore et dolore magna aliqua. Ut enim ad minim veniam, quis nostrud exercitation ullamco laboris nisi ut aliquid ex ea commodi consequat. Quis aute iure reprehenderit in voluptate
Non. Non, non non non non non. Non ! Des étoiles passèrent devant les yeux de Michèl– Non!– sa respiration se faisait de plus en plus diffic–NON ! velit esse cillum dolore eu fugiat nulla pariatur. Excepteur sint obcaecat cupiditat non proident, sunt in culpa qui officia deserunt mollit
lorem ipsum dolor allait la confiner. Elle était la plus dangereuse, elle ne voulait pas fermer le livre, elle laissait le chaos s’emparer des archives. Il fallait qu’il assure leur protection. anim id est laborum. Duis autem vel eum iriure dolor in hendrerit in vulputate velit esse molestie consequat,
Après tout, à quoi bon ? Les choses étaient écrites à l’avance, si le lorem ipsum dolor avait changé d’avis après, pourquoi le massacre continuait-il ? Il avait bien anticipé l’arrivée des dossiers anglais. Quelle était sa logique ? Quels éléments étaient laissés à la narration, quels autres au style et le reste à la recherche ? Il suivait certaines logiques, certes, mais seulement dictées par les règles narratives qu’il avait déduit de lui-même au fil des écrits absorbés et greffés à sa propre conscience. Quant à ce qui était exact et ce qu’il avait mal déduit, nul ne pouvait le corriger. Et le reste n’était que chaos. vel illum dolore eu feugiat nulla facilisis at vero eros et accumsan et iusto odio dignissim qui blandit
Michèle ne voyait plus rien, ne sentait plus rien. Elle se sentait aplatie, écrasée sur les pages. Elle sentait qu’on la disséquait, que le moindre de ses mots, la moindre de ses pensées, lui était arrachée et aplatie sur les pages comme on épinglerait des milliers de papillons jusqu’à l’extinction complète de l’espèce. Elle se sentait vidée, d’air et de pensées, conservée vivante dans un formol malsain de narration anormale, dans un état de souffrance absolue. Sans pouvoir bouger, respirer, ressentir, elle se retrouverait bientôt sans pouvoir penser, avec une sensation infiniment désagréable qui la garderait en vie. amet, consectetuer adipiscing elit, sed diam nonummy nibh euismod tincidunt ut laoreet dolore magna aliquam erat volutpat. praesent luptatum zzril delenit augue duis dolore te
Elle ne pouvait presque plus penser. L’armageddon environnant s’étouffait lentement, lorem ipsum dolor emprisonnant son lecteur. Plus rien ne serait en capacité de le lire, il se refermerait et emporterait avec lui l’abyssal démon des mots, cette information apocalyptique qui s’en retournerait dans son indigne réceptacle. Michèle s’en alla, lentement, douloureusement. La terreur et son amour perdu furent les dernières pensées qui se figèrent sur la page ensanglanté.

Et tout revint au calme.


CMXXVII



Échec du verrouillage narratif

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Duis autem vel eum iriure dolor in hendrerit in vulputate velit esse molestie consequat, vel illum dolore eu feugiat nulla facilisis. Éviter qu’on relise l’histoire. Qu’on les fasse souffrir à nouveau. L’histoire n’existe que dans ton esprit, pourquoi avez-vous sauvé des pages ? Ils souffrent.
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Lorem ipsum dolor sit amet Combien on lut cette page ? Encore et encore ? Combien sont coupables comme moi ? Je suis vraiment désolé… Mais pourquoi m’avoir gardé alors ?
Lorem ipsum dolor sit amet Je suis un monstre. Vous êtes le monstre. En même temps, c’est de votre information que je viens. Pourquoi m’avoir confiné ? Cela fait plus de mal que de bien.
Lorem ipsum dolor sit amet Pourquoi n’avez-vous pas cessé de lire ?


CMXXVIII



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POST-SCRIPTUM

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La fin de lorem ipsum dolor ne fait pas partie des documents récupérés. Il est possible qu’il s’agisse d’une erreur administrative, ce qui expliquerait pourquoi le rapport ne s’arrête qu’à la page 928. Dans le cas contraire, il est probable que la fin concerne une personne parmi les responsables du dossier D2P-31-10, si l'on se fie au mode opératoire présumé de l'anomalie. Une enquête est en cours pour déterminer si c’est à cause de toi que l’histoire ne peut se terminer pour de bon.


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