Loin des yeux, loin du cœur
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Un jour comme les autres, sur le Site Aleph...

«  – Cassandra ?

– Hmm ?

– Tu peux me tenir ce dossier deux secondes s'il te plaît ? J'ai de la buée sur mes lunettes.

– Pas de souci. »

Artyom ne lui tendit pas tout de suite le précieux document, qu'il devait rendre sans faute pour demain à huit heures.

« – Fais attention surtout. Si tu l'abîmes avec tes griffes ou que tu le fais tomber, j'en ai pour la journée à tout refaire. »

L'intéressée leva ses pupilles reptiliennes au ciel, dévoilant son fanon gulaire. Une fois de plus, son collègue et ami se fit la réflexion que vraiment, l'apparence de la jeune femme était singulière.
Mais cela faisait longtemps qu'il s'y était habitué, au point de se prendre d'une affection sincère pour les deux entités habitant ce corps… dans leurs meilleurs et leurs pires moments.

« – Je ferai gaffe à ton précieux fichier. Ne t'inquiète pas. »

Rasséréné, le spécialiste linguistique lui confia l'objet de son anxiété, enleva la paire de lunettes se trouvant sur son nez, sortit un mouchoir spécial de sa poche, et commença à nettoyer les verres avec application.

Un fracas intense le fit brusquement sursauter. Le dossier était visiblement tombé au sol. Mais cela ne l'inquiéta que quelques minimes secondes.

Car, dans la tornade de feuilles et de photos qui s'envolaient dans les airs en un ballet aveuglant, le Dr. Cendres semblait avoir disparu.

L'immobilité tétanisée d'Artyom ne dura pas longtemps.

Il se força à respirer.
Nettoya son deuxième verre de lunette.
Les remit en place.
Commença à paniquer.

Il se mit à tourner la tête dans tous les sens, scrutant la salle. Partout au sol, des tasses de cafés renversées, des chapeaux, bijoux et autres accessoires vestimentaires, gisant là où leur propriétaire s'était évanoui.

La salle de pause était devenue terriblement silencieuse.

Le regard du chercheur russe croisa celui d'un agent, visiblement haut-gradé, figé dans une pause grotesque, sa tasse de thé à mi-chemin entre le distributeur de boissons et sa bouche béante. Ils étaient maintenant seuls dans la pièce, tous leurs collègues ayant disparu sans laisser de trace.

L'intéressé se ressaisit très vite. Il lâcha sa tasse en carton, la laissant échoir au sol, et se dirigea d'un pas vif vers Artyom, seul survivant du mystérieux phénomène.

« – Vous venez avec moi, fit-il d'un ton sans appel, prenant le chercheur tremblant de ses deux bras et l'entraînant vers la sortie. Maintenant. »


En chemin, les deux hommes eurent l'occasion de faire connaissance, sans les formalités et fioritures usuelles, dont le besoin ne se faisait jamais sentir lors des périodes de grande tension. L'individu se nommait Ernest Luroy, et était en réalité une des pointures de la sécurité sur le Site Aleph, directement en lien avec le fameux M. Vandrake, chef de la sécurité – lequel avait visiblement été radié de la surface de la terre, au même titre que tous les autres. Artyom fut plus qu'heureux de remettre son sort entre les mains de cet homme, qui savait visiblement ce qu'il faisait, et suivit ses moindres ordres.

Les couloirs d'Aleph étaient désespérément vides de toute trace de vie. S'il n'y avait eu les chariots immobiles en plein milieu de la voie, les feuilles de papier, stylos et autres ustensiles au sol, la place aurait paru déserte depuis longtemps, au repos, endormie. De temps à autre, un chercheur ou un employé lambda surgissait au détour d'un couloir, apeuré ; l'agent Luroy lui remettait un coup les idées en place, et l'embarquait avec lui.

Ils parvinrent jusqu'au centre de communication sans encombre, un petit groupe d'une dizaine de personne, pratiquement rien.
Personne ne se trouvait là-bas. Le centre semblait vide.

Sans perdre de temps, Ernest prit les choses en mains et ordonna que fut passé un message en boucle dans tous les couloirs, dans tous les départements, partout.

Ici l'agent Ernest Luroy, niveau 4 d'accréditation. Comme vous avez pu le constater peut-être, une grande majorité du Site Aleph semble s'être volatilisée purement et simplement. En conséquence, nous devons agir pour maintenir l'ordre sur le Site, s'assurer que nos pensionnaires n'en profitent pas pour se faire la malle, et rester aux aguets d'une éventuelle attaque ennemie. Je dirais même imminente si j'estime bien le merdier qu'est notre situation actuelle. Sécurisez au maximum les installations si vous êtes à proximité et connaissez les protocoles nécessaires, puis venez nous rejoindre au centre des communications. Restez groupés, et surtout restez prudents.

Le Site Aleph était immense, et comptait un nombre ridiculement haut d'employés ; en voyant le mince flot de réfugiés se présenter à leur porte, Artyom sentit son sang se glacer dans ses veines. Après une présentation rapide et quelques questions méfiantes, on les laissait rentrer et s'affaler dans un coin de la pièce, sonnés. La plupart venaient des départements tranquilles, les archives, la maintenance, ou étaient des chercheurs qualifiés. Peu d'agents, trop peu, avaient été préservés de la catastrophe. Ernest ne se démonta pas, et les affecta immédiatement à des patrouilles et des missions de recherche des survivants.

Avec le temps, les témoignages affluant, la situation commençait à se préciser. Et elle s'annonçait mal partie.

Les employés n'étaient pas les seuls à avoir disparu. Absolument toutes les anomalies, les entités, les paradoxes, ainsi que tous les employés anormaux du Site s'étaient évanouis dans la nature. Aleph s'était vu vidé de sa substance, la raison même de son existence avait sombré dans le néant.

Une réunion spéciale, d'urgence absolue, fut mise en œuvre à l'intérieur même du Centre des Communications. On émit l'hypothèse que seuls les créatures et objets à caractère anormal, ou fortement exposés aux anomalies du quotidien, avaient été enlevés ; une agente présente répliqua qu'elle avait beau être affectée par des effets anormaux suite à une exposition malencontreuse, elle était toujours là. On chercha à contacter les autres Sites, les opérateurs civils de la Fondation se trouvant à l'extérieur de la ville, d'Aleph. Les communications extérieures avaient été coupées.

« – Si le Site Aleph n'envoie pas de signal d'ici douze heures, les autres Sites devraient nous envoyer des signaux, raisonna l'agent Luroy. Vingt-quatre heures, et les FIM viendront à notre secours. Tant qu'on ne cède pas à la panique et qu'on joue notre rôle, tout ira bien.
– Oui, mais est-ce que nous serons encore vivants d'ici-là ? marmonna un scientifique à la mine défaitiste.
– Les communications coupées semblent indiquer un assaut extérieur et hostile, planifié… raisonna Luroy en s'asseyant dans sa chaise, le regard lourd d'ombres. »

C'est à cet instant qu'il reçut une communication, qu'il passa sur les haut-parleurs.

« – Ici l'agente Ray. Bien arrivée à la centrale de sécurité, j'ai un visuel sur les caméras. C'est… le bordel, je peux pas dire mieux. Forces armées, non identifiables. Ils sont passés par voie souterraine et ont désactivé les ascenseurs vers la surface. Je n'ai aucune idée de ce qui est arrivé aux civils et à nos opérateurs de surface, mais nous, on est coincé dans les infrastructures souterraines pour l'instant. Sans doute pareil pour nos communications. Et… c'est pas le pire.
– Plus de précision ?
– On s'est foiré. Les anomalies n'ont pas toutes disparu. Les caméras des couloirs… C'est pas beau chef. On a de tout et de rien. Presque toutes létales.
– Quelles désignations ? Quels SCP ?
– Aucune idée chef. Je ne pense pas que ce soit les entités auxquelles nous sommes habitués. Je… Je pense qu'ils ont amené les leurs. »

L'agent Luroy lâcha un juron plein de stress et de tension. Une journée tranquille était devenue la pire catastrophe ayant frappé le Site, de toute l'histoire de son existence.

« – Je veux une description détaillée de tout ce que vous voyez d'étrange. Je vais désactiver le message en boucle et envoyer des équipes sécuriser les points clés du Site.
– Sauf votre respect… On a pas assez d'agents, chef. Les anomalies sont… Je n'en avais jamais vu autant en une fois. »

La réponse de son interlocuteur ne se fit pas attendre, horrifiant une partie de l'assemblée :

« – On va mettre à contribution le personnel non-combattant. C'est une situation d'alerte générale, et accessoirement, le plus grand merdier qui nous soit jamais arrivé. Pas le temps de se préoccuper des conventions, l'heure est assez grave pour qu'on se permette des folies. Agente Ray, vous servirez de soutien visuel lors des opérations.
– C'est compris, monsieur. Je… Oh bordel.
– Ray ?! »

Il n'y eut aucune réponse de sa part, malgré toutes les injonctions vaines que son supérieur lança dans le transmetteur.
Bientôt, les communications entre les deux pièces se coupèrent définitivement.

Un silence horrifié, lourd d'angoisse, régnait dans la pièce. Seul un chercheur, visiblement à bout de patience, lâcha un grondement agacé :

« – Pas de défense, pas de sortie de secours, des anomalies à tout bout de champ… Je propose de rester enfermé ici et de ne pas bouger. Avec un peu de chance, on survivra assez longtemps pour écrire un testament à l'attention de nos familles.
– Vous ne donnez pas les ordres ici, et vous n'êtes certainement pas prêt de vous asseoir sur votre derrière pour attendre la mort, s'agaça Luroy. Nous avons besoin de tous les bras disponibles.
– Pour quoi faire ? On ne peut même pas contacter l'extérieur ! Les gens de la surface ne savent pas qu'on est là ni ce qui se passe ! »

Alors que le chef des opérations s'apprêtait à rembarrer l'impudent d'un ton sec, une voix, hésitante et tremblante, s'éleva entre les deux protagonistes :

« Il y a un moyen de contacter la surface. »

Cela stoppa net l'orage s'annonçant, et les regards convergèrent vers la personne ayant parlé. C'était un jeune homme blond, aux yeux verts, étrangement vêtu. Son regard était trouble, comme absent, et il avait l'air d'osciller dangereusement sur les jambes, d'être prêt à tomber à tout instant.

« Qui êtes-vous ? lança avec autorité l'agent Luroy, appréciant de voir l'espoir renaître dans les yeux de ses collègues, mais préférant ne pas avoir à les décevoir. »

L'intéressé détourna le regard, maintenant qu'il était au centre de l'attention. Artyom reconnut subitement le Dr. Tesla, qu'il avait rencontré personnellement lors d'une conférence. Il fut heureux de le savoir en vie, mais lui trouva un air… différent.

« – Je… Vous me connaissez sans doute sous le nom de Tesla. Mais… Comment dire… Ce n'est plus… d'actualité. »

À l'observer ainsi, perdu, déboussolé et effacé, le chercheur russe comprit brusquement ce qui s'était passé. Le Dr. Tesla était sous le coup d'une anomalie, la réincarnation d'un esprit dans un autre corps déjà habité. La disparition de toutes les entités du Site Aleph avait dû résulter en une séparation choquante et brutale pour l'intéressé.

« – Vous êtes le jeune homme… souffla-t-il. T-263. L'homme dans lequel M. Tesla s'est réincarné. »

Il frissonna brutalement en réalisant qu'il s'agissait là d'une information classifiée Niveau 2, ce qu'étaient loin d'être certaines personnes ici. Personne ne sembla lui en tenir rigueur. L'homme blond le gratifia même d'un sourire pâle.

« – Oui… Je crois.
– Vous parliez d'un moyen de contacter la surface, embraya Luroy avec impatience. »

L'attention se reporta sur le mystérieux prophète.

« – Un ancien système de transmission de données, vers la surface. Il a été abandonné avec le temps, quand le Site Aleph s'est modernisé et s'est doté de meilleures infrastructures souterraines. Je… Mon compagnon savait le faire fonctionner. J'ai… deux trois souvenirs, mais rien de précis. En revanche, j'ai un diplôme en électrotechnique. Si j'avais un protocole à portée de main… Je pourrais utiliser ce système. »

C'était une excellente nouvelle, qui suffit à rassurer la plupart des chercheurs. Mais l'agent Luroy voulait des précisions, un plan de bataille, pas des espoirs futiles.

« – D'où peut-on activer ce système ?
– Une des extensions du centre de communication souterrain, répondit d'une traite le jeune homme en indiquant du bras les autres pièces annexes. Elles ont été rénovées, mais les systèmes majeurs n'ont pas été touchés.
– Bien ! apprécia son interlocuteur. Et où se trouve le protocole dont vous avez besoin ? »

Une main se leva cette fois-ci, celle d'un archiviste, dont la poche de blouse laissait voir un taser, prudemment placé à portée de main.

« – Une partie des infrastructures souterraines accueillent d'anciennes archives. On pourra sûrement y trouver ce qu'il faut. »

Une rumeur courait parmi les employés, enflant petit à petit, se nourrissant de ces nouveaux faits. Artyom se laissa inspirer par le souffle d'espoir qui parcourrait la pièce.

« – C'est beau tout ça, mais pensons aussi à protéger les points vitaux du Site, raisonna un agent de carrure singulière, accompagné d'un berger allemand pour une raison quelconque.
– Très juste ! fit l'agent Luroy en se redressant, une étincelle nouvelle dans le regard. On va s'en sortir, on va se débrouiller. Diviser nos effectifs en équipes, assigner le personnel à des tâches différentes, sécuriser le site Aleph et prévenir les secours. »

Son regard parcourut la foule qui posait les yeux sur lui. Il rencontra beaucoup d'hésitation, de doutes, de peur ; mais aussi de la détermination, du courage, de la volonté.

Ensemble, ils sauveraient le Site Aleph.

C'était un signal d'alerte qui lui coupait la gorge et s'instaurait au plus profond de son être, comme elle avait rarement été inquiétée au cours de sa vie. […]

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