Lisa, s'il te plaît...
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— Pourquoi tu m’as amenée ici ?
— Lisa, s’il te plaît…

J’ai perdu le compte. Je ne sais plus combien de fois j’ai dit cette phrase, ça m’a gonflé.

— J’avais pas envie d’aller à la mer.

Je hausse les épaules et me mets de la crème solaire sur tout le corps, crâne compris. Être chauve a de nombreux avantages, mais aussi des inconvénients, de type coups de soleil. Et je n’ai aucune envie que les débiles qui me servent de collègues se foutent de ma gueule pour ça.

— Je te ramène à Turin si tu veux, y a aucun problème.

Pas de réponse. Cette fois c’est moi qui ai gagné. Je déplie ma serviette de bain et ouvre le parasol pour m’allonger dessous, satisfait.

Ce sont mes premières vacances depuis 1994, je suis très content de pouvoir me reposer un peu. J’avais oublié d’écouter les besoins de mon propre corps et de mon esprit, pour pouvoir me consacrer entièrement au travail, à mes recherches et à devenir ce que je voulais vraiment être. Le chef archiviste du Site Plutone. Je suis au début de ma carrière, j’espère qu’un jour je deviendrai directeur du site.

— J’aime pas la mer.

Putain, elle recommence…

— Ben moi si, ça fait dix ans que je suis pas parti en vacances, c’est moi qui choisis.

Je soupire.

— Sérieusement, Lisa, tu veux aller où ?

Elle me lance un regard dédaigneux.

— Partout, mais pas avec toi.

Je respire profondément par le nez. Devant moi s’étend la mer, bleue, avec ses vagues, l'odeur du sel et les cris des mouettes. A cette heure de la journée, il y a peu de touristes, la plage est encore calme. Le silence est mon bruit préféré, je n’ai aucune envie d’entendre les gueulantes de gamins débiles qui pourrissent mes vacances. Je veux être un simple touriste vénitien en vacances à Hyères, je ferai tout pour le rester. D’ailleurs, c’est pour ça que je suis venu ici, c’est un endroit que je connais déjà. C’est ici que j’ai aidé la branche française sur un objet anormal qui concerne Venise et la Chine et ça a pris un certain temps, je pense donc mériter un peu de repos.

— On m’a dit que tu aimais la mer, alors je t’emmène à la mer. J’essaie de te faire plaisir, Lisa, qu’est-ce qu’il te faut de plus ?
— Ce qui m’aurait plu, dit-elle d'un air d’un air détaché, c’est que tu t’occupes plus de moi.

Reste calme, Mimmo. Reste calme.

— Qu'est-ce que je fais, là, selon toi ?
— T’as jamais voulu m’emmener en vacances avec toi, tu le fais juste parce que t’es obligé.

Putain, j’ai envie de la gifler…

— Lisa, s’il te plaît…
— Tu m’aimes pas. Dis pas le contraire, je sais que c’est vrai.

Impossible de parler avec elle. Si je dis la vérité, elle n’appréciera pas, mais si je ne la dis pas, elle saura que je mens.

— Lisa, tu me gonfles, arrête ça tout de suite.

Elle bondit de sa serviette et commence à hurler.

— Tu vois ? Tu l’assumes, t’as même pas honte ! T’es vraiment un connard !

Tous les touristes présents nous observent et je suis rouge de honte. Je m'étais promis de ne pas m’énerver, je m’étais promis de rester calme, mais je ne peux pas laisser passer ça.

— Pardon Lisa, qu’est-ce que t’as dit ?
— T’as pas entendu ! Ben je le répète : t’es un connard !
— Tu te calmes tout de suite !
— T’as rien à me dire, tu t’es jamais occupé de moi !
— Parle autrement à ton père !

Ses yeux, gris, comme les miens, brillent de rage.

— T’es pas mon père !

Sans pouvoir me contrôler, je me lève et ma main s’abat sur sa joue.

— TU ME PARLES AUTREMENT, LISA !

Ses yeux se remplissent de larmes. Elle tourne le dos et quitte la plage, alors qu’autour de nous règne un silence de mort. Je m’allonge de nouveau, je mets mes lunettes de soleil et me concentre sur le bruit des vagues et des mouettes, refusant de soutenir le regard désapprobateur de tous les autres parents présents. Je n’ai de comptes à rendre à personne.

Je suis enfin tranquille.
Et non, je n’irai pas chercher ma fille.


Je suis rarement allé en vacances. A part en Chine quand j’étais adolescent, mais avec le temps, ce pays est devenu un deuxième lieu de travail, je ne peux plus parler de vacances en Chine. Et puis là-bas, il n’y a rien de nouveau à propos de mon travail. Et puis merde, j’ai pas envie de penser au boulot. Je suis en vacances, je ne suis pas l’archiviste agressif, seulement un touriste italien. Je pensais même draguer une ou deux françaises, parce que, eh, on va pas le nier, je suis plutôt pas mal, même à 36 ans.

Mais j’ai eu un imprévu. Un putain d’imprévu.


— Docteur Iriarte?

Je soupire en reconnaissant cette voix. J’aurais préféré ne pas la reconnaître.

— Oui, docteur Bellini?

Qu’est-ce qu’il me veut, ce vieux schnoque ?

— Le département des affaires internes veut vous parler.

Ouais, et ?

— C’est vraiment important ? J’ai du boulot, moi.
— C’est important, docteur.

J’espère que ça l’est vraiment. Le problème de Bellini c’est qu’il prend à la légère des choses extrêmement dangereuses et au sérieux des trucs sans importance. Je ne sais pas pourquoi ils le laissent au poste de vice-directeur, il ne le mérite pas du tout.

— Ah, on vous attendait.

Entré dans le bureau de Bellini, je vois deux mecs que je n’ai jamais vus. Qu’est-ce qu’ils veulent ? Je fais un excellent boulot, je n’ai absolument rien à me reprocher.

— Docteur Domenico Iriarte ?
— Oui.
— Archiviste au site Plutone depuis quatre ans ?
— Oui.
— Ex mari de Maria Merolli ?
— Oui.

Je ne répondrai rien d’autre tant que je ne saurai pas ce qu’ils me veulent. J’ai quitté Maria il y a onze ans, je n’ai plus rien à voir avec elle ; la seule chose que je sais, c’est qu’elle travaille dans un observatoire astronomique.

— Maria Merolli est décédée il y a une semaine dans l’incendie de l’aile 1 du Site Urano.
C’est quoi ce bordel ?

Maria travaillait au Site Urano ? Elle aussi s’est enrôlée dans la Fondation ? Comment elle a fait ? Qui l’a recrutée ? Pourquoi ? Pourquoi personne ne me l’a dit ? Pourquoi elle revient dans ma vie onze ans après ?

— Oh. Mes condoléances à sa famille.

Je suis sincère. Je suis plus surpris que triste, mais ses parents doivent être dévastés par sa mort.

— Docteur Iriarte, nous sommes là pour une autre nouvelle.

Ils me font voir la photo d’une gamine d’environ dix ans, avec les yeux gris et un nez un peu pointu, comme le mien. Je ne la connais pas, c’est la fille d’un de mes cousins ? Mais dans ce cas, pourquoi ils ont attendu onze ans pour me le dire ?

— C’est qui cette gamine ?

Ils me font voir sa carte d’identité. Le souffle coupé, je suis obligé de m’asseoir.

Nom de famille : Merolli Iriarte
Prénoms : Lisa Maria Francesca
Sexe : féminin
Née le : 04/08/1992
A : Turin (Piémont)

Non, non, c’est une blague, une blague de merde, c’est pas possible, j’ai pas d’enfants, je le saurais si j’en avais, Maria me l’aurait dit, elle ne m’aurait pas caché la vérité.

— Comme le veut la loi, vous devenez le responsable légal de l’enfant que vous avez eue avec Maria Merolli.

Nononon, c’est un rêve, un très mauvais rêve. C’est une blague, une grosse blague de merde, j’ai pas d’enfants.

— Ah non, non, non, c’est pas possible !

Je me relève, furieux, et fixe ce connard de Bellini dans les yeux.

— Le premier avril c’était le mois dernier ! Docteur Bellini, c’est quoi ce bordel ? Même moi je ferais pas une blague pareille à la bande de branques qui me sert de collègues ! Et même si c’était vrai, j’ai pas envie de m’occuper d’un gosse ! J’ai jamais eu envie et j’aurai jamais envie !

Je sors de la salle en courant, jusqu’à mon bureau, dans lequel je m’enferme.

Je ne veux entendre personne, je n’ai pas envie de parler. C’est un cauchemar, un putain de cauchemar et je vais me réveiller.


J’étais pas prêt. Vraiment pas prêt. Habitué à bosser trente heures par jour, week-ends compris, j’ai dû remettre en question tout mon mode de vie et le modifier entièrement. Alors je l’ai fait. J’ai tout remis en question, y compris ma propre personnalité. J’ai essayé de faire des efforts pour accueillir Lisa du mieux possible et d'être un bon père, même si je n'avais jamais voulu d’enfants et que j'étais complètement paumé.

— Lisa ?

Avoir un bébé n’est pas facile, mais à bien y repenser, j’aurais préféré avoir un bébé plutôt qu’une adolescente avec déjà un passé, des pensées et surtout, un caractère de merde et tant de rancœur.

— Dégage, j’ai pas envie de te parler !
— Lisa, s’il te plaît, c’est quoi ton problème avec moi ?

Ma fille s’est enfermée dans sa chambre et refuse d’en sortir. Elle refuse aussi de me parler, après une journée entière, et je ne sais ni quoi dire ni quoi faire.

— Le problème c’est que tu me détestes et que tu veux pas me le dire !
— Qu’est-ce que tu veux que je te dise, Lisa ? Tu veux la vérité ?

Un cri de colère et de tristesse se fait entendre de l’autre côté de la porte.

— Je la connais, la vérité ! Tu t’en fous de moi et tu veux pas l’avouer !

Je la laisse décharger sa rage. Elle a besoin de le faire et je la comprends. Elle a grandi sans père et après le traumatisme de la mort de sa mère, voilà qu’elle doit grandir avec quelqu’un qu’elle ne connaît pas et qui ne s’occupe pas d’elle.

Parce que c’est vrai : je ne m’occupe pas d’elle.
Mais c’est pas pour ce qu’elle croit.

— Pourquoi tu t’en fous de moi ? Pourquoi tu t’occupes pas de moi ? Pourquoi tu me détestes ? Pourquoi t’es jamais venu à Turin pour me voir ?

Elle fond en larmes, crachant toute la haine qu’elle a contre moi, et je ne sais pas quoi faire. Je voudrais la prendre dans mes bras, ou du moins essayer, mais elle ne me laisse même pas parler.

— Ma chérie, écoute-moi.
— Non ! Tu m’écoutes pas donc je t’écoute pas !

Je parle à un mur. Impossible de discuter avec cette gamine, elle est aussi têtue que son père.

— Je te propose une chose : je te laisse dormir et puis, si tu le sens, on parlera demain. D’accord ?


— Papa, on peut prendre ça ?

19 heures. Je suis allé faire les courses pour les prochains jours et je traîne dans les rayons de la supérette, pour voir s’il y a des trucs intéressants. Et je ne sais pas du tout quoi prendre, je mange toujours très peu.

— C’est quoi ?

Lisa est toute souriante face à moi, tenant entre ses mains une grosse boîte transparente.

— Je sais pas, mais ça a l’air trop bon.

J’examine la boîte.

— Oh, c’est des sushis.
— On peut les prendre ? S’il te plaît, s’il te plaît, s’il te plaît !

Je lui souris.

— Mets dans le chariot.

Lisa pousse un cri de joie. La voir comme ça me fait très plaisir, j’ai l’impression de lui avoir offert un cadeau. La faire venir au supermarché avec moi a été compliqué, il a fallu que je lui dise que j’avais besoin d’elle pour savoir ce qu’elle voulait manger, mais ce moment s’est transformé en un partage, une discussion, des sourires que je pensais ne jamais pouvoir échanger avec elle.

— T’as déjà mangé de ça, papa ?
— Oui, quand je suis allé au Japon il y a quelques années. Je t’apprendrai à manger avec des baguettes, si tu veux.

Il y a un instant de silence alors que nous nous dirigeons vers les caisses. Lisa est folle de joie.

— Tu sais faire les coiffures chinoises ?

Elle éclate de rire à sa propre question.

— Ah ben non, c’est vrai : t’as pas de cheveux.

Ça me fait rire aussi.

— J’essaierai de te faire un chignon, on va y arriver.


Finalement, j’ai réussi à lui faire un chignon en bricolant avec des pics en bois. Ça a été un peu compliqué, mais on y arrivés. Lisa est magnifique et je vais faire en sorte que ce soit une bonne soirée, que cette journée ne soit pas complètement gâchée. Assis sur la terrasse de notre appartement de vacances, nous mangeons les sushis et je m’amuse de voir ma fille manier maladroitement ses baguettes. Elle a très envie d’y arriver et ses échecs la font rire elle aussi.

— Tu parles chinois ou japonais, papa ?
— Chinois. Je suis nul en japonais.
— Tu peux parler chinois, s’il te plaît ?

Alors je débite des conneries en chinois, des trucs que j’ai entendus pendant mon année d’études à Pékin, des blagues, des histoires…

— Si on arrive à bien s'entendre un jour, tu m’emmèneras en Chine ? J’ai trop envie de voir des moines shaolin.

Je suis surpris. Elle aussi a envie de créer des liens, maintenant que je le sais, ça sera peut-être plus facile. Elle fait des efforts elle aussi, peut-être que je me suis trompé depuis le début.

— Bien sûr, quand tu auras l’âge de voyager en Chine. Vers 15 ans, je pense.
— Merci papa !

Mon portable sonne. Je laisse faire. Pas de téléphone quand on mange.

— Tu réponds pas ? demande Lisa.
— Non, pas pendant les repas.
— T’as raison, c’est pas bien, après la nourriture est pas bonne. Papa ? Y a des forêts en Chine ? J’adore la forêt.

Je souris de nouveau.

— Dans l’ouest de la Chine, oui. Vers le Tibet. De très grandes forêts, dans lesquelles on pourra se promener si tu veux.

Mon téléphone sonne de nouveau. A moins que ce ne soit pas Mario, je ne décrocherai pas. Et puis Mario sait que je suis injoignable pendant encore une semaine, c’est pas lui qui m’appellerait.

— Ils te veulent quoi ?

Je hausse les épaules et finis mon sushi.

— J’en sais rien. Et j’ai pas envie de leur répondre.

Nous recommençons à parler de la Chine. Lisa a le mérite de ne pas confondre avec le Japon, et ça me rend fier d’elle. On commence étrangement à faire des projets de vacances pour quand elle sera un peu plus grande et elle a envie de plein de choses. De découvrir mon univers, notamment, et de me parler du sien. Je découvre qu’elle adore l’escalade et l’étude des empreintes d’animaux. Elle a aussi fait un peu de spéléologie, ce que je trouve super. Mario pourrait l’emmener en faire, la FIM-VIII, dont il fait partie, est spécialiste de l’exploration de cavernes. Elle veut aussi escalader le Vésuve, et je lui promets qu’on ira l’été prochain.

Le téléphone sonne pour la cinquième fois. Lisa soupire.

— Réponds, sinon ils vont continuer à te faire chier.

Je vais décrocher. C’est Bellini. Je soupire aussi.

— Ouais allô.
— Bonjour Docteur Iriarte, c’est le docteur Bellini. Nous avons besoin d’un document du SCEMC mais c’est vous qui avez les codes d’ouverture, et…

Putain il est sérieux, là ?

— Non, écoutez, je suis en vacances, je me fous de…
— On vient de capturer une entité liée au SCEMC et vous êtes le seul à connaître absolument tous les documents et à avoir accès à l’entièreté des archives du…

Non non non, il va me foutre la paix !

— Docteur Bellini je suis avec ma fille ! C’est l’heure de manger, je ne veux pas gâcher ce…
— C’est d’importance capitale, docteur Iriarte ! L’entité a accepté de parler et nous ne pouvons pas laisser passer cette occasion, il nous faut savoir ce que contient le document qui en parle ! C’est un ordre !

J’hésite une seconde. Tiraillé de nouveau entre le travail et ma fille, comme tellement de femmes qui se retrouvent face à ce cas de conscience.

— Alors juste cinq minutes.

Une voix se fait alors entendre depuis la terrasse.

— En fait tu fais des promesses et des projets avec moi mais t'as que la gueule !

Je vois dans les yeux de Lisa de la déception et une colère mêlée de tristesse.
Je n’aurais pas dû décrocher…


“La nuit porte conseil”, qu’ils disent. Une belle connerie, tiens. Ça fait trois heures que je fixe le plafond de ma chambre, en silence, à chercher des solutions.

Devenir père ne m’a jamais intéressé. Je ne veux pas avoir d'enfants, je ne saurai pas les élever, ne saurai pas m'occuper d’eux, la seule chose que je sais faire c’est travailler. Je ne voulais pas devenir père et je ne connaissais même pas l’existence de Lisa avant. C’est pas que je ne la voulais pas. Mais je n’y arrive pas, je n’arrive pas à l’aimer. Je ne m’y suis pas habitué et je ne m’y habituerai jamais. Mais c’est pas faute d’essayer. Je voulais profiter de ces vacances pour lui faire plaisir, pour apprendre à la connaître, pour lui prouver, à elle et à moi-même, que je peux être un bon père. Si je me fichais d’elle, je ne l’aurais pas emmenée en vacances avec moi, pourquoi elle ne veut pas comprendre mes efforts ? Je suis bloqué face à un mur que j’essaie en vain de détruire : ça fait plusieurs jours qu'elle ne me parle plus. Depuis que j'ai répondu au téléphone. J'ai fini par raccrocher, mais c'était trop tard. Depuis, je fais des efforts, toujours plus chaque jour, mais ça ne marche pas, alors que je veux aimer Lisa, je veux lui faire plaisir, je veux…

Je sais même pas ce que je veux, en fait.


— T’as une fille, toi ? T’es sérieux, Domenico ?

Le lendemain de l'annonce de cette nouvelle, j’avais décidé d’en parler à mon meilleur ami, que je connais depuis le collège, quand je suis arrivé à Venise. Mario travaille aussi pour la Fondation, il est agent de la FIM-VIII, coordonnée par le site Plutone, donc je le vois très souvent.

— Oui, je suis complètement paumé, Mario ! Je sais pas comment faire, je sais pas quoi faire, je sais pas ce qu’elle aime, je sais pas comment me conduire, je sais pas…

Je suis sur le point d’admettre un truc que je ne voudrais pas avouer. Mais je sais que contrairement aux autres, il ne me jugera pas. Cette fois, je dois accepter mes limites.

— Je ne sais pas élever un enfant, Mario, dis-moi comment faire !

J’ai désespérément besoin de ses conseils. Mario est un père exemplaire, il sait exactement quoi faire, il saura m'aider.

— Chaque enfant est différent, Mimmo, je ne peux…

J'essaie de me retenir de hurler et de pleurer à la fois, mais je n'y arrive pas complètement et ma voix craque et part dans les aigus. Je suis désespéré, j’ai vraiment besoin de lui.

— Toi aussi tu as une fille, JE VEUX SAVOIR COMMENT TU FAIS !

Mario a deux enfants. Ils sont jumeaux, ils ont dix ans, un an de moins que Lisa, c’est presque le même âge ; si je comprends comment Mario élève Rosalina, je pourrai faire pareil avec Lisa.

— Domenico. Je ne peux pas te dire que ce qui marche avec Rosalina marchera avec Lisa. Je peux demander à ma femme comment on peut t’aider elle et moi, mais je ne peux pas te dire avec précision quoi faire et comment faire : Rosalina n’est pas Lisa.

J’observe ses enfants, mes filleuls. Rosalina et Daniele sont gentils, mignons, adorables, à des
centaines de kilomètres de la créature énervée et agressive qui me sert de fille.
— Je peux au moins avoir des conseils généraux ? C’est tellement dur d’élever un enfant tout seul !
— Mimmo, déjà tu te calmes, je ne te donnerai aucun conseil si tu continues à gueuler !

Il m’oblige à m’asseoir. Il ne m’a jamais vu aussi stressé, aussi terrifié, il ne m’a jamais vu perdre le contrôle.

— La première chose que je te conseille, c’est d’apprendre à connaître Lisa. A comprendre comment elle fonctionne. Et pour ça, il n’y a pas d’autre moyen que de parler avec elle, de lui montrer que tu es disponible. Travailler moins, surtout si tu es tout seul à t’occuper d’elle. Les enfants ont besoin d’attention, Domenico, ils sont bien plus importants que tes livres et tes documents.

Non non non, ça c’est pas possible. Me dire d’arrêter de bosser c’est comme dire à un aveugle combien de doigts j’ai, c’est pas possible.

— Mais je sais pas faire…

Mario me fixe dans les yeux.

— Tu vas devoir apprendre, Mimmo. Ta fille est plus importante. C’est pas facile, hein, moi aussi au début j’ai eu du mal avec Daniele et Rosalina, mais on apprend avec le temps. J’y suis arrivé, donc tu y arriveras toi aussi, c’est pas irréalisable.

Il va chercher le vin. Passant à côté de Daniele, il lui caresse les cheveux et son fils rit. Je regarde mes pieds.

Je n’arriverai jamais à être un père comme Mario.


— Lisa ? On peut parler un peu ?

Je n’ai pas dormi de la nuit, je n’ai pas arrêté de réfléchir. Elle ne veut pas m’écouter, mais au moins je lui aurai parlé et je me sentirai mieux. J’espère.

— Qu’est-ce que tu veux ?
— Je veux t’expliquer des choses. Des choses qui pourraient t’aider à comprendre mon comportement envers toi, qui, je l’admets, n’est pas très gentil.

Ma fille boit son jus d’orange en me regardant d’un mauvais œil.

— Ça pour pas être sympa, c’est sûr que tu l’es pas. J'espère que t’as des bonnes raisons.
— S’il te plaît… Je sais que tu voudrais que je sois un bon père. Je sais que la mort de ta mère te bouleverse et ça me bouleverse aussi, même si…
— Arrête de mentir, t’en as rien à foutre de ma mère, tu l’aurais pas abandonné si t’en avais quelque chose à foutre.

Reste calme, Mimmo. Reste calme.

— Lisa, j’ai dû déménager pour le travail et ta mère n’a pas voulu me suivre. Je ne l’ai pas abandonnée parce qu’elle était enceinte : je ne savais pas qu’elle l’était. Si j'avais su, je ne serais jamais allé à Naples. Je serais resté à Turin et je t’aurais élevée avec elle.

Je vois dans ses yeux qu'elle me traite de menteur. Et je ne sais pas si je suis sincère. Qu’est-ce que j’aurais dit si j'avais su ? Qu'est-ce que j’aurais vraiment fait ? Je serais resté ? Je serais quand même parti ? J’aurais refusé de m’occuper de Lisa? J’avais seulement 26 ans quand elle est née, je venais d'être embauché au site Plutone, j’avais une carrière prometteuse, je réalisais mon rêve de pouvoir étudier Venise, la Chine et j’avais tout le SCEMC à découvrir, j’aurais manqué une occasion pareille ?

La vérité c’est que j’en sais rien.

— Lisa, je vais te dire la vérité : j’ai peur. Peur d’échouer, peur d’être un mauvais père. Je sais ce que tu vas dire : tu penses que je le suis déjà et tu as peut-être raison. Mais essaie de comprendre. Tu t'imagines découvrir que tu as une fille de onze ans et que tu ne le sais même pas ? Tu t’imagines ce que c’est de devoir élever cette fille sans être préparé ? Tu t’imagines la trouille que j’ai ? De ne pas pouvoir te rendre heureuse ? De te rendre triste pour le reste de ta vie ? De te faire vivre avec un père qui ne sait rien faire d’autre que bosser ?

Ma fille ricane.

— Ah ouais, ça c’est sûr que tu sais faire. Travailler. Tu travailles toute la journée, toute la nuit, tu sais faire que ça et moi je suis au milieu et tu t’occupes pas de moi. Je suis seulement un truc qui te ralentit et qui ruine ta carrière.

Elle se lève et éclate en sanglots, hurlant de rage et de tristesse, me déchirant le cœur.

— Tu me regardes jamais et quand tu me parles, c’est juste pour me dire que je te fais chier ! Tu veux jamais jouer avec moi, tu veux jamais parler avec moi, je suis toujours toute seule, je suis toujours abandonnée ! Une seule fois l'autre jour on a fait des trucs ensemble mais t'as quand même fini par t'intéresser à ton boulot plutôt qu'à moi, au lieu de raccrocher au nez de ton docteur Bellini, là ! J’aurais préféré pas avoir de parents au lieu de vivre avec un père qui me laisse toute seule !


Le train s’en va sur les rails et je fixe Lisa jusqu’à la fin. Déçu. Déçu d’avoir échoué, déçu de voir qu’elle n’a pas voulu voir mes efforts, déçu de son comportement.

Les explications d’hier et de ce matin n’ont servi à rien. Elle n’a pas voulu parler, elle n’a pas voulu essayer. De nouveau, j’ai parlé avec un mur. La discussion avec elle est impossible, elle a décidé de me détester et de ne pas me croire. Elle a dit qu’elle ne voulait plus rien avoir à faire avec moi et a choisi de rentrer à la maison, où ses grands-parents s’occuperont d’elle. Ça me brise le cœur de le dire, et surtout de l’admettre, mais ils sauront le faire beaucoup mieux que moi. Peu à peu, le train s’éloigne vers Gênes et j’essuie discrètement une larme. Énervé contre elle mais surtout contre moi. Contre moi parce que je n’ai pas réussi à trouver les arguments pour la raisonner, pour la faire rester.

J’ai perdu ma fille.

Je suis pitoyable.

Allez, Domenico, au moins t’as essayé…

Et c’est ainsi que je suis reparti faire la seule chose que je sais faire.
Travailler. J’ai énormément d’études à faire. Ce document à traduire. Envoyer un mail à mon collègue de la branche chinoise pour qu’il m’envoie les photos des caractères qu’ils ont trouvés et qui parlent d’un ambassadeur chinois en venue à Venise. Ce traité commercial qui parle d’une vente de lutins par le SCEMC… Et ces microfilms à reproduire…

Je réalise soudain, honteux, que je suis soulagé qu'elle ne soit plus là.

Être un bon père est la seule chose que je n’arriverai jamais à faire.

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