Les voix
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Cela fait trois ans que je suis opérateur radio pour les équipes tactiques. Mon boulot consiste à transmettre les instructions aux agents sur place et remonter les infos au commandement. C'est surtout utile lors des brèches de confinement.

Malheureusement il arrive parfois que… que des soldats sous ma responsabilité se fassent tuer. Ce n'est pas le poste le plus… facile. Du service qui gérait les transmissions il y a trois ans, il ne reste que moi. Les autres ont eu droit à un soutien psychologique lourd et ont raccroché. Un collègue s'est carrément fait sauter la cervelle, comme ça, devant son poste, après avoir perdu tous ses gars.

Ils n'ont pas supporté ce qu'ils entendaient: des hommes apeurés, des hommes en train de mourir, des bruits de batailles terribles, où des personnes parmi les meilleures de ce monde mouraient massacrées par des monstres.

Les mecs là-bas criaient "Bon sang, ils sont où ces renforts ?" "Bordel, grouillez vous: on est tous en train de crever ici" ou encore "On a un blessé, il pisse le sang, envoyez nous un médecin !".
Et on était obligés de leur répondre "Ne vous inquiétez pas, les renforts sont en route" ou "Tenez bon, on va venir vous chercher".

C'est dur. C'est dur d'accompagner autant de monde dans la mort. C'est dur d'affronter l'impuissance et les remords au quotidien.
Parfois, on se dit "Et si j'avais plus insisté auprès des gradés ?" Peut-être les officiers auraient-ils autorisé le repli, et ils auraient survécu, au moins quelques uns…
Les psys nous disent d'éviter de nous poser ce genre de questions mais merde, on est pas des machines ! On est pas des héros quasi-indestructibles comme les mecs des F.I.M. : on est des humains, avec notre sensibilité, et l'entraînement militaire ne peut pas nous protéger indéfiniment contre ça.

Je me souviens particulièrement d'une fois. C'était une brèche de confinement énorme. Une comme il y en a (heureusement) une seule par décennie. Les SCP là-bas étaient tous des prédateurs, parmi les pires qui existaient.

J'avais en ligne le commandant d'une escouade. C'était un brave gars, du genre à sauter dans la mêlée pour sauver un blessé. Ça pétait dans tous les sens de leur côté: explosions, rafales, cris abominables. Le commandant me demandait régulièrement s'il pouvait reculer mais les gradés refusaient, afin d'éviter que les monstres passent entre nos lignes et fassent un horrible massacre.

Ils enregistraient des pertes colossales mais ils ont maintenu leur position. Finalement, les autres équipes avaient assez avancé pour me permettre de faire se replier mes gars et de verrouiller la porte derrière eux.
Le bruit de la bataille s'estompa et je pris conscience du nombre de blessés. L'un appelait sa mère, un autre priait, un autre demandait qu'on l’achève. Le commandant appela chacun de ses hommes, et je fus effaré du nombre de fois où seul le silence lui répondait.

Un officier me tapota l'épaule en me disant qu'on allait les évacuer et que les autres équipes prenaient le relais. Je transmis ça au commandant et il me remercia, puis dit à ses hommes qu'ils étaient saufs désormais. La tension tomba. Certains soldats s'assirent en rond, partageant leurs rations tandis que d'autres s'occupaient des blessés. L'un des soldats commença à parler de sa femme et de sa fille, un autre fit une plaisanterie et plusieurs personnes éclatèrent de rire. Ils semblaient si… bon vivants…

Un coup sourd résonna soudain contre la porte. Tout le monde se tut. Un deuxième coup retentit. Certains commencèrent à hurler ou à pleurer. Un troisième coup. Il y eut un horrible grincement. Je n'avait aucun mal à imaginer cette porte de 40cm d'épaisseur en acier trempé se tordre, ployer sous les assaut d'une bestiole encore plus terrible que les précédentes. On commençait à entendre les hurlements terrifiants des monstres qui étaient de l'autre côté.

Le commandant prit son talkie et me lança :
"Je peux vous demander une faveur ? Dites aux O5 que je les emmerde."

La porte céda. Ils se firent tailler en pièces en quelques secondes.

Cela fait trois ans que j'accompagne des gens à leur mort. Trois ans que j'entends leurs voix, leurs cris de désespoir, de souffrance et d'agonie. Sans arrêt. Et elles me poursuivront jusqu'à ma mort.

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