Les Trois Bêtes
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Ephraïm ouvrit les yeux et s'étira. Les fleurs lui avaient parlé. Il n'aurait pas su décrire ce qu'il ressentait depuis qu'il les avait vues, mais il lui semblait évoluer dans un rêve… Bon, peut-être pas si éveillé. Disons un rê-

Putain de merde. Le feuillage des arbres qui entouraient la clairière roussissait sous le sang du soleil mourant, et l'œil mort de la lune commençait à s'ouvrir au-dessus de lui. Ephraïm se releva si violemment que son dos craqua. La règle numéro un était claire : ne rester à aucun prix dans les bois après la tombée de la nuit.

Et comme dans tout bon conte qui se respecte, le héros était infoutu d'aller dans la forêt sans s'endormir dans la première clairière venue. Logique narrative à la con. Les ombres s'allongeaient et il réfléchit : une personne normale aurait essayé de se repérer, voire de courir tout droit en sachant qu'il finirait ainsi par sortir de la forêt. Pas un habitant de Sloth's Pit. Il ne se faisait aucune illusion sur ses chances de tromper l'implacable illogique de la nature.

Ephraïm bougea bel et bien, mais pour s'enfoncer dans les bois du côté le plus sombre ; s'il semblait inquiétant, c'était que M. Ranoque ne voulait pas qu'il y aille, et donc que c'était précisément le côté le moins dangereux.

"Daniel Ranoque" était le petit nom qu'il avait donné à l'imaginaire écrivain qui écrivait de sa plume la vie des habitants de Sloth's Pit. Celui qui fait dire à l'un de ses personnages "ça ne pourrait pas être pire" pour le simple plaisir de faire pleuvoir dans la seconde qui suit, pour montrer l'étendue de sa puissance. "D. Ranoque". Marrant, non ? Même pas un peu ? Oh, allez vous faire foutre, c'est marrant.

Eph marchait depuis une dizaine de minutes lorsque le soleil poussa son dernier souffle. Levant les yeux, il ne parvint pas à apercevoir la lune non plus, l'épais feuillage obstruant totalement la vision — autant de son côté que de celui des milliers d'yeux des autres ciels. Peut-être pas plus mal.

Un chuintement se fit entendre devant lui, un peu sur la droite. Pas vraiment un chuintement, mais un bruit indescriptible, un peu comme une grosse chose molle et dure à la fois qui glisserait sur des pierres. Vraiment bizarre, comme perception. C'était un bruit à formes, pour ceux qui seraient capables de comprendre ça hors de Sloth's Pit.

Trois formes apparurent entre les formes allongées des troncs, venant dans sa direction. Eph comprit que c'était pour ça qu'il était là, alors autant rester sur place et faire face. Une petite flamme s'alluma sur le sol devant lui et il parvint peu à peu distinguer les formes avec plus de précision.

La première Bête à entrer dans l'aura lumineuse de la flamme fut la Bête de l'Abysse. Une forme indistincte, vaguement comparable à un crapaud pour quelqu'un qui n'en avait jamais vu. Elle ondulait horriblement et, par-dessus tout, donnait l'impression d'être morte. Tout comme un océan, la surface était agitée de vagues plus ou moins grandes mais exempte de vie, alors que l'on devinait sous sa surface d'autres choses tout aussi mortes et froides, mais qui avaient au moins la décence de bouger. L'un des yeux de la Bête se décala de dix centimètres sur la gauche pour mieux le détailler.

Après elle, venait la Bête Fourbe. Sa crinière rouge semblait presque noire dans la pénombre et ses dents trop pointues étincelaient dans la lumière écarlate. Des dents qui n'étaient pas faites pour manger. Mais pas pour tuer non plus. Simplement pour faire souffrir. Arracher la chair et laisser sa proie se vider de son sang. Un luxe que ne pouvait se permettre qu'une bête immortelle. Les yeux de la Bête Fourbe le jaugèrent de la tête aux pieds.

La Bête Sombre, elle, restait invisible. D'elle, on ne voyait que le sourire, ondulant comme la brume dans l'obscurité des voûtes de feuillage, mais Eph sentait ses yeux à elle aussi partout sur lui.

Ce fut la Bête Fourbe qui prit la parole la première, d'une voix doucereuse et crispante. Eph eut l'impression qu'on griffait ses os.

« Voici l'Ephraïm qui vient de dehors de l'horizon sans les yeux avec lui. Qu'en voulez-vous décider pour le futur de sa vie ? »

La Bête de l'Abysse produisit un bruit de succion visqueux et prolongé, et le sourire s'agrandit dans les ténèbres.

« L'Ephraïm est soumis aux lois de la décision de la forêt et il connaît l'engeance des songes qui n'en sont pas. Il peut être pour les bois de la ville dans la ville.

— Euh… Je vous dérange ? »

Eph était réellement terrifié, mais plus par la vision de créatures dont il n'avait jamais entendu parler que par ce qu'elles étaient fondamentalement. La pensée d'un Être Étrange que personne n'avait jamais vu à Sloth's Pit était très exotique. Les principaux, comme l'Homme-Chèvre, n'étaient que trop connus. La dernière fois qu'une anomalie inconnue jusqu'alors était soudainement apparue, la ville avait failli brûler entièrement. Pourtant, celles-ci ne semblaient pas si-

« L'Ephraïm a parlé avec les fleurs qui parlent et connaît les hommes de l'au-dehors de l'horizon qui tuent les conteurs de nuit. Il pourrait sauver les mille yeux et les feux murmureurs pour l'avenir.

— Que… Qu'est-ce que vous attendez exactement de moi ? Ce n'est pas que je n'apprécie pas votre compagnie, mais, vous comprenez… »

C'était ainsi qu'il convenait de s'adresser à ce genre d'êtres ; avec une certaine ironie qui témoignait de son expérience mais assez de crainte pour ne pas être malpoli — et puis, on ne s'habitue jamais réellement à ce genre de choses, pas besoin de la feindre.

« Ceux des Bois aussi, Ephraïm. »

C'était la Bête Sombre qui avait parlé, d'une voix ferme et étrangement opposée à son manque de substance.

« Les rêves n'existent que tant qu'il y a des rêveurs. Les contes n'existent que tant qu'il y a des conteurs. Tuer les rêves et emprisonner les conteurs tue les légendes, qui sont leurs enfants. Nous tue. Les hommes de l'au-dehors de l'horizon, comme je l'ai dit, sont les docteurs en blanc, ceux qui vous nommez scientifiques mais qui n'ont pas plus de rapport avec cette classe d'être humains que je n'en ai avec les animaux. Ceux qui ont brisé l'harmonie de Sloth's Pit. Ceux qui ont déformé l'éther et condamné la porte des rêves. »

Soudain, la voix de la Bête Sombre se fit plus grave. Comme un grognement sorti d'une caverne ouverte sur l'enfer lui-même.

« Les faux dieux de la Fondation SCP. Des hommes qui croient être plus.

— Et moi, qu'est-ce que je viens faire là-dedans ? Ce n'est pas comme si je pouvais… Oh merde, murmura-t-il en voyant le sourire s'élargir à nouveau.

— Exactement. Tu vas entrer dans la robe des prêtres morts pour devenir l'un d'eux. »

Eph repensa à tous les changements qui avaient été appliqués depuis que la ville avait accueilli le bâtiment de S & C Plastiques, au maire qui avait plié sous la volonté de l'envahisseur pour favoriser la pose de la muselière sur les anomalies.

« Et si je refuse ? Vous me boufferez ?

— Tu ne refuseras pas.

— C'est vrai.

— La seule raison de cette rencontre est de raviver l'étincelle et de te dire qu'en cas de besoin tu seras soutenu. Le reste ne sera que ton œuvre. Va et reviens-nous quand les morts-vivants seront des morts-morts. »

Eph sourit lui aussi, sa bouche remplaçant la lune dans l'obscurité, puis la flamme s'éteignit et les silhouettes disparurent. Il fit volte-face et avança tout droit, certain de sortir vite à présent.

Les larmes de l'aube commençaient à se déposer sur l'herbe et les bois devenaient progressivement moins obscurs. Il se prit à se fendre le visage d'un trop large sourire.

Il avait une journée chargée devant lui.

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