Les sirènes de Bellecour
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La mer se mua en une eau verdâtre, presque marron, malodorante et pleine de détritus. Un fleuve pollué, sale, dans lequel ils auraient préféré ne pas aller. Mais ainsi le voulait l'Œil et il valait mieux ne pas refuser. S’ils étaient là, c’était pour une bonne raison.

C’était la nuit, une chaude nuit d'août, sans vent ni nuages, mais la lune, heureusement, n’était pas pleine au point de les rendre visibles. Et, dans le bruit environnant des voitures de touristes arrivant de Paris pour rejoindre la Côte d’Azur, personne ne les entendrait. Après tout, en tant que jonction entre plusieurs grands axes routiers, cette ville était toujours bruyante.

Kaya sortit de l’eau, suivie par ses acolytes, Meila, Yomar, Gori et Ryleh. Tous les cinq étaient focalisés sur leur objectif. La Divinité leur avait implanté en mémoire les images de tous les artefacts et gravures qu’elle voulait et que, par conséquent, ils devaient voler. Une centaine d’objets à récupérer et à rapporter dans la fosse. Selon la Divinité, ils se trouvaient dans un musée très connu et très surveillé, mais Kaya et ses collègues avaient la capacité d’user de persuasion mentale, afin de convaincre les gardes de leur ouvrir les vitrines et de leur donner les objets. Comment le savait-elle? C’était un mystère, que Kaya et ses acolytes n’avaient pas cherché à percer ; l’Entité Suprême savait tout.

Ils prirent une forme un peu plus humaine, pour ne pas être repérés. Kaya inspira profondément et se dirigea vers les rives du fleuve, suivie par les autres. Tous les cinq étaient l’élite, ils savaient se cacher dans tous les coins pour frapper au bon endroit au bon moment. Après une longue marche, ils arrivèrent à proximité d’un parc inconnu. Il était six heures du matin et ils devaient faire vite avant que n’arrivent les premiers autobus et les premiers travailleurs. Ils longèrent les murs, les ruelles, se cachant sans faire aucun bruit lorsqu’ils voyaient des passants ou des policiers, qui eux, ne les voyaient pas. La nuit les aidait, car le Soleil asséchait leur peau fine et sensible. Plus ils étaient discrets, plus leur objectif serait facile à atteindre. La Divinité désirait ces objets et Kaya et les autres ne voulaient pas la décevoir. Personne ne savait ce qu’il arrivait à ceux qui la décevaient et il valait mieux ne pas le savoir.


— Ma chérie ?

Une main dans mes cheveux. Le noir laisse la place à la lumière, aux cris des oiseaux, aux voix de la foule et à la douce voix profonde de Giuseppe. J’ouvre les yeux et je vois son sourire. Je m’étais allongée sur ses genoux, je ne l'avais même pas remarqué.

— Giuseppe ? Je me suis endormie ?

Il hoche la tête.

— Oui, Arianna, tu t’es endormie. Moi aussi, mais c’est normal, après la nuit de merde qu’on a passée.

Trois heures de sommeil, c’est clair que c’est une nuit de merde. Trois heures à dormir sur un banc, à se réveiller en sursaut en pleine attaque de panique à penser qu’on nous a volé quelque chose, trois heures à marcher dans l’aéroport désert en pensant que ça ferait passer le temps plus vite, trois heures à se faire chier en attendant les transports pour se barrer de là. Je hais les avions, je hais les aéroports, je hais les vols retardés et ces connards de pigeons qui se suicident dans les réacteurs.

— Je te rassure, personne ne nous a volé nos sacs ni nos papiers, j’ai vérifié.

Il vaudrait mieux qu’on les ait sur nous, c’est extrêmement important : sans ça, on ne pourra pas étudier ce qu'on nous a rapporté à propos de cette présence de potentiels adeptes du CGOM à Lyon au Moyen-Age. Nous avons rendez-vous demain avec des chercheurs du Site-Aleph qui nous aideront à en découvrir davantage, et avons donc pris cette journée pour nous reposer et visiter un peu. Nous sommes au Parc de la Tête d’Or, près du Musée d’Art Contemporain, que nous irons rapidement voir, histoire de, parce que l’art contemporain, c’est loin d’être notre grande passion. Le parc est magnifique, vert, autour d’un lac immense, et avec un très sympathique zoo. J’ai de nouveau en tête l’écureuil qui, il y a peut-être une demi-heure, a sauté sur l'épaule de Giuseppe. J’avais réussi à prendre la photo avant que la petite bête ne s’échappe. Je sais que je vais fondre de niaiserie chaque fois que je tomberai sur cette photo.

— T’es prête, chérie ?

Je me lève.

— Je suis prête.

On a pris une pause avant d’aller à Fourvière et à Saint-Jean. Selon mes frères et sœurs c’est un truc qu’on doit absolument voir. Je pensais que Giuseppe serait très réticent, au vu de son aversion pour tout ce qui touche à la religion, mais il a accepté parce que moi je le voulais. J’étais tellement impatiente. Je veux tout voir, je ne suis jamais allée en France. Pour compenser le fait que je le traîne dans des églises, je lui ai dit qu’on irait en Finlande voir son père cet hiver. Le froid ne me dérange pas, je serais même capable de plonger dans l’eau glacée. Après tout, jusqu’à l’année dernière, j'étais capitaine d’une FIM aquatique.

— On ira voir Fourvière, après ?
— Si tu veux.

Je regarde de partout, surexcitée. Je suis comme une gamine, une gamine de 43 ans. Évidemment, je redeviendrai tout à fait sérieuse après-demain au moment de l’étude de cette "légende" et de l’interrogatoire de ces deux "sirènes", dont l’une a l’air d’accord pour nous parler, mais aujourd’hui, Giuseppe et moi sommes seulement un couple de touristes italiens en vacances. Pour le commun des mortels, je suis officiellement plongeuse sous-marine et Giuseppe est enseignant-chercheur spécialisé en archéologie.

— Tout va bien, Arianna ?

Je le serre dans mes bras.

— Je suis tellement contente d’être de nouveau en mission avec toi et de pouvoir découvrir Lyon par la même occasion !

Giuseppe met la tête sur mon épaule.

— Moi aussi je suis content, Arianna. On va profiter de cette journée tous les deux, avant le début des choses sérieuses.


Giuseppe ? Je me suis endormie ?

Meila s'arrêta alors qu’elle longea une rangée d’arbres dans cette partie un peu moins fréquentée du parc. Elle connaissait cette voix, elle l’avait entendue plusieurs fois depuis qu’elle était devenue adepte du Culte de l'Œil. Une voix à l'accent très marqué, qui ne passait pas inaperçue. Elle s’avança davantage pour mieux l’observer et découvrit une femme grande et carrée, avec de longs cheveux noirs bouclés, âgée d’environ 40, 45 ans.

La Vénitienne. Elle se trouvait avec un homme dont le visage lui rappelait quelque chose. Grand et robuste lui aussi, chauve, environ 40 ans, avec une longue barbe châtain aux reflets roux. Discrètement, Meila fit venir Kaya et lui montra le couple qui se trouvait devant elle, allongés dans l’herbe, ne sachant pas qu’ils étaient observés. L’homme passait sa main dans les cheveux de la Vénitienne, d'un geste qui semblait presque tendre.

— C’est elle, c’est bien ça ?

Kaya acquiesça.

— C’est elle. Elle est devenue directrice du Site Nettuno l’an dernier, et de ce fait, elle est encore plus dangereuse. L’autre est le directeur de l’équipe d'archéologues qui sont chargés de retrouver notre dieu le Grand Œil. Je ne savais pas qu’ils étaient en couple. Ce sont les deux personnes dont l’Œil veut la mort le plus vite possible. Si nous réussissons à les tuer tous les deux, et aussi à voler les objets, l’Œil pourra retrouver sa plus grande puissance.


— Tu crois que la cathédrale se visite ? J'aimerais bien en voir l'intérieur.

Le musée d’art contemporain ne nous a pas enchantés plus que ça. On y est allés histoire de dire qu’on y est allés, mais Giuseppe et moi sommes plutôt intéressés par l’art antique. On a hâte d’aller à Fourvière, au musée gallo-romain et à l'aquarium. Il faut qu’on change une fois de métro et qu’on prenne ensuite le funiculaire, comme à Naples, où Giuseppe et moi sommes très souvent allés.

Nous nous sommes rencontrés en 2007 pour les analyses d’une entité historique que nous devions récupérer à 50 mètres de profondeur et avons tout de suite eu un bon feeling. Mon équipe et moi lui avons appris la plongée et il nous a enseigné les bases de l’archéologie, ce qui m’avait vraiment plu. Il aimait beaucoup aller sous l’eau pour récupérer des anomalies noyées et a rapidement suggéré à son supérieur, Mauro Bellini, vice-directeur du Site Plutone et dont il relève toujours, même s’il travaille sur mon site, une collaboration avec le Site Nettuno pour une division d’archéologie sous-marine. En tant que capitaine de la Legio Atlantidis, j’avais appuyé l’idée, que Bellini trouvait lui aussi très intéressante. Surtout parce que, pour reprendre ses termes, "le docteur Giuseppe Pistillo est un très bon élément et il vous sera très utile et dédié à la cause". Je ne pensais pas qu’il se serait aussi dédié à quelque chose d’autre.

À quelqu’un d’autre, devrais-je dire.

Moi non plus, je ne le pensais pas. L’amour est un concept que j’avais oublié quelque part en 2005 quand mon ex a pris les enfants et s’est barré à Cagliari. Je pensais que ça ne me manquerait pas, mais en fait si.

— Par contre, Arianna, ça et la cathédrale Saint-Jean seront les seuls édifices religieux qu’on verra, d’accord ?

Je hoche la tête. Moi ça ne me dérange pas, j’ai surtout envie de visiter des musées et des endroits sympas. On mettra de côté le Musée des Confluences, car c’est là qu’on va travailler.

— Et on ira visiter le musée gallo-romain, ça j’y tiens vraiment.
— Bien sûr qu’on y ira, Giuseppe, je sais que tu veux absolument y aller, au vu de ton travail.

Je m’arrête une seconde.
— Moi aussi j’ai envie d’y aller, ça pourrait être hyper intéressant.
— Ça le sera, me répond Giuseppe. Tu aimes toi aussi l’archéologie, c’est pour ça qu’on a créé une division spéciale.

Après le réveil du Grand Œil en 2006 et la perte de nombreux membres de la FIM II Legio Atlantidis, dont j’étais à peine devenue capitaine, nous avons voulu la créer pour suivre le mieux possible l’expansion du culte associé à ce Grand Œil. Le problème est que mon prédécesseur n’a jamais voulu, bien que les rapports d’activité de cette "divinité" et du culte associé se faisaient toujours plus nombreux et inquiétants et que son propre prédécesseur en était mort, et faisait croire que c’était moi la responsable de tout ça. Bien évidemment, ce n’était pas moi.

— Comment tu sais que j’aime l'archéologie ?

Il me jette un regard amusé alors que nous changeons de métro pour prendre la ligne qui nous emmènera dans le vieux centre ville de Lyon, pour prendre ensuite le funiculaire en direction de la colline de Fourvière et la basilique du même nom.

— Tu me l’as dit plusieurs fois. Tu n’y comprends rien mais quand vous récupériez des objets archéologiques sous-marins avec tes agents, tu étais émerveillée et tu posais énormément de questions.

J’ai été nommée directrice du Site Nettuno lorsque mon prédécesseur a été démis de ses fonctions. Immédiatement, j’ai demandé à Bellini de réanimer le projet de Division d’Archéologie Sous-marine. Nous avons pu la créer il y a un an, Bellini ayant je ne sais comment réussi à convaincre la Surintendance. Et il y a mis Giuseppe à la tête. C’était la seule chose qui me manquait pour assumer pleinement mon rôle de directrice. Le premier site que le CGOM a attaqué a été le Nettuno, et en tant que directrice, je suis leur ennemie numéro un. C'est également pour cela que nous avons une escorte qui nous suit dans la ville.

Et je dois admettre que "Docteur Giuseppe Pistillo" a un certain style, qui n’est pas pour me déplaire.

— Je pourrai te poser cent mille questions sur ce qu’on verra quand on ira au musée gallo-romain ?

Il me prend la main.

— Seulement si je pourrai t’en poser cent mille aussi quand on sera au musée des Confluences.

J’ai un sourire niais. J’adore partager mes connaissances en géologie et au musée des Confluences, dans la partie histoire naturelle, il semble qu’il y ait énormément de fossiles. Et dans ce domaine-là, la géologie se révèle extrêmement utile. On visitera ce musée demain, comme ça on saura où c’est, vu que c’est là qu’on va étudier les artefacts relatifs au CGOM dans deux jours.

— Bien sûr que tu pourras, chéri.

Giuseppe et moi formons un couple depuis 2009. Avec le temps, nos messages sont devenus de plus en plus tendres et informels, jusqu’à ce jour où, étant allée à Naples pour récupérer encore une fois une entité, j’ai dormi chez lui. Désormais, grâce à lui et à son idée, le Culte du Grand Œil de la Méditerranée ne m’attaquera pas, je suis en sécurité. Je me suis trop souvent sentie seule, à hurler et être passive-agressive pour avoir l’air forte et me faire respecter, pour cacher mes émotions, pour me protéger d’une menace. Aujourd’hui, je n’ai pas relâché ma garde, mais j’ai moins peur, parce que je ne suis plus seule. Cette relation ne plaît pas à tout le monde, car nombre de gens croient que je suis la supérieure de Giuseppe et que sortir avec un subordonné ne se fait pas, mais dans le règlement, Giuseppe n'est pas mon subordonné, il est celui de Bellini.
Oh et puis merde, qui a le droit de commander les sentiments ? Personne.


Le point positif est qu’ils semblaient ne pas les avoir remarqués. Ils avaient l’air de simples civils, se comportant comme un couple de touristes normaux en vacances à Lyon, comme s’il n’y avait aucun danger. Au moins, ils ne savaient pas qu’ils étaient observés, espionnés. Un point très positif, mais Kaya n’avait aucune idée de la position des éventuels garde du corps chargés de protéger leurs proies. Cela était extrêmement problématique, car ces agents étaient particulièrement efficaces, prêts à intervenir au moindre danger ou risque. Plus les personnes étaient importantes, plus grande était leur escorte. Et ici, il ne s’agissait pas de simples chercheurs : il s’agissait de personnages primordiaux, des plus importantes figures, du moins selon l’Œil, de la Fondation SCP. La Vénitienne et l'archéologue. Les protecteurs de la Fondation. Tant qu’ils seraient en vie, l’Œil ne pourrait pas développer son pouvoir ; l'archéologue et surtout la Vénitienne ne devaient pas rester en vie, il fallait que Kaya et les autres s’en chargent.

Mais la Vénitienne avait une résistance extrêmement forte aux attaques psychiques caractéristiques de l’Œil, contrairement à ses prédécesseurs. Elle était déterminée, fixée sur ses objectifs, ses buts, et l’un d'entre eux était l’élimination du Culte du Grand Œil de la Méditerranée. Une guerre commencée il y a dix ans, qui ne se finirait que par la mort de l’une des deux parties. Ou la Fondation ou eux. Et Kaya ne pouvait pas laisser la Fondation provoquer la mort de la Divinité. Cette mission (ou ces vacances ?) de l'archéologue et de la Vénitienne était l’occasion parfaite de frapper un grand coup sur l’Italie. Loin de chez eux, leurs dirigeants les plus importants seraient certainement plus faciles à atteindre. Et les paroles de l’Entité Suprême résonnaient comme un ordre et une menace dans leur tête.

Vous n’aurez pas de seconde chance.

Dans la chaleur lyonnaise, ils se firent cette promesse :

La Vénitienne et si possible l'archéologue ne devaient pas rentrer vivants en Italie.


Cette impression d’être observé ne me lâche pas. C’est comme si j’étais suivi, espionné. Je regarde partout en espérant ne pas voir de pickpockets ou quelque chose comme ça, il paraît qu’il y en a énormément à Lyon. Je n’aurais pas dû accepter de venir ici trois jours avant, j’aurais dû dire à Arianna qu’il valait mieux arriver la veille du rendez-vous. Mais j’ai accepté parce que le musée gallo-romain m’intéressait et parce qu’elle voulait en profiter pour visiter. Elle semblait si excitée et j’ai voulu qu’elle soit contente. En plus, la veille de notre retour en Italie sera son anniversaire, disons que c’est son cadeau. Mais mon dieu, j’aurais préféré arriver plus tard.

— Chéri ? Ça ne va pas mieux ?

Arianna me prend la main, inquiète.

Après avoir visité la cathédrale Saint-Jean, très belle, je dois l’avouer, la colère est devenue trop forte. Lorsque j’ai demandé à quelqu’un de se déplacer un peu pour que nous puissions passer, non seulement il m’a hurlé dessus, mais il m’a aussi insulté de "connard d’anglais". Arianna lui a balancé un coup de pied dans les couilles, lui et ses potes n’ont pas osé répliquer.

— Ils m’ont fait chier.
— J’ai vu, Giuseppe, mais s’il te plait, calme-toi. Je vais te prendre à boire dans ce bar là-bas. Tu veux quoi ?

Je lui demande une bière et elle part commander. Je n’ai aucune envie de parler anglais si c’est pour me faire insulter de nouveau, juste parce que la France a perdu contre l’Angleterre hier. En plus, je risquerais de m’énerver encore plus et ça ne ferait qu’empirer les choses.

Je ne peux pas nier que Lyon est une belle ville. Ces bâtiments, ces musées, cette architecture… J’aime beaucoup, vraiment. J’ai particulièrement apprécié celle de la cathédrale Saint-Jean. Elle n’est pas vraiment haute et je pense que Fourvière m’impressionnera bien plus, mais elle semble toucher les nuages et quand on l’a regardée d’en bas. Arianna et moi avons eu l’impression qu’elle allait nous tomber dessus. Mais être une belle ville ne veut malheureusement pas dire avoir des habitants sympas.

Mais je le savais.

Arianna, qu’est ce qu’on fait ici ?

Les flashbacks de Dublin et de l’Irlande me reviennent en tête. Le port, le grand Phoenix Park où je passais tout mon temps libre à jouer avec mes amis, les voyages avec ma mère dans le Connemara, avec les chevaux et ces si beaux paysages…

L’Irlande me manque, ma mère me manque…

— Je savais pas quelle bière tu voulais alors je t’ai pris un Irish Coffee.

Arianna est revenue avec deux verres. Nous nous asseyons sur un banc et je respire profondément.

— Giuseppe, je ne sais pas ce que tu ressens parce que ça ne m’est jamais arrivé, mais je peux t’aider, d’accord ? Je peux t’aider à te détendre.

Elle pose son verre de virgin mojito. Aujourd’hui elle a mis un très joli t-shirt rose qui met sa poitrine en valeur, et de larges bracelets dorés. Elle est complètement à l’opposé de ce qu’elle est au travail, avec son uniforme militaire, qu’elle porte encore bien qu’elle ne fasse plus partie de la Legio depuis deux ans. Son passé militaire ne la quittera jamais et je ne pense pas que ce soit une mauvaise chose.

— S’ils te réattaquent à nouveau, on répliquera c’est pas un problème, je le fais moi toute seule, si tu veux.

Je regarde autour de moi. Ce sentiment d’être espionné est toujours aussi présent. Comme si j’étais poursuivi, et pas par des français xénophobes et rageux. Je me sens comme une bête dans un zoo, entouré par des personnes qui me détestent, et ça seulement parce que j’ai osé parler anglais.
Je n’avais rien fait. Je n’avais rien fait de mal et je me suis fait agresser comme ça, de manière complètement gratuite.

Connard d’anglais

Je suis irlandais…

— Giuseppe, s’il te plaît.

Arianna me serre contre elle. Son accent vénitien sonne comme une chanson dans mes oreilles.

— Moi aussi je me sens observée, je dois le dire. Et je ne comprends pas pourquoi : les lyonnais devraient être habitués aux touristes…

Nous finissons nos verres en vitesse, tous les deux mal à l’aise.

Il vaut mieux ne pas rester ici. Mieux vaut aller dans un endroit encore plus fréquenté, peut-être qu’ainsi, ceux qui m’observent perdront notre trace.

Allons vite dans le funiculaire, j’ai envie d’aller au musée gallo romain le plus rapidement possible.


— Ils ont compris qu’ils sont observés, dit Kaya. On doit être plus discrets la prochaine fois.


Lyon a deux gares principales. C’est à la station de métro de la plus petite des deux, Perrache, que nous nous arrêtons. Il faut la traverser pour rejoindre notre destination. J’espère qu’on ne se perdra pas comme on l’a fait dans l’autre gare, celle de Part-Dieu, en arrivant de l’aéroport.

J’aime bien prendre le train. Pas forcément partir ou arriver, juste pour le trajet. J’ai tellement déménagé dans mon enfance à cause du travail de mon père que voyager est une habitude, enfin je suppose.

Donc, sortie du métro. Tourner à gauche pour prendre les escalators. Tourner à gauche de nouveau pour reprendre d’autres escalators, quel bordel. En haut des deuxièmes escalators, traverser la gare, c’est tout droit. Quel enfer… Cette gare est un couloir, un couloir géant, où les voies sont en dessous du hall, allant vers des destinations que je n’arrive pas à lire, putain de français et ses lettres muettes. Et puis les noms de ces destinations ne me font pas rêver. Clermont-Ferrand ? Dijon ? Valence ? C’est quoi, c’est des villes ? Il y a des trucs à visiter là-bas ? Dijon c’est de là que vient la moutarde ?

— Tu crois qu’ils ont déjà préparé les documents qu’on veut étudier ?
— Oui, répond Giuseppe, ils les ont mis de côté spécialement pour nous.

Très bien. J’étais pas très enthousiaste à l’idée qu’on doive les chercher nous-mêmes.

— Tu remercieras Bellini pour les accréditations en carton mais qui marchent quand même.

Giuseppe éclate de rire.

— T’en fais pas, je lui offrirai des cigares de la Havane si ça marche.

De tous les directeurs de site italiens que j’ai rencontrés, Mauro Bellini est le plus bizarre. Un vieil homme assez énigmatique, aux expressions délicatement surannées, qui a des réactions assez étranges voire dérangeantes face aux anomalies et au danger. Des fois, je me demande comment il fait pour encore être en poste, avec ce qu’il peut faire comme conneries quand il s’y met. Mais il réussit toujours à avoir ce qu’il veut, il arrive toujours à ses fins, je ne sais pas comment. Et je crois que je ne veux pas savoir.

— Ah, voilà, c’est ici.

Après avoir longé une voie pour une ville qui s’appelle Firmini via Saintétiènchatocreu, quel nom étrange, nous sortons enfin de cette maudite gare, qui ouvre sur une immense avenue s'étendant vers l'infini et l’au-delà, traversée en son milieu par un genre d’horrible chenille blanche.

— C’est… spécial comme tramway.

Je repense à mon meilleur ami, qui a vécu pendant des années à Lyon et qui m’a dit que ce qui était le pire dans cette ville selon lui, c’était le tram et le métro D. J’espère qu’il a eu tort, finalement…

— C’est sûr que dans le Molise, tu peux pas avoir vu des tramways, me dit Giuseppe avec un sourire en coin.

Je lui donne un coup de coude dans les côtes. J’ai bien compris que ma région natale est un désert inintéressant, mais quand même ! J’avais cinq ans quand j’en suis partie, les seuls souvenirs qu’il m’en reste ne sont pas les meilleurs de ma vie, papa a bien fait de partir en emmenant mon frère et moi avec lui.

Je me demande si en France ils ont un équivalent du Molise, une entière région sujette à moqueries, rurale et avec très peu d’habitants et d’intérêt…

— Je suis vénitienne et tu le sais très bien !

J’avais huit ans quand mon père, après deux ans comme docker à Ancône, s’est engagé au port de Venise. Il n’a pas cherché de travail longtemps : avec tous les bateaux de croisière, Venise n’a jamais assez de dockers.

— D’accord, j’arrête. Tiens, regarde, c’est là.

Un bâtiment en verre, qui a priori ne paie pas de mine mais qui renferme des trésors patrimoniaux, des livres anciens, des légendes, des journaux… Je n’ai aucune sensibilité à tout ça, mon truc c’est plutôt la biologie et la géologie sous-marines, mais un bâtiment qui abrite des siècles et des siècles d’histoire, ça me fout un de ces vertiges spatio-temporels et je comprends pourquoi Giuseppe est surexcité.

— Bonjour.

Un archiviste est déjà là ; il devait nous attendre.

— Docteurs Emilio Ferri et Susanna Pellegrini ?
— C’est nous, répondons-nous en montrant nos fausses cartes d’accréditation avec une fausse identité dessus.

Heureusement qu’on a des traducteurs neuronaux bien cachés qui nous permettent de nous passer d’interprètes, sinon on aurait bien l’air cons…

— Clément Hadère, je suis le directeur des archives municipales de Lyon. J’ai sorti tous les documents nécessaires à votre recherche.

Giuseppe sourit.

— Je vous remercie. Il nous faut tous les éléments nécessaires pour pouvoir présenter nos travaux à la communauté scientifique.

L’archiviste sourit.

— Je comprends tout à fait, docteur Ferri. Suivez-moi.

Nous le suivons dans cette petite salle, où se situe une table sur laquelle se trouvent des livres empilés.

— Prépare les cigares pour Bellini, dis-je à l’oreille de Giuseppe.
— J’ai indiqué sur cette feuille les pages qui vous sont utiles, nous dit l’archiviste. Ça vous facilitera la tâche.
— Je vous remercie, dis-je.
— Je vous laisse travailler. N’hésitez pas si vous avez besoin d’aide.


Les bouquins ça n’a jamais été ma tasse de thé. C’est pas que j’aime pas lire, c’est juste que chercher des infos dans des livres de 3000 pages, je laisse ça volontiers aux archivistes et aux gens comme Giuseppe. C’est leur travail, pas le mien.

Ceci dit, je ne peux pas nier être impressionnée par ce que j’ai dans les mains. D’un point de vue physique, ces livres sont superbes et je sais à quel point ils sont précieux pour l’histoire et le patrimoine de Lyon. J’ose à peine toucher les pages, elles sont si vieilles et fragiles qu’elles pourraient s’effriter entre mes doigts. Maintenant je comprends ce connard de chef archiviste du Site Plutone quand il se montre réticent à prêter des livres. Il a peur qu’on les abîme.

Ou alors c’est juste une ordure qui croit qu’on est trop stupides pour pas faire attention. Je dirais que c’est la deuxième solution, ce type se croit au-dessus de tout le monde et nous prend tous pour des merdes.

Bref, on s’en fout.

Je suis en train de lire un truc sur les souterrains de la Saône. C’est intéressant, j’aimerais bien savoir si ce sont ceux dans lesquels passe le métro D. Giuseppe, lui, lit quelque chose sur Lyon au Moyen-Âge. On nous a donné un appareil de traduction automatique de documents, c’est super pratique. Je découvre qu’il y aurait eu des cultes païens sous la Saône, et qu’un jour, des créatures mi-homme mi-poisson y auraient été découvertes…

— Giuseppe !

Il lève la tête.

— Oui, Arianna ?
— Viens voir.

Il approche sa chaise de la mienne. Je lui lis le texte.

An de grâce 1226. Dans la nuit du 23 mars, des habitants du faubourg Saint-Jean découvrent avec effroi des créatures sortant d’un souterrain reliant ce même faubourg à la Presqu’île. Ces créatures possèdent une peau entre le blanc et le vert, tels des cadavres. Ils présentent des sortes d’écailles sur les bras et les jambes, des mains palmées, ainsi que des cheveux semblables à des algues. Des sirènes de l’enfer, sans nez, hurlant dans une langue barbare. Ces êtres maléfiques semblaient venir du Sud, là où la Saône s’unit au Rhône, et détruisaient tout sur leur passage, maisons, jardins, échoppes, tuant hommes, femmes, enfants, animaux, serviteurs…
— Oui, ça correspond à leur modus operandi, marmonne Giuseppe. Continue.
Les prières et les crucifix étaient inutiles. Notre Seigneur n’était pas avec nous. Avait-il lui-même envoyé ces infernales créatures pour punir les Hommes de leur infidélité et de leur conduite ?

C’est lyrique à souhait, on croirait entendre Bellini qui déraille et commence à déclamer des poèmes quand la situation ne s’y prête pas du tout ; j’adore ça.

De la colline de Fourvière est alors apparu un être gigantesque, qui semblait sorti d’une légende païenne de la nuit des temps. Un être de pierre, une femme, nue, aux hanches larges et aux seins lourds, suivie d’un nuage de sable. Sur son front, une couronne de perles, comme si elle avait été la divinité d’un culte obscur. La voyant, les créatures infernales ont reculé, hurlant à briser les vitraux et ont replongé dans la Saône en direction du Sud.
— Ça correspond à ce que nous a dit Callassy.
La femme de pierre n’a pas descendu la colline. Un soleil de plomb est apparu dans le ciel, et d’aucuns jurent avoir vu sur son visage un large sourire rassurant avant qu’elle ne disparaisse, avalée par le nuage de sable qui la suivait.

Je pose le livre. C’est fini. Sur la page suivante, je trouve une représentation de cette femme de pierre, et la montre à Giuseppe.

— C’est de l’art primitif venant d'Asie mineure. Laisse-moi réfléchir deux secondes.

Il réfléchit bien plus que deux secondes. Pendant ce temps, j’ouvre un autre livre, pour passer le temps. Trop de pages et une police d’écriture trop petite pour moi. J’abandonne. Pas très envie de m’abimer les yeux en essayant de lire, même si c’est traduit en italien.

— Arianna. Regarde ce que j’ai trouvé.

Giuseppe me montre un petit encarté dans ce qu’il est en train de lire.

— Ça dit que des habitants du quartier auraient retrouvé des hommes-poissons morts par exsanguination ou par brûlures dans des souterrains. Autour d’eux, il y avait des objets païens, dont des statues correspondant à la description de cette femme nue apparue sur la colline de Fourvière.
— Ils se seraient brûlés en essayant de détruire ces objets ?

Giuseppe secoue la tête.

— L’inverse.

Ça y est, il déraille lui aussi…

— Hein ?
— Mais si, c’est logique, regarde. Qu’est-ce que tu vois, là ?

Je suis ce qu’il me montre du doigt.

— Une statue moche d’une femme obèse.
— Arianna, sérieusement…

J’ai jamais rien compris à l’art et à la sculpture, moi, ma passion c’est les fossiles…

— Je t’ai déjà parlé des hittites, non ?

Lui non, mais j’ai entendu l’interrogatoire réalisé par Basilio et Callassy de l’instance qu’ils ont récupérée à Nice. Elle a été transférée au Site Nettuno sous le nom de SCP-057-IT-13 et nous suivons avec attention son intégration au groupe.

— Non, mais je connais deux-trois trucs. C’est une civilisation disparue, c’est ça ?
— Oui, tout à fait. On pense que les hittites étaient les plus grands rivaux du Grand Œil et du culte associé, mais bien évidemment, on n’en est pas certain pour le moment, étant donné qu’on commence tout juste à découvrir leur histoire et leur fonctionnement. En tout cas, cette statue est hittite, et si nos théories sont exactes, alors elle, tout comme les artefacts retrouvés dans les souterrains sous la Saône, a pu servir à repousser les adeptes, c’est pour cela qu’ils ont fui.

Il faut que je réfléchisse deux secondes.

— Des statues protectrices, tu veux dire ? Comme en parlait l'instance que Callassy et Basilio ont interrogée ?
— Exactement. Il y en a dans toutes les civilisations, même celles qui existent encore. Les artefacts hittites pourraient avoir protégé les habitants du faubourg Saint-Jean.

Je suis… perdue…

— On va immédiatement au musée des Confluences.


Le musée des Confluences ressemble à un ballon dégonflé tracé à la règle, c’est très moche. Si les collections qu’il renferme sont à l’image du bâtiment, on va magistralement s’emmerder.

D'après ce que m'a dit mon meilleur ami, la construction de ce musée a été l’occasion d’une grosse modification de la pointe de la Presqu’île, là où la Saône se jette dans le Rhône, et les quartiers environnants. Rallongement de la ligne de tramway, construction d’un centre commercial de type Part-Dieu mais en moins bien, construction d’un nouveau pont pour faire passer le tram mais pas les voitures, c’est quoi ce bordel, et connexion améliorée avec un septième arrondissement dont je ne connais même pas la localisation. Du bon gros blabla écologique qui n’est là que pour mettre de la poudre aux yeux, les Français sont bons pour promettre, beaucoup moins pour agir.

Enfin je dis ça, mais nous en Italie, on est mal placés pour juger.

La file d’attente est immense et s’étend jusqu’à l’arrêt de tram. Quel enfer ça doit être, de rester là aussi longtemps sous un soleil de plomb, même si c’est presque l’heure de la fermeture…

Mais c’est pas notre problème, nous ne sommes pas de simples visiteurs. Nous sommes des chercheurs en archéologie de l’université de Naples, cherchant à retracer l’origine de certains objets antiques. Encore une fois, merci Bellini et ses accréditations en carton. Nous avons des autorisations spéciales et donc un coupe-file. J’ai presque envie de narguer tous ces gens, juste pour les faire chier.

T’es vraiment une grosse connasse, Arianna.

Je sais.

Un vigile nous accueille. Nous lui montrons nos cartes et il nous laisse passer. C’est parti pour de longues heures d’études.


Ils avaient réussi à s’infiltrer dans le musée via l’aération. Les objets et les animaux exposés étaient magnifiques, mais les observer ne constituait pas leur objectif. Ils devaient accomplir le leur. Trouver la Vénitienne et la mettre hors d’état de nuire. La tuer était le but principal, pour que l’Œil puisse retrouver sa puissance d’antan et prendre le contrôle de la Mer Intérieure.

Évitant les gardes et les vigiles, Kaya, Meila et les autres cherchaient leurs proies. Ils savaient qu’il y avait de très fortes chances qu’ils soient restés dans le musée, à étudier, étudier les artefacts que voulait l’Œil. Récupérer les objets et tuer la Vénitienne. D’une pierre deux coups. Trois s’ils réussissaient à éliminer aussi l’archéologue, l’ennemi numéro 2, pour ne pas laisser de témoins. Il ne restait plus qu’à les trouver.

Ils pensaient que le silence du bâtiment rendrait la traque plus facile, qu’il permettrait de percevoir d’éventuels chuchotements, mais ils n’entendaient rien. Comme si l’archéologue et la Vénitienne se sentaient observés, comme s’ils savaient qu’ils n’étaient pas seuls.

D’ailleurs, étaient-ils encore là ? Ou étaient-ils rentrés dans leur hôtel ? Ou carrément en Italie ?

Ils montèrent un escalier et se retrouvèrent face à une immense baie vitrée. Par-là, ils voyaient la pointe de la Presqu’île, à proximité de laquelle se plantaient dans l’eau trois poteaux rouges et blancs marquant l’endroit précis où la Saône se jette dans le Rhône, une confluence qui donnait son nom au quartier. Au loin, les phares des voitures sur l’autoroute A7, qui rejoignaient Marseille ou rentraient vers Paris. Encore plus au loin, les immenses cheminées rouges et blanches de la raffinerie pétrolière de Feyzin crachaient d’imposants panaches de fumée masquant à l’horizon la lune et les étoiles, et de terribles flammes illuminant la nuit. Un spectacle à la fois impressionnant et magnifique, qui, bien qu’inquiétant, fascina les cinq disciples de l'Œil, qui se massèrent à la baie vitrée pour observer pendant quelques minutes Lyon et le Rhône dans la nuit.

C’est du Rhône qu’ils étaient venus. L’Œil les avaient envoyés sur les côtes françaises pour remonter le fleuve jusqu’à la deuxième plus grande ville de France. L’Œil leur avait dit de retenter ce qu’avaient fait d’autres adeptes 800 ans avant eux. Conquérir et envahir ce qui se trouvait au nord de la méditerranée. Kaya et ses acolytes devaient retrouver les reliques qui avaient invoqué la déesse de pierre et chassé puis tué leurs prédécesseurs. Reliques qui se trouvaient au musée des Confluences et sur lesquelles l’archéologue et la Vénitienne ne devaient pas mettre la main. Eux aussi les cherchaient et il fallait les trouver et les tuer avant qu’ils ne les ramènent en Italie.

— La raffinerie brûle !

Dans un couloir, ils virent un vigile au téléphone, visiblement inquiet. Dans la salle de laquelle il sortait, des cris en italien.

C’était le moment.


Le vigile s’arrête de parler et je vois son corps s’écrouler au sol, un flot de sang s’écoulant de sa gorge. Il n’y a eu aucun bruit. Je bondis, aux aguets, prête à répliquer. Mes réflexes d’ancienne militaire sont encore là. J’ai vu pire que des voleurs d'œuvres d’art. J’ai vu des alcooliques violents, j’ai vu des trafiquants…
Nos gardes du corps s'écroulent aussi, la gorge tranchée. D’un geste de la main, je fais comprendre à Giuseppe qu’il doit aller se cacher. Je ne sais pas s’il sait se battre et s’il ne sait pas faire, je préfère ne pas le savoir. J’ai arrêté de penser au feu, j’ai arrêté de regarder ce spectacle inquiétant et fascinant, je suis prête à l’attaque.
— C’est la Vénitienne ! hurle une voix en latin.
J’entends un cri de Giuseppe, caché derrière une étagère.
— Arianna, derrière toi !


Je n’ai aucune putain d’idée de ce que je fais. Ils sont verdâtres, cadavériques, puants, avec une seule idée en tête.

Ils m’ont trouvée. Ils m’ont trouvée et je sais ce qu’ils veulent.

Tout est flou autour de moi. Je vois des flashs de couleur, j’ai mal au ventre, j’ai mal à la tête, comme si j’étais revenue quelque part en 1979, à vivre ce qui a causé le divorce de mes parents. Elia hurle dans ma tête, ses cris se mélangent à ceux de ma mère enragée qui se déchaîne sur moi comme ces sirènes dégueulasses qui veulent ma mort. Je veux crever, je ne veux plus entendre ce vacarme, plus sentir ses coups sur mon dos, je ne sais plus si on est maintenant ou en 1979.

Je dois me défendre. Cette fois je peux. Ce n'est pas ma mère, ce sont des instances de SCP-057-IT, je n’ai plus sept ans, je suis une grande fille, Elia est grand lui aussi, je n’ai plus à le sauver. C’est moi qui dois me sauver. Je donne des coups, consciente de ce qui va se passer si c’est eux qui gagnent. Ce sont des adeptes, leur but est de m’éliminer, si je meurs je mets toute la Fondation en danger. Ils hurlent des imprécations et des menaces de mort, et je ne sais pas ce que foutent les gardes du corps.

Je dois tenir le coup. Je dois tenir le coup…


Ils sont verdâtres, cadavériques, puants, avec une seule idée en tête. Ils nous ont trouvés. Ils nous ont trouvés et je sais ce qu’ils veulent. Ce sont eux qui nous observaient sur la place Saint Jean, ils nous espionnent depuis le début, ils attendaient qu’on soit isolés pour attaquer. La raffinerie en flammes à quelques kilomètres de là projette une lumière de fin du monde dans la salle et Arianna se bat pour sa propre vie. Si elle tombe, la Fondation tombe. Je ne peux pas laisser ces adeptes tuer ma petite amie comme ils ont tué ma mère il y a 15 ans de cela, je ne sais pas me battre mais je peux intervenir. Arianna est à bout de souffle, elle croule sous le poids et la rage de cinq adeptes, je ne peux pas rester caché.

Je prends un objet, la statue de femme nue qui aurait chassé les adeptes en 1226 et la lance au milieu de la bataille telle une grenade, espérant assommer un adepte. Je n’ai aucune putain d’idée de ce que je fais, aucune putain d’idée de si ça sera efficace ou pas, je sais pas, j’en sais rien.

Une puissante lumière illumine la salle, comme si on était en plein jour et les adeptes sont projetés en arrière, hors de la pièce, dont la porte se ferme brusquement. Sur le mur apparaît le visage de la statue, les yeux rieurs, un large sourire rassurant sur son visage de terre. Sur son front, les pierres précieuses brillent d’un éclat qui éclipsent les flammes de la raffinerie. Dans ma tête, une voix résonne, celle d’une femme, éthérée, rassurante elle aussi.

Tout va bien, Giuseppe Pistillo. Je suis là, Hatti te protège.

Je me relève, fasciné par ce visage projeté contre le mur. Je ne suis même pas étonné par le fait qu’elle parle, c’est comme si c’était tout à fait normal.

Arianna Contadi a besoin de toi, tu dois l’aider, c’est à ton tour, maintenant. Hatti la protège elle aussi, vous n’avez rien à craindre.

— Je… d’accord. Merci.

Prenant une autre statuette en main, on ne sait jamais, je cours à l’autre bout de la salle.

— Arianna !

Elle est assise par terre, à genoux, et se tient le bras gauche. Pour l’instant, elle n’a pas craqué, elle est juste trop choquée pour comprendre.

— Arianna. Ma chérie, ça va ?

Du sang s’écoule entre ses doigts. À côté d’elle, un couteau rouillé. Son avant-bras est entaillé sur toute sa longueur, la plaie semble profonde.

— Je vais appeler les pompiers et l’hôpital, on va te soigner.

Elle observe elle aussi le visage de la femme de pierre.

— Giuseppe… je deviens tarée ? La statue me parle…

Je la serre dans mes bras et caresse ses cheveux.

— Non, ma chérie. C’est normal, elle me parle aussi. Elle te dit qu’elle nous protège ?
— Oui…
— Elle me l’a dit aussi. C’est une statue protectrice, un rempart contre l’Œil. Les Hittites l’ont fabriquée à ce but.

Je ne peux pas la soigner, dit la voix dans ma tête. Mes pouvoirs se sont affaiblis. Mais les médecins de votre temps s’occuperont d’elle. Maintenant, cela repose sur toi, Giuseppe.”

Devant mes yeux apparaît la statue que j'ai lancée sur les adeptes.

Elle n'a subi aucun dommage.


L’Œil ne les voyait plus. Il ne parvenait pas à savoir où se trouvaient ses cinq adeptes. Comme si Contadi et Pistillo avaient disparu. Une puissante magie était à l'œuvre, une magie qui l’empêchait d’agir et d’entrer en contact avec les adeptes qu’il avait envoyés à Lyon. La seule chose qu’il savait est que non seulement ils n’avaient pas pu voler les artefacts hittites du musée des Confluences, mais qu’en plus, Contadi et Pistillo étaient encore vivants et protégés.

Les adeptes paieraient le prix de leur incompétence.


— Monsieur Pistillo ?

Je lève les yeux. Un médecin devant moi. Par chance, elle parle italien.

— C’est moi.
— Je suis le docteur Léclusier, c’est moi qui me suis occupée de votre compagne.

Ah enfin j’ai des informations !

— Comment elle va ?
— Elle a une plaie très large et profonde, on a dû lui mettre un certain nombre de points de suture. On lui a aussi fait un rappel du tétanos, on ne sait jamais.

Je soupire de soulagement. Arianna n’a pas craqué dans le camion de pompiers, mais l’a fait quand elle s’est retrouvée seule, ça j’en suis certain, elle cache trop ses émotions. Et quand elle craque, c’est trop dur pour elle, elle se sent noyée et s’en veut encore plus de ne pas pouvoir contrôler ses émotions.

— Et… mentalement ?

Le médecin hésite une seconde.

— État de choc. Elle a fixé le sol pendant plusieurs minutes, sans rien dire, et elle hyperventilait. Maintenant ça va mieux, la crise de larmes est passée, mais elle a besoin de réconfort. Vous pouvez aller la voir si vous voulez, je pense qu’elle a besoin de vous, elle a dit que vous lui avez “sauvé la vie”.

Je me lève de mon siège. Bien sûr que je veux la voir !


À ces profondeurs, l’eau était aussi noire qu’une nuit sans étoiles. Mais au fond de la fosse Calypso, un halo verdâtre illuminait la zone d’une lumière inquiétante et rendait l’eau d’une couleur entre le vert, le noir et le bleu. Le silence résonnait contre les murs des maisons tandis que des corps à pattes palmées filaient dans l’eau, espérant ne pas être vus par l’entité blanchâtre qui tournait autour d’une épaisse paroi de verre sous laquelle se trouvait une lumière qui s’intensifiait au fur et à mesure que sa rage augmentait.

La Reine Blanche avait dû communiquer la mauvaise nouvelle à la Divinité. Une terrible nouvelle.

Elle ne voyait plus Arianna Contadi et Giuseppe Pistillo. Ils avaient disparu de son champ de vision lorsque Pistillo s’était armé d’une statuette de la Déesse-soleil d’Arinna. Et ils avaient disparu, comme volatilisés dans cet immense musée lyonnais. Aucun moyen de les voir de nouveau.

Cette chienne de Contadi avait plus d’un tour dans son sac. Elle n’avait pas plié sous la force des adeptes, et Pistillo s’était révélé plus intelligent et hargneux qu’il le semblait.

D’Arinna à Arianna, il n’y avait qu’une lettre en plus, peut-être les Hittites avaient-ils envoyé une femme de la Lacustre contre eux.

Cela ne changeait rien. Il fallait l’abattre.


Le médecin m’emmène à travers un couloir jusqu’à une espèce de chambre. Arianna est assise sur le lit, ses yeux marron fixés sur ses jambes qui battent l’air, un petit sourire distrait sur le visage, comme une petite fille qui rêvasse.

— Capitaine ?

Elle lève les yeux. Étant directrice depuis peu de temps, elle n’est pas du tout à l’aise avec le fait d’être appelée docteur et ne répond pas toujours à ce titre. S’adresser à elle avec un “Capitaine” marche bien mieux et le médecin l’a bien compris.

Ou alors elle s’est spontanément appelée comme ça.

— Comment ça va ?
— Je vais bien, merci.
— Votre compagnon est là, vous voulez le voir ?

Son visage s’illumine.

— Giuseppe !

Elle saute du lit et vacille. Heureusement, elle a le réflexe de s'accrocher au montant et de s’asseoir doucement par terre. Je m’accroupis, la prends dans mes bras et elle se réfugie contre moi, chose qu’elle fait assez rarement.

— Tu dois te reposer, ce que tu as vécu est assez traumatisant. Laisse-toi soigner, cette fois.

Une larme coule sur sa joue. Elle sait qu’elle ne peut pas tout gérer toute seule, elle veut être forte, mais elle n’est pas invincible. Mais elle ne veut pas l’accepter.

— J’ai entendu sa voix dans ma tête… Il me disait qu’il ferait tout pour me faire plier… Qu’il allait s’en prendre à toi et à ma famille si je continuais à lutter… J’ai vu Elia torturé dans une caverne, j’ai vu papa noyé, j’ai vu mes demi-soeurs…

Elle fond en larmes.

— Il avait la voix de ma mère !

Je la serre plus étroitement contre moi. L’Œil connaît ses faiblesses et ce n’est pas du tout une bonne nouvelle. Il sait combien Elia est important pour Arianna, il sait qu’elle tient à son petit frère plus qu’à sa propre vie, il sait qu’ils ont eu une enfance difficile et a donc pris la voix de la personne qui leur a fait le plus de mal : leur mère. Une femme violente qui passait sa rage sur ses enfants. Arianna n’est pas bavarde à ce sujet et quand elle évoque “sa mère”, elle parle de la seconde épouse de son père, une femme qui a toujours été là pour Elia et elle. L’Œil n’hésitera pas à lui faire psychiquement du mal et il va falloir mettre la Division d’études sur l’esprit sur le coup.

”Giuseppe”
La femme de pierre parle dans ma tête. Elle semble ne pas nous avoir lâchés.

”Arianna doit se reposer. Vous recommencerez vos recherches demain”


Une flaque de sang accueillit Meila lorsqu’elle revint de son tour de garde. Ses quatre collègues étaient au sol, inconscients et ensanglantés. Kaya plus que les autres. La jeune adepte comprit et recula, terrifiée.

À des milliers de kilomètres, par l’intermédiaire de la Reine Blanche, sa plus fidèle gardienne, l’Œil avait fait payer à ses disciples leur double échec par la pire des tortures existantes. Pour qu’ils n’oublient jamais ce que coûtait l’échec et ce qu’ils n’avaient pas fait.

Meila essaya de se cacher, mais se rappela que c’était inutile : si l'Œil et la Reine Blanche avaient trouvé ses acolytes, alors ils la retrouveraient elle aussi.


— Giuseppe, j’ai l’impression d’être un boulet.

Retour à l’hôtel. Après quelques jours à l'hôpital, pour surveiller l'évolution de son état physique et psychologique, Arianna est allongée sur le flanc sur le lit, et récupère doucement. Le médecin m’a conseillé de la surveiller et de m’assurer qu’elle ait suffisamment de quoi boire et manger. Il est sept heures du matin et je suis allé acheter des tartelettes aux fraises, ses préférées, ainsi qu’une bouteille de thé glacé au citron, là aussi son préféré. L'épais bandage à son bras l'empêche un peu de bouger la main droite, mais par chance, elle est gauchère, ses mouvements ne seront pas si entravés que ça.

— Pourquoi tu dis ça, Arianna ?

Elle hausse les épaules.

— J’ai presque failli mourir, tu te rends compte si j’étais morte, ce que ça aurait fait ? J’aurais mis la Fondation en danger !

Je la force à me regarder. Non, elle n'aurait pas mis la Fondation en danger. Certes, elle est en ligne de mire en tant que directrice du site de confinement que le CGOM attaquera en premier ; parce que nous sommes en pleine mer, mais Arianna n'est pas seule : le site Nettuno n'est pas dirigé que par elle. Si elle est visée, alors les capitaines des unités navales de notre site le sont aussi. Tout comme moi. Et la Fondation le sait, c'est pour cela que nous avons des gardes du corps et une couverture efficace. Notre escorte a été remplacée dès le lendemain de l'agression et la Fondation a étouffé l'affaire, faisant passer les adeptes pour des voleurs d'œuvres d'art.

— Sors-toi immédiatement ça de la tête, c’est compris ? C’est de ta faute si ces adeptes veulent notre mort ? C’est de ta faute si tu as plié pendant quelques secondes à cause de la fatigue ? C’est de ta faute si cet Œil a envie de conquérir la Méditerranée ?

Elle ne répond rien, tremblante. Là non plus, elle n’admettra pas que j’ai raison.

— Non, Arianna, ce n’est pas ta faute. Tu n’es pas un boulet, tu es une personne sur laquelle on peut compter, une personne investie et déterminée. Mais tu as aussi le droit de craquer, tu es une humaine. Ne pense pas à ce qui aurait pu arriver, pense à ce qui se passe maintenant ! Je sais ce que tu vas me dire, tu vas me dire que j’ai risqué ma vie pour toi et que tu n’as rien fait pour te défendre, mais encore une fois, ce n’est pas de ta faute ! Tu n’es pas infaillible, Arianna, et ce n’est pas grave de ne pas être infaillible.

Elle ne répond toujours pas. Je continue. Réconforter les gens n’est pas mon fort et je sais que je peux être assez brut de décoffrage. J’espère juste ne pas lui faire encore plus de mal.

— Tu peux dire ce que tu veux, tu sais que ce n’est pas grave. Ça ne remet pas en question ce que tu es et ce que tu as fait de bien.
— Mouais…

Putain, elle est sérieuse ?

— Arianna, dans ce musée c'est toi qui as fait tout le boulot. Tu t'es battue toute seule contre les adeptes. Alors que j'aurais dû t'aider au lieu de me planquer. C'était pas à toi de tout faire toute seule, ma chérie. Moi, j'ai juste fait un geste sans y penser ; j'ai juste balancé une statuette au hasard, parce que je ne savais pas du tout ce que je faisais. Ça aurait pu rater, ça aurait même pu te faire encore plus mal.

Elle fronce un sourcil.

— C'était pas réfléchi ?
— Pas du tout.

Je pense que je vais la décevoir. Elle regarde de partout avec une grimace d'incompréhension.

— Je croyais que tu avais calculé ton geste.
— Et non. Le héros de l'affaire c'est pas moi, Arianna.

Elle hausse les épaules, sceptique.

— Dis pas ça pour me faire plaisir, Giuseppe, c'est toi qui les as fait fuir, c'est pas moi. Moi j'ai rien réussi. Je suis rien, en fait.

Et pourtant si. Si j'ai lancé la statuette, c'est parce qu'elle m'a laissé le temps de le faire. Elle a fait quelque chose. C'est elle qui s'est battue, c'est elle qui les a affrontés, moi j'ai juste fait un geste irréfléchi.

—- Non, Arianna. Tu n’es pas rien, et tu n'es certainement pas un boulet. Arrête de penser ça.

Il y a un moment de silence, à peine troublé par ses larmes qui trempent mon t-shirt. Mais ça fait du bien de pleurer.

— Pense à tout ce que tu as fait de bien. Comme aider à redresser le Site Nettuno, par exemple. Tu verras que c'est bien plus que ce que tu penses avoir mal fait.

Elle arrive à sourire.

— Tu veux en parler, Arianna ?

Elle se mouche vigoureusement.

— Ça a été difficile de redresser le Nettuno, tu sais. J’y suis pas arrivée toute seule, j'ai été aidée par beaucoup de monde. Ce connard de Virginio de Bonis a passé huit ans comme directeur du site et j’ai très vite compris qu’il ne m’aimait pas. Il voulait me tuer, moi et la Legio. Il nous envoyait très souvent vers la Fosse Calypso, clairement il voulait nous jeter dedans pour recruter de nouveaux adeptes et faire tomber la Fondation.

Ça je l’avais vu aussi. Une alliance entre le Culte et le GdI le plus hostile que nous ayons. Et la branche française qui par-dessus le marché nous cassait les couilles avec SCP-498-FR… 2014, quelle année de merde.

— Il a outrepassé un nombre incalculable de fois les ordres à propos de la Legio Atlantidis et par sa faute, j’ai perdu énormément d’hommes, continue Arianna. Vu l’ambiance, la Legio et le Nettuno n’étaient pas loin de s’écrouler. Et je sais que c’était son but, je l’ai su de par son comportement et lorsque la Surintendance m’a dit le jour de ma nomination que De Bonis avait été arrêté. Et putain, redresser ce site a été un enfer.
— Mais tu y es arrivée. Et encore maintenant tu as de l’aide. Tu sais que tu n’es pas seule contre le Culte, Arianna : si tu craques, quelqu’un d’autre prendra le relais le temps que tu te reposes.
— Comme tu l’as fait cette nuit au musée ?

Je lui caresse les cheveux.

— Oui. Tu n’as pas de souci à te faire. Repose-toi, maintenant.


Sous le musée des confluences, il y a un petit parc, avec des bancs et des petits parterres de fleurs. Assise au sol, Arianna a mis ses pieds dans l’eau, côté Saône, parce que ça a l’air un peu plus propre. On m’a dit que le Rhône est marron, dégueulasse, et je n’ose pas imaginer la pollution qu’il y a dedans, tous ces poissons morts… Et tous ces corps suicidés…

Giuseppe, sérieusement, pourquoi tu penses à ça ?

Le feu de la raffinerie de Feyzin a été maîtrisé. De la fumée s’échappe encore, mais l’alerte a été levée, le service incendie a été réactif. Aujourd’hui, le ciel au-dessus de Feyzin est encore noir, mais la population n’a rien à craindre. Tous les journaux locaux en parlent, disant que fort heureusement, l’incident n’a fait aucune victime. Du coup, ça a pas mal éclipsé ce qu'il s'est passé au musée. Observer les panaches blancs est assez fascinant, même si un peu morbide.

— Chéri ?

Arianna regarde au loin, distraite, le vent faisant voler ses longs cheveux bouclés. Il ferait aussi voler les miens, si j’en avais.

— Oui, mon amour ?
— J’ai l’impression que ça va mieux.

Je m’assieds aussi et elle pose sa tête sur mon épaule. Dès l’ouverture du musée gallo-romain ce matin, j’ai couru dans le bâtiment et l’amphithéâtre associé. J’ai adoré et je ne voulais plus en sortir. Mais Arianna avait fait la même chose à l’aquarium avant-hier. Depuis, je me suis promis que je n’irai plus avec elle dans ce genre d’endroit.

— Pour moi aussi ça va mieux. Cette sensation d’être observés n’est plus là.

C’est parce que nous étions vraiment observés. Et pas par des Français xénophobes : par des adeptes qui nous traquaient. Mais le personnage représenté par la statue de pierre les a tués.

— Mais c’est qui exactement cette femme de pierre ?

Je décide de lui dévoiler une théorie en cours de développement depuis que "Manon" a été interrogée par Aramini et Callassy.

— Elle représente sans doute une déesse ou une reine hittite. Ce qui fait complètement sens : les Hittites étaient les plus grands ennemis du Grand Œil. Une de nos théories est que les Hittites ont usé de magie pour le contrer, ou que leurs dieux l’ont fait. Cette statuette serait celle peut-être de la déesse Arinna, l’une des principales divinités du panthéon hittite. Et comme c’est la déesse soleil, ce n’est pas étonnant qu’elle émette de la lumière lorsqu’elle utilise ses pouvoirs. On l’a vu nous-mêmes, mais aussi dans les archives municipales. Cette statuette permet d’invoquer la déesse Arinna afin qu’elle nous protège. Reste à savoir comment faire pour l’invoquer.

Arianna s’étire et prend un peu de temps pour comprendre cette théorie. Elle ne comprend absolument rien à l’ésotérisme et à la magie, et ne s’en est jamais cachée.

— Je me demande quand même pourquoi diable des adeptes ont décidé de venir ici et comment ils ont réussi à survivre dans ce fleuve dégueulasse, dit-elle.

Je hausse les épaules alors que je regarde l’autoroute, assez déserte si on considère que c’est les vacances. Peu à peu, les panaches de fumée s’évaporent. Je tourne la tête et observe la basilique de Fourvière. Elle me fascine, avec sa couleur blanche et son extraordinaire panorama. Je n’y ai vu aucun intérêt, mais Arianna veut y aller cette après-midi. Je m’adapterai, après tout aujourd’hui nous sommes le 27 août, c’est son anniversaire, je lui ai promis d’aller là où elle voulait. Ce soir, je l’emmène au restaurant, ce sera une soirée magnifique.

— Je ne sais pas, Arianna. Je pense qu’on a encore énormément de choses à apprendre sur le CGOM.


L’eau était claire et limpide. Dans le bassin, les jeunes instances jouaient à sauter hors de l’eau le plus haut possible. Une belle journée pour le groupe d’instances SCP-057-IT-B, qui désormais n'avait plus à se soucier d'être éliminé à tout moment.

Antonia observa avec bonheur Laetitia s’adresser à Manon, la nouvelle venue, qui observait la vie du complexe aquatique avec intérêt. La jeune fille semblait timide et réservée, mais Laetitia savait trouver les bons mots pour l’apprivoiser. De manière générale, c’était toujours elle qui gérait les bonnes relations du groupe ; en bonne mère de famille, elle savait régler les conflits.

— Bonjour, Antonia.

La vieille instance sursauta avant de sourire. Sa grande amie était revenue.

— Je t’attendais, Arinna. Alors, sont-ils en sécurité ?

Son sourire la rassura immédiatement.

— Ils le sont, Antonia. Je m’en suis chargée personnellement et je m’en charge encore.
— Où sont-ils, actuellement ?
— Dans un restaurant assez cher, où ils attendent d'être servis.

La déesse sembla s’étirer.

— Ils ont le droit de passer du bon temps. Ces derniers jours ont été éprouvants pour eux.

Un silence s’installa, à peine troublé par Eurydice et Héras, les enfants de Flora, qui se taquinaient gentiment à propos de la hauteur de leurs sauts.

— Arinna ?
— Oui, Antonia ?
— M’aideras-tu à accomplir mon devoir ?
— Bien sûr, Antonia. C’est ce pourquoi j’existe, non ?

S’installa un nouveau silence. Cette fois, Héras cherchait sa sœur de partout. Mais Eurydice avait replongé. La petite fille, du haut de ses huit ans, était très facétieuse et adorait surgir derrière les gens pour leur faire peur.

— Rappelle-toi d’une chose, Antonia, reprit Arinna. Tu n’es pas seule toi non plus dans cette lutte contre l'Œil. Je t’aiderai tant que je le pourrai.


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