Sans prétention
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— Un jour, on m'a dit que l'art n'avait pas de place pour l'introspection. J'ai beaucoup médité sur cette déclaration, chaton.

Faisant des va-et-vient avec ses doigts, les ongles de l'agent Chèm-Tov dansaient sur la petite tête ronde de sa petite Lipaz. Bâtarde striée de marron foncé et clair et de noir, elle pouvait difficilement être décrite. Seul l'amour qu'il mettait dans ses mots pouvait donner une juste image du petit animal qu'il chérissait. La lueur dans ses yeux quand il pensait au regard fermé mais heureux de celle qu'il appelait son chaton et qui avait pourtant un an était difficilement explicable, on ne pouvait que l'interpréter.

— Si je ne mets pas de moi dans ce que je fais, comment est-ce qu'on peut dire que c'est moi qui le fais ? Quand je joue, c'est mon jeu. Quand je parle, ce sont mes mots. Quand je tue, c'est mon meurtre. Peu importe qui je touche ou qui me demande de faire ces choses. Tu en penses quoi ?

Lipaz ne ronronnait pas. Que les mots de Chèm-Tov aient plusieurs sens ou non, elle appréciait les caresses de son père adoptif. Mais jamais sa mère ne lui avait appris à ronronner. Un temps, l'agent crut que cela le rendait triste, d'avoir une chatte qui ne ronronnait pas. Mais il s'était aperçu avec le temps et de la réflexion que s'il aimait entendre un chat ronronner, ça n'était qu'un bonus à ce que Lipaz lui apportait déjà, même par sa seule présence.

— Je dois aller travailler, mon chaton. À ce soir.

Il gratta doucement le cou de sa petite chatte et déposa un léger baiser sur sa tête ronde et heureuse. Parfois, le jeune animal s'étirait la patte, l'ouvrait et la repliait sur elle-même. Mime hérité de son année passée allaitée par sa mère et désormais expression de son bonheur. Elle n'ouvrit les yeux que lorsqu'elle fut surprise de la porte qui se fermait, donnant sur le monde inconnu de son maître.



Ni lui ni elle ne savaient lire une partition. Pour elle, l'agente Libera, c'était inutile, elle aimait écrire et n'avait jamais voulu apprendre à jouer d'un instrument. De la part d'un pianiste comme l'agent Chèm-Tov, c'était bien plus étrange. De doigts qui n'étaient pas agiles mais rigides, sans voler entre les gammes ou les octaves mais d'un jeu semblable à celui d'une machine sans grâce, il faisait vivre les ondes sonores.

Partant d'une mélodie semblant mélancolique, il faisait sourire en enchaînant un rythme moins triste sur un air déprimant. Fermant les yeux pour apprécier la mélodie, il ne jouait pas au piano pour les autres, mais bien pour lui. Pour savourer ces mélodies si divinement belles. S'enfonçant la peau dans ses ongles tandis qu'il pressait les touches disgracieusement, la douleur s'effaçait toutes les quatre notes d'une même octave.

Chèm-Tov était connu pour cela. Ses sessions de piano sur la même mélodie mélancolique mais jouée sur des tons tantôt nostalgiques, tantôt enjoués, tantôt mystérieux attiraient des curieux ou des amateurs dans la cafétéria du Site-Beth. Si quelqu'un gravait "Chèm-Tov" sur le siège du piano, personne n'y verrait d'objection. Parmi tous, il était le seul assez fou pour jouer d'émotions, des émotions, sans émotions et avec les émotions. Au point que le mot en devenait étrange à prononcer.

L'agente Libera faisait partie des curieuses. Elle fut subjuguée par ce qu'elle vit. Un auteur de mots intangibles, dansant dans l'atmosphère de sang du Site. Imposant ses émotions à une audience plongée dans le négativisme et la mort, la patience et l'ambition, la fierté et la détermination, touchée par le ton et changée par le son.

Chèm-Tov finit sa prestation sur une note aiguë doublant une note grave. Et comme à son habitude, il reprit la mélodie. Les trois doigts centraux de la main gauche, tous espacés d'une touche, écrasèrent avec violence les cordes, accompagnés par l'annulaire droit, éloigné de tous les autres, qui, brutalement, offrit une note aiguë avant de prendre congé. Le majeur droit alla marquer une transition aiguë, mais plus grave que l'annulaire, avant de s'effacer devant son frère index placé sur la touche voisine, qui prit par la main les trois doigts centraux, toujours espacés d'une touche, chacun qui s'étaient décalés tous d'une touche sur la gauche pour une envolée mélancolique. Un rapide enchaînement de cinq notes fut produit par l'index droit, logeant toujours dans la sixième octave, pour signaler aux trois doigts centraux de malmener à nouveau ces mêmes touches pressées précédemment. Puis une pause. L'index passa à la septième octave pour relâcher une note décalant encore d'une touche chacune les trois doigts, sauf l'annulaire qui se décala d'une supplémentaire. Et, avec le majeur droit prenant la touche voisine de celle de l'index, il fit signe aux trois doigts d'écraser en un accord final les touches, lâchant la touche finale au travail de Chèm-Tov. Et sans applaudissements, il se leva, contourna le siège, et s'en alla quérir son repas aux cuisiniers qui l'écoutaient.



— Je te présente Lipaz, c'est la femme de la maison.

L'agente Libera rit doucement. Elle approcha sa main de la petite chatte installée sur le coin du lit. Prudent, le chaton sentit la main de cette femme bronzée aux cheveux et aux yeux d'onyx mais au sourire pourtant clair et lumineux. Sentant l'odeur de son père adoptif sur elle, le jeune animal décida de se laisser caresser. L'affection qu'il lut dans le regard de la femme fit sourire Chèm-Tov.

Après un petit moment à câliner la petite chatte, l'agente leva la tête vers une bibliothèque à sa gauche, faisant face au lit. Dessus elle y lut beaucoup d’œuvres, d'Asimov à Tolkien, de Glukhovsky à Frank, de Schmitt à Baranger, de Herbert à Hugo, de Voltaire à Hollande. Ce dernier nom surprit beaucoup Libera qui prit le livre et lui tendit.

— Tu as lu ça ?

— Absolument, répondit-il avec un sourire amusé, ses bras musclés croisés.

Libera lui lança un regard interrogateur, une invitation à développer.

— Notre monde est fait d'humains. Je trouve qu'on a souvent tendance à l'oublier. Et que ce soit avec la langue, avec les doigts, ou avec les yeux, on a tous une vie, un passé, des envies, des émotions et des sentiments. Si ça n'est pas pour l'argent, j'aime à penser que quelqu'un qui écrit veut transmettre quelque chose. Que ce soit un avis, une question, un ressenti, ses états d'âme ou encore son histoire. Et je considère que tout cela mérite d'être raconté. Pourquoi rejeter une histoire personnelle ? Parce qu'elle est personnelle ? Mais ce sont les histoires personnelles qui sont les plus riches, qui transmettent le plus de choses, qui en apprennent le plus. Donc oui, j'ai du Hollande dans ma bibliothèque, tout comme j'ai du Chirac, du Sarkozy, du Macron et bien d'autres. Parce que ce n'est pas que je partage les avis, c'est que je veux les comprendre et sentir ce que ces hommes ont senti. Pour peut-être changer au mieux et toujours améliorer ma vision du monde dans lequel nous vivons. Un monde d'humains.

Il marqua une pause, le temps de reprendre son souffle, et continua.

— Pour les gens comme nous qui vivons de l'autre côté du Voile, dans un univers de mort, de sang et de souffrance, je trouve que nous oublions souvent que peu importe le côté duquel on se trouve, nous sommes toujours dans un monde d'humains, sauf que nous avons plus de questions à nous poser, plus de choses avec lesquelles vivre, plus d'horreurs à supporter avec plus d'amour à donner. Mais est-ce pour autant que nous ne sommes plus des humains ? Est-ce pour autant que les soucis, les émotions, les histoires, les sentiments, la vie des humains du côté Normal du Voile est moins importante à narrer que la nôtre ? Qu'elle a moins de valeur ? Qu'elle le mérite moins ? Je ne le pense pas, et c'est pour ça que je lis autant de livres "normaux", dit-il en appuyant bien sur ce terme, dans ma bibliothèque que je lis de livres d'auteurs de notre côté du Voile. Parce que je ne pense pas que ce soit le cas.

Le silence se fit. Si la chatte ronronnait, c'est tout ce qui aurait transcendé l'absence de bruit dans l'air.

— Wow… Et moi qui voulais juste connaître le prix…

Chèm-Tov éclata d'un rire franc à gorge déployée. Libera, fière de sa plaisanterie, rit avec lui. Le chaton leva la tête de ses yeux fatigués, se demandant ce qui leur prenait d'interrompre son sommeil heureux et confortable. L'agent essuya des larmes aux coins de ses yeux et se pencha sur le côté pour se coller au mur, les bras toujours croisés.

— J'ai entendu dire que tu écrivais toi aussi ?

L'agente acquiesça, l'air un peu gênée.

— Dans ce cas pourrais-je avoir le plaisir de découvrir votre vie et votre univers, mademoiselle Libera ? demanda l'homme en redressant la tête.

La femme le regarda. Puis, après un petit moment de flottement, hocha la tête avec un léger sourire.



La vieille chatte observait sa jeune maîtresse, Âlma Chèm-Tov. Cette dernière étant plus souvent dans leur appartement du Secteur d'Habitation du Site-Beth, le chaton avait progressivement migré sur le lit d'Âlma.

L'enfant de douze ans était assise, devant son bureau. À sa gauche, une broderie qu'elle avait finie la veille, à sa droite, ses devoirs pour le lendemain qu'elle avait fini l'heure précédente, devant elle, le dessin qu'elle avait commencé il y deux jours.

Elle avait brodé cinq roses rouges sur une petite trousse en tissu blanche. Quiconque regardait son travail se sentait obligé de poser ses yeux sur celle de droite jusqu'à, lentement, arriver sur celle de gauche. La première était la plus petite. Sa tige abordait sur le bas des feuilles criant de réalisme et, remontant le long de sa courbe, se découvraient les pétales ouverts comme une invitation à l'eau d'une rosée imaginaire. Ensuite venait une rose à la tige droite, la tige garnie de feuilles en son milieu et ses pétales commençant à s'ouvrir au monde. Celle d'après semblait une nouveau-née. Des feuilles présentes seulement à sa base et la tête en bourgeon écarlate. Venait ensuite la plus grande, la plus élancée, la plus ouverte, la plus garnie en feuilles comme en pétales, dont le cœur jaunâtre semblait se fondre dans le blanc environnant. Et enfin la plus vieille. Sans avoir à rougir pour ses feuilles ou ses pétales de sa sœur voisine, elle pouvait se targuer d'avoir une preuve de son âge plus avancé. Des touches plus foncées dans son rouge, une posture moins fière et élégante faisant pencher sa tête comme une cloche sur un bord. Et chaque personne qui constatait ce travail ne se rendait pas compte du temps mis à l’œuvre pour cette simple fratrie de fleurs.

Elle avait fini ses devoirs avec une grande facilité. Car chacun d'eux était une étape obligatoire pour avoir l'opportunité de faire ce qu'elle aimait. Et aujourd'hui, comme depuis longtemps, c'était ce dessin. Un jour elle avait allumé la télé, comme les autres jours. Mais un nouveau programme y passait. Par l'homme qui se présentait devant lui, les dessins qu'elle voyait, les paroles qui volaient hors de l'écran, elle n’apprécia que l'amour qu'elle ressentait à travers tout cela. La passion, l'effort mis à la tâche et l'attention réelle attachée aux spectateurs. Alors, au milieu des fleurs qu'elle dessinait, des autres qu'elle brodait et de celles auxquelles elle pensait, Âlma dessina. Un bouquet, de fleurs, de plantes et d'émotions, d'elle, de la nature et d'eux. Le rouge lorsqu'elle en voyait, du jaune lorsqu'elle en sentait, du bleu lorsqu'elle en entendait, du vert lorsqu'elle en touchait. Des couleurs tant qu'elle en voulait.

Âlma n'entendit pas la porte qui s'ouvrait. C'était Chèm-Tov qui avait achevé sa journée. Souriant, il enleva son gilet civil et, souriant, il alla voir sa fille. Et lorsque l'agent la vit, vivant sur cette feuille, sous le regard attentif mais pourtant endormi de Lipaz, il ne put rien faire d'autre qu'oublier sa journée, les Classes-D, les entités, les incidents, les malheurs et les problèmes, et sourire.

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