Les murmures de la nuit
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Zone d'Expérimentation 3, Site Aleph : Le 16 Mars 2017.

18h52

"Messieurs, j’attends vos explications."

Garrett, furieux, écrasa Pendleton, Ellroy et Crow du regard.

"Où sont Spark et Knightman ? Et qu’est-ce que c’est que ce message d’Esterhazy qui me dit, je cite, "ces derniers temps, j’ai le sentiment d’être observé ; dites-moi, je n’ai rien fait de mal, au moins ?"

Les trois agents s’interrogèrent mutuellement du regard et Ellroy prit la parole.

"Écoutez, Monsieur le Directeur, nous avons parlé entre nous de nos… découvertes respectives, et nous nous sommes dit que vous comprendriez mieux si chacun faisait son rapport à la suite. En ce qui me concerne, je me suis rendu au Département des Archives, mais l’accès m’en a été interdit."

Garrett fronça les sourcils si fort que son front sembla se fendre.

"Je sais reconnaître un bon travail quand j’en vois un. Et là, ce que je vois, c’est une ignoble et visqueuse fainéantise. Nous en reparlerons plus tard, poursuivez."

Pendleton prit la parole, quelque peu intimidé.

"Pour ma part, j’ai surveillé les expériences menées dans le cadre du projet Yol.

— Et ? Qu’avez-vous trouvé ?

— Eh bien…

— Mais parlez, bordel ? Qu’est-ce qu’il a bien besoin de tester ?

— … Il observe actuellement l’effet de son composé sur des sujets humains, seuls quelques tests avaient été menés, et il semble que ledit produit… ne puisse pas être utilisé sur des sujets masculins.

— Ce qui signifie ?

— Qu’il ne peut accélérer que la croissance des sujets féminins, les autres meurent peu après l’injection."

La mâchoire de Garrett s’avança, et Pendleton crut voir la haine enfler derrière son front.

"Et comment il a trouvé ça, je vous prie ?

— Injection semi-forcée sur un sujet mineur non averti des possibles conséquences. J’ai la retranscription et l’enregistrement des caméras de sécurité.

— Et donc, comment vont-ils faire pour… la reproduction ?

— Des agents adultes."

À ce moment, Garrett réalisa une chose.

Jusqu’à présent, il avait fait de tout cela une affaire personnelle ; il n’avait plus le choix, à présent. Ce con semblait bien plus dangereux qu’il ne l’avait supposé.

S’il voulait pouvoir continuer de se raser devant sa glace tous les matins, il devait empêcher Esterhazy de prendre ses fonctions au Site Yol.

Après ça, il n’aurait plus aucun pouvoir sur ce projet et des dizaines d’enfants seraient… trop de choses, sans doute.

"Bien. Félicitations, agent Pendleton. Et vous, Crow ?

— Je suis allé chez lui pour voir si je trouverais quelque chose, et… Il savait, Monsieur. Il avait laissé un mot à mon intention, pour me dire que je ne trouverais rien chez lui. Je l’ai gardé, tenez. "

Garrett parcourut rapidement le mot et lâcha une bordée de jurons.

"Comment il a su ? Merde."

Puis il repensa à la raison de sa colère initiale.

"Au fait, quelqu'un sait où sont passés l’agent Spark et le commandant Knightman ?

— Non, Monsieur le Directeur."

À cet instant, la sonnerie de la porte retentit. Garrett, excédé, cria :

"Quoi encore ?

— Les documents à signer de la journée viennent d’arriver, Monsieur le Directeur.

— Alors, qu’est-ce que vous attendez ?"

Il actionna l’interrupteur et un petit homme entra, posa une pile de documents sur le bureau en restant le plus loin possible de Garrett et repartit, courant à moitié.

"Quel bonheur, soupira Garrett en contemplant le bloc de formulaires de quarante centimètres d’épaisseur. Où en étions-nous, messieurs ?… Qu’y a-t-il, Pendleton ?"

L’agent venait de saisir une feuille sur le dessus de la pile, pâle comme la mort.

Puis il en entreprit la lecture la lecture à haute voix.

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Formulaire d’Officialisation de Décès



Nom : Knightman

Prénom : Georges

Grade/Classe : Commandant/B

Cause du décès : Homicide (enquête en cours)

Détails : Retrouvé mort à Langley, USA, au bord de Georgetown Pike Road. Deux balles de calibre 45 dans le crâne, pas de cause secondaire. Recours aux services de désinformation inutile, pas d’anomalie. (Pour plus d'informations, voir le Dossier d'Enquête.)


Sécuriser, Contenir, Protéger


Signature du Directeur du Site :

Il y eut un long silence au cours duquel chacun tenta d’assimiler l’information, finalement brisé par Garrett :

"Enculé. Sombre raclure de fils de pute."

Cet homme avait combattu à ses côtés des années durant.

Et, par-dessus tout, ils avaient été… des amis, ou en tout cas ce qui pouvait s’en approcher le plus ici.

Pas comme avec les huiles du site, en tout cas. Il n’entendait pas par là que ces gens lui étaient désagréables ; bien au contraire, certains se montraient authentiquement sympathiques, mais ils ne pouvaient pas effacer les enjeux hiérarchiques sous-jacents.

Au-delà d’un certain seuil hiérarchique, la notion même d’amitié disparaissait. Et cet homme avait été une des rares personnes avec qui il pouvait parler sans être écrasé par un sentiment de supériorité malvenu.

Quand on partait au boulot tous les matins et souvent les nuits sans savoir si on rentrerait le soir, on tissait certains liens avec ses frères d'armes, qu'on le veuille ou non.

Et aujourd'hui, il était mort. Salement, sans même pouvoir défendre son honneur.

Et à qui le devait-il ?

À ce rat d'Esterhazy. Un rat qui s'était nourri d'immondices jusqu'à devenir trop gros. Bien plus gros que la vermine n'était censée le devenir.

À ce moment précis, Garrett prit une décision, tout d'abord inconsciemment. Il n'était plus le seul touché par cette histoire, ce n'était plus une affaire personnelle. Des vies humaines dépendaient de ce qu'il allait faire à présent.

Si personne n'était foutu de le faire, il s'arrangerait pour que ses deux balles de .45 lui soient rendues.

Il congédia les agents quelque peu interloqués et tenta de se forcer à réfléchir à tête reposée. Et échoua.

Saisissant le rapport des trois agents, il se leva et se rendit dans la salle attenante, dédiée aux systèmes de télécommunication du Directeur du Site Aleph.

Le magma bouillonnant de la rage s’était maintenant solidifié dans son crâne en une obsidienne noire, dure et froide.

Il pénétra dans la petite pièce circulaire aux airs de poste de pilotage futuriste, les murs couverts d’écrans de dimensions variées commandés par des consoles aux boutons et interrupteurs multiples - dont, pour une bonne moitié, il ne connaissait pas la fonction.

Il n’aimait pas cette pièce.

Au fil des ans, à chaque fois qu’il avait été amené à y entrer, le Site se trouvait en situation de crise, et cette-fois ci ne faisait pas exception.

En temps normal, les communications se faisaient par messagerie, physique ou électronique. Mais, en cas d’urgence, la vidéoconférence était à préférer, selon les consignes tout du moins.

Il comprenait bien que c’était pour décourager les gens d’appeler les responsables à tout va - on y réfléchit à deux fois en sachant qu’on va se retrouver face à celui qu’on a dérangé dans son travail - mais ça restait du coup le meilleur moyen d’obtenir une communication rapide.

Il se dirigea vers l’écran principal - pourquoi y en avait-il une vingtaine d’autres, bonne question, peut-être était-ce une simple manipulation des techniciens pour donner l’impression d’un poste suréquipé - et l’alluma.

Après avoir saisi ses coordonnées et donné ses deux mots de passe de cinquante caractères chacun (ils voulaient lui en coller cinq, à la base, mais Garrett leur avait clairement comprendre que ce n’était même pas la peine d’essayer), il composa le numéro interne du Superviseur de l’Aménagement des Sites et attendit.

Fidèle à son infernale réputation, William Grey mit neuf minutes à répondre.

"Oui, Monsieur Garrett ?"

Poursuivant de son accent anglais très prononcé, il décocha à Garrett un immense sourire aux dents étincelantes.

"Excusez-moi, nous sommes très occupés ces derniers temps. Le manque de personnel, vous comprenez…"

Parfaitement conscient que le manque de personnel devait plutôt baisser la quantité de travail à accomplir pour l’Aménagement des Sites, Garrett choisit toutefois de ne pas relever.

"Eh bien, vous avez réussi à décrocher, je m’estime heureux. Dites-moi, où en sont les travaux du Site Yol ?

— Pas de problème de ce côté, Monsieur, claironna l’autre avec une fierté et une autosatisfaction palpables. Sachant que c’était très important, nous avons mis les bouchées doubles. Les travaux se sont achevés ce soir. Pourquoi, le Directeur Esterhazy ne vous a pas aver-"

Garrett raccrocha brutalement en réprimant l’envie puérile et insensée de lui adresser un doigt d’honneur.

Il devait agir avant qu’Esterhazy ait franchi l’entrée du Site Yol. L’ancien Site-Tsadé, une saloperie fortifiée. Sûrement pas un hasard, d’ailleurs.

S'il se barricadait là-dedans, le Haut Conseil lui-même prendrait une bonne semaine à l’extraire de sa coquille.

Garrett composa un autre numéro et tenta de se recoiffer à la main. Dieu savait à quoi il pouvait bien ressembler.

Une voix robotique préenregistrée lui répondit :

"Bienvenue. Veuillez décliner votre nom, votre fonction et le motif de votre sollicitation.

— Bruce Garrett, Directeur du Site Aleph. Je désire une audience au sujet du Projet Yol, récemment approuvé par le Haut Conseil.

— Merci. Veuillez patienter, votre demande va être examinée."

Il resta deux minutes dans le noir, éclairé par l’unique lumière de l’écran affichant un le logo de la Fondation, puis un léger cliquetis indiqua que son interlocuteur était en ligne.

Un voix doucereuse coula des haut-parleurs à côté de Garrett.

"Je vous salue, Bruce.

— Mais… vous n’êtes pas le porte-parole du Conseil ?

— Non, en effet, vous serez heureux de constater que j’ai du temps à perdre. O5-9, enchanté.

— … Merci beaucoup de me répondre en personne.

— Ne soyez pas poli, ou je me sentirai coupable ne pas l’être. Ne vous trompez pas, je veux juste m’assurer que vous compreniez le message, cette fois-ci. Quand le Conseil O5 prend une décision, vous ne faites que perdre votre temps en demandant son annulation. À plus forte raison si ladite décision a une chance de nous sortir de cette merde. Vous savez que Douze essaie de vous démettre de vos fonctions depuis trois ans et qu’il a failli réussir avant-hier ? Pour le citer, "votre insubordination a atteint des sommets qui ne sauraient être tolérés par l’unité dirigeante d’un aussi grand organisme que la Fondation SCP".

— Mais…

— Vous voyez ? "Mais". Toutes vos communications avec le Conseil commencent par un "mais".

— Vous ne pouvez pas laisser…

— Garrett. Une fois dans votre vie, écoutez. La Fondation SCP est dans un état critique et ceci est notre dernière chance de remonter la pente. Le Comité d’Éthique a été proprement supprimé et remplacé par une bande d’incompétents laxistes. Hazélius est actuellement aux fers pour avoir refusé de coopérer et je ne compte pas tous les membres du personnel qui l’ont rejoint et vont encore le rejoindre. Vous êtes en tête de liste et vous pourriez bien tomber d’ici peu si vous ne la fermez pas. Je vous souhaite le bonsoir."

O5-9 raccrocha sans laisser le temps à Garrett de répondre - peut-être était-ce mieux.

Et un autre écran s’alluma, indiquant un appel entrant.

Encore étourdi, il décrocha.

"Comment allez-vous, Garrett ?"

Esterhazy. Cet enculé osait l’appeler en personne.

"Vous êtes la pire immondice qui ait jamais souillé cette Terre de son corps visqueux. Comment-

— Vous savez qu’on a même un incinérateur privé ?"

Il avait le ton joyeux d’un enfant qui fait le tour de sa nouvelle maison après un déménagement.

Et Garrett comprit très bien.

Ce que cette phrase impliquait, et l’horrible sous-entendu.

"Mon nouveau bureau est superbe. Je comprends que vous aimiez ce poste."

Et, pour la deuxième fois en dix minutes, on lui raccrocha au nez.

L’écran vola en éclats et Garrett contempla son poing criblé d’éclats de verre avec détachement.

Puis il fit volte-face et alla chercher sa pince à épiler.


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