Les inventions des adultes
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La chaise n'était pas très confortable. Du moins, elle l'était moins que les sièges auxquels la Fondation SCP l'avait habitué. Probablement parce que la municipalité de Mireval n'avait pas autant de moyens à donner à l'école primaire Charles Prieur qu'une organisation telle que celle pour laquelle le Chercheur Senior Durant travaillait.

Mais son inconfort n'était pas que physique. La pièce dans laquelle il se trouvait n'avait pas vocation à inspirer autre chose que le travail, l'environnement scolaire et la sobriété. Des murs peints en teintes de gris, une horloge, un imposant placard gris où devaient être rangés tout plein de dossiers sur les élèves, une fenêtre donnant sur un mur tout aussi triste que le bureau de la directrice d'établissement dans lequel il se trouvait, ainsi qu'un mobilier se résumant aux deux chaises sur lesquelles Monsieur Durant et Madame Julian étaient assis et à la table entre eux deux.

L'ambiance n'était pas non plus là pour le détendre. Durant avait été convoqué la veille au soir par la vieille femme qui dirigeait l'école primaire dans laquelle étudiait son fils, Maximilien. Ce dernier avait toujours eu de bonnes notes et s'était fait beaucoup d'amis grâce à sa jovialité. Il pouvait même être qualifié de "chouchou de la maîtresse" à juste titre. Maximilien et son père habitaient à trois minutes de marche de l'établissement, dans une impasse à l'accessibilité discutable. Mireval étant un petit village tranquille où le petit garçon de dix ans pouvait sans crainte se rendre à l'école. Comme cela devrait être le cas partout dans le monde, il n'avait pas à se soucier de se faire enlever ou agresser car tout le monde connaissait la famille Durant et voyait passer dans la rue l'enfant. "Pauvre Maximilien" disaient les gens à sa vue en se souvenant que sa mère s'était fait écraser par une voiture l'an dernier. Une chance que la tache de sang et son corps aient vite été respectivement nettoyée et enlevé.

Mais Maximilien ne s'était pas laissé abattre ou replié sur lui-même. Il avait gardé l'étincelle de l'enfance, brillante et innocente, gagnant même en maturité au moment de consoler son père. Même ses copains qui s'attendaient à le voir en larmes pendant des jours comme leur avait dit leurs parents furent surpris de le voir souriant. Aussi jovial qu'avant. Nul ne savait, même pas son père, s'il terrait au fond de lui une profonde tristesse ou s'il avait su surmonter son deuil en consolant son père qui avait perdu l'amour de sa vie.

Mais justement, Maximilien ne souriait plus depuis quatre jours. Il ne jouait plus avec ses camarades, tous ses amis. Il n'écoutait plus en classe. Et parfois il pleurait sans raisons. Durant avait été réquisitionné sur son Site d'affectation exceptionnellement pendant trois jours. Et en revenant à la maison, il avait bien vu que ça n'allait pas. Mais il n'avait pas su quoi dire, quoi demander. La directrice avait pensé que c'était à cause de l'absence de son père mais, une fois ce dernier revenu et voyant que son état ne s'arrangeait pas, elle avait appelé monsieur Durant.

Elle avait passé l'heure précédente à lui parler de cela. Madame Julian était inquiète pour Maximilien et seul son père pouvait peut-être faire quelque chose pour lui. Elle ferma donc le dossier scolaire posé devant elle et se leva. Les deux adultes se serrèrent la main et le père la remercia. Ce dernier prit la mallette qu'il avait sur les genoux depuis qu'il était sorti du Site pour rentrer chez lui et prit la direction de la porte derrière lui. Durant passa cette dernière, la referma derrière lui et se retrouva à l'extérieur, face à la cour vide, théâtre des jeux des enfants étudiant à présent dans les salles.

Il traversa la cour déserte et alla toquer à la porte de la classe de son fils. La maîtresse lui ouvrit et le reconnut. Avec un air triste, elle appela Maximilien. Celui-ci arriva du fond de la classe, tête baissée. Son père le prit par la main droite, celle qui ne tenait pas sa mallette, et sortit avec lui, entendant dans son dos les enfants, envieux, pensant qu'il rentrait chez lui en avance. Mais Durant emmena plutôt son fils dans la cour, à peine cinq mètres plus loin de la porte de sa classe. Là, le père s'agenouilla devant Maximilien, toujours tête baissée. Durant remarqua que le ciel était gris. Probablement allait-il pleuvoir dans l'heure qui suivait. Mais le père se concentra sur le visage triste mais pourtant inexpressif de son fils.

— Qu'est-ce qu'il y a Max ? La maîtresse m'a dit que ça fait quelques jours que ça ne va pas, dit son père avec un air très inquiet, tu veux m'en parler ?

Le genou gauche de Durant, celui qu'il avait posé à terre, commençait à ressentir beaucoup d'inconfort. Il avait oublié que le bitume était aussi désagréable, autant pour s'asseoir dessus que pour y poser un genou. Mais la tristesse… non, l'absence de jovialité sur le visage de son fils lui faisait oublier toute douleur ou sensation désagréable.

Mais son fils ne répondait pas. Le dominant d'une tête maintenant que Durant était agenouillé, seul le regard de Maximilien avait changé. On ne trouvait plus dans ses yeux de l'inexpressivité, mais du vide. Comme s'il ne voyait pas ce qu'il regardait. Comme si ce qui était devant ses yeux était autre chose que ce qu'il y avait réellement. Son père ne perdit pas courage.

— Maximilien, dis quelque chose mon fils, s'il te plaît. Je ne peux pas t'aider si tu ne me dis rien, dit-il sur le ton de la supplique.

— C'est quoi SCP ?

Le regard de Durant se figea. Il ne sut que dire. Comment savait-il ? Qu'avait-il fait, qu'avait-il pu bien dire pour que son fils soit au courant ? L'atmosphère commençait à se faire humide tandis que son fils levait le regard vers lui, ayant marqué le départ de son discours. Celui où il dévoilait ce qu'il avait sur le cœur.

— Quand t'es parti de la maison pour aller au travail, t'as laissé un papier. Et dessus y'avait marqué SCP et…

Des larmes commencèrent à lui monter aux yeux. Mais Maximilien était un enfant courageux. Il devait aller jusqu'au bout. Même si une goute de pluie lui tombait sur le nez, il décida de continuer.

— J'ai tout lu papa. J'ai vu les photos. Et… et, tentait-il de dire en retenant ses larmes, maintenant je le vois partout… je le vois aux fenêtres, je le vois à la porte. J'ose plus ouvrir les portes papa… parce que si j'ouvre une porte… je vais peut-être tomber sur lui. Et je le vois dès que je pense à n'importe quoi et…

Et Maximilien éclata en sanglots, en même temps que la pluie s'abattait sur Mireval. Durant laissa tomber sa mallette et prit son fils dans les bras, lui offrant une épaule pour laisser couler ses larmes. Le Chercheur Senior ne pouvait pas faire la différence entre l'eau qui tombait des nuages et celles qui tombaient des yeux de son enfant, mais ce qui lui importait, c'était de le serrer aussi fort que possible dans ses bras pour le rassurer, et qu'il ait l'impression que son cauchemar cessait. Et il comptait prendre le temps qu'il lui faudrait. Mais il ne pouvait pas laisser son fils croire à cela. Pas tant qu'il l'aimait et qu'il voudrait le préserver.

— Il n'existe pas mon fils, c'est une invention de papa.

Tandis qu'il disait cela, ses larmes venaient se rajouter à celles de son fils et celles du ciel.

— Papa a tout inventé, c'est pour faire peur à ses collègues. C'est une blague pour leur faire peur tu vois ? Des fois on fait ça entre nous mon fils, on fait ça pour se faire peur et ça nous fait rire. Ça nous fait rire tu vois ?

Il ne réussit pas à dire autre chose. Il ne put qu'éclater en sanglots. Laissant le bruit de l'averse accompagner la complainte de la famille Durant. Chacun pleurait dans les bras de l'être le plus proche qu'il avait en ce monde. Et ils ne savaient pas s'ils s'arrêteraient un jour. Entre deux crises de larmes, le père continuait de tenter de rassurer son fils.

— Papa aussi voudrait ne jamais avoir pensé à inventer ces monstres. Papa voudrait qu'ils soient loin de sa vie. Mais papa est obligé mon fils.

Et il ne put plus rien dire. L'eau de pluie se mêlait à sa tristesse, et ses larmes se mélangeaient à ce qui était maintenant un orage. Les personnes qui auraient prêté attention à eux les auraient invités à aller s'abriter, à aller parler et pleurer dans le préau. Peut-être même que quelqu'un l'avait fait, mais ni le père ni le fils n'aurait bougé. Ni l'un ni l'autre ne l'aurait entendu. Et ce fut le vent, compagnon de l'orage qui emportait les paroles inlassablement répétées du père Durant dans le vide du monde dans lequel il vivait avec son fils.

— Papa s'excuse Maximilien, papa s'excuse tellement.

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