Les derniers D'Aleph

C'est la fin du monde. Elle en est consciente, mais pourtant, elle ne bouge pas. Elle est assise à l'envers sur un tabouret à dossier, les coudes sur son bureau, le regard dans le vide. À l'intérieur de sa tête, il n'y a qu'une neige grésillante de vieille télévision. Et autour d'elle, il n'y a plus personne. Au milieu des bruits parasites et des pixels noirs et blancs qui encombrent son esprit, quelques images apparaissent brièvement, sans qu'elle puisse vraiment s'y attacher. Les visages paniqués de ses collègues qui exécutent toutes les procédures d'urgence avant de s'enfuir, les dizaines de photos et de vidéos envoyées par des sites à l'autre bout du monde dans le seul but de déterminer l'origine de ce chaos. Cette origine, personne n'a pu la comprendre. Comment leur en vouloir ? Cette chose n'est pas juste une énième anomalie destructrice comme il en existe des dizaines, elle est bien plus que ça. Elle n'est rien. Le véritable rien. Les photos et les vidéos ne montrent que l'horizon, avec pour seul détail qu'il y aurait dû y avoir quelque chose à l'horizon. Mais il n'y a rien. Il n'y a qu'une Absence de tout. Et c'est dans son bureau dans l'aile ouest du Site-Aleph que Fatima sera tuée par cette Absence.

" Bonjour Docteur Hassani. "

Elle sursaute, à deux doigts de lancer instinctivement l'objet le plus proche en direction de la voix. Persuadée d'être la seule membre du personnel encore sur le site, une voix humaine est pour elle un mauvais signe certain. Même en se sachant condamnée, l'idée de devoir gérer seule une brèche de confinement lui est tout sauf agréable. Elle tourne la tête, et aperçoit celle du Docteur Benji dépasser de l'encadrement de la porte. Elle n'est qu'à moitié soulagée. Ses rares interactions avec l'androïde lui ont toujours laissées un étrange sentiment. La froideur et l'arrogance sont deux traits de caractères très difficiles à supporter pour Fatima, et Benji est un champion de l'un comme de l'autre.

" Oh, bonjour à vous Docteur Benji. "

Son intonation transcrit à la perfection le malaise qu'elle éprouve, et son interlocuteur semble le comprendre immédiatement.

" Excuse-moi, j'aurais dû m'annoncer plus doucement. Peut-être avec une corne de brume, comme la dernière fois, tu te souviens ? "

Elle s'en souvient parfaitement. Il avait fallu à son cœur une bonne dizaine de minutes pour revenir à un rythme normal après que le brillant ingénieur ait eu la merveilleuse idée de "faire peur à tous les chercheurs pendant une expérience à risque pour voir combien vont tomber dans les pommes". Un moment très désagréable pour Fatima, d'autant plus que ses deux génies de superviseurs ont trouvé bon de l'encourager à recommencer. Elle réplique sèchement :

" Même en pleine fin du monde, vous refusez de prononcer la moindre phrase sans sarcasme, Docteur. "

L'intéressé rentre dans le bureau en toquant sur la porte déjà ouverte. Il ne semble pas remarquer l'hostilité de la jeune femme, bien qu'il fasse probablement juste exprès de l'ignorer.

" Tu peux me tutoyer tu sais ? Comme tu le dis, c'est la fin du monde, autant se débarrasser des formules de politesse inutiles. Et puis personne viendra nous faire des reproches là-dessus, vu qu'on est que tous les deux. "

Sans lui laisser le temps de répondre, il enchaîne :

" Pourquoi tu restes dans ce bureau ? Tu as le site pour toi toute seule, enfin presque. On pourrait aller explorer des endroits qu’on a jamais vus ! On a refusé d'augmenter mon niveau d'accréditation, mais je suis à peu près sûr de pouvoir forcer la majorité des portes du site. "

Malgré son enthousiasme profondément agaçant, Fatima doit bien admettre qu'il n'a pas tort. D'ici quelques heures tout au plus, elle aura disparu. Autant en profiter pour bouger un peu, même si ses dernières heures sur Terre doivent être passées en compagnie d'un pénible robot amateur d'objets bruyants. Elle se lève lentement, les jambes endolories, puis emboîte le pas à l'excentrique personnage, déjà parti en direction des bureaux du personnel. Le brouillard qui encombrait ses neurones est toujours présent, mais il semble être devenu un peu moins opaque.

Après quelques minutes de marche dans les couloirs déserts du site, Benji brise le silence :

" Et à ton avis Fatima, elle vient d'où cette anomalie ? "

La physicienne se crispe. C'est la première fois depuis plusieurs années qu'un de ses collègues l'appelle par son prénom. En travaillant à la Fondation, elle a prit petit à petit l'habitude d'être un nom de famille, d'être "Docteur Hassani", ou juste "Hassani" pour les plus pressés. Son prénom s'était presque effacé de son esprit, comme un vieux souvenir de ses années de fac. Plus par réflexe que par réel intérêt pour la question, elle répond :

" Aucune idée, mais de toute manière on a pas besoin de le savoir. Les derniers compte-rendus nous donnaient une dizaine d'heures avant qu'elle nous arrive dessus, en imaginant qu'elle a pas accéléré. Autant sortir de notre boulot et juste… Attendre. "

L'androïde lève les sourcils, son visage prenant un air choqué qu'elle ne lui avait jamais vu auparavant, et rétorque avec un ton presque colérique :

" Mais non ! Non non non surtout pas, c'est précisément maintenant qu'on doit continuer à étudier, à théoriser. On est peut-être les derniers chercheurs en service de toute la planète, et on a quelque chose de jamais vu à étudier. Comment ne pas vouloir étudier un truc qui a balayé sans problème des anomalies presque divines ? Elle a vaporisé 001 bordel ! Où est ton esprit scientifique ? Ta curiosité ? "

Elle se fige. C'est vrai ça. Pourquoi n'est-elle plus curieuse ? Devant ses yeux, quelques images passent à toute vitesse. Un petit homme roux lui tend fièrement un kit de chimie pour enfant, tout juste sorti de son papier cadeau. Une femme brune souriante lui pointe du doigt un grand poisson aux reflets colorés. Un vieil homme aux yeux grossis par d'épaisses lunettes lui explique la notion d'atome. Et Fatima pose des questions.

" Euh, Fatima ? Un problème ? "

Elle secoue la tête, et les images disparaissent. Elle n'a pas envie de perdre du temps avec le passé. Mais surtout, elle se rend compte de quelque chose. La voix du Docteur Benji n'est pas la même que d'habitude. Elle ne saurait pas dire ce qui a changé, mais elle en est sûre, quelque chose est différent. La possibilité qu'il se sente coupable de s'être presque énervé effleure son esprit, mais elle s'évapore immédiatement. L'androïde n'a jamais été très sujet aux remords.

" Non non, rien. "

Par chance, le duo arrive pile à temps devant leur première destination, évitant ainsi un long silence désagréable. Ils s'arrêtent devant une porte, semblable à toutes les autres à l'exception des traces d'usure laissées sur la poignée par la prothèse métallique du propriétaire de ce bureau. Fatima hausse les sourcils et se tourne vers Benji. Ce dernier, visiblement très content de lui, se justifie :

" Ose me dire que t'as jamais eu envie de savoir ce qui se cache là-dedans. Et puis de toute manière, personne viendra nous en empêcher. "

Ce serait mentir de dire qu'elle n'y a jamais pensé. Elle hoche sobrement la tête, toujours encombrée du sentiment étrange que lui provoque son collègue métallique. Ce dernier lève les yeux au ciel, puis sort d'une de ses nombreuses poches des outils de crochetage, probablement introduits sur le site en cachette. La porte, pourtant conçue pour éviter ce genre d'intrusion, ne résiste pas plus de cinq secondes. Avec un grand geste théâtral, il s'écarte du passage, et proclame d'une voix stéréotypée de noble de la Renaissance :

"Après vous madame. Soyez prompte, le temps nous est compté."

Durant les quelques heures suivantes, Fatima se sent de plus en plus à l'aise. Petit à petit, elle commence à voir Benji comme un collègue agréable, malgré son T-shirt de mauvais goût et son arrogance certaine. Des questions allant de " crois-tu en Dieu ? " à " combien de churros tu peux manger ? " se succèdent sans transition, toujours avec l'étrange mélange d'égo et de logique froide qui caractérise l'androïde. Ils sont maintenant moins proches de deux collègues que de deux enfants qui apprennent à se connaître après une rencontre dans l'aire de jeu d'un fast-food. Les deux derniers membres du Site-Aleph finissent par en sortir, se dirigeant vers l'accès à la zone la plus haute des environs. C'est un petit terrain d'herbe, prolongement d'une des montagnes qui forment une solide muraille autour de la partie Nord du Site. Arrivés là-haut, ils sont frappés de plein fouet. Ils ont face à eux une image identique aux photos toujours coincées dans leurs boîtes mail. L'horizon troué, vidé d'une partie de lui-même. Il devrait y avoir quelque-chose, mais ils ne voient rien, ils ne font que ressentir. Un violent sentiment de malaise qui tend leurs muscles et serre leurs dents. Quoi de pire que de savoir qu'il manque quelque chose, mais de ne pas pouvoir y remédier ? Alors qu'ils s'assoient à même le sol, au bout du terrain herbeux, Fatima pose une question :

" Benji, est-ce que tu as peur ? "

Surpris de la voir poser une question aussi simple et difficile à la fois, l'intéressé la regarde pendant quelques secondes, puis tourne ses yeux vers l'horizon, où l'anomalie la plus dangereuse de l'histoire se dirige droit vers eux sans même qu'ils puissent la voir.

" On m'a pas implanté de phobies ou de peurs lors de ma création. Si ça se trouve, on m'a même retiré la capacité d'avoir peur en modifiant mon amygdale, ce serait pas étonnant d'ailleurs, autant se débarrasser de ce qui est inutile. "

Fatima soupire.

" Maintenant que la réponse scientifique est passée, je veux la vraie réponse. Avec tes mots, tes émotions, ta manière de faire. Pas juste des connaissances sorties de ton disque dur. "

Il hésite.

" Je… Oui, j'ai peur. Aucune idée de comment le décrire, mais j'ai peur. "

Il ne ment pas. Il y a quelque chose en lui qu'il ne parvient pas à expliquer, quelque chose que même ses connaissances extrêmes de son propre corps ne réussissent pas à identifier. Et cette chose très désagréable fait changer sa voix.

" J'ai peur de mourir. "

Il ne faut pas longtemps à Fatima pour répondre, avec un sourire rendu difficile par son appréhension.

" Moi aussi. "

Elle non plus ne ment pas. Où sont passés ces grésillements qui embrumaient l'intérieur de sa tête ? Où est passé son total désintérêt pour ce qui est en train d'arriver ?

" Mais j'ai une petite question pour toi. À ton avis, cette anomalie… "

Elle pointe du doigt l'horizon, où le vide total de l'Absence semble prendre de plus plus de place.

" … elle vient d'où ? "

Benji tourne la tête vers elle. Il la fixe droit dans les yeux, comme si elle venait tout juste de descendre d'une soucoupe volante. Quelque chose dans ses circuits lui donne soudain une folle envie de marcher en rond, de taper du pied, d'expliquer les pages de théories qu'il a rédigé en vitesse juste après avoir reçu les premiers mails à propos de l'Absence. Alors il le fait. Pendant une dizaine de minutes, il laisse exploser sa passion pour la découverte, utilisant sa propre blouse comme support pour dessiner des formules avec un marqueur trouvé dans sa poche. Après tout, pourquoi s'en empêcher ? C'est la fin du monde, chaque seconde compte. Quand il termine enfin son exposé, il laisse échapper un cri de joie, qui résonne entre les montagnes. Il est absolument convaincu d'avoir trouvé l'origine de tout ce chaos, du néant qui a détruit le monde, de l'Absence. Rien n'est plus beau à ses yeux que d'être le plus grand chercheur du monde.

Face à lui, Fatima applaudit en riant. Ça faisait terriblement longtemps qu'elle n'avait pas autant rit. Pendant quelques minutes, elle a complètement oublié ce qui s'approche d'eux, comme si elle avait changé de monde. À son tour, elle se lève, et explique tant bien que mal la théorie qu'elle a imaginée, encouragée par le sourire le plus humain que Benji n'ait jamais arboré. Après ça, elle se laisse tomber sur le sol à côté de lui. L'Absence a tout chassé. Sur Terre, mais aussi dans le ciel. Il n'y a plus la moindre trace de pollution lumineuse, et aux yeux de Fatima, le ciel n'a jamais été aussi beau qu'à cet instant précis. Dans sa tête apparaît une nouvelle image. Celle du petit homme roux et de la femme brune, en train de lui montrer la Grande Ourse à travers un télescope. Mais encore une fois, elle secoue la tête pour la chasser. La seule image qu'elle veut voir, c'est celle de Benji et elle, assis sous un ciel magnifique, dans l'attente de la fin de toutes choses.

Sans vraiment le vouloir, elle se met à prier. Bien qu'elle n'ait jamais été très croyante, elle prie tous les dieux possibles, toutes les divinités qu'elle connaît. Elle se raccroche au moindre espoir de pouvoir vivre encore longtemps, pour tout savoir de Benji, de ses théories farfelues, de son passé flou et étrange, de sa philosophie si particulière. Elle veut enchaîner les découvertes scientifiques avec lui, explorer le gigantesque désert vide qui recouvre désormais la planète. Cela faisait si longtemps qu'elle n'avait pas eu un ami.

Fatima pose sa main sur celle de Benji. Ils ont peur. L'Absence est arrivée, et les étoiles sont les seuls témoins de leur dernière lutte contre la peur, dans cette belle et douce fin du monde.

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