Les Dégustations d'Argence
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« – Quelle est votre opinion ? »

Lucien de Chaulieu immobilisa un instant sa fourchette, pensif. Le morceau de chair qui y était accroché était difficilement identifiable à première vue. Rosé comme le saumon mais épais comme du bœuf ; le penseur penchait davantage pour une viande rouge que pour du poisson, cependant. Mais le principe même de ces dégustations était d'étonner les papilles et de retourner le cerveau du goûteur. Si son amie lui avait annoncé qu'il s'agissait en réalité d'un légume, il n'aurait pas été surpris le moins du monde.

« – Délicieux, comme toujours, avoua-t-il en reposant soigneusement son couvert dans son assiette. Je pense qu'il s'agit d'une viande, de l'agneau sans doute. Le goût des épices est trop marqué pour que vous ayez utilisé des principes particuliers parasites, en revanche je ne saurais pas dire si l'alcool a été ajouté à la cuisson, ou par un recours moins classique… Cela dit, étant donné votre proportion pour l'exceptionnel, je ne serais pas surpris de me tromper sur toute la ligne.
– Voilà au moins un élément sur lequel vous n'avez pas faux, s'amusa Philomène d'Argence, en ce jour son hôte. »

Comme il semblait quelque peu contrarié par sa pique, l'élégante femme se fendit d'un sourire aimable et le réconforta :

« – Allons, je suis mauvaise langue. Vous aviez raison pour les épices et les herbes, je les ai ajoutées moi-même à la main, comme à la belle époque. Le goût de l'alcool est en revanche bien induit par mon nouveau principe de cuisine. Vous noterez que mon vin blanc s'est transformé en vin rouge : il faut encore que j'y retravaille.
– Allons, cela reste une réussite émérite. J'ignore encore la façon dont vous vous y êtes prise pour maîtriser et remanier les principes particuliers parasites qui errent dans ce monde, mais les incorporer à la cuisine pour pouvoir créer n'importe quel plat à partir de n'importe quel ingrédient… C'est du grand art, mon amie.
– Vous me flattez… Mais je dois garder mes travaux sur les particules anormales parasites secrets pour le moment. Je ne voudrais pas que vos collègues gentilshommes ne m'arrachent le mérite de cette découverte.
– Cette clause de silence englobe-t-elle la composition de ce qui vient de me régaler ? s'interrogea l'homme sans relever la provocation. J'avoue être curieux. »

Le sourire de l'intéressée se fit plus trublion en voyant son invité, malgré sa contenance presque impeccable, savourer le contenu de son assiette avec un empressement poli.

« – Avez-vous déjà entendu parlé d'un poisson que l'on nomme fugu ? Au Japon ? »

Cela impacta considérablement l'enthousiasme culinaire du goûteur, qui laissa tranquille son assiette un instant.

« – En effet, mais je n'ai jamais goûté… Du poisson, avec des épices et de l'alcool ? C'est… original.
– C'est là tout l'intérêt de mes tentatives, M. de Chaulieu. En maîtrisant les résidus anormaux de notre monde, en leur conférant une impulsion, une propriété, le champ du possible s'en retrouve infiniment étendu. Aujourd'hui, je m'intéresse à leur usage en gastronomie ; mais pensez aux applications potentielles en chimie, en biologie…
– Et… Hmm… Êtes-vous sûre que ce repas a été correctement préparé ? Je suis au courant des… risques impliqués par la consommation. J'aurais préféré que vous m'informiez avant de ce… détail.
– N'ayez aucune crainte, votre plat était inoffensif. Je ne cherche pas à vous nuire.
– Les toutes premières formations dispensées en la matière étaient le fruit des élucubrations de S.A.P.H.I.R., vous en êtes consciente ? remarqua Lucien d'une voix à peine teintée de reproche.
– Et ensuite dispensées, de façon plus prosaïque, pas les représentants de la Fondation. De plus, je ne vois pas en quoi est-ce que supprimer deux ou trois principes anormaux parasites serait un crime selon nos principes. Ils ne sont après tout que des éléments résiduels d'anormalité véhiculés par les flux de ce monde.
– Et le fugus est donc une espèce à forte compatibilité anormale ?
– En effet. Leur haute toxicité n'est due qu'à ce dernier fait, les océans orientaux étant particulièrement fournis en principes anormaux parasites. C'est d'ailleurs pour cette raison que les fugus élevés en captivité ne présentent pas de danger à la consommation : ils y sont volontairement moins exposés, en toute connaissance de cause. Notons également que la surexploitation de cette espèce arrange bien les pontes de la Fondation, une disparition complète de la bête en dehors du milieu d'élevage permettant de régler le menu détail de la visibilité civile.
– En tout cas, je vous tire une nouvelle fois mon chapeau. C'est bien la première fois que je mange un poisson au goût d'agneau, plaisanta aimablement son invité en enfournant l'une des dernières bouchées entre ses dents. »

Philomène l'observa mâcher un instant, fascinée par le roulement de ses mâchoires ; pour finir, elle reprit la parole :

« – Ce n'est pas du fugu.
– Hmm ? s'étonna-t-il, peu élégamment il était vrai – il était en train d'avaler.
– J'ai préféré utiliser aujourd'hui la chair d'une autre espèce, elle aussi très sensible aux principes anormaux parasites.
– Et quelle est-t-elle ? s'enquit Lucien tout en portant son verre d'eau à ses lèvres.
– L'être humain. »

Dans un instant de pur égarement, l'aristocrate en cracha devant lui – un crachat noble de gentilhomme, bien entendu. Il s'étouffa un instant, reprit ses esprits, leva des yeux hagards sur son hôte. Elle n'avait pas bougé d'un pouce.

« – Vous plaisantez.
– Un cœur humain, plus précisément. Pas le mien, je vous rassure… Bien que j'y ai ajouté quelques gouttes de mon sang, pour l'aspect romantique de la chose. Je demeure très déçue de savoir que mes veines tiennent davantage du vin rouge que du vin blanc. »

Un silence inconfortable s'installa dans le boudoir. Le visage de l'invité avait considérablement pâli.

« – Vous ne plaisantez pas, constata-t-il en se reculant sur sa chaise, et en tamponnant doucement la commissure de ses lèvres, comme pour en enlever la faute.
– Jamais. »

L'invité se sentait soudainement nauséeux. Philomène leva les yeux au ciel.

« – Pour l'amour du ciel, Lucien, ressaisissez-vous. Ce n'est qu'une histoire de chair et de molécule. J'ai tellement transformé ce cœur grâce à mes travaux qu'il n'avait plus rien d'humain, si cela peut vous rassurer. »

L'intéressé se leva, le visage terne, vide, gris.

« – Madame d'Argence, murmura-t-il en se tenant droit comme un piquet, à la militaire. Vous pourriez l'avoir transformé cent fois, par milles recours plus farfelus les uns que les autres, et cela ne changerait rien à mes sentiments. Sa provenance, elle, est gravée dans l'éternité, et les origines ne mentent pas. Il semblerait d'ailleurs que vous ayez aujourd'hui oublié les vôtres. C'est en raison de ce genre d'expérience que les Gentilshommes ne vous tolèrent aujourd'hui plus parmi leurs rangs.
– Ils ne me tolèrent plus parce que je suis bien meilleure qu'eux, et prête à aller plus loin qu'aucun d'entre eux n'ira jamais. Ne soyez donc pas si amer, M. de Chaulieu. Je sais de source sûre que ma cuisine ne l'est pas.
– La qualité d'un repas dépend bien souvent de la compagnie en laquelle il se fait. Et ce soir, j'ai bien pauvrement dîné, Madame d'Argence. »

Et Lucien battit en retraite, le cœur au bord des lèvres et la conscience séchée comme une feuille dans la cheminée.

Philomène resta immobile, peu troublée. Cela n'était pas la première fois qu'ils se quittaient en d'aussi mauvais termes. Elle savait qu'il finirait par changer d'avis et quêter de nouveau sa compagnie : par fascination, par curiosité, par attraction morbide… La nature humaine était ainsi faite.

Une ombre se matérialisa derrière elle. Il s'agissait d'Ella, sa majordome.

« – Monsieur ne semble pas avoir apprécié le repas.
– Il reviendra. Il me revient toujours.
– Si je puis me permettre, Madame… Il existe des moyens plus traditionnels pour s'assurer l'affection d'un gentleman que de lui livrer un cœur en bonne et due forme, aussi délicieux soit-il.
– C'est ainsi que je l'aime, Ella : lorsqu'il peut à peine me tolérer, mais me suit néanmoins jusqu'au bout du monde… Laisse-moi maintenant. J'ai à faire. »

Et ainsi, Philomène d'Argence s'en retourna à ses expérimentations.

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