Le vin des Poitevins
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M'sieur d'Turenne a dit aux Poitevins
Qui ont grand soif et lui demandent à boire
M'sieur d'Turenne a dit aux Poitevins
Aux champs d'Alsace il pousse aussi du vin


« Vous êtes quoi, en fait ? Un aristocrate-détective-exorciste ? »

Monsieur de Glatz étouffa un petit rire.

« Nous préférons le terme "Gentilhomme". Nous sommes l'une des nombreuses organisations traitant de la Particularité.
- Donc tout est vrai ? Les fantômes, les démons, les "entités transdimensionnelles", les OVNIS, tout ?
- Tout, et sûrement plus. »

Le regard de Nathan restait fixé droit devant lui, imperturbable aux aléas de la route. Son problème avait été réglé d'une manière étonnamment rapide, mais cela n'annulait pas l'exorcisme auquel il venait d'assister. Au contraire.

« Et… Y'en a beaucoup ? Des choses "particulières", je veux dire ?
- La Particularité est partout. Des guerres ont éclaté à son sujet. Des hommes ont dédié leur vie à l'étudier ou à la détruire. D'autres s'évertuent à la dissimuler.
- Et vous ?
- Les Gentilshommes font partie des premiers.
- Les Gentilshommes… Vous êtes les gentils ?
- Nous essayons de l'être. Pour peu que mes mots aient une quelconque objectivité en parlant de mes confrères. »

Il poussa un discret soupir, comme assailli par le poids de souvenirs par centaines.

« Les Gentilshommes souhaitent briser le tabou de la Particularité. Ce que vous avez pu en voir n'est pas représentatif de sa globalité : certes, elle peut être dangereuse, et l'est même souvent, mais elle renferme le potentiel de rendre le monde meilleur.
- Et qu'est-ce qui vous en empêche ?
- Nous avons de très nombreux concurrents, s'amusa le Gentilhomme. Plus ou moins virulents, certains très faibles, d'autres infiniment puissants et capables de dissimuler la Particularité aux yeux du monde. Me croiriez-vous si je vous disais qu'une armée de Napoléon s'est rendue en Australie en 1805 ? »

Nathan ne répondit pas, incapable de déterminer si Monsieur de Glatz plaisantait ou non. Ce fut également le cas pour une grande partie de la conversation qui s'ensuivit. Monsieur de Glatz s'amusait à raconter la Particularité à un Nathan mi-fasciné, mi-incrédule.


À peine s'engouffra-t-elle dans l'entrée du passage Lhomme que la 2CV s'arrêta net.

Des vans noirs. Garés en travers du passage, dissimulant totalement le bureau du détective.

Des hommes en noir. Dispersés un peu partout dans le passage, se faisant des signes de mains et inspectant minutieusement chaque façade.

L'un d'eux se retourna. Et bien vite, d'autres le rejoignirent. Nathan, immobile jusque-là, se crispa lorsqu'il crut voir l'un d'eux le pointer du doigt.

« Je crois que nous avons un problème », déclara Monsieur de Glatz.

Il y eut un silence.

« … et vous ne pouvez rien faire ?
- Éviter les balles ne fait malheureusement pas partie de mes qualités.
- Les balles ?
- Ils sont armés, c'est évident. »

Deux des hommes en noir quittèrent le petit attroupement. De toute évidence, ils s'avançaient vers la 2CV.

« Ils viennent vers nous, là.
- Je sais. »

Leur démarche calme et assurée les rendaient presque mécaniques. De toute évidence, ils ne souhaitaient pas que discuter courtoisement avec les occupants du véhicule. Monsieur de Glatz s'en doutait bien. Nathan, aussi, s'en doutait bien. D'où un profond soulagement quand une explosion du moteur projeta une épaisse fumée noire tout autour de la voiture, et quand Monsieur de Glatz pressa l'accélérateur pour les faire sortir du passage en trombes — et en marche arrière. La petite voiture renversa quelques poubelles en déboulant dans la rue Charonne. Le Gentilhomme fut brièvement insulté par un piéton, mais se préoccupa plutôt de s'éloigner au plus vite.


Nathan se massait le crâne, sentant une vilaine bosse s'y installer. Monsieur de Glatz ne dit pas un mot avant de sortir de Paris, visiblement soulagé. Ce n'est qu'en voyant le Gentilhomme moins inquiet que Nathan osa l'interpeller :

« C'était quoi, ça ?
- Ça, c'est un de nos concurrents. Nous avons tout intérêt à ne pas nous arrêter pour un moment.
- Ils sont dangereux ?
- D'une certaine manière. Ils n'aiment pas qu'on leur résiste, et je leur résiste depuis cinquante ans. »

La 2CV s'engagea sur l'autoroute.

« Mais je vais aller où, moi ?
- À Strasbourg.
- À Strasbourg ?
- Oui. C'est là qu'habite Monsieur de l'Aunis. C'est un ami, il pourra nous héberger.
- Mais… vous n'avez pas d'ami qui habite plus près ?
- Si, bien sûr. Mais je dois aller à Strasbourg.
- Ah. »

Face à la logique implacable du Gentilhomme, Nathan hésita quelques secondes.

« … mais mon appartement ?
- Je ne le risquerais pas, si j'étais vous. Ils l'ont probablement placé sous surveillance. Vous avez tout de même reçu la visite d'un vagabond dimensionnel, cela va attirer leur attention. »
- Mais j'peux pas quitter Paris comme ça ! J'ai des études, un boulot…
- Je crains qu'il ne faille choisir entre ceci et la Particularité. Si vous rentrez chez vous, ils vous attraperont, et, même s'ils ne vous feront aucun mal, ils prendront leurs dispositions pour vous faire oublier la Particularité. C'est à vous de décider. »

Encore une fois, le regard du jeune homme se fixa dans le vide pendant un certain temps. Contre toutes attentes, la 2CV se montrait particulièrement agile sur les trois voies. Elle n'avait rien à envier aux plus gros 4x4 ni aux plus puissants coupés qu'elle dépassaient — ce qui énervait grandement leurs conducteurs.

« "Ils" peuvent vraiment faire oublier tout ça ? Mon appart' hanté, votre voiture, l'exorcisme ?
- Totalement. »

Nathan poussa un long soupir.

« Va pour Strasbourg. »


Monsieur de Glatz avait un peu menti en parlant de Strasbourg. Nathan s'en rendit compte en se réveillant : la voiture arpentait désormais le chemin de terre d'un vignoble.

« Euh… Strasbourg ?
- Nous n'en sommes pas loin. Mais Monsieur de l'Aunis habite… en périphérie, disons. »

Le chemin se terminait par un large corps de ferme aux bâtiments de pierre nue, entouré par des vignes à perte de vue.

« Je… ne m'attendais pas à ça.
- L'humaniste sait apprécier les bonnes choses. »

La 2CV s'arrêta devant l'une des bâtisses, non sans cracher une épaisse fumée noire par le radiateur. Sur la porte en bois massif de la maison était gravé « C'est ouvert ». Et effectivement, c'était ouvert. Le Gentilhomme et le jeune homme tombèrent sur un hall rectangulaire aux murs de pierre sobrement décorés par quelques peintures de vignes. La porte en face de l'entrée s'ouvrit. Et il en sortit un homme au visage travaillé par le temps et le labeur, aux traits purement antillais, lui aussi sobrement habillé. Ses sourcils épais se dressèrent quelque peu :

« Monsieur de Glatz ? Voilà qui est inattendu. Monsieur de l'Aunis va vous recevoir. »

Le détective hocha poliment la tête. Nathan ne savait plus vraiment à quoi s'attendre.

« Je crois qu'il va falloir que vous restiez là, lui confia Monsieur de Glatz. Notre hôte et moi avons à discuter de certaines choses. »

Et le vieil homme de s'en aller puis de disparaître derrière la porte. Nathan resta planté là, sans savoir que faire. Bon. Il tapota du pied, fit les quatre-cent pas, scruta les moindre recoins de la pièce, se planta devant chaque tableau quelques minutes. Bon. Ce n'est qu'après un bon quart d'heure qu'il sentit… quelque chose. Un quelque chose d'infiniment subtil, présent dans l'air, sur les murs, dans le sol. Un quelque chose de… décalé. Comme un tiroir à moitié entrouvert. Il se rendit compte que ce même quelque chose émanait de Monsieur de Glatz, dans une moindre mesure. Mais, dans le cas présent, le quelque chose irradiait d'une des portes à sa gauche. Alors il jeta un discret coup d'œil autour de lui, puis ouvrit la porte.

Pour tomber sur une longue pièce rectangulaire au plafond fait d'une unique voûte. Au fond, des vitrines esseulées paraîent le mur de dizaines de babioles. Nathan s'approcha. Un casque bleu horizon paré d'une plaque dorée sur laquelle était gravé « Étienne Tsavo - 10e R.A. - Soldat de la Grande Guerre - 1914-1918 » , un vieil obus, un paquet d'allumettes particulièrement rétro, des carnets de note usés… Les vitrines de gauche abritaient un véritable petit mémorial de la Grande Guerre. Mais le quelque chose n'en provenait pas. Non, le quelque chose suintait des vitrines de droite, recouvertes par des panneaux en bois. Nathan s'apprêta à en ouvrir un quand -

« Vous appréciez la collection ? »

Il manqua de faire une crise cardiaque. Il se retourna vivement : l'homme de tout à l'heure se tenait sur le pas de la porte.

« Je… euh…
- Il n'y a pas de mal. Mais vous êtes ?
- Euh… Nathan. Otage volontaire, je suppose.
- Enchanté. Nous allons dîner. »


Un antique phonographe assomait la pièce d'un air martial.

« Et… — tout en parlant, Nathan ne pouvait s'empêcher de s'attaquer à un coq au vin tout à fait délicieux — vous vous connaissez d'où ?

Les deux Gentilshommes s'échangèrent un regard pensif. Monsieur de Glatz fit mine de réfléchir quelques secondes.

« D'une connaissance commune. »

Le jeune homme mâchait nonchalamment une des cuisses de sa volaille : « Ah ? »

« Un Gentilhomme surnommé Turenne. Il fut notre commandant pendant la guerre.
- La guerre ?
- La Grande Guerre », acheva Monsieur de l'Aunis.

Il s'arrêta de mâcher.

« La… Grande Guerre ?
- Eh bien, vous ne me croyiez pas aussi vieux ?
- C'est que… euh…
- La longévité est l'une des heureuses conséquences de nos recherches. Monsieur de l'Aunis est né en 1889, moi, deux ans plus tard. »

L'air méfiant, Nathan demanda « Et ce "Turenne" ? », sachant presque par avance que la réponse n'aurait rien de normale.

« Turenne est né en 1805. Mais les choses sont différentes, pour lui. 1805 est une année étrange. »

Monsieur de l'Aunis pris une grande inspiration.

« C'était en Artois, en 1915. J'étais officier-pointeur d'une pièce de 75, et Monsieur de Glatz dans l'infanterie. Nous devions reprendre les hauteurs occupées par l'artillerie allemande. Les choses ont commencé par le remplacement disons… arbitraire de notre commandant, par ce jeune homme, venu d'Ypres. Au début, nous ne nous en sommes pas plaint : nous gagnions en une semaine plus de terrain qu'en trois mois.
- Puis la Petite Guerre nous a rattrapés.
- La Petite Guerre ?
- Le nom donné par les acteurs de la scène Particulière au conflit souterrain qui rongeait la Grande. Ce nom est un peu mal choisi… la Petite Guerre n'avait pas à pâlir face à la Grande en terme d'ampleur ou de victimes. Mais elle passait bien mieux inaperçue.
- Vous voyez, aucun de nous deux n'était Gentilhomme à ce moment, et nous n'avions aucune idée de ce qui se tramait sous la boue. Mais notre nouveau commandant l'était, lui, Gentilhomme. Toute l'organisation n'avait alors qu'un objectif : limiter l'impact de la Petite Guerre sur la Grande, et confisquer dans la mesure du possible les armes Particulières.
- C'est pour cela que Turenne avait été muté en Artois. L'Obskura Korps allemand prévoyait une offensive d'ampleur.
- Vous travailliez avec le gouvernement français ?
- Non. Parmi les nombreux acteurs de la Petite Guerre — Archives Noires du gouvernement français, Fondation SCP, Obskura Korps, Front Singulier Français, combattants para-terrestres — les Gentilshommes étaient indépendants. Mais cela n'empêchait pas des échanges de renseignements. »

L'homme aux traits antillais actionna un petit projecteur qui para l'un des murs d'images en noir et blanc. L'on y voyait le no man's land, filmé depuis une tranchée, des choses se mouvant à l'horizon. Nathan plissa les yeux. Leurs formes tordues se tortillaient sur le champ de bataille, rampant, glissant entre les trous d'obus. Leurs silhouettes laissaient dépasser décidément trop d'excroissances et de saillies abjectes. Le jeune homme frissonna.

« Le 17 mai, l'Obskura Korps a lancé l'offensive. Le commandement militaire des Archives Noires avait sous-estimé l'ampleur de l'action, alors Turenne se trouvait être plus ou moins le seul homme compétent en matière de Particularité. En quelques heures, nous avions perdu tous les gains précédents. Turenne redoublait d'ingéniosité en organisant la défense, mais aucun de nous n'était formé contre les combattants para-terrestres. Les choses étaient tellement irréelles que beaucoup croyaient qu'ils rêvaient. Ils ont atteint la tranchée d'artillerie à la fin de la journée.
- Monsieur de l'Aunis et moi avions été laissés pour morts. Quand, une semaine plus tard, une compagnie du FSF sous les ordres de Turenne reprit nos tranchées, il s’étonna d’y trouver des survivants. Nous sommes devenus ses Apprentis. »

Nathan regardait son assiette, désormais vide. Le récit lui donnait un certain vertige. Il réfléchit quelques secondes, avant de conclure : « Et quel rapport avec aujourd’hui ? »

Monsieur de Glatz sourit. Puis soupira.

« Turenne a trahi les Gentilshommes en 1918. »

Nathan ne répondit pas.

« Je vous ai dit que les choses étaient différentes, pour lui. En 1805, une véritable explosion de Particularité s’est produite. Il en fait partie. Turenne est plus qu’humain. Sa nature est intrinsèquement liée à la Particularité. Il la comprend et la maitrise mieux que quiconque. Alors, comment lui en vouloir ? Comme tous les Hommes, il voulait plus. Mais il était au-dessus des Hommes, alors il voulait encore plus. »

Le détective pointa vaguement le phonographe.

« Pour nous autres Gentilshommes, cette chanson est une sorte de… — il s’amusa du mot – de prophétie. La Particularité n'est pas "magique" au sens où la plupart des gens l'entendent, mais certaines de ces choses "magiques" existent sous une forme ou une autre au sein de la Particularité. Les légendes ne se créent pas à partir de rien. Et celle-ci, en particulier, annonce le "retour" de Turenne. »


Nathan avait peu dormi. Sa chambre était spacieuse et son lit moelleux, mais il avait bien trop de choses auxquelles penser. Son cerveau ne lui avait laissé que peu de répit. Après un bref petit-déjeuner, Monsieur de l’Aunis déclara qu’ils devaient rendre visite à une voisine. La 2CV s’embarqua donc sur un petit chemin rocailleux, au milieu des vignes, les deux Gentilhommes et le jeune homme à son bord.

« Madame Duquesnes est mon informatrice. C’est elle qui recoupe tous les renseignements de notre Réseau à Strasbourg : rien de ce qui touche à la Particularité dans la ville ne lui échappe. Alors si Turenne s’y trouve, elle le saura.
- Turenne n’est pas vraiment quelqu’un qui apprécie la discrétion, confia Monsieur de Glatz à Nathan.
- Et puis madame Duquesnes est une femme admirable. Toute l’exploitation voisine est à elle. Elle gère cela seule. Mais elle n'a jamais souhaité devenir Gentilhomme… »

La 2CV se gara contre un des murs de la ferme Duquesnes.

« La région se montre tranquille, ces derniers temps, expliqua Monsieur de l'Aunis. Cela fait un certain moment que je n'ai pas rendu visite à madame Duquesnes. »

Ils se présentèrent tous les trois sur le porche d'entrée. La porte était ouverte. Monsieur de l'Aunis s'y engouffra lentement. Ses pas renvoyaient un bruit liquide : le sol était couvert de vin. Puis il s'arrêta net. En silence. Après quelques secondes, Monsieur de Glatz entra à son tour. L'entrée crachait une odeur d'alcool et de raisin à en donner la nausée. Retenant un haut-le-cœur, Nathan dépassa timidement la porte. Des relents ferreux se mêlaient à l'alcool. Il s'avança, et comprit que du sang se mêlait au vin. Devant les deux Gentilshommes s'étendait le corps inerte d'une femme assez âgée, trempant dans un bain collant et rougeâtre, une petite lettre posée sur son ventre :

Lux Lucet In Tenebris

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