Le vieil homme
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La montre de l'agent Davy cliquetait bruyamment dans le petit hall d'entrée. La trotteuse dépassa à nouveau le XII.

« Une demi-heure », annonça-t-il.
Les deux autres lui jetèrent un regard sombre.
« Tais-toi. »

Il savait que l'agent Vautrin n'appréciait pas particulièrement les espaces confinés. Le hall d'entrée plutôt luxueux offrait largement assez de place pour les trois hommes, mais une demi-heure, c'est long. Une tête de cerf fièrement accrochée au mur comme trophée de chasse les dévisageait d'un regard accusateur.

« Combien de temps avant que des renforts arrivent ?
- Le Site le plus proche est à quatre heures de route.
- Alors on attend ?
- On attend. »

L'ennui n'alimentait pas les conversations les plus passionnantes. Mais il n'y avait pas que de l'ennui. Une demi-heure plus tôt, la haute porte d'entrée en bois précieux s'était refermée sur eux, les piégeant dans le petit hall. À peine avaient-ils entendu la serrure se fermer d'elle-même que leurs mains s'étaient posées sur leurs armes de poing, soigneusement dissimulées. Mais depuis, plus rien. Les portes des deux côtés du hall restaient invariablement fermées. Même à grand renfort de 9mm. Chaque porte cachait une plaque d'acier en dessous de son panneau de bois, plaques qui avaient fait rebondir les balles de l'agent Davy, d'un naturel peu patient.

« On attend… répéta-t-il.
- Oui. Et tu ne touches plus à ton flingue. »

Trente-deux minutes. Il n'y avait pas que de l'ennui. Il n'y avait rien d'anormal pour autant. Les procédures prévoyant une anomalie, ils les connaissaient par cœur. Mais il n'y avait rien d'anormal. Seulement de l'inattendu. Les procédures prévoyant l'inattendu, ça n'existait pas. Et là était bien le problème. Ils craignaient l'inattendu plus que tout. Alors l'angoisse prenait peu à peu sa place dans le petit hall. Rien d'anormal, se répétait Davy. Aucun des trois agents ne montrait son appréhension. Les respirations courtes et les regards saccadés suffisaient à les trahir.

« 'faut quand même être sacrément parano pour blinder ses portes comme ça !
- Vu la baraque, en même temps… Je peux comprendre le propriétaire.
- Mais on est en plein milieu de -
- Messieurs, bienvenue. »

Les trois agents se crispèrent. La voix résonna longuement, profonde, calme et imposante. Ils jetèrent des regards affolés autour d'eux. Mais rien. La voix avait surgi de nulle part. Rien d'anormal… Davy se lança :

« Bien… bienvenue ?
- Vous. La porte menant au petit salon va s'ouvrir. Je vous prierai d'y entrer. Seul.
- Vous êtes qui ? Pourquoi je vous ferais confiance ?
- Allons… n'entendez-vous pas ma voix ? Je ne suis qu'un vieillard, seul, et vous êtes armé.

Les trois se regardèrent, le cœur tapant dans leurs poitrines.

« Vous n'allez tout de même pas cracher sur mon hospitalité ? »

Chacun aurait voulu poser une centaine de questions. Mais à la place, les deux autres fixèrent Davy, lui faisant comprendre qu'il n'avait pas le choix. Il se tourna vers la porte de droite, et celle-ci s'ouvrit, sans personne pour la pousser. Il franchit son seuil, laissant Vautrin et Foch, avant que la porte ne se referme. Seul… Rien d'anormal.

Le noir. L'agent Davy ne distinguait que quelques formes vagues dans l'obscurité.

« Excusez-moi. Je rallume la lumière. »

Des candélabres muraux se détachaient peu à peu de la pénombre. Une lumière chaude envahit la pièce. Le petit salon était à l'image du manoir. Une petite cheminée de brique, une table basse lui faisant face, six fauteuils arrondis de style Empire reposant sur un large tapis de soie, un plafond et des encadrures de porte en bois lustré… L'agent Davy se rapprocha des bibliothèques recouvrant les murs de la pièce : Sénèque, Virgile, Plaute…

« Les livres sont à votre goût ?
- Vous êtes qui ?
- J'aimerais vous rappeler que vous vous êtes introduits chez moi comme de vulgaires voleurs. Alors qui êtes vous ? »

Tout se bouscula dans la tête de l'agent. Scénario de couverture, discrétion exigée… Il se rappela qu'il portait l'uniforme de la Police.

« Quelqu'un qui passait par là nous a signalé une sorte d'explosion, alors nous sommes venus enquêter.
- Bien sûr, la police. Les policiers de mon temps savaient garder leur sang-froid. »

Une certaine fascination s'empara de l'agent. Outre les bibliothèques débordant de gros volumes à la reliure en cuir, des bibelots victoriens et des souvenirs coloniaux se disputaient le peu de place libre sur les étagères. Riche aurait été un grand euphémisme.

« Bien. Mon manoir est à votre goût, visiblement. J'ouvre la porte menant à la salle à manger. »

La voix désincarnée le terrifiait. Rien d'anormal, car elle provenait de hauts parleurs placés çà et là. Mais rien de très habituel non plus. Il faisait de son mieux pour ne pas montrer son angoisse grandissante, malgré le ton de son interlocuteur invisible, se voulant rassurant.

« Mais vous êtes où, bon dieu ?
- Chaque chose en son temps, voyons. Mais en allant dans la salle à manger, vous vous rapprocheriez. »

Il soupira. Il n'avait pas d'autre choix que d'obéir, les fenêtres étant toutes obstruées par d'épais volets. Il dépassa l'encadrure de la porte. La salle à manger s'étendait derrière, immense. Une interminable table de bois massif au centre, des trophées de chasse accrochés au mur par dizaines, et au fond, une large cheminée. Un tableau y était accroché, écrasant toute la pièce, comme si chaque ligne de perspective de la salle à manger convergeait vers lui. L'agent s'approcha : trois hommes se tenaient côte à côte, haut-de-formes vissés sur leurs têtes, le manoir en arrière-plan.

« Qui est-ce ? »

La voix ne répondit pas. L'agent, se détendant peu à peu - le faste de l'endroit le mettait à l'aise -, fit le tour de la pièce, qui n'avait plus été utilisée depuis longtemps, visiblement.

« Je vous ouvre le couloir menant à la bibliothèque. »

Et une porte s'ouvrit à nouveau, toute seule, dévoilant un petit couloir tout de boiseries fait. La curiosité devenait presque plus forte que la crainte. Il obéissait à un vieillard lui parlant à travers des hauts parleurs, certes, mais cette visite impromptue commençait à l'amuser. Il déboucha dans la bibliothèque. Un immense cube à deux étages, les faces couvertes de milliers de livres. Le seul lustre semblait valoir une vie de labeur ; centaines de petits cristaux scintillant en plein milieu de la pièce.

« Je vous laisse prendre votre temps. »

En face de là où il était entré, deux gros coffres-forts de la taille d'un homme séparaient des bibliothèques murales. Leur porte d'acier ouverte, tous les deux vides. Aucune trace de fracture.

« Qu'y avait-il là-dedans ?
- Rien qu'un simple policier ne puisse véritablement comprendre, le provoqua le vieil homme.
- Vous foutez pas de moi.
- Des livres uniques d'une valeur inestimable. On sous-estime souvent le pouvoir de la connaissance… »

Une des bibliothèques vitrées attira l'attention de l'agent. Des traités de médecine côtoyaient des rapports d'expérience plus ou moins récents, le tout accompagné de protocoles opératoires détaillés.

« Drôle de passe-temps… marmonna l'agent
- Vous comprendrez. »

Dans la bibliothèque d'à côté, des livres de compte jaunis se serraient les uns aux autres. 1892, 1893, 1894… Et ce jusqu'à 2005.

« Bien. Vous vouliez me voir ? Entrez dans mon bureau. »

La porte du fond s'ouvrit. Et en une réponse immédiate, son cœur se mit à marteler sa poitrine. Que trouverait-il derrière cette porte ? Un vieillard effectivement accoudé à son bureau, l'attendant patiemment ? Une idée se nichait petit à petit dans son esprit. Sa propre mort ? D'une vague angoisse, l'idée se transforma en terreur obsédante. Il entendait presque sa respiration saccadée fendre l'air de l'immense bibliothèque. S'il avait bien affaire à une anomalie, il venait de violer toutes les procédures les plus basiques. Il pensa à Vautrin et à Foch attendant dans le hall, s'imaginant ce qu'était devenu leur camarade. Rien d'anormal.

« Vous vouliez savoir qui je suis ? Venez, n'ayez pas peur. »

Pas à pas, il s'approcha de la porte. Il prit une grande inspiration, et enjamba le seuil. L'air était le même. La même odeur discrète de verni flottait ; la lumière n'avait pas changé, douce, nostalgique. Sans réfléchir, il s'était attendu à un changement. Il s'était également attendu à voir un homme, une présence, quoi que ce soit qui brise sa solitude. Mais rien. Personne. Il se tenait là, seul, à l'entrée de la pièce rectangulaire désespérément vide. Devant lui, un large bureau, disparaissant presque sous les babioles, les souvenirs et les feuilles de papier. Là un antique globe terrestre, là une collection de machines à écrire, là des miniatures de canons… Trois autres coffre-forts se tenaient contre le mur de droite, vides eux aussi. Et sur le mur d'en face, celui derrière le bureau, un tableau. Presque le même que celui de la salle à manger : trois hommes en costume posant fièrement côte à côte, mais devant une autre maison. La différence était subtile, mais la facture de celui-ci semblait définitivement meilleure.

D'une voix se voulant la moins tremblante possible, l'agent demanda dans le vide :
« Vous êtes où ?
- Je suis à gauche. Carter est au centre et Dark à droite. »

Il fallut quelques secondes à l'agent pour comprendre. Le tableau. Bien sûr. Son angoisse avait inhibé ses réflexes, et les noms prononcés, qu'il connaissait pourtant trop bien, glissèrent sur lui sans provoquer la moindre réaction. Carter… Dark… Il manquait quelque chose.

« Vous êtes… Marshall ?
- Enfin vous comprenez, agent de la Fondation SCP. Théodore Marshall, c'est moi-même. »

Il aurait voulu ne pas y croire, mais la sincérité dans la voix de Marshall l'en empêchait. Le Marshall… Une simple mission de reconnaissance se transformait en découverte incroyable. L'agent fut pris d'une sorte de sympathie impromptue, d'un respect inexplicable pour son interlocuteur invisible. La couverture avait sauté dès le début, et il était inutile de continuer à mentir.

« Comment avez-vous su ?
- Je n'ai pas dirigé le Marshall, Carter and Dark durant un siècle sans apprendre à reconnaître ses ennemis. Je n'étais pas tout à fait sûr au début, mais c'est évident à présent. Votre Fondation… disons qu'elle a toujours été notre concurrente.
- Un siècle… ? répéta l'agent.
- Bien. Voyez vous-même. »

Quelques secondes passèrent. L'agent demeurait seul dans le bureau. Soudain, de lourds claquements se firent entendre. Une petite porte, derrière le bureau et sous le tableau, s'ouvrit. Parée des mêmes boiseries que les murs, l'agent ne l'avait même pas remarquée. Une lumière froide, d'un blanc agressif en jaillit.

« Entrez donc. »

L'agent s'exécuta. Là, le changement d'atmosphère le frappa violemment : la douce odeur de verni avait disparu, remplacée par celle du désinfectant, la lumière était froide, la salle petite et couverte de carreaux blancs. Une chambre d'hôpital… ?

« Mon intérêt pour la médecine ne vient pas d'une passion singulière… mais d'une nécessité. »

Au fond de la salle, encadré par ce qui semblait être de larges ordinateurs, relié par d'innombrables tuyaux qui serpentaient sur le sol, reposait un cylindre. Métallique, une petite fente de verre servant de meurtrière, de la taille d'un homme allongé. L'agent comprit. Mais il ne dit rien, et s'approcha lentement. Des écrans affichaient divers informations : taux d'oxygène, rythme cardiaque, température corporelle…

« Marshall… Vous êtes là-dedans ?
- Je m'excuse de ne pas pouvoir vous parler en face à face.
- Pourquoi… ? »

La scène lui paraissait irréelle, sortie d'un mauvais film de science-fiction. Alors que toute angoisse l'avait quitté, un mélange d'horreur et de fascination l'étreignait.

« Par orgueil. »

Sur l'un des écrans, un voyant rouge clignotait mollement. Une des jauges numériques descendait lentement.

« Ce voyant…
- Je vais mourir, oui. »

Sans qu'il ne sache vraiment pourquoi, l'agent fut sous le choc, comme s'il venait d'apprendre la mort d'un proche.

« Mais vous étiez venu en mission de reconnaissance. Collecter des informations. Alors il serait malvenu de repartir bredouille.
- Je…
- Savez-vous depuis combien de temps le Marshall, Carter and Dark existe ?
- Le milieu du XIXème siècle, je crois ?
- Depuis 1684. Mais vous n'avez pas tout à fait tort. L'anormalité a toujours existé, comme vous le savez sûrement. Et les rois et gens de cour, friands d'excentricité, ont toujours été un marché prolifique. Le Marshall, Carter and Dark, bien qu'il ne portait pas encore ce nom, s'illustrait à Versailles et à la cour de Charles II. De petit club clandestin à la cour du roi anglais, il s'est transformé en véritable entreprise européenne ayant le monopole de l'anormalité chez les puissants. Et c'est effectivement en 1878 que le Marshall, Carter and Dark à été fondé officiellement, après près d'un siècle à n'être qu'un réseau anonyme. J'ai rencontré Carter en 1876, à l'époque où je n'étais qu'un jeune dandy possédant un héritage confortable et fréquentant les salons mondains. Howard Carter était un brillant officier de la marine anglaise, promis à devenir amiral. Je ne fréquentais pas que des salons de bonne augure, et l'engouement pour l'occultisme de l'époque victorienne m'a rapproché de l'anormal. C'est moi qui ait introduit Carter au monde souterrain de l'anormalité. Et d'une manière ou d'une autre, nous nous sommes rapprochés de cette mystérieuse entreprise qui vendait des objets plus étranges les uns que les autres.
- Les coffre-forts…
- Oui. Ils contenaient des anomalies. Quant à monsieur Dark… Un homme mystérieux, épris de sciences, qui s'est manifesté de lui-même alors que nous nous créions des contacts à Londres. À la fin de 1877, nous contrôlions presque tout le réseau de revente. Et c'est en 1878, comme je l'ai dit, que nous avons fondé notre entreprise. Les contacts militaires de Carter, le savoir de monsieur Dark et mon intuition en affaires nous ont menés à la fortune. »

Et pourtant, il vivait seul dans son manoir, se dit l'agent.

« Que s'est-il passé ?
- En 1899, mon ami Carter est mort de la syphilis. Les femmes qu'il aimait tant ont eu sa peau, finalement. C'est en 1890 que j'avais fait construire ce manoir, ici, dans la campagne française, comme retraite pour les dirigeants du magnifique Marshall, Carter and Dark. Après la mort de Carter, la question de la succession s'est évidemment posée. Son fils a récupéré le flambeau. C'est à partir de ce moment que j'ai commencé à… à appréhender le jour de ma propre mort. L'idée m'obsédait littéralement. Il ne se passait pas un jour sans que je demande à monsieur Dark s'il existait des moyens de tromper la mort. J'étais devenu colérique, impulsif, et l'entreprise en a pâti. Sans les anomalies et la science que l'on pouvait en tirer, rien de tout cela n'aurait été possible. En 1908, je me suis plongé dans un tube similaire. Monsieur Dark est mort deux ans après, léguant sa place et sa fortune à son frère. Ainsi commença ma longue stase, en tant que dernier fondateur vivant du Marshall, Carter and Dark. Je n'ai même pas assisté au funérailles de ce dernier…
- Depuis 1908…
- J'ai vaincu la mort… Haha… »

Son rire bien trop plein de sens résonna à travers les haut-parleurs, ironique, nostalgique.

« Ce système est d'une ingéniosité sans pareille, continua-t-il. Des électrodes cérébrales me permettent de vous parler à travers ces haut-parleurs, de vous entendre, de vous voir, et même de contrôler cette maison comme mon corps. Pendant longtemps, j'ai dirigé notre entreprise depuis ce cercueil liquide…
- Pourquoi êtes-vous seul ? Le manoir est vide…
- Parce que je suis vieux. Pouvez-vous le croire ? J'ai cent soixante-douze ans. Et on dit que je suis vieux.
- Je…
- Il y a trois mois, le Carter actuel est venu me rendre visite. Il est temps pour vous de prendre votre retraite. Voilà ce qu'il m'a dit. Tous les sous-dirigeants, ceux pour qui le Marshall, Carter and Dark n'est qu'un moyen de remplir leurs poches, voient apparemment mon âge d'un mauvais œil. Howard aurait tué son propre fils s'il avait trahi notre entreprise. Il n'a fallu que d'un claquement de doigts pour que tous ceux qui me faisaient la cour, ici, chez moi, s'en aillent. Vous voulez connaître le pire ? Il n'a même pas eu le courage de me tuer. Il m'a tout raconté, comment il créerait un nouveau Marshall malgré lui, en lui faisant croire qu'il est mon descendant… et il m'a laissé là. Il savait que sans entretien, mes systèmes de survie finiraient par tomber hors service. L'explosion qui vous a été signalée en est la preuve. Je n'ai plus qu'à attendre, désormais.
- C'est pour ça que vous nous avez laissé entrer, alors que vous auriez très bien pu verrouiller la porte d'entrée…
- Maintenant vous comprenez. Mourir seul aurait été d'une tristesse sans nom. »

La jauge descendait lentement, maix inexorablement. L'agent se disait que cette mission serait un succès total. Une fois le vieillard mort, la Fondation pourrait mettre la main sur tout ce que contenait le manoir. Grâce à lui.

« Dites-moi, êtes-vous croyant ?
- Non.
- Bien sûr. Dieu est mort pour vous. Tout comme pour moi. Et pourtant, je ne peux m'empêcher de penser à une vie après la mort. N'ai-je pas déjà subi le Purgatoire, après toutes ces années à flotter dans un milieu nutritif, privé des plaisirs charnels les plus simples ? N'avez-vous pas ressenti de l'angoisse et une poussée d'adrénaline lorsque la porte s'est refermée derrière vous ? Cela fait bien longtemps que ceci ne m'est plus qu'un lointain souvenir. Alors, aurai-je le droit aux chœurs des anges ou au feu des enfers ? Après une vie entière passée à flotter dans ce tube, peu m'importe. Je préfère brûler pour l'éternité s'il le faut, plutôt que de subir cette passivité insultante.
- Vous regrettez ?
- Si je regrette ? J'ai eu le monde dans ma main durant plus d'un siècle ! J'ai assisté à plus de bouleversements mondiaux que n'importe quel être humain ! Je ne regrette rien ! J'ai juste peur. Comment Théodore Marshall pourrait-il disparaître ? Je n'ai pas de successeur. Dans mon obsession d'immortalité, j'ai négligé la besogne la plus naturelle de toutes. Resterez-vous là jusqu'à ce que je…
- Heu… oui. »

Silence interminable. Seule la montre continuait de tourner, imperturbable, tandis que les deux hommes étaient rongés par l'angoisse.

« Où en est la jauge ?
- Heu… Presque en bas.
- Plus que quelques minutes. Je sens déjà ma tête flotter… - Son ton devint soudainement plus grave - Je dois vous prévenir d'une chose. Au moment où je mourrai, une séquence d'auto-destruction sera enclenchée.
- Vous vous foutez de moi ?
- Absolument pas. J'avais prévu cette éventualité, et je ne souhaite pas que votre Fondation mette la main sur mes documents. Au moment où mes signes vitaux cesseront, un compte à rebours de dix minutes démarrera.
- Vous… la porte…
- Je ne peux pas laisser votre précieux savoir rentrer chez lui, dans les locaux de la Fondation SCP.
- Dites-moi comment désenclencher le compte à rebours, putain !
- Inutile de vous préciser que seuls Carter et Dark connaissent le code pour la désenclencher.
- Mais… je vous ai écouté, je suis resté ici… Bordel !
- Et je vous en remercie. »

Le vieillard l'avait eu. Le symbole même de l'impuissance, le vieil homme flottant dans un liquide nutritif dont la moindre privation le tuerait, celui qui ne pouvait pas marcher ni même ressentir le toucher, le tenait au creux de sa main. L'agent n'avait aucun moyen de pression : la mort de son interlocuteur arriverait sous peu, et le menacer de rapprocher cette échéance n'aurait aucun effet. Après la crainte, la curiosité, la fascination puis la compassion, une rage viscérale le submergea. Il était l'impuissant des deux.

« Bordel, bordel ! »

Il donna un coup de pied dans le cylindre métallique. Il voulait tout détruire, l'installation, les ordinateurs, tirer sur les écrans, mais la dignité du vieillard l'en empêchait. Conserver sa propre dignité, c'est tout ce qu'il pouvait encore faire. Il s'adossa au mur et se laissa glisser jusqu'au sol.

Tac. Tac. Tac. Tac. Tac. Quatre minutes. Le vieillard ne parlait plus. Il était encore vivant, sans aucun doute, mais les deux hommes n'avaient plus rien à se dire.

« Vous pouvez au moins épargner mes camarades. Ils ne savent rien. »

Dans le hall d'entrée, la voix de Marshall résonna : « Messieurs, vous avez tout intérêt à partir et à vous éloigner de ce manoir. » Et la lourde porte d'entrée s'ouvrit enfin après des heures d'immobilité.

« C'est fait. »

Deux minutes après, le taux d'oxygène descendit en dessous du seuil vital. Marshall profita de ses dernières pensées. Une alla à Dark. Une autre alla à son ami de toujours, Howard. Le reste alla à sa gloire perdue, à son empire et sa magnificence. Puis toutes ses pensées ne se concentrèrent que sur une chose : le bip strident que produisait l'un des ordinateurs. Et enfin, il mourut.

Dix minutes après, l'agent ne profita pas de ses dernières pensées. Gonflé de haine, il se degoûtait. Puis sans prévenir, le manoir disparu dans une fabuleuse explosion.

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