Le renard et la Louve (Partie 1)
notation: +6+x
blank.png

« Vers le froid de l'Est | Le renard et la Louve (partie 1) »

La Krasnaya. Depuis lundi soir, on avait martelé ces deux mots contre mon cerveau, et à chaque fois, c'était devenu plus irritant. Merde, qu'est-ce qu'il faisait chaud. Je détestais cette pièce. Remplie de moniteurs, de tours et de matériel électronique, le tout en permanence allumé. La plupart tournait à plein régime. C'était une boite à émotions et sensations négatives. La chaleur en occupait confortablement le trône et n'améliorait pas les autres. On avait en vrac : la peur causée par le risque d'un court-circuit, la difficulté à traverser la salle sans se prendre les pieds dans un câble, la puanteur, le bruit persistant, et le fait que la pièce était en permanence plongée dans le noir, à l'exception des écrans aveuglants. L'ampoule était grillée, il n'y avait plus une prise de libre pour une lampe, et une bougie aurait été suicidaire.

La Krasnaya venait encore d’apparaître dans les lignes d'un mail de mon boss. Maintenant, c'était presque une décharge qui me traversait à chaque fois. Je connaissais cet oiseau de mauvais augure depuis un bail, mais je n'y prêtais pas beaucoup d'attention, jusqu'à ce que la nouvelle nous parvienne qu'elle pourrait venir piétiner nos plates-bandes.

Plusieurs sources avaient confirmé que cette organisation de mercenaires, rejetons de la division P du GRU, serait maintenant capable de produire des mémétiques tueurs par elle-même. Malgré leur discrétion, des fuites avaient sûrement eu lieu, et la nouvelle s'était répandue malgré les efforts de la Krasnaya pour l'étouffer. Elle avait donc fini par nous parvenir. Et ce n'était pas une perspective qui nous réjouissait.

Je me suis autorisé à décrocher 5 minutes du mode "travail", et j'ai titubé hors de la pièce jusqu'à la salle de bain avant d'atteindre le lavabo. Après ce passage rafraîchissant, j'ai descendu l'escalier pour arriver dans le salon, déjà occupé par mon duo d'employeurs. L'atmosphère détendue était contagieuse, et mes muscles se sont relâchés un peu. Je me suis installé dans l'un des fauteuils Arts and Crafts et ai laissé ma tête tomber en arrière sur le dossier. En jetant un coup d’œil sur la droite, je vis M. Pullson me scruter un moment avant d'entamer la conversation :

- Tout va bien Kenneth ?

- Ça va, ça va, j'ai réussi à classer les infos sûres et les plus douteuses. J'y retourne d'ici quelques minutes.

- Et pour le moment, le bilan sur ce que l'on sait ?

- Plus ou moins ce à quoi on s'attendait. La Krasnaya a commencé à utiliser des agents mémétiques tueurs pendant ses missions, en augmentant grandement leurs succès au passage. Certains groupes parlent de prendre contact avec elle, comme potentiels acheteurs. Exit la piste de la fourniture par Marshall, Carter & Dark, en revanche. Pas de sources sûres, et pas dans le genre de la Louve non plus. Je suis sûr à 75% que quelqu'un les produit chez elle.

Le vieux tube de rock des 70's fredonné par M. Gary s'interrompit alors que celui-ci déglutit pour se joindre à la conversation.

- Et je suis sûr à 95% que ça restera chez elle. Ces potentiels acheteurs ne connaissent visiblement pas la Louve. J'ai toujours pensé qu'elle était trop arrogante pour lier des relations commerciales en-dehors de son activité de mercenaire.

M. Pullson lui jeta un regard soucieux.

- Connaissons-nous vraiment la Krasnaya ? La Louve ? Assez pour émettre de telles hypothèses ? Ce pourrait tout aussi bien être de la prudence. Le groupe s'est tout de même taillé une solide réputation de compagnie de mercenaires efficaces en tous points. J'imagine mal à sa tête une soldate faisant passer sa fierté avant le succès de son organisation.

M. Gary inspira profondément. Je le laissai faire. Ce n'était pas mon domaine de palabres. J'étais plus dans le concret. Il commença à déclamer :

- Les temps changent, et les hommes aussi. Les fondations s'écroulent, et les empires s'élèvent. Il s'agit d'un chaos total où tout devient possible. C'est le moment de tout envisager, d'être prêt à tout…

Il s'interrompit en voyant l'air fatigué de son partenaire d'affaires, qui se tourna vers moi.

- Et notre chiffre d'affaires ?

- On reste dans le positif, pour le moment. La "rumeur" a provoqué des remous, mais on n'en est pas aux vagues. Notre mémétique tueur à nous se vend bien, et j'ai reçu plusieurs propositions d'amélioration par des groupes étrangers. J'ai encore refusé, mais…

- …mais c'est bien ainsi. La formule de réalisation de l'agent doit rester notre monopole. Ne prenons pas de risques avec la tempête qui s'annonce.

Il semblait s'être résigné à l'idée que notre commerce était menacé. Je me suis levé d'un mouvement lourd pour regagner la chambre sombre, mais M. Pullson m'interrompit.

- Je prends le relais pour ce soir, ne t'inquiète pas.

Je me mordis la lèvre. Il approchait la septantaine et il serait dangereux de le laisser dans une chaleur pareille. Je me suis tourné vers M. Gary en espérant son soutien, mais cela ne fit que renforcer mon inquiétude. À côté de ce preste et dynamique trentenaire en blouson d'aviateur, M. Pullson ne paraissait que plus fragile. Je m'apprêtais à l'assurer de ma volonté à continuer le travail avant que M. Gary ne nous interpelle.

- Et la racine ?

Nous nous sommes figés. Voyant qu'il avait capté notre attention, il a repris :

- Nous allons forcément finir par partir enquêter si on veut vérifier nos informations et éventuellement mettre un terme à la menace. Alors pourquoi ne pas les vérifier à la source ?

J'étais dubitatif.

- Écoutez, j'ai confiance en mes compétences, mais trouver et infiltrer la Krasnaya, ça me semble au-delà de mes capacités.

- Tu vises encore au-dessus du sol, Kenneth. Je te parle de racines, d'origines. Je te parle de la division P.

Je fis mariner l'information dans ma tête avant d'en tirer des conclusions. Ça pouvait marcher. La Krasnaya devait conserver des contacts avec son organisation-mère et celle-ci était assez large pour que l'on puisse au moins la contacter. Un bon point de départ, c'est tout ce qu'il me fallait. Je me suis tourné vers M. Pullson pour assister à son hochement de tête approbateur.

M. Gary a sauté sur ses pieds.

- Bon, c'est l'heure de planifier les vacances.


Quand Maxim ouvrit la porte, il fut accueilli par un courant d'air chaud en pleine face et un sursaut de Diane. Il se hâta de s'excuser et de refermer la porte derrière lui, pour préserver le cocon de chaleur dans lequel la jeune femme s'était réfugiée, à coups de radiateurs électriques et de doubles épaisseurs de pulls en laine. Au premier coup d’œil, il avait vu qu'elle ne s'adapterait pas facilement. Un regard vers Helen et ses lèvres pincées confirma son opinion. Cependant, Diane n'était pas malheureuse. Elle avait réussi à se blottir dans une routine et elle se trouvait dans un environnement amical, ce qui était une nouveauté. Elle n'avait plus à cohabiter avec un connard tyrannique et pouvait difficilement critiquer ses collègues.

Le premier mot qui venait à l'esprit en voyant Maxim Sokolov était "colosse". Entre les deux mètres de haut qu'il dépassait aisément, ses larges épaules et sa musculature saillante située entre celle du soldat et du culturiste, il y avait chez lui une allure de statue aux proportions exagérées pour la rendre plus impressionnante, avec succès. Il était également affublé d'une large mâchoire carrée, rasait ses cheveux blonds très court et savait prendre un air sérieux ou menaçant. Avec une paire de lunettes noires, on aurait pu se dire "c'est un garde du corps que j'engagerais" ou "j'y réfléchirais à deux fois avant de faire des bêtises en sa présence". Mais dans ce tableau jurait un élément, et c'était ses yeux.

Il avait deux yeux énormes en permanence écarquillés, comme s'il s'étonnait de tout ce sur quoi se posait son regard. Sous ses paupières se nichaient deux larges iris d'un bleu incroyablement clair. Des yeux d'enfant, presque de poupon. L'impression qui ressortait finalement était de voir un gamin sportif qui aurait vieilli en gardant une partie de son apparence juvénile. Avec une partie de son âme d'enfant, de surcroît. Helen, qui le côtoyait et travaillait avec lui depuis maintenant plusieurs années était toujours étonnée de voir comment il pouvait parfois adopter un comportement puéril. Elle l'avait déjà vu sautiller de joie après une victoire au basket, ou sous l'effet de l'ennui, organiser un combat entre deux cocottes en papier. Mais si elle avait douté de ses capacités pendant un temps, il l'avait convaincue de son efficacité lorsqu'il avait dû lutter avec un assaillant dans un bâtiment abandonné au cours d'une mission qui avait forcé leur déplacement hors du foyer de la Krasnaya. Il avait réagi au quart de tour, lui avait brisé le bras avant qu'Helen n'ait réalisé qu'ils se faisaient attaquer et l'avait ensuite interrogé de manière aussi impitoyable que professionnelle. Il avait su lui extirper toutes les informations qu'il lui fallait en cinq minutes, en alternant habilement les bonnes questions et les menaces. Après quoi il lui avait brisé la nuque.

Helen Kurski disposait d'un autre genre de sang-froid. Celui nécessaire pour trouver la solution à un problème insoluble dans un temps très limité. Elle avait d'ailleurs une apparence et une allure aux antipodes de celle de Maxim. Cheveux bouclés d'un noir de jais, yeux marrons, dont la forme trahissait ses lointaines origines hispaniques, carrure svelte de sportive malgré sa petite taille, elle faisait partie de ces personnes qui, enfants, semblaient déjà adultes. Ces premiers de la classe travailleurs et sérieux qui avaient déjà dans leur esprit une maturité suffisante pour préférer discuter avec les grands plutôt qu'avec leurs camarades. Mais Helen n'était pas froide. Plutôt compliquée à aborder. Elle parlait toujours comme si elle avait écrit ses phrases à l'avance, de manière polie et formelle, et ni Diane ni Maxim ne l'avaient entendue utiliser de contractions. Jamais "t'es", mais toujours "tu es", même quand elle répondait du tac au tac. Jamais non plus elle n'utilisait de formulations familières. Même quand elle jurait, c'était avec un ton assez neutre. Sa façon de parler était surprenante, surtout la première fois. Malgré cela, elle savait rire, racontait parfois des plaisanteries, même si elle préférait les écouter et se rendait de bon cœur aux petites fêtes organisées par les membres les plus festifs de la Krasnaya.

En bref, ils formaient un duo bigarré mais efficace dans le domaine qui leur avait été assigné. Celui de gérer les affaires internes à la Krasnaya. Principalement constitué d'enquêtes, leur travail était de veiller à ce que rien ne vienne perturber le bon fonctionnement du groupe de mercenaires. C'est pourquoi l'un des critères de sélection décisif pour le choix du binôme était la confiance que leur portait leurs supérieurs. Et c'est également pour cette raison qu'ils furent choisis pour surveiller Diane Chevêche. Ses capacités en faisaient un atout redoutable, mais qui pouvait représenter un danger pour l'organisation elle-même si elle était mal encadrée. De plus, lesdites capacités pouvaient être utiles au duo. Par exemple, la chercheuse prétendait pouvoir créer un agent faisant office de sérum de vérité, qui faciliterait grandement le travail de Maxim. C'est l'explication qu'on lui donna lorsqu'on la présenta à ses nouveaux collègues.

Après un temps, le doux géant avait réussi à "entrer en contact" avec elle, et Helen suivit de près. Ce fut plus rapide, pour une raison que Maxim devinait en voyant Diane lorgner sur les jolies jambes de l'hispanique.

Diane, justement, travaillait sur un nouveau "mémétique de combat", censé paralyser instantanément ceux qui le voyaient. Le précédent avait fait ses preuves et couronné de succès les dernières missions, mais la Louve exigeait le maximum de la chercheuse. L'objectif en cours était de les réduire pour les faire tenir sous les canons des fusils d’assaut des mercenaires. Et ça voulait dire trouver un moyen de conserver l'efficacité du modèle 1.0 tout en le rendant moins visible. Elle était donc occupée à élaguer précautionneusement les entrelacs de courbes et de droites sur Illustrator, à peine perturbée par les bruits que produisait Maxim en sirotant son chocolat et la toux polie de Helen lui intimant d'arrêter, lorsque le téléphone sonna.

Helen décrocha et mit le haut-parleur pour entendre la voix de la Louve, suivie des salutations d'un soldat. L'hispanique répéta ce salut, trouvant beaucoup de confort dans le protocole militaire. La colonelle reprit ensuite la parole.

- Caporal, reprenez vos explications du début, je veux que nous soyons sur la même longueur d'onde.

Un petit silence (le caporal acquiesçait sans doute par réflexe à l'autre bout du combiné)

- Il semblerait que nous ayons des fuites concernant la Française et sa capacité à produire des mémétiques. J'ai commencé à avoir des doutes quand j'ai vu notre "popularité" exploser sur les réseaux et forums anormaux. Les mentions de la Krasnaya ont presque doublé et elles parlent toutes d'une "arme secrète". Visiblement, nos succès ne sont pas passé inaperçus et certains se sont mis à fouiner dans nos affaires. J'ai deux hommes qui se chargent de calmer discrètement leurs ardeurs, mais on ne réussira sans doute pas à tout stopper maintenant. Certains semblent d'ailleurs un peu trop bien informés et parlent d'une source de production d'agents mémétiques. Je ne sais pas comment ils ont acquis ces connaissances mais j'ai 4 hypothèses sur la question. D'abord, qu'on aurait laissé un témoin pendant une op…

La Louve l'interrompit.

- L'une d'entre elles va-t-elle être qu'il y a une taupe ou un soldat peu précautionneux dans nos rangs ? Oui, possible, alors ne perdons pas de temps. Kurski, passez-moi Sokolov et commencez tout de suite à faire le tri pour voir ceux qui auraient pu laisser échapper un mot de trop.

Le combiné changea de main et Maxim reprit le salut protocolaire. La Louve enjoignit le caporal à reprendre ses hypothèses.

- Donc, on a pu laisser un témoin vivant pendant une opération. Peu probable, mais envisageable. Ensuite, un type avec de très bons contacts avec la Fondation a pu faire le rapprochement entre la disparition de Mme Chevêche et notre montée en puissance. On peut aussi s'attendre à ce qu'un clairvoyant nous ait espionné avec des pouvoirs anormaux. Ou alors… heu, une taupe oui.

- Bon, qu'en est-il des conséquences que l'on pourrait craindre dans l'immédiat ?

- Pour le moment, les seules informations relatives à notre groupe concernent le fait que nous soyons en possession d'une source d'agents mémétiques. Aucun élément qui puisse permettre de remonter jusqu'à nous. Par contre, les projecteurs de la Fondation et de la CMO risquent de se braquer sur nous. Sans parler des groupes qui voudraient s'accaparer la source. On devrait sans doute s'attendre à des offres d'achats d'ici peu. Je fais passer le mot de tout refuser en bloc ?

- Tout à fait. On ne va pas se lancer dans le commerce de mémétiques. Nous sommes une compagnie de mercenaires, pas une énième filiale de MC&D. Et si on s'y mettait, on n'aurait qu'à organiser les paris pour savoir qui de la CMO ou de la Fondation nous tombera dessus en premier.

- Je parie sur la Fondation !

- Sokolov…

- Pardon colonel. Du coup, est-ce qu'on essaie de se limiter dans l'usage des mémétiques de Diane en mission ?

- Pour le moment, vous allez vous concentrer sur l'enquête et essayer de déterminer avec Kurski l'origine de la fuite. Aucune opération n'est prévue dans l'immédiat donc ça nous laisse un peu de temps pour décider de la marche à suivre. Nous allons également tenter de nous en tenir à de simples agents paralysants pour les missions à suivre.

- Je risque aussi d'avoir besoin d'agents sérums, et éventuellement des influenceurs discrets si Diane réussit à en fabriquer…

- Nous verrons. Vous pouvez disposer.

Maxim entendit le caporal à l'autre bout reposer le combiné, suivi par la Louve. Il les imita avant de se tourner vers Helen.

- Hel, toi tu parierais sur qui ?

- J'ai plusieurs idées en tête. Par exemple, récemment, j'ai eu plusieurs suspicions vis à vis de P…

- Non je veux dire, entre la Fondation et la CMO ?

Helen soupira et se concentra sur la liste de prénoms. Maxim se tourna vers Diane.

- Et toi ?

- Je… Je dirais la CMO. Ils sont moins forts en renseignement que la Fondation SCP mais en ce moment, la Fondation est au tapis. D'ailleurs, c'est pour ça que je suis là…

Maxim acquiesça puis retourna à son poste de travail.


Passez devant le bar "случайное имя" à Saint-Pétersbourg et vous l'aurez oublié dans les cinq secondes qui suivent. Il s'agissait d'un des nombreux établissements qui servaient de refuge aux anormaux et leur donnaient un endroit où se réfugier lorsqu'ils étaient traqués par la Fondation, la CMO ou les créanciers de Marshall Carter & Dark Ltd. Il en existait des milliers, et il y a de fortes chances pour que vous soyez déjà passé devant l'un d'entre eux.

Pour pouvoir y entrer, généralement, il fallait y être invité ou au moins être au courant de son existence. Les protections qui entouraient les établissement étaient parfois assez précises pour ne cibler que les non-anormaux. Cependant, ceux qui n'avaient pas accès à ce genre d'artifices devaient avoir recours à des contrôles à l'entrée. De nombreuses personnes avaient un talent particulier pour flairer les anomalies. En dernier recours, on demandait aux visiteurs de présenter une preuve qu'ils appartenaient au monde caché de l'anormal. Un tatouage sarkique, une bouche supplémentaire située sous la plante du pied, ou un bibelot magique quelconque.

Le случайное имя était bien protégé. Le premier jour, il m'a fallu cinq minutes pour le trouver dans une ruelle de trente mètres de long. Sa façade était illuminée par un néon bleu pâle, de la techno s'en échappait à plein volume. Pourtant, essayer de se concentrer dessus était comme se concentrer sur un grain de sable précis dans un désert. Détournez les yeux un instant et paf, vous l'avez de nouveau perdu.

Une fois à l'intérieur, le charme a disparu mais la sécurité ne s'arrêtait pas là. J'ai eu droit à un rapide interrogatoire par un ado gothique faisant une tête de moins que moi. Sa chevelure et ses épaules grouillaient d'insectes exotiques, suggérant que sa taille n'était pas un facteur déterminant si la discussion venait à s'échauffer. Heureusement pour moi, il parlait relativement bien anglais.

- Vous venez d'où ?

- Angleterre, je suis commerçant en mémétiques.

- Pourquoi vous venez ici ?

- Je dois rencontrer des clients potentiels. Vous savez ce que c'est, seulement en person…

- Rencontrer qui ?

- Désolé, c'est confidentiel.

Un frelon asiatique posé sur la tempe du gamin s'est mis à vrombir. Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai interprété ça comme un signe d'irritation. J'ai persisté.

- Vous savez comme moi que les secrets et l'anonymat sont nos garanties de survie. Le monde de l'anormal est une immense toile, et si on ne veut pas qu'elle s'écroule lorsque l'un de ses éléments est grillé, il faut garder la possibilité de couper les fils. Allez, je ne cherche pas d'ennuis ici, je viens juste boire un verre et entretenir mes relations professionnelles. J'ai de quoi payer mes consommations.

Il a soupiré. Je tenais la réplique de la toile de M. Gary, et généralement elle passait bien.

- OK. Vous pouvez prouver que vous êtes anormal ?

- Pas personnellement, mais j'ai ça.

J'ai tiré un dé en plastique de ma poche et lui ai confié pour qu'il l'examine. Quand il me l'a rendu avec un air interrogateur, je l'ai jeté au sol. Il est retombé sur un 7. Il l'a ramassé, l'a réexaminé, et me l'a tendu avec un hochement de tête pour me laisser avancer dans le bar. Je lui ai souri, puis ai vu l'énorme tarentule grimper sur son épaule. La réplique de la toile n'était peut-être pas une si bonne idée…

L'intérieur était étonnamment bien décoré et propre, et à première vue paraissait plutôt normal. Il n'était pas très peuplé à cette heure-ci et seulement un ou deux anormaux visibles étaient présents. Pour le reste, il s'agissait sans doute d'un mélange d'artistes de AWCY, d'employés de MC&D ou encore, comme je l'espérais, de membres de la Division P. Avant de partir, nous avons établi un profil psychologique des membres de la Division P qui pourraient nous aider à trouver la Krasnaya en nous basant sur les quelques-uns qui traînaient sur les réseaux anormaux. Un bon nombre d'entre eux étaient d'anciens officiers aigris de l'échec du rêve soviétique. S'ils étaient toujours officiellement membres de la division, ils n'occupaient aucun poste et la plupart étaient maintenant des rebuts de l'armée russe. Ils gardaient un lien avec l'anormal en traînant dans des bars anormaux pour se donner l'illusion qu'ils faisaient toujours partie du monde caché, mais ils n'étaient que les plus ennuyeux parmi les incroyables.

Le premier jour, j'ai essayé de sympathiser avec des habitués du bar qui me fourniraient une excuse pour revenir le lendemain. Ce fut facile avec un jeune anartiste en sweat à capuche sale, passionné par son grand projet de "taguer des mémétiques à tous les coins de rues pour que les gens créent d'eux même un embouteillage géant dont il serait impossible de sortir, pour dénoncer ce système qui nous pousse à nous enfermer dans un rôle en prenant place dans un cercle vicieux… etc.", le tout dans un anglais très approximatif. Néanmoins, j'ai hoché la tête, pris un air émerveillé et il a eu l'air de mordre à la flatterie.

J'ai également discuté brièvement avec les autres visiteurs du bar. Une sympathique vieille femme d'une soixantaine d'année s'est révélée être une tête désincarnée accrochée à un mannequin qu'elle manipulait par télékinésie, ce qui expliquait son allure de top-modèle malgré son âge apparent. J'espérais avoir de la chance avec un quarantenaire en tenue de combat approximative, mais il s'agissait d'un mercenaire de la Colorado Task Force en "mission" en tant "qu'agent dormant" dans les cercles secrets de l'anormal Saint-Pétersbourgeois depuis un an et sept jours. Il soupçonnait ses supérieurs d'avoir cherché à se débarrasser de lui, ce que je voulais bien croire. Au cours de mes années passées à la Colorado, je n'ai jamais entendu parler d'une section d'agents dormants, et franchement j'aurais sérieusement douté de son utilité. Cependant, après l'avoir écouté se plaindre de ses patrons, des autres visiteurs, de sa femme et de ses deux enfants pendant quelques minutes, j'ai été pris d'une vague de sympathie pour les supérieurs en question.

J'ai eu plus de chance le deuxième jour quand un possesseur du profil type s'est installé au fond du bar. Un vieux barbu aux sourcils broussailleux qui évitait de croiser les regards des autres visiteurs. Dès qu'il est entré dans le bar, il avait mis une casquette portant l'insigne de la Division P, qui contrastait beaucoup avec le reste de son accoutrement. Pour ne pas lui tomber dessus de manière suspecte, j'avais laissé passer quelques heures. La veille, j'avais réussi à vaguement engager la conversation et me faire passer pour un nostalgique de l'époque du rideau de fer (difficile avec mon accent liverpuldien à couper au couteau, mais j'avais préparé une petite histoire à l'avance). Aujourd'hui, après deux ou trois verres, il semblait plus disposé à m'écouter.

- Et tu dis que tu viens d'où ?

- De Primordial. Je suis passé par plusieurs groupes de mercenaires, mais ça ne s'est jamais très bien passé. Différents politiques. Vous voyez l'idée.

Ce n'était pas complètement faux, même s'il s'agissait d'autres types de différents.

- Hm…

- Bref, je cherche un moyen d'entrer en contact avec la Division P. Je n'ai pas de problème pour trouver du boulot mais c'est là que j'aimerais bosser.

- Tu sais qu'on recrute pas comme ça sur un coup de tête ? Si tu devais rentrer dans la division, ce serait nous qui te contacterions.

- Je sais ça, mais d'après ce que j'ai compris, vous manquez d'effectifs en ce moment.

- D'où tu tiens ça ?

- J'ai quitté Primordial il y a quelques mois seulement. On peut lui reprocher beaucoup de choses, mais sûrement pas son réseau d'informateurs. S'il vous plaît, vous n'aurez qu'à dire que c'est vous qui m'avez proposé de rejoindre la division. J'étais plutôt bien payé, je peux apporter un soutien financier. Tenez, je peux même vous donner une petite avance en signe de bonne foi.

J'ai sorti mon portefeuille et en ai tiré une dizaine de billets de 5000 roubles. Arrivé à un certain niveau du business anormal, l'enjeu n'était pas tellement de gagner des sommes importantes mais de les dépenser sans attirer l’œil de la Fondation ou, plus rarement, de la CMO. Tant que les échanges se faisaient au sein des groupes clandestins, ça ne posait généralement pas de problème. L'homme vieillissant dans des fripes usées en face de moi n'avait pas les mêmes facilités. Et il semblait soudain très intéressé.

- Heu…

Je lui ai glissé la liasse dans la main avec un grand sourire.

- Écoutez, promettez-moi au moins de transmettre ma "candidature" à vos supérieurs. Qu'ils la prennent en considération. Je dois y aller. S'il faut que je mette d'avantage la main à la poche, il me reste une certaine somme que je suis prêt à investir.

- Alors…

- S'il vous plaît, donnez-moi vite une réponse, je dois être à un rendez-vous d'ici une heure.

Son regard est passé des billets froissés à mon visage. Puis il a semblé sortir de sa confusion et cligna des yeux.

- Bon, si t'as assez, viens demain à 22 heures au carrefour de l'autoroute de Krasnoflotskoye et de la rue Gvardeyskaya avec 2 000 000 roubles. Je vais en parler à la Division.

J'ai fait la moue. Je n'avais pas autant d'argent sur moi et je devrais demander à mes patrons de me faire un virement. Ça me laissait le temps d'aller retirer de l'argent, mais les transferts importants et mystérieux aiguisaient la curiosité d'un bon nombre de groupes anormaux. Peu de risques du côté de la Fondation en ce moment, mais j'avais appris par le passé que des programmes espions de Marshall, Carter & Dark notaient en permanence ce genre d'événements inhabituels pour les revendre au plus offrant. Un problème potentiel quand j'aurais fini mon affaire avec la Division. Cependant, je progressais.

- Parfait. Je vous laisse alors, j'ai un rendez-vous Skype urgent.

Je me suis levé et me suis dirigé vers la sortie en évitant de croiser le regard du garde-barrière en T-shirt Katalepsy. Plus tôt dans la journée, je l'avais vu stopper une dispute qui dégénérait en sifflant dans la direction de deux types, l'un ayant la dégaine d'un ours et l'autre celle d'un rhinocéros. Une vingtaine de frelons étaient venus se poser au niveau de leur carotide avant qu'ils n'aient eu le temps de réagir. Un mot en russe, que je supposais être "dehors" et ils se sont dirigés très lentement vers la porte en retenant leur souffle. Un spectacle intéressant. J'ai décidé de ne pas lever la voix plus haut qu'à 30 décibels quand je serais dans le bar.


Maxim Sokolov dominait la foule de passants d'une tête et possédait des épaules assez larges pour suggérer implicitement que le meilleur choix était de s'écarter. Malheureusement, si cela lui permettait de ne pas perdre sa cible de vue, cela le rendait aussi facilement repérable et le forçait à garder ses distances.

Pavel Yuko, principal suspect d'Helen, était un soldat de la Krasnaya plutôt jeune par rapport à la moyenne, peu employé mais compétent. Les soupçons pesaient sur lui pour deux raisons : il avait souvent été réprimandé pour son manque de discrétion ou de retenue. Il semblait ne jamais appréhender les conséquences de ses actions, même si elles mettaient en danger les secrets de la Krasnaya. Surtout si c'était le cas, en fait. Et il semblait rancunier vis-à-vis de ces réprimandes. La seconde était que, depuis plusieurs semaines, il passait beaucoup de temps seul on ne sait où après les missions. La Louve autorisait généralement un après-midi ou une soirée de détente après certains boulots, ce qui était l'occasion pour l'équipe sur le terrain de fêter le retour à la maison en groupe. Pavel en faisait souvent partie, jusqu'à un point précis peu après l'arrivée de Chevêche. Et il venait d'entrer dans une supérette. Maxim hâta le pas.

En jetant un coup d’œil à travers la vitrine, il eut à peine le temps de voir sa cible se diriger vers les toilettes. Le colosse entra dans le magasin à sa suite et trotta à travers les rayons. Devant la porte, il hésita, puis poussa légèrement celle-ci et jeta un bref coup d’œil dans la pièce. Une rangée de lavabos, quelques urinoirs et une demi-douzaine de cabines, une seule au fond étant occupée. Maxim entra dans la cabine adjacente, pour entendre Pavel chuchoter en pleine conversation téléphonique.

- …première mission depuis la dernière fois, c'était le calme plat pendant des semaines. Et du coup, pas de mémétiques sur ce coup-là.

- Écoutez, j'ai pas envie de risquer plus ma peau que je ne le fais déjà. Je prends pas mal de risques pour ce que ça me rapporte. Si mes supérieurs l'apprennent, ça va tellement chauffer pour mon cul que je pourrais plus m'asseoir pendant des semaines.

- J'ai essayé. Une fois. Elle a lâché 3 mots en dix minutes. Vous savez qu'elle est pas au top de sa santé mentale cette fille ? Surtout avec l'étagère et le frigo toujours pas loin, je pourrais difficilement causer business…

Malgré la colère qui montait en lui, Maxim pouffa.

- Enfin bref, promis, si je trouve un moyen sûr de vous contacter depuis la Krasnaya, je vous le fais savoir. En attendant, si on pouvait discuter paiement…

- C'est quoi ces conneries ?! On avait dit qu- allô ? allô ? CONNARD ?!

Pavel grommela et quitta les toilettes. Maxim décida d'attendre cinq minutes avant de sortir, histoire d'éviter de lui tomber dessus de manière suspecte. La meilleure façon d'agir était d'attendre d'être de retour à la maison pour prévenir la Louve, et le convoquer pour des explications en règle.

Après deux parties de Fruit Ninja, il quitta la cabine, se lava consciencieusement les mains et sortit des toilettes. Leur bus partait d'ici une heure et demie, et ses amis étaient sans doute en train de boire un café à quelques rues d'ici. Comme il avait choisi comme excuse de passer chercher des amuses-gueules pour le retour, il se dirigea vers le rayon des sucreries, contourna une étagère, et se retrouva face au visage effaré de Pavel.

Un ange passa.

- Maxim ? Qu'est-ce que tu fous là ?!

- Heu… pareil que toi je suppose.

Le regard de Pavel glissa de la bouteille de liqueur qu'il tenait en main au sachet de pralines qui pendait au bout du bras du géant blond.

- …

- Enfin, pareil mais avec un peu plus de respect de ma part de la règle de pas boire pendant le service.

- J'allais pas la boire tout de suite, OK ? Je la ramenais à la maison pour la soirée. En plus, l'opé est finie, on est plus en service.

Maxim croisa les bras.

- Explique ça à la colonelle.

- Tu vas pas me balancer ?

- Si tu fais preuve d'un peu de générosité…

Pavel leva les yeux au ciel. Il semblait moins suspicieux mais suait quand même à grosses gouttes. Mentir faisait partie de la profession et le talent venait avec la pratique.

- Dis, tu veux pas qu'on retourne boire un café avec les autres ? J'ai un pari avec Nik à encaisser.

- Heu… je dois passer à la… bibliothèque avant. J'ai emprunté un bouquin qu'il faut que je rende.

Maxim sentit l'anguille. S'il avait un livre sur lui, il devrait être format micro pour tenir dans l'une de ses poches. Il prit une décision.

- D'accord. On a qu'à faire un bout de chemin ensemble, le point de rendez-vous est sur la route.

Pavel déglutit, puis hocha la tête.

Ils quittèrent la supérette, puis suivirent plusieurs rues avant de longer un terrain multisport, à côté duquel se trouvait une petite cabane qui servait sans doute à stocker les ballons, dossards et maillots.
Elle était presque sur leur trajectoire, et la porte en bois semblait usée. Personne à l'horizon.

Pavel Yuko, dans l'ombre du colosse, tentait de cacher sa nervosité. Il y avait plein de magasins en ville, et la probabilité pour qu'ils se croisent était minime au mieux. Et ça s'additionnait au fait que ce terminator au regard d'ahuri ne venait que très rarement en mission. Il faisait parfois garde du corps, mais son boulot en interne ne lui laissait que peu de temps libre. Qu'est-ce qu'il foutait là ? Les gradés avaient des soupçons ?

En passant devant un cabanon, l'ombre fondit sur lui et en une seconde, il était prisonnier dans un étau d'acier. Il y eut un craquement de bois qui se brisait, il voltigea, et fut projeté sur plusieurs mètres avant de s'écraser contre une caisse de ballons de basket dans une atmosphère sombre et poussiéreuse. Il gémit.

- 'Tain de merde…

En se retournant sur le flanc, il vit la silhouette massive de Sokolov se découper dans l'encadrement, s'avançant vers lui en refermant nonchalamment la porte au verrou défoncé d'un mouvement du pied.

- Qu'est-ce que… qu'est ce que tu f…

- Je t'ai entendu au téléphone dans les toilettes.

Il sentit un froid glacial se déverser dans ses veines.

- Qu'est-ce que tu racontes ? J'ai aucune idée de ce dont tu parles.

- Le frigo et l'étagère.

- Nan mais je… je…

Il se releva péniblement, puis se jeta sur le titan, en position de combat. Celui-ci leva les poings et se prépara calmement pour l'assaut. Cependant, au dernier moment, Pavel arrêta son attaque et se déporta sur la droite dans un même élan pour sprinter vers la porte. Il ne pourrait pas la tirer vers lui suffisamment rapidement mais peut-être pourrait-il la déloger dans l'autre sens après que le premier coup de pied l'ait bien entamée. Il n'eut pas le temps d'essayer. Maxim n'était pas svelte, mais il avait une grande allonge et était plus rapide que ce que sous-entendait sa carrure. Il attrapa l'épaule de Pavel au passage et le retourna sèchement avant de lui enfoncer son énorme poing dans l'estomac. Le choc le projeta une nouvelle fois contre un mur, faisant trembler la cabane, avant de retomber au sol, hors-combat, recroquevillé sur lui même.

Pavel attendit une minute qu'il se remette du coup, puis le fit rouler sur le ventre et lui tordit un bras derrière le dos.

- Tu es prêt ? À qui est-ce que tu fournissais des infos ?

- …Putain… Maxim… s'il te plait…

- Pavel, je te casse le poignet dans 10, 9, 8…

- JE SAIS PAS ! C'est un mec qui est… venu me voir après une mission, il voulait des infos sur les mémétiques qu'on ut… qu'on utilisait.

- Qu'est-ce que tu lui as dit ?

- Je… rien d'important je te jure, je… je…

- Pavel. 7, 6, 5, 4…

- D'accord ! D'accord, je lui ai dit que… le mémétique était grand comme… comme tu sais, qu'il paralysait les gens, que c'était une ancienne de la Fondation qui les faisait, qu'elle s’appelait Chevêche… Aïe !

- On finira cette conversation devant la Louve…

- Maxim, non !

- …Et crois-moi, tu risques bien plus que te faire griller les fesses. Je vais te relâcher et te laisser te relever. Tu restes dos à moi. Si tu fais un mouvement con, je t'arrache les ongles et je cautérise au briquet. On va retourner voir les autres et faire comme si de rien n'était. Si tu as mal au ventre, c'est que tu as bouffé un truc pas clair après la mission. Jusqu'à ce que tu sois dans le bureau de la colonelle, tu restes à moins de deux mètres de moi. Répète tout ça.

Pavel s’exécuta, au bord des larmes. Il avait l'impression d'être une poupée de chiffon dans les mains d'un enfant sadique. En sortant du cabanon, ils croisèrent une joggeuse qui regarda la porte défoncée et le duo de travers. Maxim détourna le regard en rougissant, penaud.


Il était 21h57, et je faisais les cent pas à l'orée d'une petite allée forestière à environ 500 mètres de la mer. Je n'avais pas pris la peine d'essayer de me remettre en phase avec le décalage horaire russe et mon horloge biologique se plaignait des signaux contradictoires qu'elle recevait.

Le vieux est arrivé de derrière un arbre, suivi par un grand maigrichon à l'air malade. Environ 30 ans. Je me suis raidi.

- Ah, c'est vous ! Alors, comment ça se p…

Le vieux a plongé la main dans la poche intérieure de son imperméable sale et en a sorti une arme de poing. Son compagnon l'a imité, avec plus de difficultés. Il tremblait comme une feuille.

- Protocole de sécurité ?

- C'est ça. Donne-moi les 2 000 000 roubles et je t'emmène à la Division.

- On ne peut pas y aller avant ? Je les donnerais sur place quand j'aurais rencontré vos supérieurs.

- C'est lui mon supérieur. Commandant Pougatcheva. Pas vrai ?

Il s'est tourné vers l'asperge. Ce dernier lui a rendu un regard confus. Le vieux a soupiré et prononcé une courte phrase en russe. Il a soudain eu l'air éclairé et a hoché vigoureusement la tête.

- Da !

- Tu vois ? Maintenant l'argent.

- Non.

Ses yeux se sont écarquillés sous l'effet de la colère. Il a levé son arme dans ma direction, suivi timidement par son compagnon.

- J'ai dit, l'argent.

- Écoutez, soit vous m'emmenez à la Division, soit je repars. D'ailleurs, je suis certain que vos vrais supérieurs…

Je me suis tourné vers le complice.

- No offense. Bref, je suis sûr que vos vrais supérieurs désapprouveraient cette conduite.

- J'emmerde mes supérieurs ! Maintenant l'argent !

J'ai réprimé un sourire en coin. Tout ce qu'il me fallait.

- D'accord, je comprends la situation. Je vais prendre mon portefeuille dans ma poche. Regardez, je ne fais pas de mouvements brusques…

J'ai lentement plongé la main dans ma doudoune et en ai retiré un portefeuille en cuir. Pendant ce temps, le vieillard s'est approché, son vieux pistolet toujours braqué approximativement sur ma tête. En découpant ostentatoirement mes gestes, j'ai sorti une liasse de billets, et me suis apprêté à ranger mon portefeuille.

- Attends, lâche-le.

- C'est vous qui décidez.

Je l'ai laissé tomber sur le chemin. Le vieux n'était plus qu'à deux pas. Je me suis mordu la joue et lui ai tendu la liasse. Son regard a dérivé légèrement vers celle-ci. Il s'est mis à sourire.

- блядь…

En marchant, il s'est peu à peu interposé entre moi et son complice. Lorsqu'il a tendu la main pour prendre l'argent et que le canon était à moins de vingt centimètres de mon visage, j'ai levé le bras gauche et dévié son arme vers l'extérieur avec mon avant-bras. Il a sursauté. J’ai enchaîné avec un coup de la tranche de la main au niveau de la gorge, en faisant s'envoler tous les billets au passage, et lui attrapa directement le bras armé à deux mains en lui tordant le poignet de toutes mes forces. Il a lâché au bout d'une seconde. J'ai ramassé vivement le pistolet, attrapé le vieux encore sonné, l'ai retourné, et lui ai enfoncé le canon sur la nuque.

- Tu bouges pas. Hé toi, pose ton arme.

Le commandant Pougatcheva a eu l'air encore plus confus et tendu qu'avant. J'ai supposé que malgré ses lacunes en anglais, il avait compris le message. Il a jeté son arme et s'est mis à courir sur le chemin dans la direction opposée.

- негодяй…

- C'est ça. Par terre, les mains dans le dos.

Il s’est exécuté. J'ai sorti une cordelette de ma poche arrière et lui ai attaché les poignets. Après avoir testé la solidité des nœuds, j'ai ramassé les billets et mon portefeuille, puis me suis dirigé vers un buisson avoisinant et en ai sorti une caméra cachée et un microphone de poche. À la vue des deux objets, le vieux est passé du rouge au blanc.

- Tu.. tu…

- "J'emmerde mes supérieurs". Maintenant, si on allait à la Division P pour de vrai, cette fois-ci ?


La polkovnik Natali Nikolaev, alias La Louve, était penchée sur le rapport effectué par Helen Kurski. Toutes les dix lignes, elle relevait la tête et fixait en silence Pavel Yuko pendant quelques secondes, avant de se replonger dans la lecture du document. Le mercenaire au garde-à-vous suait à grosse gouttes. De temps en temps, il jetait de rapides regards par-dessus son épaule vers le duo à côté de la porte. Maxim et Helen avaient été convoqués pour être témoins du jugement du traître. Ils constituaient son seul soutien potentiel (c'est-à-dire, les seuls avec qui il ait vraiment parlé plus d'une fois). Il se retourna lorsque la Louve toussa, s'attendant à ce que le silence soit enfin brisé, mais elle continuait d'examiner le rapport, assise légèrement en biais, accoudée à son bureau.

À ses côtés se trouvaient les deux plus hauts gradés de la Krasnaya Kompaniya. Assis à sa gauche était le podpolkovnik1 Faddey Beliakov. Il était l'un des doyens de la compagnie, et l'un des rares à avoir activement pris part à la sécession lors de la création du groupe. Encore plus rare, il considérait toujours que le but de la Krasnaya était le rétablissement du bloc de l'Est, et que leur rôle de troupe de mercenaires n'était qu'une phase transitoire vers un moment plus opportun. Il avait pris avec pragmatisme la nomination de Natali à la tête de la compagnie (alors qu'il était un bon candidat à ce titre), son ascension symbolique au grade de colonelle, jusqu'à ses décisions de réorienter l'activité du groupe. Après quelques mois cependant, une tension était née entre les deux gradés. Une tension qui, même si elle avait depuis longtemps dépassé un pic, restait présente comme un bruit sourd en arrièreplan et resurgissait à intervalles réguliers. Ils s'accordaient cependant à merveille sur leur implacabilité et leur sens de la discipline, d'où naissait un respect mutuel.

L'autre gradé, assis à sa droite, était le Mayor Lazar Dudin, source d'un contraste frappant avec les deux autres officiers. Un peu empâté, il avait un visage et un nez aplati entre un immense front et un large menton. Il était totalement imberbe, dégarni, et pourvu d'une paire de grosses lunettes rondes et d'un air débonnaire, complété par des lèvres charnues qui lui donnaient un faciès de poisson. Si la Louve et le Podpolkovnik Beliakov transpiraient l'autorité, lui évoquait d'avantage le professeur d'ingé déguisé en militaire pour le carnaval. Son grade était cependant mérité : c'était un tacticien de génie, responsable de la réussite d'un bon nombre d'opérations. Il était également assez populaire auprès des troupes pour son attitude enjouée et bienveillante.

Aujourd'hui cependant, il était en proie à une colère noire et son expression ne la cachait pas. Pavel sentait que, dès qu'il aurait la parole, il ne se gênerait pas pour le crucifier.

Enfin la Louve débuta la conversation.

- Soldat Yuko, avant d'entamer ce procès, je vous donne une chance de justifier vos actions. Pesez vos mots, nous sommes à l'écoute.

Pavel tournait le dos à Helen, mais sa posture et ses gestes transmettaient toutes les informations nécessaires. Il était en proie à une violente panique et en perdait ses mots. Elle se demanda comment elle-même agirait dans cette situation. Elle était de nature pragmatique et rationnelle, et elle avait un moral qu'elle pensait solide. Mais en voyant un soldat expérimenté bafouiller et sembler sur le point d'éclater en sanglots, elle était mal à l'aise.

- Je… écoutez, ce que j'ai dit ne pourra en rien affecter la Krasnaya. Je ne savais quasiment rien, mis à part les effets des mémétiques. Je n'ai rien dit qui leur permettrait de remonter jusqu'à nous, je le jure.
Maxim… Sokolov peut le confirmer, il m'a entendu au téléphone. Je… j'accepterai ma punition, je fais amende honorable. Et… et mon contact ne peut rien faire maintenant. Je lui ai… il m'a demandé de prendre contact avec Chevêche ou de lui transmettre les fichiers des mémétiques. Ça n'est pas allé plus loin que des infos basiques.

Natali Nikolaev et Faddey Beliakov restaient de marbre. Lazar Dudin se mordait la lèvre pour éviter de laisser échapper une bordée d'injures. Helen leva la tête vers Maxim pour observer sa réaction. Il affichait un air impassible, mais ses narines se gonflaient rapidement, trahissant son émotion.

Pavel continua. Il avait préparé une liste mentale d'arguments pour se défendre, mais le stress lui faisait perdre ses moyens.

- Et même, il allait obtenir ces infos peu importe la situation. Il avait le bras long, il savait déjà beaucoup de choses sur la Kra… sur nous. Je pense qu'il allait passer à des moyens plus radicaux s'il n'obtenait pas ce qu'il voulait. J'ai… j'ai rendu un service à la Krasnaya.

La Louve leva les sourcils en faisant la moue.

- …Ah ?

- Non, je veux dire, si je ne l'avais pas fait, il aurait sans doute employé un clairvoyant, ou aurait engagé des mercenaires… des soldats… Au bout du compte c'est une alternative plutôt bonne. Je.. je trouve.

Le silence remplit à nouveau le bureau, interrompu par la respiration sifflante de Pavel.

- Vous avez fini votre plaidoirie ? Dois-je considérer que vous nous avez transmis toutes les informations que vous jugez pertinentes ?

Pavel déglutit. Il s'apprêta à se lancer dans une nouvelle tirade désespérée mais aucun son ne sortit de sa bouche. La Louve reprit.

- Vous estimez donc n'avoir causé aucun dommage à la Krasnaya. Je vais à présent vous lire le rapport rédigé par Kurski, qui compile toutes les conséquences de votre trahison. Premièrement, des contacts nous ont informé avoir repéré des agents de la Fondation SCP ou de la CMO sur les lieux des trois dernières opérations que nous avons effectuées. Une première peu réjouissante, surtout si la Fondation a décidé que la présence de Chevêche chez nous était un signe d'hostilité. Notre "popularité" a également explosé sur les réseaux de communication anormaux, avec de nombreuses offres d'achats ou de collaboration, suffisamment pour supposer que certains ne s'arrêteront pas là et tenteront des actions plus directes, comme celles que vous avez supposément prévenues de la part de votre contact. Nous avons d'ailleurs fait face à plusieurs tentatives de hacking, dont certaines auraient été couronnées de succès sans la veille de notre expert en informatique. À cela s'ajoutent les conséquences futures. Nous allons devoir interrompre le recrutement de nouveaux effectifs, ralentir l'utilisation de mémétiques en mission et mettre en pause un bon nombre d'opérations prévues pour prendre d'avantage de précautions. Ensuite, vous avez exposé au grand jour une faille dans notre système, nous faisant du même coup perdre une grande partie de notre crédibilité aux yeux des autres acteurs de l'anormal, notamment Primordial. En bref, vous nous avez taillé une superbe réputation. Un grand merci pour avoir rendu un "service" à la Krasnaya.

Pavel était paralysé. Helen imaginait son visage devenir pâle comme un blanc d’œuf.

- Il nous faut maintenant réfléchir à la sanction. Messieurs, une proposition ?

Dudin se leva, la bouche tordue par la colère.

- Un mois au frigo, et après ça, qu'il parte de la compagnie et qu'on ne le revoie plus jamais. Je serais même d'avis de lui couper un doigt pour qu'il se souvienne de la leçon.

La Louve observa le Mayor, puis se tourna vers Beliakov.

- Votre suggestion, Lieutenant-Colonel ?

- L’exécution.

Pavel Yuko sursauta. Dudin se tourna vers son supérieur, l'air ébahi. Helen cligna des yeux. La Louve hocha la tête.

- C'est également mon avis. Vous êtes en possession d'informations compromettantes pour la Krasnaya et ne pouvez donc pas être relâché dans la nature. Nous ne pouvons pas non plus vous garder. Vous êtes coupable de trahison pour des raisons vénales, et n'avez plus droit à notre confiance. Et si nous vous laissons vivre, vous deviendrez un exemple vivant du manque de conséquences qui attendent les traîtres.

- Attendez, vous ne pouvez pas… je suis un mercenaire, je ne suis même pas un vrai soldat, vous n'avez pas le droit…

La Louve se leva.

- Il fallait y penser avant, soldat Yuko ! L'unité et l'excellence de cette compagnie reposent sur la discipline, et nous ferons en sorte qu'elle soit digne d'une véritable armée sur tous les plans. Mayor Dudin, une objection ?

Le regard de l'officier passa de Pavel à son supérieur. Puis il prit une expression neutre et secoua la tête.

- Non… non !

- Vous avez prétendu accepter votre punition, la voici. Sokolov va vous escorter à la cave où vous passerez la nuit. Vous passez demain devant le peloton. Rompez.

Pavel inspira un grand coup, puis bondit vers une fenêtre et brisa le verre du coude. Il se baissa pour ramasser un éclat tranchant et, en se relevant, fut percuté de plein fouet au visage par le poing de Beliakov. Pavel bascula en arrière et sentit ses bras se faire enserrer dans son dos par les énormes mains de Maxim. Il se débattit pendant quelques secondes avant que celui-ci ne le fasse tomber face contre terre et lui frappe le front contre le sol du bureau à plusieurs reprises. Il cessa de bouger au bout du quatrième choc. La Louve, surprise, se reprit rapidement.

- Emmenez-le. Si on vous pose des questions, pas de réponses, ils le sauront bien assez tôt. Cette réunion est terminée. Vous pouvez disposer.

Maxim fit basculer le corps inanimé de Pavel sur son épaule et quitta le bureau, suivi de près par Beliakov et Dudin. En sortant, Helen lança un regard plein de doute à la Louve. Celle-ci poussa un long soupir fatigué.

- Au fait Kurski, vous pourrez demandez à ce qu'une âme charitable vienne réparer ma fenêtre ?


Le "quartier général administratif" de la Division P était une relique d'un autre temps. La guerre froide pour être plus précis. J'étais déjà né lors de la chute du bloc soviétique mais je gardais peu de souvenirs de la période qui la précédait. Quelques flashs d'images à la télévision de la destruction du mur de Berlin. Néanmoins, l'ambiance guerre froide avait continué de se faire sentir dans la culture des années 90. J'étais pris d'une grosse impression de déjà-vu en arpentant les couloirs du bâtiment en béton dur, à la différence près que ladite ambiance n'était pas distordue par la vision occidentale.

Avec la vidéo compromettante en poche, le vieux était devenu beaucoup plus coopératif et m'avait introduit à la Division comme un ancien informateur très enthousiaste qui voulait faire partie intégrante du groupe. Ses supérieurs étaient suspicieux. J'ai supposé qu'ils ne le tenaient pas vraiment en haute estime, mais j'ai réussi à obtenir une période d'essai.

En ce moment, c'était plutôt le calme plat, et vu que mon niveau de russe faisait du rase-motte, j'étais plus ou moins l'homme à tout faire quand personne n'était disponible. En une semaine, j'avais cependant réussi à sympathiser avec certains des membres anglophones. En revanche, mes recherches sur la Krasnaya n'avaient pas avancé d'un pouce, jusqu'à ce que j'amène le sujet sur la table en discutant avec deux soldats pendant une pause café. J'avais pu assister à un débat houleux entre l'un, les considérant comme des traîtres, des lâches, des opportunistes et des connards. L'autre était plus nuancé, m'apprenant au passage que plusieurs collaborations avaient eu lieu entre la Division P et la compagnie. Peu de chance que je puisse participer à l'une d'entre elles, par contre. Les occasions semblaient arriver tous les trois ou quatre ans. L'information la plus importante qui ressortit de cette discussion fut une rumeur, concernant un "Leïtenant" de la Division, un certain Filipov, qui serait en contact fréquent avec la Krasnaya. Il était en mission en ce moment. J'ai eu envie de crier "Bingo".

Après être rentré à mon hôtel, j'ai contacté M. Pullson. Visiblement, la situation devenait plus urgente. L'apparition imminente d'un nouvel acteur de poids dans le marché des mémétiques avait remué celui-ci, et beaucoup économisaient pour se préparer à surenchérir en masse. Nos ventes baissaient. C'est pourquoi mes patrons avaient fait appel à un hacker professionnel qui pourrait nous aider à retrouver la base de la Krasnaya via l'ordinateur du leïtenant, s'il était bien en relation avec la compagnie. Un mercenaire appelé "Reverse Alitta", assez connu du côté de Primordial qui avait une très très solide réputation dans ce domaine, supposément anormal, et qui avait visiblement peu de scrupules à travailler à l'encontre d'organisations affiliées à Primordial. J'ai supposé que ses compétences lui permettaient de couvrir totalement ses traces et éviter des représailles de la part de ses patrons. Par contre, j'ai jamais compris si c'était un homme ou une femme, et le fait qu'il porte tout le temps un masque n'aidait pas à me faire ma propre idée.

Par le biais de M. Pullson, Reverse Alitta m'a transmis un gros paquet de fichiers à installer sur l'ordinateur de Filipov, en m'assurant qu'il (ou elle) se chargerait du reste. J'ai tout chargé sur une clé USB de 32 gigas qui avait fini remplie à ras-bord. Vers une heure du matin, après avoir acheté des vêtements noirs et des gants, J'étais à nouveau devant le bâtiment de la Division P. Que j'ai contourné pour arriver face à l'immeuble lui tournant le dos. L'entrée du QG était trop exposée, contrairement à celle-ci, et les deux bâtiments donnaient sur la même cour.

Je me suis attaqué à la serrure avec mon jeu de crochets que j'ai ressorti du placard en partant pour la Russie. Il y a quelques années, elle ne m'aurait pas résisté plus de trente secondes (non pas que je sois un crack mais celle-ci était vraiment simpliste). Cependant, j'avais légèrement perdu le coup de main, et plusieurs minutes se sont écoulées. J'ai dégluti en jetant des coups d’œil à droite et à gauche. Toujours aucun passant. La serrure a enfin cédé et j'ai pénétré dans l'immeuble, en refermant silencieusement la porte. Après avoir traversé le couloir, je suis ressorti directement dans la cour intérieure. Les volets étaient encore ouverts et je voyais passer des faisceaux de lampe torche par les fenêtres. La vieille organisation gardait des précautions. Après l'échauffement de la première porte, j'ai eu plus de facilité avec l'entrée arrière, mais elle me prit tout de même un certain temps à débloquer.

Enfin, je suis entré dans le QG. Les patrouilleurs ne prenaient pas la peine d'être silencieux en marchant, et j'ai pu atteindre la salle des casiers au deuxième étage en les évitant facilement. Une petite discussion plus tôt dans la soirée avec le vieux m'avait appris que la plupart des officiers avaient un ordinateur portable de travail qu'ils utilisaient quand ils n'étaient pas en mission. Généralement, ils les laissaient sur place quand ils devaient partir pour plusieurs jours. les portables devaient contenir beaucoup d'informations sensibles et il était plus sûr de les laisser dans un bâtiment sécurisé gardé jour et nuit que de les laisser chez eux ou de les emporter en mission. J'espérais très fort que ce soit le cas pour Filipov.

Ça l'était. La serrure de la salle des casiers et celle du casier du Leïtenant ont été expédiées en quelques dizaines de secondes. J'ai sorti le portable et me suis installé dans un angle mort de la pièce où je pourrais me cacher avant qu'un garde n'entre.

L'ordinateur s'est allumé, m'éblouissant les yeux au passage. Un identifiant et un mot de passe étaient requis. Évidemment. J'ai sorti mon téléphone et ai ouvert un site de chat obscur fourni par Reverse Alitta.

[Salut.]

[Bonsoir. Vous êtes sur place ?]

[Oui. Il y a un identifiant et un mot de passe à saisir.]

[Insérez juste la clé dans un des ports.]

Je me suis exécuté. Après quelques dizaines de secondes, l'identifiant "mfilipov" est apparu comme par magie dans la première case, suivi de près par une quinzaine d'astérisques dans la seconde. Reverse Alitta, si c'était bien lui (ou elle) aux commandes et non pas un logiciel de décodage automatique, a semblé hésiter, a effacé quelques caractères puis s'est relancé dans une nouvelle rangée d'astérisques. Le bureau s'est ouvert.

[Ouvrez le dossier takeover et lancez strangle.exe. Ensuite redémarrez l'ordinateur.]

J'ai suivi ses instructions. Quelques instants plus tard, j'étais de retour sur l'écran de verrouillage.

[C'est bon]

[Le mot de passe est милыйдомaлабама256гденеботакоеголубое35697871.]

J'ai cligné des yeux. Après m'être débattu pendant plusieurs minutes avec le clavier cyrillique, le bureau a réapparu.

[Déplacez tous les dossiers sur le bureau, puis éjectez la clé. Une fois que ce sera fait, vous pourrez partir. N'éteignez juste pas l'ordinateur et contentez vous de replier l'écran. Je l'éteindrai depuis mon poste. Au revoir.]

[L'ordi aura suffisamment de batterie ?]

[Ce modèle dispose d'une autonomie de 10 heures, il est quasiment neuf et complètement chargé. Cela suffira largement.]

Comment est-ce qu'il pouvait savoir tout ça ?

[D'accord. Au revoir]

Je me suis frotté les yeux. Une seconde…

[Attendez, si le type revient et voit que la batterie est entamée il va se douter de quelque chose.]

Une pause de quelques secondes, puis une réponse est apparue.

[On annule ?]

[Ça dépend. Je pourrais rester ici jusqu'à ce que vous ayez fini et le recharger ensuite. Ça vous prendra combien de temps ?]

[Jusqu'à 7 heures du matin environ.]

Je me mordis la lèvre. À 6h30, le bâtiment était déjà rempli de membres de la Division.

[Tant pis. Je prends le risque. Il ne le remarquera sans doute pas.]

[D'accord. Le transfert est fini. Vous pouvez y aller.]

J'ai jeté un coup d’œil à l'écran. En effet, la clé était vidée. Je l'ai éjectée et j'ai rangé le portable dans le casier en le refermant à clé. Après avoir quitté la salle, j'ai refermé à clé toutes les portes derrière moi avant de ressortir dans la ruelle. Les gardes nocturnes ne devaient plus prendre leur travail au sérieux depuis des années, les éviter était aussi facile que de contourner des bœufs endormis.

Enfin je n'aurai plus à retourner dans ce bâtiment et je pourrai rentrer chez moi en Angleterre. J’espérais juste que tout ceci n'aurait pas servi à rien. En rentrant discrètement dans ma chambre d'hôtel, j'ai préparé une lettre d'excuse justifiant mon départ précipité. Après avoir réfléchi quelques instants aux diverses histoires potentiellement crédibles, je suis parti sur "J'ai été déçu de l'accueil qu'on m'a réservé et j'ai reçu une proposition d'emploi très intéressante de la part d'un groupe mercenaire tiers". J'ai refermé mon ordinateur portable. Il était deux heures et demie du matin. Je me suis jeté directement sur l'oreiller.


L'intégralité des membres de la Krasnaya était réunie en rangs devant le bâtiment central. Face à eux, Pavel Yuko était attaché à un poteau, les yeux et la bouche bâillonnés. Même à une trentaine de mètres de distance, chacun pouvait le voir trembler. Diane avait tenu à être présente, malgré les mises en garde de Helen et Maxim.

- Écoute-moi Diane. La première fois que j'ai assisté à la mort d'un homme de la main d'un membre de la Krasnaya, je suis restée sous le choc pendant deux heures. Je t'assure que ce n'est pas un spectacle auquel tu peux te préparer, ou encore un auquel tu veux assister.

- Ce salaud a essayé de me vendre.

Maxim enchaîna.

- Elle a raison tu sais, ce n'est jamais un chouette moment. En plus, tu l'as connu avant, ça peut être encore pire. Personne ne t'y force, même pas la colonelle.

- Je sais.

Les deux avaient abandonné, et elle se trouvait donc à côté du premier rang, près d'Helen. Celle-ci serrait le dossier du fauteuil de l'ancienne chercheuse, en faisant bien attention à ne pas effleurer sa tête. Toute la compagnie retenait son souffle.

Quelques mètres devant le premier rang, les huit soldats sélectionnés par la Louve se tenaient au garde-à-vous, l'arme à l'épaule et la gorge serrée. Parmi eux, Maxim Sokolov et Xavier Herriot.

La Louve, debout devant le poteau, flanquée de Dudin et Beliakov, achevait son discours. Dans son dos, les sanglots étouffés de Pavel étaient audibles par tous malgré la voix forte de la colonelle.

- …Gardez tous en tête que les agissements du soldat Yuko, commis en toute connaissance de cause, ont mis en danger l'existence même de la compagnie. Son exposition la rend menacée de destruction et nous a fait perdre la confiance de nos potentiels clients. En d'autres termes, les agissements du soldat Yuko ont plongé la compagnie dans une situation de crise. Son exécution est une sanction radicale mais nécessaire au vu des dommages causés à la Krasnaya. Je n'ai rien à ajouter.

Elle s'éloigna du poteau, laissant le champ libre aux fusiliers. Diane inspirait et expirait bruyamment. Helen se mordait la joue. Maxim et Koop suaient à grosses gouttes.

- Présentez arme !

Comme un seul homme, les soldats brandirent leurs fusils à la verticale.

- En joue !

Les canons se braquèrent sur la silhouette agitée de Pavel Yuko. Celui-ci, à force de contorsions avait réussi à légèrement dégager son bandeau et fixait ses bourreaux d'un œil terrifié.

Maxim lui rendit son regard.

- FEU !

Les tirs fusèrent, renvoyant des échos dans toute la cour. Le corps de Pavel fut agité de soubresauts tandis que des taches sombres apparaissaient sur son uniforme. Diane plaqua sa main sur sa bouche pour s'empêcher de crier.

Après un moment de suspension qui sembla durer une éternité, le cadavre s'effondra à genoux, retenu par ses liens. La Louve laissa passer quelques dizaines de secondes avant de déclarer :

- Repos ! Vous pouvez disposer.

En se dispersant, les conversations entre les membres de la compagnie reprenaient timidement. Les bourreaux partirent ranger leurs armes, la tête basse. Deux soldats détachèrent le corps et le déposèrent sur une civière, avant de le recouvrir d'un drap blanc. Alors que la Louve les regardait partir au pas vers la tombe préparée la veille, elle vit le leïtenant Utkin se diriger vers elle, un téléphone portable à la main.

- J'ai reçu un appel du leïtenant Filipov à la Division P. Il est possible qu'on soit compromis.

- Vous l'avez toujours ?

- Oui colonelle.

- Passez-le moi.

Il lui tendit le téléphone. Elle le porta à son oreille.

- Mes respects mon colonelle.

- Épargnez-moi les saluts officiels. Que s'est-il passé ?

- Un type a été recruté par la Division il y a un peu plus d'une semaine. Un vieux con alcoolique qui traînait encore chez nous l'a introduit à mes supérieurs en le présentant comme un de ses "informateurs". Il avait l'air très enthousiaste et compétent, et ils l'ont fait entrer en période d'essai.

- Et aucun d'entre vous n'a senti l'anguille sous roche, leïtenant ? Il suffit de débarquer à la porte de la Division avec un grand sourire et l'approbation d'un poivrot pour pouvoir entrer maintenant ? Il aurait aussi bien pu avoir le logo de la Fondation SCP tatoué en grand sur le front.

- Ce poivrot est un doyen de la Division, il avait plus ou moins droit au respect de l'ancienneté. Plus, on manque de personnel en ce moment. C'était dur de refuser. Et la Fondation a d'autres chats à fouetter, elle n'est pas sur la liste des suspects. Mais c'est pas fini. Après une semaine, il mentionne la Krasnaya en discutant avec deux gars, et l'un lui parle de moi. Le lendemain, il disparaît en laissant un mail à l'un des officiers disant qu'il "était déçu et qu'il a reçu une meilleure offre chez un groupe tiers". On a fait des recherches, et le nom qu'il nous a donné n'existe pas, de ce qu'on peut en juger. Et en rentrant d'une opération dans mon bureau, j'ai vu que mon ordinateur portable était quasiment déchargé, alors qu'il était à 100% quand je suis parti. Personne n'est rentré entre-temps. Après qu'il soit parti, le vieux a disparu. On suppose qu'il a senti qu'on allait l'interroger.

La Louve déglutit.

- Et donc il aurait pu s'introduire dans votre ordi et récupérer des infos qui lui permettraient de remonter jusqu'à nous… Vous avez d'autres éléments qui pourraient connecter ce type à la Krasnaya ?

- Ce serait une grosse coïncidence. Je me suis posé la question après que vous ayez fait passer le message d'être attentif à des tentatives d'intrusion.

- Bon, partons du principe qu'il en avait après nous. Je vous repasse le leïtenant Utkin, et je veux que vous me fournissiez une description au millimètre près de ce type, de la pointure de ses bottes à l'odeur de son after-shave. Demandez des détails à tous ceux qui l'ont croisé.

- Entendu.

La Louve rendit le téléphone à son aide de camp, resté au garde-à-vous pendant toute la durée de l'appel. Après qu'il se soit éloigné, la Louve contempla le poteau maculé de sang et d'impacts. Tout espoir que le mal ne soit pas fait venait de disparaître.


Après avoir fini de nous concerter sur le parking à l'orée de la forêt, je suis retourné sur la plage pour annoncer la conclusion de la journée de tests à la trentaine de mercenaires ayant répondu à notre annonce. Après la large sélection par candidature, nous avons donné rendez-vous aux gagnants sur une plage dans un coin discret de l'Angleterre, où l'on pourrait être sûr de ne pas être dérangés. Nous avions passé la journée à faire passer des séances de sparring (parfois entre eux, parfois avec moi) des exercices de tir, de coordination, d'infiltration et d'improvisation sous couverture.

Les informations fournies par Reverse Alitta valaient au moins deux fois le salaire qu'on lui avait versé. À partir de l'ordinateur de Filipov et de sa communication avec la compagnie, il (ou elle) avait réussi à remonter jusqu'à la base de données de la Krasnaya et à rentrer dedans. Il nous avait ensuite livré la latitude et la longitude de la base de la Krasnaya, une image de celle-ci sur Google Maps sans le maquillage grossier sans doute effectué par un hacker de MC&D, un plan de construction du bâtiment et la liste des membres actuels. Ce qui voulait dire qu'il était temps de passer à l'étape suivante : le recrutement d'une équipe. La meilleure solution avait été de lancer un appel sur les réseaux anormaux puis de fouiller dans les demandes. Engager à nouveau Reverse Alitta aurait été sympa, mais trop cher. Pareil pour la plupart des gros indépendants de Primordial, qui de plus risquaient d'être moins moralement flexibles que le hacker. Pendant une minute, j'ai pensé au jeune videur aux insectes du случайное имя et ses frelons tueurs avant de me raviser. Trop jeune, trop imprévisible.

On s'est limité à cinq pour l'entretien final. Il nous faudrait une équipe réduite, et de toute façon, nos moyens étaient limités. M. Gary a renvoyé (non sans un concert de protestations) les recalés. J'ai invité ceux restants à attendre qu'on les appelle à tour de rôle, en commençant par un dénommé Ramón Sandoval. Un grand costaud mexicain tatoué aux cheveux longs mais dégarnis sur le dessus, également équipé d'une moustache du style chanteur de Motörhead. Il était arrivé au sommet des sparrings en me collant au tapis au passage et avait eu des scores très honorables aux autres épreuves. Surtout celle qui consistait à improviser pour protéger sa couverture. Il nous avait tous surpris par sa finesse qui contrastait avec son apparence de brute.

Je l'ai invité à nous suivre à l'écart du groupe, près de notre voiture. M. Gary a rejoint M. Pullson, assis sur le rebord du coffre ouvert. Je me suis installé sur une souche et j'ai entamé l'entretien.

- Vous savez que c'est un travail à très haut risque. Si vous nous disiez que vous avez connu pire, je vous trouverais hypocrite.

- Disons que j'ai été bien échauffé par mes travaux antérieurs alors.

M. Pullson a pris la parole.

- J'ai lu dans votre candidature que vous étiez passé par plusieurs cartels de drogues anormales.

- J'ai pas eu beaucoup de choix. Mon père était consommateur, il s'est endetté, il leur a proposé mes services comme garçon de courses. J'ai réussi à pas me prendre au jeu grâce à ma tante qui m'éduquait et à quitter le milieu dans les années 2000. En bref, je suis clean. J'essaie juste de garder une gueule impressionnante par habitude.

- Un casier chez la Fondation ?

- Non.

- Des ennuis avec d'autres groupes d'intérêts ?

- Une fois, j'ai rencontré une fille sympa qui faisait partie de AWCY. Pendant plusieurs mois, on pensait avoir un truc sérieux qui tiendrait sur le long terme mais…

- D'accord.

- Je suis engagé ?

J'ai jeté un coup d’œil à mes patrons. M. Gary semblait enthousiaste. M. Pullson a acquiescé discrètement.

- Vous êtes engagé.

Suivant.

Charlotte Swan était une jeune canadienne de 29 ans, aux antipodes de ce qui pouvait venir à l'esprit en entendant le mot "mercenaire". Elle donnait l'impression de sortir d'un magazine de mode sportive. Cependant, elle avait tenu un quart d'heure face à Ramón, en esquivant tous ses coups à une vitesse folle (mais sans réussir à en rendre un seul, et de toute façon, elle était si svelte que ça ne lui aurait pas fait beaucoup de dommages) avant qu'on arrête le combat en déclarant un ex-aequo. Elle avait prétendu être anormale dans sa candidature et j'étais prêt à la croire. Ça mis à part, elle se débrouillait au tir et était plutôt convaincante dans son mensonge.

- Donc votre anormalité c'est de prédire l'avenir proche ?

- Pas vraiment. Disons plutôt que je peux sentir les coups sur moi un peu à l'avance, comme si la douleur montait progressivement avant d'arriver au choc si je ne bouge pas. C'est comme si je sentais un viseur sur ma peau qui se déplaçait et me permettait d'esquiver à l'instinct. Plus ça fait mal, plus je le sens à l'avance.

- Ça ne marche qu'au corps-à-corps ?

- Non, dès que je vais avoir mal si je ne bouge pas, je le sens.

Alors qu'elle tournait les yeux vers M. Gary, j'ai attrapé un caillou et l'ai lancé au niveau de sa tête. Elle s'est baissée avant même qu'il ait quitté ma main, et celui-ci est passé largement au-dessus de son crâne. Elle s'est retournée vers moi, l'air moqueur. Je lui ai rendu son sourire.

- Pas mal. Avec une arme à feu ça marche aussi ?

- Si ça ne marchait pas, je serais trouée comme du gruyère en ce moment.

- Topez-là.

Suivant

Pamela Stefanov, 41 ans, était celle qui me faisait le plus douter. Niveau compétences, elle était dans le top. C'était presque la seule qui pouvait prétendre atteindre le niveau de Ramón au corps-à-corps. Elle visait comme un Terminator, elle était discrète comme une souris, et… elle était plutôt crédible en tant que soldate bougonne et blasée. En plus de ça, elle parlait couramment le russe.

En revanche, son teint et ses cernes criaient "junkie" à des kilomètres de distance. Elle avait expliqué qu'elle prenait des analgésiques suite à une blessure particulièrement traumatique, ce qui était appuyé par une arête du nez complètement de travers et de multiples bourrelets de chair cicatricielle en travers du visage. Cependant, nous nous doutions tous les trois qu'elle allait bien au-delà des doses recommandées. Et son comportement acariâtre et cassant n’arrangeait rien. Elle avait même failli casser le nez d'un candidat un peu hautain pendant une séance de sparring.

- Nous allons vous demander d'être clean pendant l'opération, vous en êtes consci…

- Non. J'ai besoin de ces médocs. Si tu veux que je sois dans le coup, tu me fous la paix sur mes problèmes de santé.

M. Pullson a pris le relais.

- Écoutez, nous avons seulement peur que vos capacités soient… bridées par votre consommation de Vicodin.

- Bridées ? J'ai battu tous ces cons au tir alors que je venais de bouffer trois pilules. Pareil quand j'ai mis ton pote au tapis.

J'ai toussé.

- Heu, j'ai quand même gagné à deux contre un.

- Tu veux la revanche ? Je te préviens, plus ça fait longtemps que j'ai pris mes médocs, plus je suis violente.

Malgré mon agacement, j'étais impressionné. Ses performances au corps-à-corps étaient exceptionnelles malgré une quantité impressionnante d'analgésiques dans le système. Ça en disait long sur son mental.

- Bon, c'est à prendre ou à laisser. Oui ou non ?

M. Gary fit la moue et se tourna vers moi.

- Bon, disons oui, mais pas de faux pas. Promis ?

- C'est ça.

Suivant.

Le quatrième sur la liste était un petit jeune de 23 ans, à la tignasse hirsute et au visage constellé de tâches de rousseur, qui s'était présenté sous le pseudonyme "le lérot". Il avait déjà un certain pedigree, même si ses compétences étaient plutôt basiques comparées au reste des candidats. Un niveau relativement avancé en Self Defence, plutôt correct au tir, et il ne tiendrait pas plus de quelques minutes face à un interlocuteur un peu douteux. En revanche, médaille d'or pour la discrétion. Après que je l'aie lâché dans les bois avec pour mission de me surprendre, je l'ai vu filer comme une flèche. Ensuite, alors que je me demandais s'il n'était pas parti uriner plus loin dans les environs, j'ai senti une tape sur mon épaule et il m'a énuméré le moindre de mes gestes depuis que je l'avais quitté. J'ai eu du mal à croire que rien d'anormal ne soit intervenu. J'avais convaincu mes employeurs de le garder pour l'entretien. Ça aurait été du gâchis.

Monsieur Gary a ouvert le bal.

- Comment vous êtes-vous retrouvé dans le monde de l'anormal ?

- Mon grand frère.

- Pardon ?

- Il est anormal. Quand il se concentre assez, il peut faire s'endormir les gens. La Fondation SCP nous a coursé pendant 7 ans avant qu'un groupe de mercenaires nous repère et nous recrute. C'était sympa pendant un moment mais j'ai voulu lancer ma carrière solo, vous comprenez ? Ça offre plus de libertés.

Ça offrait plus de chances de se faire tuer, capturer, emprisonner, amnésier, amputer, etc… mais passons. J'ai repris.

- Et tes compétences en infiltration, elles sortent d'où ?

- Des 7 ans que j'ai passé à me planquer, et parfois à n'avoir que quelques secondes d'avance sur les cons de la Fondation. J'ai eu le temps de peaufiner la pratique, et les mercenaires sur qui on est tombé m'ont aidé avec la théorie.

- Hmm.

M. Pullson semblait enthousiaste. Son instinct paternel, sans doute. Mais c'est vrai que ce gamin était doué.

- Tu es engagé, mais d'abord, c'est quoi cette histoire de Lérot.

Il s'est penché vers nous, sur le ton de la confidence.

- Vous trouveriez ça crédible un mercenaire qui s'appelle Peppi Timidio, vous ?

Suivant.

La dernière sélectionnée nous avait surpris dès la candidature. Rosemary "Bills" Khumalo était une pointure du mercenariat de l'anormal du côté de chez Primordial. Tellement en fait que son surnom lui a été attribué en référence à la somme qu'il fallait débourser pour payer ses services. Notre offre était très loin au-dessous de ses standards. D'ailleurs, j'avais discuté plusieurs fois avec elle durant mon séjour à Primordial et je la soupçonnais d'avoir postulé en me reconnaissant pour me faire une blague. Mais non, elle était venue et, sans surprise, elle avait dominé toute la compétition.

Elle avait fini sur une égalité avec Ramón au corps-à-corps, en compensant la différence de poids par sa vitesse et sa technique, et avait réussi à immobiliser Charlotte avec une prise indolore (même s'il s'agissait d'un coup de bol qu'elle ait eu à utiliser celle-là). Elle s'était seulement faite battre au tir par Pamela. Je n'ai même pas pris la peine de lui faire passer les deux autres épreuves.

On est arrivés à l'entretien. Cette fois-ci, ce fut elle qui a ouvert la discussion.

- Ça te va ce boulot au fait Kenneth ? Tu sais qu'il y a beaucoup de monde à qui tu manques chez Primordial et à la Colorado ?

J'ai souri.

- Je suis sûr qu'il y a beaucoup de monde à qui je ne manque pas. Et franchement, c'est réciproque.

- Sûr. Vous avez des questions ?

- Juste une en fait. Qu'est-ce que tu fais là ?

Elle a cligné des yeux.

- Je… réponds à votre offre d'emploi ? Vous vouliez pas engager des gens pour une opé ? Sinon, franchement c'était très chouette ces petites olympiades mais vous auriez pu trouver un coin moins paumé. Et engager des strip-teaseuses, ça aurait rameuté plus de monde.

- Tu vois ce que je veux dire. Tes tarifs collent pas du tout à notre proposition. J'espère que tu ne comptes pas piquer la place et la paye de tous les autres qu'on a engagés à toi toute seule.

Elle a pouffé.

- En fait non, votre proposition est pile dans mes tarifs actuels. Il se trouve que récemment j'ai eu quelques embrouilles avec un mec assez haut placé du monde de l'anormal. Des embrouilles qui impliquaient sa sœur, une voiture très chère et beaucoup d'argent qui s'est envolé par les fenêtres.

- Attends, tu veux dire que toi et sa sœur vous…

- Kenneth, quoi que tu aies en tête, ce n'est pas ça. C'est même trop long et compliqué à expliquer. En bref, je me fais boycotter en ce moment et mes finances ne sont pas au top. Ça te va ?

- Ça le fera. Tu es dans le coup.

Je me suis relevé et ai invité les quatre autres à nous rejoindre dans les voitures.

- L'opé est dans deux semaines, on peaufinera les détails entre-temps. Grimpez dans vos bagnoles et suivez nous !

M. Gary s'est installé à la place conducteur et je suis grimpé à la place passager. J'ai jeté un coup d’œil en arrière pour voir les cinq mercenaires démarrer. M. Pullson s'est assis sur la banquette arrière. Nous avons attaché nos ceintures, puis M. Gary a lancé le signal.

- En route !


Diane était installée devant son écran. Son stylet tremblait légèrement. Même après plus d'une semaine, l'image du corps de Pavel Yuko se tordant sur le poteau en saignant à mort restait présente dans son esprit et elle revenait se greffer sur sa rétine dès qu'elle restait inactive pendant plus de quelques minutes. Le travail l'aidait à se concentrer et garder l'esprit clair. Elle se demandait ce qu'elle faisait là.

Par moments, elle imaginait sa vie si elle était restée chez Jérôme, son enfoiré de tuteur qui avait failli la ramener à la Fondation pour qu'elle se fasse sans doute amnésier à nouveau. C'était l'enfer, mais elle n'aurait jamais vu un soldat se faire trucider pour avoir tenté de la vendre. Quand elle comparait les deux situations, la sienne lui paraissait presque irréelle. Cependant, c'était aussi elle qui avait tout lancé en essayant de le mettre K.O avec un mémétique maison. Un essai qui s'était soldé par un échec cuisant et une succession d’événements qui ne lui laissait pas un souvenir agréable. À l'époque, sa mémoire venait à peine de se réveiller et ses capacités étaient proches de zéro.

- Mais bien sûr Diane, un agent neutralisant au crayon de bois en cinq minutes, une idée de génie…

Cependant, qui sait, si elle s'était refaite amnésier, peut-être serait elle tombée sur quelqu'un de plus sympathique, comme Maxim et Helen. Elle se ravisa. Sa situation lui allait très bien. Elle pouvait à nouveau travailler sur ce qui la passionnait, et elle était entourée de personnes qu'elle appréciait. Et aussi d'un grand nombre d'inconnus et d'une colonelle qui lui filait les jetons à un degré astronomique. Elle aurait eu moins peur face à une véritable louve. Mais elle essayait de ne pas trop penser aux personnes qui se situaient derrière la porte de sa chambre et de son bureau, et qu'elle croisait parfois dans les couloirs. Pour le moment, elle travaillait avec de la musique dans les oreilles et c'était tout ce qui comptait.

L'agent qu'elle était en train de réaliser faisait partie de la longue liste de requêtes de la Louve, et de la liste plus réduite de celles qu'elle se sentait capable de réaliser. C'était celui destiné à faciliter les interrogatoires demandé par Maxim. Il était passé sur la liste des priorités, les opérations actuelles étant mises en pause. Elle en était à la phase "Target and expose", en d'autres termes l'étape qui consistait à briser les défenses mentales de la cible et à aiguillonner la partie de son cerveau qui gérait le comportement voulu. La peur panique pour les mémétiques tueurs, le sommeil ou la mobilité pour les mémétiques neutralisant. Mais un sérum de vérité visuel, c'était plus complexe. La partie ciblée était bien plus précise, et requérait d'avantage que le déclenchement d'une surcharge d'adrénaline ou de sérotonine. Cependant…

Un souvenir venait de lui remonter en mémoire. Une drogue qui servait de sérum de vérité pendant la seconde guerre mondiale et avait ensuite été utilisée par des escrocs pour détrousser des victimes sans qu'ils ne s'en rendent compte ou s'en souviennent par la suite.

Elle la retrouva facilement avec les mots-clés "drogue hypnose". La scopolamine. Elle consulta une dizaine de sites en notant les informations les plus intéressantes sur un bloc-note. Elle tenait le bon bout.


Pamela s'est arrêtée un instant de grimper la colline boisée et s'est retournée vers notre groupe.

- Magnez-vous !

Ramón et Bills, qui avaient seulement quelques mètres de retard sur elle ont pouffé. Celle-ci a jeté un coup d’œil moqueur en arrière. Je lui ai rendu un regard noir en désignant du menton les deux sacs en bandoulière remplis de matériel que je portais avec moi. Le lérot et Charlotte peinaient encore d'avantage, malgré leur équipement plus léger. Pamela a repris son escalade.

En arrivant au sommet, j'ai laissé tomber mon équipement avant de m'écrouler contre un arbre. Malgré la température plutôt fraîche, j'étais en sueur. Le grand mexicain m'a imité mais il semblait tout de même plus en forme que moi malgré son chargement encore plus massif. La différence de carrure devait jouer pour beaucoup. Bills quant à elle a pris le temps de déployer un sac de couchage sur le sol avant de s'allonger dessus, les mains derrière la tête. Pamela a fouillé son sac pour en sortir ses pilules de Vicodin. J'ai tourné la tête dans la direction opposée pour voir les deux retardataires tituber pour nous rejoindre. Après cinq minutes, j'ai lancé l'ordre d'établir le camp. Il nous faudrait rester sur place pendant plusieurs jours et le soir tombait. Mieux valait commencer le plus tôt possible. En se débattant avec sa tente, le lérot s'est tourné vers moi.

- Elle est où la Krasnaya ?

J'ai interrompu mon déballage pour m'approcher de l'autre versant de la colline et scruter la forêt qui s'étalait à perte de vue dans toutes les directions, en essayant de me repérer par rapport aux indications de Reverse Alitta. Malgré le soleil couchant qui m'éblouissait, j'ai fini par repérer le groupe de bâtiments gris qui ressortait des épineux. Je l'ai pointé du doigt. Les autres me rejoignirent en plissant les yeux. Voir concrètement l'objectif de ces deux semaines de préparations (et de ce mois passé en ce qui me concerne) faisait un certain effet. Le silence a régné pendant une minute. Puis Ramón a ouvert la parole.

- Je vais monter la caméra longue-distance.

J'ai acquiescé sans quitter le bâtiment des yeux. Puis je me suis repris et j'ai tapé dans mes mains.

- Bon, on s'y remet !

Après avoir installé les trois tentes et réparti le couchage (moi avec Bills, Pamela avec Charlotte et Ramón avec le Lérot), je me suis dirigé vers l'appareil à l'allure de télescope pour particulier monté sur trépied. Ramón a fait un petit geste, comme pour me le présenter.

- J'ai fini tous les réglages, à toi l'honneur.

Je me suis penché et j'ai appuyé l’œil contre l'objectif. La nuit tombée, la Krasnaya était parfaitement éclairée. Par la lunette, je pouvais apercevoir un ensemble de hangars, des grosses citernes, un poteau dressé au milieu de la cour ainsi que plusieurs soldats en train de faire leur exercice nocturne en courant autour des bâtiments en dur. Quelques-uns discutaient, l'une d'entre eux lisait un bouquin à une main en faisant des flexions. J'ai redressé la caméra vers les toits pour apercevoir une silhouette dans un long manteau en train de fumer une cigarette. J'ai zoomé au maximum. Son uniforme et son visage froid et implacable ne laissaient place à aucun doute : il s'agissait de la Louve. J'ai retiré mon œil. Il sera bientôt l'heure de passer à l'action.

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License