Le regard de Séléné
notation: +13+x
blank.png

Charme finit la dernière gorgée de sa bouteille en plastique. Les yeux levés vers le ciel, elle observait les étoiles d’un œil savant, calquant sur leur position les souvenirs qu’elle avait de toutes les cartes astrales que lui faisait d’antan lire son père. La toile céleste, les lumières lointaines, la poussière spatiale qui entourait les astres.

La lune d’été.

Son intérêt pour la couronne du monde n’était pas oisif. L’endroit où le couple d’aventuriers se rendait était marqué du sceau de Séléné, du moins, c’est ce qu’ils avaient cru comprendre lors de leurs recherches. Lorsqu’on cherchait à résoudre les mystères antédiluviens qu’une main hésitante avait inscrits sur de vieilles tablettes dans une langue oubliée, les détails étaient toujours incomplets, imprécis. Ils savaient pour le portail en pierres de météores qu’il fallait assembler au point le plus éloigné de la moindre mer ; ils savaient que celui-ci les mènerait vers un désert de blanc, de vide, pourtant riche en cristaux et en corps morts de créatures précieuses et préservées.

Le reste, ce qui était passé sous silence, ce qui n’était pas dit entièrement, c’était leur expérience, leur instinct de chasseurs de trésors qui leur permettait de le prendre en compte : par exemple, pour ce qui était de « graver leur nom sur la pierre », les deux humains avaient usé d’une astuce assez commune. Il n’était pas prudent d’utiliser son vrai nom près des portails dans le cas où ceux-ci seraient d’origine fæ – ce qui était plus commun que non – alors, l’homme avait tracé les lettres « Homine » en lieu d’un patronyme. A priori, cela avait fonctionné. Le portail, en tout cas, tenait toujours. Il n’y avait plus qu’à attendre l’heure où l’astre de la nuit serait au point culminant de son orbite en ce jour de pleine lune.

Elle rangea le récipient en plastique dans un sac de déchets et le ferma solidement. Ce n’étaient là que des plastiques recyclables, que les animaux sauvages ne viendraient donc pas fouiller, mais la femme ne voulait pas que le vent disperse dans les landes ses détritus. Ils enterreraient leurs poubelles sous des pierres et les récupéreraient ensuite à leur retour, préservant autant que possible la nature environnante. Ces dispositions écologiques étaient intéressées : il restait si peu de terres vierges à explorer sur la terre, si peu, si bien que tous les explorateurs et chasseurs de trésors devaient se tourner vers les dimensions dangereuses et lointaines pour leurs expéditions. Autant préserver ce qui leur restait, et la bouteille bue aussitôt rejoignait donc les rebuts.

Pendant qu’elle se désaltérait, de l’autre côté de la colline, son époux et amour de jeunesse, Chance, faisait l’exact inverse. Il vidait sa vessie dans l’intimité, et le bruit d’un ruisseau cachait celui de son jet. Charme ne comprenait pas cette pudeur qui était la sienne. Ils vivaient et travaillaient ensemble depuis plus de vingt ans. Ils avaient consommé leur union, plutôt deux fois qu’une, et leur fréquentation allait au-delà du simple physique, arrivant, elle l’affirmait ouvertement, à cette communion des cœurs chantée par les poètes et rêvée par les adolescents.

Pourtant, il n’osait pas se laver devant elle. Encore moins faire ses besoins les plus légers. Ridicule.

Charme s’assit pour l’attendre sur une pierre plate. Elle consultait son téléphone, le front baissé vers le sol et les yeux rivés sur le petit écran. Le signal passait mal dans les terres reculées d’une Asie indomptée : elle avait donc téléchargé tous les détails de leur aventure avant de partir. La dimension #187230 était assez mystérieuse. Elle avait été découverte par les russes il y a bien longtemps, puis étudiée par les soviétiques lors de la course à l’espace de la guerre froide. Rapidement, elle avait été abandonnée, et les archives communistes avaient malencontreusement brûlé dans les mouvements de colère ayant suivi les famines. Ne restait donc de ces informations que les anciens proverbes des premiers hommes, prophéties mystiques transformées par le temps et la superstition. Elle les relisait pourtant religieusement, ces écrits, voulant être certaine que rien ne pourrait les prendre par surprise. On n’atteignait pas les quarante ans dans ce métier sans une certaine prudence.

Sa nuque, laissée à découvert par son chignon soigné, la démangea soudain, prise par une irritation insistante. Elle y porta la main, croyant y trouver une araignée baladeuse et ses grandes pattes nébuleuses enlacées tout autour de son cou. Mais ce n’était qu’une impression, sa peau était nue.

Le portail à côté d’elle se mit à scintiller. Les arcs en météore et l’espace vide entre eux commença à changer, s’emplissant d’une matière gluante qu’elle reconnut comme étant le point de couture où deux réalités se rencontraient soudain. Il était temps.

« Chance ! »

Son homme arrivait en trébuchant sur les pierres roulantes des pentes, ayant à peine fini de remontrer sa braguette. Il était mignon à débouler comme ça, tout penaud, tout chamboulé, comme si c’était leur première aventure alors que c’était leur centième. Charme sourit mais ne perdit pas en considérations frivoles et réunit ses affaires plutôt que de l’aider. L’aventurier arriva à côté d’elle et observa le phénomène, fasciné.

« Tu as pris les mesures ?
– Non, ça vient de s’ouvrir. Je vais enterrer les déchets. Fais-le toi.
Will do. »

Lorsque la femme revint, son mari finissait tout juste d’installer ses instruments, diverses tiges conductrices aux sensibilités variées qui s’enfonçaient à moitié à travers le portail pour examiner en amont le climat de la dimension étrangère. Chance observait les résultats en plissant le front, tout entier dédié à son travail. Il était un peu plus jeune qu’elle, mais cette mimique concentrée lui avait donné plus de rides déjà. Elle aimait surtout les commissures autour de ses lèvres, nées à force de rires et de sourires.

« Alors ? C’est viable ?
– Oui ! s’exclama-t-il avec un enthousiasme qui faisait ressortir son accent anglophone. On aura pas besoin de combinaisons spatiales, même. Il y a de l’oxygène. La pression est stable, c’est dans les limites de ce qu’on peut supporter en tant qu’espèce, avec même une marge supportable. J’ai un peu plus de mal à comprendre la gravité, par contre. Je crois qu’elle est moins forte que sur terre, mais la canne trouve un sol solide devant nous et pas d’obstacle majeur.
– … Donc on peut y aller comme ça, tranquille ? Génial !
– Tranquille, je ne dirais pas quand même. Il y a toujours les avertissements des anciennes gravures. »

Charme ne l’avait pas oublié. Surtout ce poème étrange, inquiétant, qu’ils avaient trouvé inscrit dans un ancien ouvrage de poèmes à la reliure verte acheté à un antiquaire de Moscou, vraisemblablement une traduction en français étrangement moderne de mythes et poèmes antiques de civilisations oubliées et inconnues. Ses lignes d’introduction résonnaient dans sa tête comme un impératif absolu qu’un prédécesseur anonyme aurait voulu faire perdurer à tout prix pour éviter la répétition d’un désastre innommable :

La prospérité perdue des terres vues
ne laisse qu’un œil aveugle à la lune de transition.
Les voyageurs qui foulent le cimetière
devront éviter d’y répandre les liquides lunaires
sous peine d’être vus eux aussi.

Prospérité perdue était un terme qui attirait tous les chasseurs de trésors, mais il fallait veiller à entendre également l’avertissement que ces vers contenaient. Liquide lunaire. Chance et Charme avaient tous deux conclu que cette métaphore devait sans doute être une référence obscure aux eaux marines, dont les marées étaient souvent reliées dans l’imaginaire commun aux phases de la lune. Ce n’était pas le cas des rivières ou des ruisseaux, des cours d’eau douce dans les campagnes ensoleillées. Mais dans un désert de sel, toute eau devenait salée…

Pour pallier ce détail de taille qui rendait l’exploration de la dimension #187 230 autrement plus compliquée, Charme avait préparé quelques parades alimentaires. Leurs sacs réfrigérés étaient emplis à ras bord de fruits estivaux à la chair humide, de tomates rouges et pulpeuses et de tranches de pastèque glacées. Selon les températures que devait leur renvoyer leur étude préliminaire, la femme avait aussi prévu des sacs de glaçons qu’il suffirait alors de mettre en bouche pour ‘boire’ sans qu’une seule goutte ne tombe sur le sol du désert. Naturellement, cela ne leur suffirait pas pour survivre sur de longs mois et il leur faudrait donc être aussi efficaces que rapides durant leurs recherches. Ce n’était pas une expédition aisée.

Mais ils sauraient se débrouiller. Ils l’avaient toujours fait jusqu’alors. Ensemble.

Chance et Charme avaient un rituel de bonne fortune, une tradition qu’ils honoraient depuis leurs premières aventures, lorsqu’ils étaient tout juste adultes. Ils laissèrent un morceau de bois signé de leurs initiales avant de s’en aller, l’abandonnant sous la lumière de la lune.

Le couple traversa le portail et disparut.

Ils posèrent le pied sur un sol dur, les yeux mi-clos pour se protéger d’une lumière pâle qui irradiait du terrain devant eux, pas spécialement forte mais inattendue, remontant vers leurs yeux plutôt que d’y descendre. Charme leva la tête pour s’adapter à l’environnement l’espace de quelques instants, la température, la pression, le poids de son corps, le silence absolu et l’air immobile. Et au milieu de cette avalanche de stimuli nouveaux, un trou dans le ciel, un puits de lumière qui irradiait vers son propre intérieur, une lune blafarde et moqueuse qui semblait n’avoir jamais bougé dans le ciel pendant leur passage d’un côté à l’autre.

Abaissant le regard à un angle droit de différence du mouvement habituel en redressant la tête, Charme porta ses yeux sur le terrain qui s’étendait devant eux. Une plaine de cristal infinie, luisant jusqu’au bout du regard de l’éclat pur et vide de la lune au-dessus de leur tête. Rejoignant la voûte noir pâle au point de rupture de l’horizon, l’étendue étincelante semblait refléter en négatif les cieux percés d’étoiles, l’effet d’optique des mille lumières jetant dans son œil autant d’aiguilles qui tiraient le sol et le ciel l’un vers l’autre, comme espérant qu’ils se touchent enfin.

Elle frissonna dans la fraîcheur nocturne de ce monde absent, plissant les yeux pour voir aussi loin que possible… Et étirant du même coup les fins doigts de lumière qui venaient se caresser à la hauteur de l’horizon, sursautant puis les rouvrant en grand pour se raccrocher à la solidité tangible du monde observable et de la roche sous le cristal. Elle n’avait jamais été aussi heureuse d’être loin au-dessous du ciel.

À côté d’elle, Chance s’était accroupi et avait ramassé un petit cristal qu’il croqua avant de le recracher par terre.

« C’est vraiment du sel ! »

Elle regarda autour de ses pieds, les fines plaques craquantes et les cristaux allongés à la surface claire, nervurée par endroits. Il avait raison, c’était la texture et l’apparence du sel sous une forme étrangement pure et lisse, vierge de tout contact physique ou même liquide depuis des temps disparus du souvenir de ce monde. Mais là où son époux s’intéressait au sol, Charme préférait encore examiner les étoiles :

« Ce n’est pas notre ciel, par contre, observa-t-elle en plissant les yeux devant les astres faux qui dessinaient au-dessus de sa tête une carte erronée. Les constellations… Je ne les retrouve pas.
– Et la lune, alors ?
– La lune, je la connais, ou alors c’est la jumelle du satellite terrestre. On reconnaît à l’œil nu les cratères Copernic, Clavius et ses voisins… »

Elle ne s’expliquait pas cette curiosité spatiale. Que la lune demeure tandis que tout le reste des cieux était chamboulé, ça n’avait pas de sens. Dans le métier, toutefois, si se poser les bonnes questions était essentiel, ne pas s’embarrasser de considérations superflues l’était tout autant. Elle raffermit sa prise sur les sangles de son sac à dos, consciente de la valeur du temps qu’ils perdaient à ne rien faire. L’exploration était une course contre la soif, une course qui n’avait pas de juge ou d’étapes pour garantir la sécurité des marathoniens.

« La boussole fonctionne, il y a des champs magnétiques stables. Je note les coordonnées dans le carnet, d’accord ? Reste à l’affût d’ossements ou de structures. On ne sait pas ce qu’on va trouver.
– Rien de vivant, assurément. Il n’y a pas de nutriments ici.
– Hmm.
– Vivant au sens commun du terme, oui. »

Les deux aventuriers lancèrent un chronomètre manuel avant de partir, puis se mirent à avancer. Dans cette étendue à l’horizon net, où l’échine des collines anonymes ne changeait pas même de l’est à l’ouest, il n’y avait pas d’autre stratégie que choisir une direction au hasard et de se lancer. Ils laissèrent derrière eux des pierres sèches, à la composition terrestre et brillante, dont les éclats limés resplendissaient sous l’astre unique du ciel ; ces marques devaient leur montrer le chemin du retour, au cas où leurs instruments et leurs sens devenaient victimes des pièges de cette dimension.

Charme se retournait assez fréquemment pour observer la trace légère de leurs pas qui s’imprimait sur le sodium broyé : il n’y avait pas de brise pour les effacer. Sous leurs semelles lestées, les landes de sel tenaient curieusement bien, assurant à leur marche lente un support inamovible aussi solide que les plateaux d’Arizona. Parfois, lorsqu’ils crapahutaient jusqu’au sommet d’une dune afin d’observer les environs d’un point surélevé, l’arête s’égrenait sous leurs pieds et l’un ou l’autre tombait fesses les premières. Ça ne faisait jamais bien mal, et il suffisait alors de se relever en riant pour reprendre la marche.

C’était là les seuls moments où ils échangeaient des mots. Chance et Charme avaient depuis longtemps dépassé la timidité gênée qui se défie des silences : au contraire, tous deux économisaient leur souffle et leurs paroles, les réservant aux phases de repos, rares, et aux urgences, rares aussi heureusement.

« Depuis combien de temps est-ce qu’on marche ? interrogea soudainement l’épouse lorsqu’ils parvinrent dans le creux sans ombrage en-deçà d’une colline. »

L’aventurier anglophone jeta un coup d’œil au chronomètre, qu’ils avaient spécialement amené pour ça.

« Two hours. »

Elle pesta. Deux heures, deux heures seulement de marche sans relief, dans une gravité plus faible que la normale qui plus est. Pourtant, elle se sentait fatiguée. Elle se décevait, pour le coup.

Les Bonheurs, comme on les appelait dans le milieu, faisaient l’objet d’une grand renommée parmi leurs collègues, renommée à double tranchant : on les respectait ou on les raillait, sans autre nuance. Charme surtout appartenait à cette espèce rare qui se fait sans cesse l’ennemi naturel des ambitieux et des conservateurs ; c’était une femme mature qui trouvait la réussite avec comme sans époux, dans un domaine à prédominance masculine. On parlait assez souvent du sable qui s’entassait dans ses ovaires sans fruits, de l’arthrose de ses os. Elle n’avait pas cinquante ans, même pas deux ans de différence avec son époux plus jeune ; mais personne ne le traitait, lui, d’impotent ou de vieillard. C’est pourquoi elle s’était toujours acharnée à démonter par l’exemple les défauts qu’on lui prêtait.

C’est pourquoi, aujourd’hui, elle se décevait vraiment beaucoup.

Lorsque Charme voulut repartir, son mari l’arrêta pourtant. Il n’était pas dupe et s’exprima honnêtement, une lumière d’attention dans son regard doux :

« Moi aussi, je suis dead. Rapport à notre horloge biologique, je crois. Est-ce que le jour va venir ?
– Non, j’en doute. Il y a bien un mouvement de la lune, mais je n’arrive pas à le quantifier. Soit on avance exactement à la même vitesse que le satellite sur son orbite, soit… soit c’est lui qui se calque sur nous. »

Elle était oppressante, la présence éternelle de cette lanterne imposante qui semblait les harceler. On aurait presque pu lui prêter un animisme monomaniaque. La familiarité de l’astre se faisait ici étrangère ; on ne voyait normalement la lune qu’une dizaine d’heures par jour tout au plus, mais pas en ce lieu parallèle où il était désormais établi qu’elle régnait sans se plier aux contraintes du temps ou aux chemins de la gravitation.

« Tu veux dormir ? proposa alors Chance en tapotant le sac qui contenait leur tente.
– Il est trop tôt, refusa-t-elle fermement.
– On doit prendre chaque occasion pour se reposer en terre inconnue, tu le sais. Too soon might as well be too late. Pretty please ? »

Il avait raison, comme bien souvent. Elle se laissait trop souvent emporter par ses pensées, elle n’était pas assez dans le moment présent. Chance avait ses absences et Charme ses démons… La fine équipe qu’ils constituaient tenait honnêtement du miracle.

La femme hocha la tête et commença à déballer sommairement ses affaires, l’air aussi sévère que d’habitude. Son compagnon la connaissait trop bien pour se laisser intimider et c’est avec un sourire qu’il lui rentra gentiment dedans par jeu. Elle ne cria pas – elle ne criait jamais, pas en expédition – mais l’engueula avec une colère feinte. Leurs voix basses, rieuses et enflées tour à tour, étaient les seuls bruits à rouler sur le plateau désespérant de sel.

Après un moment à monter la tente et préparer leurs affaires, les minutes se mélangeant en une bouillie informe de temps écoulé, ils avaient enfin de quoi se reposer avant de poursuivre. Si cet endroit avait un cycle jour/nuit quelconque, sa période était vraisemblablement trop longue pour pouvoir être prise en compte d’une façon ou d’une autre dans leur rythme de fonctionnement – et il n’y en avait probablement aucun, à en croire les observations de Charme jusqu’ici.

Ils se glissèrent tous deux dans l’abri de toile l’un après l’autre, mus par une volonté aussi irrationnelle que pressante de sentir autre chose autour d’eux, autre chose que cet étouffoir infini dénué de tout mur, dont pas un seul point n’était reposant à fixer, dont aucune parcelle ne pouvait soutenir un regard fatigué sur une longue durée de marche sans générer un malaise croissant à chaque épaisse goutte de temps qui s’écrasait dans un silence humide là où ils se tenaient encore quelques secondes auparavant. Le sol spectral à l’éclat aigu devenait physiquement douloureux plus longtemps on le fixait, le ciel était passivement terrifiant lorsque le regard se découvrait incapable de ciller, dénué de repères parmi ce firmament d’étoiles parsemées sans la moindre noblesse géométrique dans l’absence des choses qui peuplaient le dessus de leurs têtes.

Une fois entrée et ses affaires installées, Charme se blottit dans la fraîcheur sombre de la cachette, enveloppée dans sa fine couverture et aussi loin des bords de la tente que possible. Elle voulait être loin de l’extérieur, loin de la lumière venimeuse et de la pierre morte.

« Je prends le premier tour, sleep well hun. »

Chance était resté dans l’ouverture de la tente, sa stature respectable bouchant en grande partie l’orifice mais laissant couler quelques rayons à l’intérieur, ses traits nets et rassurants encore ombrés d’un plissement de front pensif quand il se retourna vers elle pour la regarder allongée, l’air attendri. Elle surprit une vilaine partie de son esprit à souhaiter qu’il aille tout entier dehors et close la fermeture éclair pour ne plus rien laisser entrer ; mais elle se réprimanda aussi vite, choquée par sa propre pensée. Elle lui tourna néanmoins le dos pour dormir, les yeux résolument fichés dans la pénombre chaude et saine de cette structure humaine pendant un moment avant de fermer les yeux.

Elle se réveilla en sursaut. Où était Chance ? Assis les jambes ramenées contre la poitrine, la tête appuyée sur les genoux. Il dormait, cet imbécile. Mais elle n’eut pas le temps de le réprimander, pliée par une douleur sourde au ventre dont elle prit conscience dès que les brumes du sommeil se furent dissipées dans sa tête. C’était ça qui l’avait réveillée.

« Mmh. »

La sensation de douleur venait par vagues, remplacée parfois par un inconfort chaud et pressant qu’elle trouvait presque pire. Elle appliqua une douce pression sur le point de tension, pour soulager la douleur : ses deux mains tâtonnèrent autour de son abdomen jusqu’à trouver la position qui lui faisait le plus de bien. Elle resta ainsi quelques secondes, à écouter son corps. Il lui disait des choses confuses, des messages qu’elle ne comprenait pas. Ce n’était pas un mal de ventre, ce n’était pas une blessure lancinante. Alors quoi… ? Le ciel de la tente, curieusement oppressant, ne lui apporta aucune réponse ; seule la lumière de la lune entrait par l’ouverture et s’y reflétait artificiellement, par ricochets, y dessinant des moirures qui, dans son état fiévreux, prenaient des allures extraordinaires.

L’inconfort devint insupportable et elle roula sur le côté, toujours occupée à presser fervemment la zone sensible dans l’espoir de faire taire le petit monstre qui l’habitait. Aussi, pour se réfugier dans l’ombre de la contre-plongée où la lumière n’atteignait pas ses yeux.

« Ah… »

Elle soufflait doucement, exorcisant une infirme part de la douleur entre ses lèvres, contractées en une ligne grimaçante. C’était aussi une réaction instinctive pour éviter qu’elle ne serre la mâchoire au contraire et s’abîme les dents. La femme alitée explorait son corps sans rien faire, par le seul outil de la sensation : la plaine allant de l’une à l’autre de ses hanches était sous le coup d’une instabilité sismique, ébranlée par des changements brusques de pression interne qui fissuraient les sols. Quelque chose fermentait sous la surface de sa chair, à l’estuaire où se finissaient les fleuves viciés de ses veines et artères ; elle avait dans le nez comme une odeur de moisissure.

Bien évidemment, à ce stade, Charme sentait que quelque chose n’allait pas. Quelque chose d’interne. Elle releva malgré tout le bord de son t-shirt, craignant, étant donné les terres lunaires où elle campait, de trouver sur son ventre gonflé la marque d’une quelconque invasion parasitaire extraterrestre. Il n’en était rien. Alors, doucement, pour ne pas réveiller son époux qui dormait encore, elle commença à retirer son pantalon, puis sa culotte courte. La vue du sang sur cette dernière la fit paniquer un bref instant où son cerveau endolori peinait à connecter les neurones fatigués, puis elle comprit.

« Sa mère », jura-t-elle à voix basse.

Les menstruations la frappaient, comme elles frappaient tous les deux mois environ – Charme n’avait jamais été régulière. Mais quelque chose n’était pas normal. En planifiant cette expédition, elle avait demandé à Chance de prendre en compte son cycle, afin d’éviter justement de devoir se préoccuper de ces questions pénibles. Ils avaient ainsi attendu le mois prochain. Alors, comment était-ce possible ? Pourquoi était-elle soumise si tôt au retour de la période haïe ?

Une ovulation douloureuse… ?

C’était la seule possibilité. Elle avait dû méprendre ses dernières menstruations pour une ovulation douloureuse : un peu de sang, plus de douleur que d’habitude, la confusion était aisée. Elle ne se souvenait pas bien de la façon dont ses dernières règles s’étaient déroulées, mais ça devait sûrement être ça.

Sûrement.

Ignorant le malaise qui s’était installé dans son esprit, Charme enleva tout à fait ses vêtements et se rendit silencieusement près du sac qui contenait leurs affaires de rechange. Elle n’avait pas prévu de serviette ni de tampon, mais ils avaient en revanche apporté des lingettes et des bandes de tissu médicales. Elle pourrait bricoler une compresse à partir de ces matériaux et la calerait entre ses cuisses pour éviter que les saignements soient trop importants. Le seul problème viendrait des irritations causées par la marche longue et le frottement des jambes. Elle ne savait pas trop comment faire pour éviter cela. Peut-être pourrait-elle découper ses leggings et utiliser les deux pans comme protection, en les nouant à la verticale autour de ses cuisses ?

Elle s’aperçut que le matériel médical n’était pas dans la tente, mais dans la sacoche de Chance qu’il avait laissée à l’entrée. Allons bon. Elle se démena pour passer dans l’ouverture sans le déranger : dans son sommeil, son corps s’était incliné sur le côté, lui laissant de l’espace pour s’extraire de la hutte en toile.

La lune était toujours haute au-dessus de leurs têtes. Le passage de l’environnement étriqué de la tente à ces plaines infinies était intimidant, encore plus maintenant que la femme se promenait sans bas. Elle se sentait vulnérable et se hâta donc jusqu’à la sacoche qui traînait à terre.

Son pied ripa sur une arête de sel solidifié et elle tomba à terre.

« Merde ! ne put-elle retenir. »

Elle s’était éraflé les genoux au sol et le sel qui s’était infiltré dans les plaies la tançait. Ça faisait plus mal encore que la douleur dans son utérus. Dans son dos, elle entendit remuer. Chance sortit de la tente et se figea en voyant sa femme allongée par terre en grognant, cul nu.

« Charme ? You okay ?!
– Ouais, lança-t-elle en se relevant avec difficulté. »

Son amoureux ne suivit pas son mouvement, il avait les yeux rivés au sol. Elle suivit son regard et découvrit qu’elle avait laissé quelques gouttes de sang sur le sel. L’aventurier avait l’air épouvanté. Elle soupira.

« C’est rien. J’ai mes règles.
– Tu- tu es sûre ?
– Un peu, oui », ironisa-t-elle tout en fouillant dans la sacoche pour récupérer les bandes et les lingettes et peut-être aussi sa dignité perdue.

Dans son dos, Chance s’était remis à respirer normalement. Il s’approchait maintenant d’elle avec gentillesse, le rouge aux joues mais les yeux inquiets.

« On a amené des bouilloires, tu en veux une ? On peut se reposer encore un peu.
– Non, ça ira. Je veux juste… me bricoler quelque chose. »

Elle trouva enfin ce qu’elle cherchait et s’empara vivement des bandes, puis se réfugia sous la tente. Chance ne la suivit pas, lui laissant son intimité. Elle ferma presque entièrement la fermeture éclair, ne laissant qu’un filet de lumière pour travailler. L’obscurité lui faisait du bien, elle calmait les maux de tête fervents que lui collaient la vue de la lune sur les plaines blanches.

Lorsque Charme émergea enfin, elle était décente et avait déjà plus de couleurs. Chance quant à lui avait démarré un feu et faisait réchauffer sur les différents étages de son installation une casserole de tomates épicées ainsi qu’une bouilloire. En la voyant sortir, il sourit.

« J’ai fait à manger, je me suis dit que ça nous ferait du bien. C’est bientôt prêt.
– D’accord », répondit-elle sans lui avouer qu’elle avait trop mal au cœur pour avoir faim.

Il retira la bouilloire du feu et elle fit mine de ne pas l’avoir vue. La femme s’assit aux côtés de son époux et y resta, curieusement transie de froid. Pour éviter de souffrir de la température, elle se serra contre son homme.

« Tu t’étais endormi.
– Pardon. La lune et les étoiles font ça.
– Pas grave, pour cette fois en tout cas. »

Ils restèrent un moment immobiles et silencieux, à observer les flammes. Leur chaleur vivace et orange contrastait avec les tons monotones de la dimension qu’ils exploraient. Parfois, une bouffée de cendres tombait au sol, maculant le sel de noir et de gris et aveuglant le blanc. Ce mélange des teintes lui rappelait les impacts de météores qui souillaient la surface de l’astre nocturne.

Chance prit la parole :

« Je pense qu’on devrait rebrousser chemin. »

Charme lui jeta un regard vicieux. Ce n’était pas dans ses plans.

« On devrait continuer d’avancer au contraire.
– Nous sommes dans une dimension où nous n’avons pas le droit à l’eau en tant que telle. Tu vas perdre du sang sur… trois, quatre jours ? Je sais aussi que ça te donne parfois des problèmes de digestion, or la diarrhée est un problème de déshydratation…
– Ça ne me le fait plus depuis que j’ai commencé la pilule.
– Mais tu as arrêté depuis ma vasectomie…
– Oui, mais les bénéfices me sont restés.
– D’accord, c’est déjà ça. Quand même. Je pense qu’il serait plus prudent. »

La femme ferma les yeux avec dépit. Elle se sentait bête. Elle se sentait vraiment bête. Mais il n’avait pas tort.

Après un instant de réflexion, elle rouvrit les yeux et les riva dans ceux de Chance.

« On continue, un peu. Jusqu’à la prochaine "nuit", ou alors jusqu’à ce qu’on trouve quoi que ce soit d’intéressant à examiner. Ce n’est pas la fin du monde si j’ai mes règles, on s’est bien préparés, je vais tenir le coup.
Okay, thank you.
You’re welcome… »

Son accent français s’entendait encore, même après toutes ces années. Son amoureux ne lui tenait pas rigueur, il trouvait ça ‘charmant’ soi-disant. Il se tordit le coup pour planter un bisou sec sur sa joue. Elle leva les yeux au ciel, en souriant.

Le repas ayant fini de cuire, Chance leur servit deux écuelles. Elle contempla la bouillie sanguinolente sans enthousiasme. L’odeur dans son nez lui donnait envie de vomir, pas de manger. Mais son mari lui tendit alors autre chose : un petit sac de tissu. Elle le prit sans comprendre.

« C’est de la lavande. »

Elle en fut un peu émue, comme à chaque fois. L’effet secondaire qu’était l’impression de moisissure dans le nez – et les nausées qui suivaient – n’était pas très répandu et elle le passait donc assez souvent sous silence.

La femme amena le sac odorant au niveau de ses narines et inspira. Les arômes secs et bucoliques suffirent effectivement à chasser le mal : elle respirait mieux.

« Merci. »

Ils finirent leur repas puis, enfin reposés, se préparèrent au départ. Charme fut la première à finir, elle attendit donc que Chance finisse de plier la tente.

Puis, ils étaient repartis.

Chance réfléchissait beaucoup. Il réfléchissait à tout, à rien. Aux limites du corps, au plus près du cœur. Il faisait confiance à Charme et ses sens acérés pour surveiller leur chemin, à ses connaissances en navigation pour les guider. Lui se permettait de rêver, un rêve utilitaire : il réfléchissait maintenant à la façon dont cette dimension fonctionnait, et comment ils pourraient en tirer parti.

Le soleil n’existait pas, visiblement ; ou alors, il était de l’autre côté de l’horizon qu’ils parcouraient pourtant avec méthode, fuyant les voyageurs pour les priver de sa chaleur. Toutefois, Chance privilégiait inconsciemment la théorie du plan plat : le sel n’était pas un constituant assez solide pour une construction sphérique. Il s’imaginait plutôt des strates parallèles, sans plaques tectoniques, si concassées les unes par les autres que la surface en devenait solide. Quelques échantillons l’auraient ravi ; mais ce n’était pas sa curiosité scientifique qui payait les courses.

Le sol sous ses semelles lestées – allégées lors de leur arrêt pour convenir à la gravité ambiante – rendait la sensation d’un sable crissant. De la plage, toutefois, l’homme ne retenait que l’impression sauvage et vide des cartes postales. Le sol n’avait pas beaucoup de choses à offrir, aussi son regard avide de nouvelles connaissances se tournait régulièrement vers le ciel. Contrairement à son épouse, il ne savait pas se servir de la voie lactée, mais cela ne l’empêchait pas d’en admirer la lueur.

L’adepte qu’il était des soirées nocturnes se trouvait pourtant mal à l’aise ici. Peut-être son instinct d’animal, inconnu de l’homme, s’était-il aperçu du changement des étoiles. Peut-être que c’était la familiarité de la lune au contraire qui l’abattait. Son inconscient devait déjà se croire à la surface de l’astre, avec cette légèreté environnante, ces collines et ces monts blancs sans structure humaine : et en levant la tête, il espérait retrouver la terre.

Mais non. Il n’y avait que la lune.

Chance crut voir quelque chose bouger à sa surface. Comme un cratère fugitif se déplaçant à sa surface. Il baissa les yeux par réflexe, revint vers le ciel. Non, il avait rêvé. Son chiasme fatigué avait dû lâcher un moment, dédoublant sa vision et créant dans le champ au niveau de son nez un trou noir imaginaire. La lune était pleine et blanche, cette fois-ci, à quelques mètres de l’endroit où l’aventurier avait cru la voir. Immobile, silencieuse. Sans vie.

Il frissonna malgré tout. Il n’avait pas parlé à Charme de son rêve, de son cauchemar plutôt, elle qui avait déjà bien à penser. La façon dont la lune, dans son imaginaire ensommeillé, s’était transformée en exécutrice ; la façon dont sa lumière était devenue acide, ruisselant le long de ses cheveux, puis de son front, de ses tempes, de ses joues, de l’intérieur de ses dents, fondant la chair en une graisse salée qui s’évaporerait dans la nuit.

« Chance, à trois heures. »

Pris par surprise, il se tourna d’un côté. Charme lui attrapa le bras pour le faire pivoter de l’autre, dans le sens des aiguilles d’une montre. Ses yeux furent d’abord trompés par le blanc : mais en bas de la colline, il voyait des points d’ivoire.

« C’est un squelette de créature ?
– Probablement. Allons-y. »

Ils glissèrent sur les dunes, manquant parfois de se rétamer en raison des aspérités traîtresses. Plus ils s’approchaient, plus la structure morte devenait grande. C’était là le cimetière d’une bête sans nom, de taille imposante à défaut de gigantesque. Les côtes brisées, ordonnées en rang là où la poitrine de la créature s’était évidée, dépassaient de loin le couple d’explorateurs. Chance s’en approcha immédiatement, des étoiles dans les yeux, heureux de nourrir sa curiosité naturelle. Il s’attarda sur la forme des os, leur emplacement – les petits éclats brisés reposaient sur le sable ; il prenait soin de ne pas les déranger, les touchant tout juste du pied pour en retourner un ou deux.

« C’est une créature marine, mais c’est à peu près tout ce que je peux te dire. On reconnaît un vertébré à nageoires grâce à la colonne vertébrale et la forme des membres avant.
– Tu pourrais la dater ?
– Non, pas vraiment. Je ne m’y connais pas assez en espèces de l’éon phanérozoïque. Peut-être que c’est un dinosaure qui a existé sur terre, peut-être pas.
– Je veux dire, le cadavre en lui-même.
– Oh ! Pas vraiment non plus. C’est assez curieux que la chair ait disparu toutefois. Les conditions de préservation sont idéales, à part la présence d’oxygène. Il doit remonter à très longtemps.
– Donc cette dimension était auparavant une dimension sous-marine ? On arrive au bon moment, alors…
– De ce que j’ai compris des rapports Laïka, les soviétiques n’ont pas non plus trouvé trace d’eau. C’est possible que ce soit le résultat d’un grand assèchement ; soit ça, soit on n’est encore jamais arrivés au bord de mer. Mais vu l’interdiction des "liquides lunaires", j’en doute. »

Chance passa encore un peu de temps à vagabonder dans le squelette, cherchant cette fois-ci à en extraire quelques ossements d’agrément. Il se spécialisait dans la manipulation ritualiste des cadavres, mais il y avait peu de chances pour que ce corps de bête, laissé au hasard des terres sans nulle sépulture, soit sous le coup d’une malédiction d’inhumation. Il identifia quelques ossements atypiques, notamment les dents, qui ne semblaient pas conçues pour déchirer de la chair ou même broyer des végétaux comme chez la majorité des créatures rencontrées y compris dans des dimensions secrètes ou isolées. Elles étaient pointues et allongées, comme des aiguilles assez larges à la base solidement implantée dans la mâchoire. Une bouche conçue non pas pour altérer son contenu, mais pour le happer et ne permettre le mouvement que dans un seul sens : vers l’intérieur. Il y avait dans cette absence biologique de tout égard pour la mastication, pour la substance même du processus d’alimentation de l’animal, une étrangeté obscène au regard des standards de la vie.

Alors qu’il passait la main autour de l’arcade du crâne, Chance sentit une craquelure dans la surface lisse et une petite croûte d’os se détacha. Dessous se trouvait une matière visuellement similaire mais un peu plus rugueuse au toucher, plus proche de tissu osseux normal. Les deux seraient de constitution différente alors ? Il ramassa la croûte tombée parmi les éclats salins et la leva devant ses yeux à la lumière de la lune dont elle réfléchissait les rayons avec un éclat opalin, légèrement irisé. Une petite torsion des doigts lui confirma que le morceau entre ses mains était bien plus solide qu’un os normal n’aurait dû l’être après le temps minimal depuis lequel cette créature devrait être morte pour se trouver dans cet état.

« Il a l’air d’être bien enveloppé, l’animal, lâcha-t-il en détaillant le pourtour de la brisure, confirmant que le reste était recouvert de la même manière.
– Ah, vraiment ? Peut-être qu’il devait survivre à des températures extrêmes quand il y avait encore de l’eau ici.
– Je n’avais jamais rien vu de tel.
– Attends voir, je vais l’élaguer un peu avec le couteau. Ce genre de revêtement, ça peut intéresser pas mal de monde. »

Chance lui tendit l’éclat et s’écarta pour laisser sa compagne, curieuse, se pencher sur le crâne et le contraste étrange de ses surfaces. Pendant qu’elle regardait, il entreprit de faire le tour de l’imposant squelette avec prudence pour ne pas trébucher sur un os qui aurait pu se perdre parmi les cristaux, curieux de voir s’il trouverait quelque chose de neuf de l’autre côté mais conscient qu’ils ne pourraient pas s’attarder autour de la carcasse éternellement et profitant de cette trêve reposante et stimulante tout à la fois tant que Charme ne le rappellerait pas à la réalité.

Une fois arrivé derrière la petite butte contre laquelle s’appuyait le squelette renversé cependant, il aperçut un peu plus bas un relief étrange, inhabituel. Le terrain continuait sur un petit bout en pente douce jusqu’à un creux entre un ensemble de petits reliefs discrets, et au centre se trouvait… une sorte de trou ? Un espace sombre difficile à identifier, qui semblait engloutir la lumière pâle alentour. Il descendit d’un pas prudent pour voir de quoi il retournait, laissant Charme absorbée par les restes derrière la butte.

Arrivé à quelques mètres, il comprit qu’il ne s’agissait pas de vide mais d’un creux rempli d’un liquide sombre huileux, qui réfléchissait paresseusement les traits aiguisés de la lune enrobés d’un voile gluant. Il se pencha au-dessus du trou d’eau, cherchant à y voir son visage. Il n’y avait là que des taches imprécises, dérangées par la mélasse qui accueillait leurs couleurs. La lune n’était qu’une striation de rose, dérangée par quelques bulles que soufflait un courant sous-marin inspirant aux rebords du liquide cette impression enflée. Chance se pencha plus encore : il ne rêvait pas. Le niveau continuait de monter, sans cesse, transformant le tunnel en marécage. L’homme sortit enfin de sa stupeur émerveillée, et se dit que c’était peut-être là l’occasion de s’inquiéter.

« Chaaaarme ? »

De l’autre côté du squelette, sa femme se mit à fourrager furieusement. Il la vit contourner les os avec urgence, ayant sans doute lâché son expertise pour venir voir ce dont il avait besoin. Elle n’avait même pas pris la peine de poser le morceau d’os raffiné par sa lame.

« Qu’est-ce qu’il y a ?
Look at that. »

L’aventurière se pencha à son tour au-dessus de la butte. Au même moment, les bulles en surface se mirent à éclater, laissant échapper une forte odeur de fer et de cuisson. Ils mirent tous deux la tête en arrière, surpris par ce fumet insistant.

« Qu’est-ce que ça sent ? demanda l’anglais, même s’il le savait déjà.
– Du sang, répondit Charme d’un air sombre. »

Leurs nombreux périples leur avaient appris à reconnaître cette texture épaisse, cette odeur métallique. C’était du sang en effet. La femme, prudente, se servit de l’os dans sa main pour touiller la mixture étrangère, crevant la surface pour y insuffler une onde tournoyante. Lorsqu’elle releva l’ustensile, un filet rouge parsemé de blanc et de brun y resta accroché, revenant lentement à la source. Lorsque la masse tomba tout à fait, les deux explorateurs eurent l’horreur de découvrir que l’os, du moins sa partie découverte, avait été réduit de moitié.

« Éloigne-toi, ordonna Charme avec urgence, un ordre que Chance ne contesta pas. »

Ils firent quelques pas en arrière, les yeux fixés sur la substance acide. Les yeux de l’homme revinrent sur l’os : là où sa surface écaillée était teintée de vermeil, la structure de la moelle s’effritait et rompait, parcourue soudain de petits trous alors que le sang rongeait un chemin jusqu’au cœur. La poudre ainsi formée ricochait dans les gouttes et tombait au sol, s’amoncelant en de petits tas.

« Salt. It’s salt, constata-t-il d’une voix blanche. »

Charme jeta l’os et lui fit signe qu’ils repartaient. Il était grand temps, effectivement de se mettre sur le chemin du retour. En se pressant pour rassembler leurs affaires et quitter le cimetière, la française réfléchissait et parlait à voix haute :

« Il va falloir suivre les arêtes de montagne et éviter les creux de vallée. Je ne sais pas s’il y a d’autres sources ni à quelle vitesse l’écoulement se fait. On a pour nous que le terrain est irrégulier et la densité du liquide, assez haute. Un pas rapide devrait le faire, mais on ne doit vraiment pas s’arrêter.
– Et si nos rochers sont engloutis ?
– Les boussoles marchent, on a la direction. J’ai fait des calculs de distance avec notre vitesse de marche à pied, ça devrait nous permettre en plus de savoir quand ouvrir l’œil.
– … Et si le portail est englouti ? »

Charme ne répondit pas. Elle levait les yeux au ciel, et Chance fit de même.

La lune demeurait haute dans le ciel, égale à elle-même. Il lui sembla qu’elle brillait soudain d’un éclat rougeoyant.

Les marcheurs collèrent aux reliefs des collines qu’ils avaient précédemment foulées paisiblement. Leur pas était devenu plus rapide, soudain. Ils économisaient leur souffle, laissaient l’inquiétude se cogner au sommet de leur crâne depuis le fond de leur cervelle, en silence.

Maintenant que les terres blanches et lunaires étaient maculées par une couleur étrangère, le rouge, il devenait facile d’observer les lieux d’où provenaient les sources. Car il y en avait plusieurs. C’était souvent entre la ligne nette de collines adjacentes, dans un cratère de quelque sorte que ce soit, qu’émergeait soudainement à la lisière du regard une tache pourpre grandissante. Parfois, l’inondation se limitait à quelques gouttes crachotées par un geyser mourant ; mais il leur arriva parfois, de plus en plus souvent, de passer en bordure d’un véritable puits. La mélasse irisée léchait les pentes des collines avec avidité, gagnant plus de terrain à chaque impulsion. Les lacs en formation gagnaient en masse par le centre, refluant avec ampleur vers les bords qui roulaient méthodiquement sur le sel, magma sans fusion mais tout aussi destructeur. Et toujours, dans l’air, cette odeur de métal…

Ils escaladèrent une côte et s’arrêtèrent net face au spectacle en contre-bas. Leur chemin à l’aller avait été coupé par une marée en montée qui avalait tout juste le tracé des collines inférieures. Chance regarda à droite, à gauche, avec fébrilité. C’était le corps liquide le plus imposant qu’il leur ait été donné de voir jusque-là, et il peinait à en voir la fin. Peut-être à cause de la panique, ou du contraste flamboyant entre les terres immaculées et la marée rouge qui brûlait sa rétine. L’autre rive, tentatrice, dansait devant ses yeux papillonnant comme pour le narguer.

« On va devoir contourner, établit Charme en sortant la boussole d’un mouvement nerveux.
– Vers la gauche, ou vers la droite ?
– Vers le chemin qui a le plus grand dénivelé. »

Ils prirent la direction de l’ouest. Leur cheminement, pressé, les épuisait : d’autant plus qu’ils n’avaient pas l’occasion de se reposer comme à l’aller. Alors, ils se déchargèrent de leurs charges les moins utiles : les tentes qu’ils déchirèrent en marchant pour en retirer les armatures métalliques et pliables et les garder, les sacs de provision qu’ils avaient déjà vidés… Ce fut l’occasion de tester l’effet de la marée rouge sur la matière inanimée ; et ils constatèrent avec horreur que les courroies des sacs se transformaient aussi, en cendre ou en sel, ce n’était pas très clair.

Charme avait toujours les yeux rivés sur sa boussole, enregistrant parfois sur son téléphone l’état de leur avancée et leurs coordonnées. Son esprit prodigieux ne cessait d’effectuer des calculs de navigation à partir des pôles et de leur vitesse de marche. S’ils retrouvaient jamais leur chemin de retour, ce serait grâce à elle, comme toujours. Chance baissa les yeux, le cœur pris par un tumulte d’émotions négatives. Il avait honte et ne savait pas pourquoi. La partie spirituelle de son esprit, sans doute, qui voulait le convaincre que tout était de sa faute, parce qu’il avait eu le malheur de rêver de la lune, maîtresse en ces terres, œil large du ciel qui voyait tout et se rivait sur les intrus de son domaine…

Les chemins qu’ils empruntaient, de larges collines surmontant les lacs, se transformèrent peu à peu en couloirs. Lorsqu’ils marchaient en équilibre sur les arêtes des hauteurs, c’était avec la conviction terrible que le moindre faux pas les amènerait à la mort, qu’ils glisseraient sur les pentes escarpées et teintées de vermeil pour disparaître, avalés par une vague dans un floc sinistre.

Finalement, ils arrivèrent vers le sommet de la crête qui les accueillait sur sa généreuse échine, et constatèrent qu’il était environné de liquide en contre-bas, inondation qui ne cessait de monter. Ils voulurent rebrousser chemin : mais derrière eux, leurs traces de pas des niveaux inférieurs étaient léchées par le bord de la marée. Alors, en désespoir de cause, ils grimpèrent au sommet, espérant, sans vraiment y croire, qu’ils y seraient protégés.

Chance installa une nappe par terre afin qu’ils s’assoient de manière un petit peu plus confortable. Ses mains tremblaient. Il observa son épouse qui préparait leur repas, comme si cela n’était qu’un moment de bivouac comme tous les autres. Ses doigts étaient plus assurés, mais ses yeux clairs étaient envahis de remous sombres que seul son âme sœur aurait pu déceler. Ils s’assirent côte à côte et se blottirent l’un contre l’autre. Partout où leur regard allait, il n’y avait presque que du rouge. Les quelques sommets qui demeuraient à l’horizon, îlots de résistance, semblaient destinés à être avalés les uns après les autres.

« Je ne comprends pas, murmura enfin Chance. On a tout fait pour éviter que… Je ne sais pas ce qu’on a fait de mal. Ce qui a provoqué ça. »

Charme ne répondit pas. Elle était occupée à retirer les saletés de sous ses ongles, la lèvre inférieure tremblante. Mu par un optimisme tenace et agaçant, Chance reprit ensuite :

« Enfin, peut-être que ce n’est pas nous. Peut-être que c’est la tectonique naturelle de cette dimension qui a entraîné ce phénomène. On aurait pas eu de chance. C’est souvent ça qui tue, après tout, les aventuriers…
– Les liquides lunaires. »

La femme l’avait coupé, sans même lui accorder un regard. Elle était plongée dans l’enfer de ses propres démons. Il ne la pressa pas, attendit qu’elle reprenne d’elle-même :

« Les liquides lunaires. La lune est liée aux marées dans la spiritualité, mais pas seulement. C’est un être cyclique, qui se découpe en phases qui rythment les mois. Elle influencerait les êtres humains jusque dans leur intimité, et il y a une forte connotation génitale. Le sperme des mâles et… le sang des femelles. Leurs menstruations. »

Chance mesura alors ce qu’elle disait, et il soupira.
C’était donc cela. C’était si bête. Si bête.

Puis, une idée lui vint : une idée qui ne les sauverait pas, une idée stupide, si stupide qu’elle en devenait drôle.

« Heureusement que je ne me suis pas astiqué la nouille pendant mon tour de garde, plaisanta-t-il avec une rare vulgarité. Je n’ose pas imaginer ce dans quoi nous nous serions noyés. C’est plus noble de périr par le sang que par… tu sais quoi. »

Elle s’esclaffa, dégoûtée, choquée, amusée. Charme n’était pas du genre à rougir devant une blague grivoise : elle y riait grassement et pleinement. Toutefois, son rire aujourd’hui n’était qu’un chuintement à peine enthousiaste. C’était mieux que rien, quand même.

Puis, elle redevint sérieuse :

« Être dissoute, ça doit faire mal. Je préférerais qu’on utilise les couteaux.
– Arrête.
– Je ne dis pas ça pour t’emmerder, Chance. On va devoir y penser, tôt ou tard. Le sang n’arrête pas de monter.
– Imagine. Imagine seulement qu’on se… et qu’en fait, on aurait pu survivre.
– Ah ! Ce serait drôle. Très Roméo et Juliette.
– Je ne pourrais pas te tuer.
– Pense à toutes les fois où je t’ai énervé. Mes défauts, mes erreurs. Tous les sandwichs que je te volais à l’université. La fois où on a failli se faire bouffer par un dragon à cause de moi. Les disputes qu’on arrêtait pas d’avoir à trente ans.
– J’aime tout chez toi. Y compris ça.
…You’re such a twat.
I love you too. »

Ils se turent un peu abruptement, parce qu’ils avaient tous les deux envie de pleurer, soudain. Mais ça n’aurait pas été courageux. Et puis, se dirent-ils en même temps, si moi je pleure, l’autre pleurera aussi. Ce ne serait pas gentil d’ouvrir ces vannes qui gagnaient à demeurer fermées. Au lieu de cela, ils se blottirent plus proche encore l’un de l’autre.

Lumière. Basaltique. Abîme. Lac. Immortalité. Larme. Acide. Cratère. Rouge. Lune. Fer. Salé. Quart. Hormone. Légion. Pourriture. Mort.

La blanche lune aveugle irradie les anciennes créatures, réveillant les flots sanglants qui hantèrent la pupille du monde.

Chance se répétait cette phrase, entendue dans les méandres de son esprit, et les murmures des clapotements qui éclataient à la surface des lacs rouges. Il se sentait partir, d’une manière ou d’une autre, et se demandait vaguement pourquoi. Le sommeil ? Le manque d’eau ? Le désespoir ? Il essayait de fermer les yeux, juste pour voir, mais les paysages terribles s’étaient imprimés sur sa paupière et il ne parvenait pas à fuir la lumière. Les rayons de la lune s’insinuaient dans ses yeux et les brûlaient jusqu’au fond du cerveau, une douleur insupportable et incomparable à tout ce qu’il avait connu auparavant. Il la haïssait, la lune. Il la haïssait, désormais, lui qui était pourtant tendre et joyeux et amoureux de la vie. Cet astre mort le répugnait, lui donnait des nausées. Cette haine ne se traduisait pas par la colère : il n’osait même pas lever les yeux pour la défier, il se noyait dans la crainte, dans le malaise. Dans l’impression étouffante que la noble reine du ciel causerait sa perte, à l’origine d’un danger irrationnel qu’impliquait sa seule présence. Il brûlait vif, à froid.

Il se sentait partir, et il blâmait la lune.

Charme le remua soudain, le tirant heureusement de sa stupeur débilitante. Elle énonça quelque chose en pointant l’horizon, mais il ne comprit pas. Elle dut répéter.

« Il y a quelque chose qui approche, là-bas. »

Chance plissa les yeux. Effectivement, l’horizon rouge de la liqueur était brisé par les contours d’un objet irrégulier en déplacement à la surface de l’onde. C’était un véhicule aux angles doux et ivoires, qui approchait lentement des terres. L’homme se leva brusquement, craignant que les anciens prédateurs des profondeurs ne revivent dans leur élément naturel et cherche une proie à croquer. Mais ce n’était qu’un os, une mandibule inférieure s’il le reconnaissait bien, semblable à celui qu’ils avaient examiné tantôt, gigantesque et imposant.

L’homme se leva soudain, mu par une idée folle. Charme sursauta et lui lança un regard mauvais.

« Quoi ?
– Rien, rien. C’est juste… J’espère qu’il va venir vers nous. »

En fait de venir, le crâne suivait une trajectoire oblique qui le ferait s’échouer un peu plus loin sur le rivage où étaient coincés les explorateurs. Chance poussa sa femme à se lever et à courir dans cette direction, abandonnant toutes leurs affaires sur place. Il arriva au moment où l’os ricochait sur la plage de sel : ses mains s’accrochèrent éperdument aux rebords anguleux du dessus de la mâchoire, s’y éraflant, mais il ne lâcha pas. Charme l’aida à tenir, jusqu’à être sûr que l’ivoire ne repartirait pas. Pendant ce temps, elle demandait :

« Mais qu’est-ce que tu fais ? »

Chance pointa le menton de l’os, sur lequel coulaient de grosses gouttes vermeilles qui glissaient sur le revêtement sans l’entamer. Ses yeux brillaient.

« C’est la seule matière qui résiste, à notre connaissance. On peut l’utiliser pour s’en sortir.
– Mais comment est-ce que ça peut flotter ?
– La… How do you say salinity? La… salinité. Elle est ridiculement haute. Avec une "eau" de cette densité, ça crée une forme de substance mi-solide qui a du mal à absorber les choses mises à plat.
– Tu veux qu’on… navigue ? Sur cette chose ?
– Oui !
– … Admettons que ça fonctionne. Comment pourrait-on diriger le bateau ? Surtout dans une mélasse pareille ?
There must be other bones somewhere…
– T’es fou, mon pauvre ami. Complètement fou. »

Pourtant, elle l’aida à chercher sur les rives d’autres os échoués, le nez penché vers le sel et les fumées invisibles du sang jusqu’à en pleurer. C’était mieux, après tout, que de rester à rien faire.

La marée avait poussé d’autres os de moindre taille dans leur direction. Certains avaient flotté au loin sans qu’ils ne puissent rien y faire, mais les autres s’étaient avérés assez facilement attirés vers le rivage. Ironiquement, ce furent les composants des nageoires sur lesquels Charme jeta son dévolu pour créer des rames. Les os des "doigts", des palmes, minuscules, prenaient l’échelle humaine. Elle s’en emparait prudemment, les mains enveloppés dans le tissu des tentes qui se désagrégeait au contact du sang ; puis elle les laissait sécher et les épongeait jusqu’à ce qu’ils soient blancs et propres. Il s’agissait ensuite de les élaguer par la base, créant une poignée fragile sans revêtement qui s’élargissait irrégulièrement pour former une surface à peu près plate, qui ne fondrait pas au contact de la mer.

Pendant ce temps, Chance avait réussi à tirer la mandibule inférieure qui les accueillerait et étudiait un peu sa répartition de poids, soucieux de ne pas chavirer. Il eut l’idée d’utiliser, comme pour les radeaux primitifs qu’il avait déjà eu l’occasion de tester lors d’autres aventures, les os trop larges pour devenir des rames et trop fins pour devenir des planches comme flotteurs fixés. Il ne pouvait pas utiliser d’autre matière que les os, aussi, les tiges de métal des tentes qu’il tordait, il les utilisa à l’intérieur de la barque rudimentaire en s’assurant qu’ils ne pourraient pas être éclaboussés. Son premier réflexe avait été de tailler l’intérieur d’os en flûte de protection pour y insérer les tiges, mais cela prenait trop de temps et ils en manquaient. Comme la densité de la mélasse était telle que de grosses éclaboussures seraient plutôt improbables, il se permit d’emprunter la voie de la facilité et dota simplement le système d’un revêtement en émail plat, inséré entre les fixations et les ouvertures du crâne. Ces trous qu’il taillait en soufflant dans l’os seraient ainsi protégés par un bouchon approximatif, et Charme lui fournissait, par son travail beaucoup plus détaillé, quelques vis osseuses nécessaires à la structure externe.

Leur sommet était presque entièrement immergé lorsque enfin, pour la première fois, les deux humains tentèrent d’embarquer. Ils étudièrent les divers équilibres du bateau, répartirent leurs sacs avec sagesse pour flotter au mieux. Puis, ils utilisèrent les rames pour se donner une impulsion de départ salvatrice. Derrière eux, la colline de sel était enfin engloutie par le rouge.

Charme devait se vouer entièrement à la navigation, car tous les repères terrestres avaient désormais disparus et ils ne pouvaient plus compter que sur leur boussole et l’esprit mathématique et rigoureux de la femme. Elle s’était installée à l’avant, utilisant les larges dents en bordure du navire pour y suspendre les courroies de ses instruments. Chance, quant à lui, ramait. C’était une tâche difficile, car les proportions étaient mal faites et la surface épaisse de l’onde rendait chaque effort aussi pénible qu’herculéen. Ils avançaient, très doucement. Mais les flotteurs tenaient, et ça évitait à leur navigatrice de perdre le fil de leur traçage. Dans cet enfer de rouge où brillaient les cristaux de sel infinis, rien ne différenciait le nord du sud ou l’ouest de l’est.

Ils mangeaient à tour de rôle, parce qu’il était impossible que Charme cesse, même pour un seul instant, de surveiller leur trajectoire. C’était trop dangereux. Alors, Chance profitait de l’obligation de cuisine pour reposer ses muscles fatigués, se nourrir et la nourrir, presque à la petite cuillère. Le reste du temps, il se reposait en s’allongeant inconfortablement au creux de leur barque et en regardant le ciel. Le fond de cette mâchoire avait sans doute accueilli de nombreuses proies et signé leur fin. Il était inspirant de se dire que la créature affamée, après sa mort, aidait désormais les êtres plus petits à survivre à ces mêmes dangers qui l’avaient terrassée elle, la géante altière.

Il ne sentait plus ses bras. Pour s’assurer que ceux-ci n’étaient pas paralysés, il se força à les lever et agita les doigts. Puis, il s’amusa à cadrer les étoiles entre ses phalanges, à la manière des enfants.

Il y eut un frétillement dans le ciel, entre son index et son majeur de la main gauche. Il cligna des yeux, secoua la tête, se retrouva tout bête. Puis, sans quitter le ciel des yeux, il murmura :

« Charme. »

Elle ne l’entendit pas. Il répéta, plus fort :

« Charme !
– Hm ?
– Regarde. En haut. Dis-moi… que tu vois ce que je vois. »

Sa femme obtempéra sans comprendre et laissa tomber sa boussole. L’objet métallique ricocha sur le fond osseux de leur radeau, produisant un son métallique et vain.

Les étoiles au-dessus d’eux s’ouvraient.

La lumière qu’elles produisaient chacune s’agrandissait progressivement, selon une géométrie rhombique aux angles adoucis. Le phénomène révélait alors un puits de clarté aux reliefs curieux, profond et circulaire. En lieu de chaque étoile, il y avait maintenant une lune, le ciel envahi par ces sphères mystiques : du point de vue des hommes, il était comme rongé de trous par des larves gargantuesques. Il y avait d’ailleurs un remous incompréhensible à la surface de ces lunes, blanches et couvertes d’un disque ombragé qui frétillait dans tous les sens.

C’étaient des iris. C’étaient des yeux.

Le ciel était parcouru d’yeux de la taille d’un satellite. Parfois, à la vitesse lente d’une masse en mouvement, ils clignaient : la paupière astrale se fermait, ne laissant passer dans l’interstice qu’un simple filet de lumière, ce phare traître et trompeur qu’ils avaient pris pour une étoile étrangère. Ils se rouvraient bien vite, la pupille tournoyant follement dans son orbite démente. Les yeux innombrables pointaient tous dans la même direction, vers le sol ; et se voyant fixé par ce regard pluriel d’un autre monde, Chance se sentit défaillir. Ses yeux à lui s’arrimèrent à la seule surface égale et familière du ciel, la lune : la lune qui ne se mouvait pas, qui ne clignait jamais, la lune et sa surface laiteuse, comme morte, la lune endommagée qui souffrait du silence et de l’étrange. La lune, redéfinie à l’éclairage de cette expérience terrifiante et hors du commun, la lune dont la nature n’était plus claire, plus de roche faite, plus de physique expliquée, plus d’universalité.

La lune était le seul œil aveugle du ciel.

Charme baissa les yeux, enfin, et mit sa main sur la jambe de son époux. Elle y enfonça ses ongles jusqu’au sang : et ce dernier lui en fut reconnaissant, car enfin, il parvint à se détacher du ciel et à regarder ailleurs, à regarder les lèvres de sa femmes, lèvres qui bougeaient :

« Prends les rames. Prends les rames, ou je le fais. »

Il obéit et revint précipitamment à son poste, luttant contre la sensation de nausée. Au-dessus d’eux, les yeux lunaires ne cessaient de les observer, attendant leur heure, suivant leur périple. Il ne paraissait pas possible que des entités de cette taille, de cette distance, puisse les voir eux, petites fourmis luttant pour ne pas être écrasées par la gravité, ni la gravité de leur situation. Pourtant, Chance était intimement convaincu qu’on les observait, et pas avec bienveillance.

Il rama plus fort que jamais.

Après de longues heures pénibles sous les feux de Sélène, Charme avertit son époux qu’une chaîne de montagnes était encore émergée à l’horizon, dans la direction qu’ils devaient emprunter. Ils en approchèrent le bateau et contournèrent jusqu’à trouver un flanc moins escarpé que les autres. Alors, abandonnant toutes leurs possessions sauf la boussole et une corde qu’ils nouèrent à leur taille pour rester connectés, ils entreprirent d’escalader. Charme devait presque porter et pousser son amoureux, qui peinait à suivre le rythme et à forcer malgré la fatigue. Ses membres ne fonctionnaient plus que sur la seule énergie de l’instinct et de l’espoir, symbolisé par la voix douce de sa compagne qu’il n’entendait que par bribe, murmurée rauquement mais tendrement et pressement.

Ils arrivèrent au bord du gouffre et manquèrent de pleurer de joie. La chaîne de montagne avait fait barrage et la marée cauchemardesque n’avait pas encore eu le temps de consommer les terres en contre-bas. La lumière des lunes éveillées – des yeux – éclairait un chemin rigoureux vers le portail qui les ramènerait à leur dimension. Chez eux.

Les deux aventuriers ne perdirent pas de temps et dégringolèrent de leur montagne. Leurs jambes engourdies durent se réveiller à la dure, alors qu’ils trébuchaient et tombaient et roulaient, retenus seulement par la corde qui les liait de conjointe à conjoint, lorsqu’ils n’entraînaient pas carrément leur âme sœur dans la chute. Miraculeusement, ils ne se blessèrent pas, pas au point de se tuer ou d’être immobilisé. Mais leurs visages frottés contre le sel s’ornaient de cratères eux aussi, devenaient blafards et morts tandis que la vie quittait lentement leur corps. Ils se tuaient pour survivre, manquaient de vitamines et de nutriments.

Mais ils avançaient.

Ils pleurèrent tout à fait, lorsqu’ils virent enfin le portail. Des larmes sèches et salées qui coulaient sur leurs joues et tombaient sur le sol, enrageant plus encore les dieux perfides qui régnaient sur ces terres maudites. En titubant, l’un contre l’autre comme deux roseaux se servant de tuteur, ils parvinrent jusqu’à la structure de pierre, la seule dans ce monde désert. Nourri par la lumière de la lune, ce dernier fonctionnait encore.

Ils s’y engagèrent les bras entrecroisés et s’effondrèrent de l’autre côté, roulant sur la terre et l’herbe. Charme se releva presque immédiatement, animée soudain d’une énergie vindicative. Elle se mit à donner de grands coups dans l’arc en météore, pleine d’une rage désespérée, pour essayer de le détruire.

Pendant ce temps, Chance restait au sol et regardait le ciel, les étoiles, la toile nocturne.

La lune.

La lune morte et aveugle, seul œil de leur ciel.

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License