Le projet d'une vie
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"Bonjour, M. Fabre ? Je voudrais discuter avec vous au sujet de votre… expérience."

Ces quelques mots, Alexandre n'aurait jamais espéré les entendre un jour de la bouche de quelqu'un. Il était plutôt habitué aux moqueries : partout où il était allé pour présenter sa théorie et les plans de son expérience, il avait été reçu par des huées, des portes fermées, et parfois des insultes. Les scientifiques dangereux le considéraient comme plus fou qu'eux, et les médecins sensés n'osaient même pas prononcer son nom. Les média aussi s'étaient délectés de démonter mot par mot ses exposés et publications, s'attardant sur chaque virgule, et n'hésitant pas à multiplier les attaques ad hominem.
Discrédité par l'entièreté de la communauté scientifique à laquelle il avait toujours souhaité appartenir, le tristement célèbre Alexandre Fabre avait alors songé à se tourner vers les mouvements d'ordre religieux ou philosophiques extrémistes. Pourtant il n'avait pu se résoudre à vendre ainsi son âme, et sa théorie demeurait alors depuis trois ans à l'état de projet sans financement.

Alors, lorsqu'il ouvrit, tout de même méfiant, la porte de sa maison, son cœur s'emplit d'une joie immense en découvrant que la personne ayant frappé à sa porte n'était pas un énième gamin du quartier ayant décidé de le tourner à nouveau en ridicule.
L'homme qu'il avait en face de lui était le portrait typique que n'importe qui dresserait si l'on demandait de décrire "un responsable de vente pour un grand groupe pharmaceutique" : grand, mince, bien coiffé, portant un costume, une cravate et un attaché-case.
Pourtant, cette impression de sérieux se fissura lorsque, après avoir invité l'inconnu à s'asseoir dans son canapé, et lui avoir préparé un café "sans-sucre-s'il-vous-plaît-mais-avec-un-peu-de-miel", ce dernier exposa la raison de sa venue :

"Disons que je suis… un porte-parole. Voyez-vous, l'organisation qui m'envoie n'a pas grand-chose d'une entreprise, du moins au sens où vous l'entendez. Nous nous décririons plus comme… un groupe de visionnaires prêts à tout pour explorer le potentiel infini de l'Homme. Vous comprendrez donc aisément que nous soyons intéressés par votre théorie et l'expérience que vous proposez."

Comprenant que l'homme en face de lui tenait plus du fanatique sectaire que du vendeur en pharmaceutique, Alexandre dut réfléchir un instant. Cet homme, tout étrange qu'il soit, était le premier à présenter un intérêt non dissimulé pour son travail, le travail de toute une vie. Littéralement.
Il ne céda cependant pas à l'euphorie, et décida de jouer la prudence :

"Comment vous appelez-vous ? Je ne me souviens pas d'avoir déjà entendu parler d'une organisation pareille."

L'homme en costume eut un petit sourire.

"Nous ne sommes qu'une groupe de personnes aspirant à trouver un meilleur futur pour l'Homme sur Terre. Cela représente notre but premier, notre rêve, en quelque sorte. Nous somme Ceux qui Rêvent."

Alexandre eut beau plonger dans les moindres recoins de sa mémoire, jamais il n'avait entendu ne serait-ce qu'une évocation de ce nom étrange.

"Comment se fait-il que vous ne m'ayez pas approché avant ? Vous ne pouvez pas ne pas avoir entendu parler de moi, avec tout le bruit, le buzz que j'ai fait… J'ai même des vidéos Youtube de vingt-cinq minutes uniquement consacrées à mon physique.
-Détrompez-vous, M. Fabre, nous avions évidemment entendu parler de vous. Simplement, nous avons dû attendre que la pression médiatique et les diverses… réactions de la communauté scientifique à votre égard ne retombent.
-Pourquoi avoir attendu trois ans, alors ?
-Les fonds nécessaires à la prise en charge financière totale de votre projet ont été longs à réunir. Nos associés et actionnaires ont été plutôt refroidis par certains aspects de votre théorie, mais nous avons fini par les convaincre. Désormais, leur soutien est assuré."

Alexandre s'arrêta d'écouter lorsque l'homme mentionna la prise en charge financière. Inconsciemment, il jeta plusieurs regards furtifs vers la mallette.
Le représentant lui sourit alors et amena la valise sur la table basse qui se trouvait entre eux deux.

"Puisque je vois que vous avez compris, je me permets de vous révéler la somme que nous avons réussi à amasser." Dit-il en ouvrant l'attaché-case.

Devant les yeux d'Alexandre s'ouvrit alors un futur qu'il avait cessé d'espérer, un futur d'un vert flamboyant. Il tenta d'estimer d'un œil averti le nombre de liasses de billet, mais son esprit s'embrouilla en atteignant le milliard d'euros, et il secoua vivement la tête, recouvrant sa lucidité.
L'homme lui proposait de financer entièrement son expérience, de but en blanc. Soit. Pouvait-il leur faire confiance ?
Non, il devait se poser une autre question, plus importante : qu'avait-il à perdre ? Sa femme était partie depuis bien longtemps, et sa famille avait déjà réussi à lui faire changer son nom afin de ne pas jeter le discrédit sur eux. Enfin, il avait renoncé depuis un moment à sa vie actuelle, et n'avait fait que retarder le moment de son départ de ce monde qui l'avait détruit, physiquement et mentalement.

"C'est d'accord. J'accepte." déclara finalement Alexandre Fabre en tendant la main vers son messie.

Ce dernier ne parut pas surpris, et le gratifia d'un sourire cordial :

"Soyez assuré que nous saurons vous aider à mener votre expérience dans les meilleurs conditions, que ce soit maintenant ou lorsqu'elle sera arrivée à son terme. Au fait, je suis terriblement désolé : j'ai omis de me présenter. Je m'appelle Malfroi Oneth." déclara-t-il sur un ton amical, avant d'enchaîner immédiatement sur les diverses clauses plus officielles et administratives.


"… naturellement, vous n'aurez accès qu'à un nombre limité de couloirs, bien qu'il vous soit évidemment autorisé de parcourir les infrastructures essentielles à votre séjour. Comprenez bien que vous avez beau mener votre expérience au sein de notre laboratoire, vous ne faites pas parti de notre organisation.
-Je comprends bien, Malfroi, vous me l'avez répété plusieurs fois : mon badge a un niveau d'autorisation hVOhPVc.png hVOhPVc.png hVOhPVc.png1 et ne donne accès qu'aux étages hVOhPVc.png à edikcpq.png hVOhPVc.png hVOhPVc.png hVOhPVc.png2."

L'intéressé gratifia son client d'un sourire, et reporta son attention sur la porte de l'ascenseur, qui s'ouvrit à ce moment.

Les deux hommes, ainsi qu'une dizaine d'autres personnes, toutes en blouses blanches, pénétrèrent alors dans la pièce principale de l'étage alloué à Alexandre Fabre. Plus blanche que les plus inquiétants laboratoires de film d'horreur, elle avait une forme circulaire avec, en son centre, une unique machine qu'Alexandre reconnut grâce au logo "TransMedics®". Il avait toujours cherché à s'en procurer une, mais son budget limité et la méfiance du corps médical avaient eu raison de sa motivation.
Comme un enfant qui découvre son cadeau au pied du sapin le jour de Noël, Alexandre trottina vers l'équipement médical flambant neuf, et l'étudia sous toutes les coutures. Après un instant durant lequel ses yeux ne cessèrent de pétiller, il se tourna vers Malfroi en tapotant la machine du plat de la main :

"Avec cette bête, mon cœur sera en sécurité. Je suppose que vous en avez obtenu deux autres, pour les poumons ?
-C'est exact, confirma le porte-parole. Ils seront livrés demain, nous avons pris du retard sur leur acheminement.
-Bien. Ces docteurs sont là pour étudier avec moi le processus d'amélioration de l'équipement et de création des machines restantes, n'est-ce pas ?" demanda Alexandre en faisant un vague mouvement de main vers la dizaine de scientifiques présents sur les bords de la pièce, s'affairant sur des ordinateurs ou des tas de papiers.

Malfroi lui répondit par l'affirmative, et Alexandre dur se retenir de jubiler ouvertement.

"Bien, très bien… au boulot, du coup !"


"Vous êtes sûrs de ce qu'il fait ? Je veux dire, ça serait une avancée inimaginable, et l'éthique n'est pas un problème pour moi, mais… est-ce seulement réalisable physiquement ?
-Vous plaisantez, Dr. Red ? Vous avez vu ces machines ? Cela va bien au-delà de ce à quoi le corps médical classique peut espérer accéder même dans une dizaine d'années.
-Il s'agit tout de même… de maintenir en vie un tas d'organes vitaux.
-Je ne vois pas le problème, avec cet équipement : retirer le cœur, puis le système nerveux, puis les organes mineurs, et enfin les poumons. Fixer le tout sur les machines adéquates, s'assurer que celle-ci maintiennent les organes en fonctionnement… c'est plutôt simple.
-Je me demande tout de même ce qu'il tente de prouver avec cette démarche…
-C'est évident : que l'on pourra bientôt produire des humains en kits ! Imagine : ton cœur va à Marrakech, tes poumons aux Bahamas, et ton cerveau en Chine !
-Haha, ouais… Probablement…


"Vous êtes sûr de de ce que vous faites ?
-Parfaitement, Malfroi. C'est le projet de toute une vie, j'ai passé trente ans de ma vie à l'imaginer… J'ai 60 ans, maintenant, alors c'est ça ou me laisser mourir seul dans une petite ville de campagne… Non merci. Je préfère encore être utile aux Hommes. Et je ne saurai jamais vous remercier assez pour avoir rendu cela possible.
-Je vois. Dans ce cas, merci à vous d'avoir accepté de travailler avec nous, et bon courage. Les docteurs vont commencer par retirer votre cœur, et le remplacer par un système d'irrigation sanguine temporaire. Nous vous réveillerons pour que vous puissiez profiter un dernier instant de notre époque, puis vous serez endormis pour retirer le reste de vos organes.
-D'accord… à tout à l'heure, alors…"

Le porte-parole s'apprêtait à s'éloigner de la table d'opération sur laquelle se trouvait Alexandre, lorsque ce dernier se redressa en l'appelant :

"Ah ! Dites… rassurez-moi : vous avez bien garanti la sécurité de l'endroit où mes organes seront entreposés, n'est-ce pas ?
-Comme je vous l'ai expliqué, nous avons tout prévu : vos organes seront chacun rattachés à la machine adéquate, et elles seront toutes "stockées" si je puis dire dans une salle de notre conception. Celle-ci est pourvue d'un système d'autogestion de l'équipement médical, et tous les fluides seront renouvelés continuellement, sans intervention humaine. Les murs de cette pièce sont assez épais et résistants, et l'anomalie que l'on a appliquée dessus garantit que l'on ne trouvera pas le moyen de les pénétrer avant un bon millénaire. Enfin, la porte sera scellée par une unique clé, que je garderai en ma possession et inclurai sur mon testament au cas-où.
-Bien… très bien… merci beaucoup, Malfroi… et remerciez également l'équipe de ma part. Monter tout ce projet en à peine six mois, c'est… je ne trouve pas les mots."

Malfroi gratifia son client d'un sourire sympathique, puis lui tourna le dos et enclencha l'arrivée de gaz soporifique et anesthésiant sur l'ordre d'un médecin…


"…abre ? Mr. Fabre ? Mr. Fabre, vous m'entendez ?"

Se demandant où il était, Alexandre tenta de se redresser, mais son cœur ne lui obéissait pas. Pris de panique, il tenta de se débattre, mais s'arrêta immédiatement en remarquant un "détail" : il avait eu une rapide formation médicale, durant laquelle on lui avait appris que le cœur est supposé battre, du côté gauche de la poitrine. Or, il ne sentait pas son cœur battre.
Retrouvant peu à peu sa vision, il découvrit un visage familier, sur lequel il ne parvint pourtant pas à mettre un nom. Cet homme, celui qui l'avait réveillé, lui parla doucement, calmement :

"Re-bonjour, Mr. Fabre. La première opération s'est bien passée : votre cœur vous a été retiré avec succès, et remplacé par un système temporaire, en attendant que l'on s'occupe du reste de vos organes. La machine fonctionne, juste à côté de vous, mais je ne suis pas autorisé à vous la montrer : on m'a dit que cela pourrait vous faire un choc."

Alexandre tenta de tourner et retourner les paroles de l'homme dans sa tête pour en comprendre le sens, sans succès. Il voulut également parler, mais sa bouche, bien qu'elle s'ouvrît, n'émit aucun son.

"Merde, qu'est-ce qu'ils me font ? Pourquoi est-ce que je suis aussi engourdi… ils m'ont injecté un truc ? Ils m'ont drogué ? Où est-ce que je suis ?" furent une partie des milliers de questions qui lui traversèrent l'esprit.

En revanche, devant l'absence de réponse orale de la part de son client, Malfroi continua son monologue :

"Conformément à votre souhait, nous vous… réassemblerons dans 100 ans. Votre cerveau, que nous allons retirer, sera endormi pendant tout ce temps, mais… bon courage tout de même. Vous êtes un visionnaire, Mr. Fabre. Ceux Qui Rêvent se souviendront de vous."

Alexandre Fabre n'eut pas le temps de profiter de ses derniers instants : le porte-parole enclencha à nouveau l'arrivée de gaz, et la dernière vision de l'homme fut l'horreur de médecins inconnus s'approchant de lui en manipulant des appareils et outils dont il ne parvint pas à deviner le fonctionnement…


"Fromage ou yaourt ?
-Yaourt s'il te plaît. Pêche, si possible.
-Ok. Cherche une place, je vais payer.
-Ça marche merci"

"Ici, ça te va j'espère ?
-Ouais, pas de soucis. Nan t'embêtes pas pour l'eau, je vais y aller."

"Bon, bon appétit.
-Merci, toi aussi."

"Dis, du coup, t'avais pas fini de me raconter, il lui est arrivé quoi au type qui voulait se faire charcuter, là… Fabre, je crois ?
-Oh, rien, justement, rien du tout. Ses organes ont bien été séparés selon son souhait : cœur, puis système nerveux, puis tout le reste, et enfin les poumons. Chaque composant a été soigneusement relié à la machine adéquate, et il est donc maintenu dans un état de vie, même si son cerveau est en "sommeil". Ensuite, on a fermé la porte de la salle spécialisée, j'ai détruit la clé, et puis voilà. Au final ça nous aura pas coûté si cher que ça, mais les médecins qui ont bossé avec lui ont exprimé un certain mécontentement. C'est compréhensible, dans un certain sens, mais nous avons tout de même pu en tirer un bénéfice : nous avons désormais de nouveaux protocoles de production d'équipements.
-Oui, totalement. Et du coup, vous le sortez quand ? Dans cent ans ?
-Houlà, non, probablement un ou deux millénaires, si jamais quelqu'un tombe dessus par hasard."

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