Le Monde Était Magnifique
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Au Bord De La Fin Fatidique
Nul N’Aurait Crié Sous Les Foudres Divines
Car Malgré La Raison Qu’On Extermine
Le Monde Était Magnifique




Redam Sophes et Alisson Assam se dirigeaient d’un pas soutenu vers le centre de contrôle de la Volière. Autour d’eux, hagards, marchaient Agents, Classe-D, Chercheurs et Humanoïdes de tous les bords de l'anormalité. Seuls les deux directeurs semblaient être sous pression. Redam posait les questions et Alisson y répondait en le suivant à la trace :

- …Quelle est la situation au niveau des Groupes d’Intérêts ?

- Comme tout le monde, ils ont compris, mais ils réagissent chacun différemment. Les Maxwellistes ont réuni l’Hexagone, la Bibliothèque a fermé ses portes, les Anartistes déchaînent le chaos sur toute la Côte Ouest des États-Unis, Trois-Portland a fermé ses frontières, la CMO a demandé une réunion d’urgence Code Armaggedon. Et ça c’est qu’aux États-Unis, sans compter les surpuissances religieuses ou économiques qui ont déchaîné leurs plus grandes puissances anormales.

- C’est-à-dire ?

- Dix-sept Titans Mékhanites ont été libérés en Arabie Saoudite, et des armées daevites sont en route pour les combattre, ravageant tout sur leur passage. Marshall, Carter and Dark ont déstocké toutes leurs anomalies sensibles à prix réduit aux gouvernements en panique sans oublier de garder les plus sensibles d’entres toutes pour leur usage personnel. Près de deux cents anomalies contenues ont évolué et leur niveau de dangerosité augmente d’heure en heure. Et ce n’est que ce que le Conseil a bien voulu me dire, ça doit être le chaos dehors, au-delà des montagnes.

- Combien de temps ?

- On en a aucune idée, mais il faut vite faire quelque chose. On sait maintenant que cela vient des fleurs, mais elles n’éclosent pas assez vite. À ce rythme-là, il y aura beaucoup trop de morts avant qu’elles ne puissent réduire le niveau de violence.

- Quels sont les chiffres ?

- Éclosion Globale à neuf pour-cent, plus un toutes les demi-heures. Éclaircissement achevé, pollution atmosphérique en baisse proportionnellement à l’Éclosion.

- Alors assez perdu de temps, dépêchons.

Ils accélérèrent le pas vers l’Aile Ouest de la Zone de Stockage-V-41, surnommée la Volière. Le gigantesque prisme pyramidal, niché au creux de l’Himalaya sur le flan Sud-Est, était le complexe le plus important de la Procédure Colombage. Sa surface bombée présentait un nombre important d’embouchures condamnées par de grands diaphragmes à iris, de lourdes lamelles en métal qui bouchaient les trous en une multitude de spirales parfaites et immobiles sur toute la surface du complexe. Elles allaient désormais être ouvertes.

Les deux directeurs marchèrent ainsi à contre-courant parmi la foule alors que les premiers doutes de l’humanité fleurissaient au crépuscule. Issues des recoins les plus méconnus du cosmos, des forces inimaginables et incommensurables se rapprochaient à une vitesse fulgurante sans pour autant se presser plus que nos deux héros en cet instant. La salle de contrôle était en vue, quelques mètres encore, puis Redam et Alisson entrèrent dans la grande pièce. Ils allèrent de chaque côté du poste de commande, sortirent leurs deux clés de confirmation et les insérèrent dans la serrure du panneau de contrôle. Après les avoir fait tourner de concert dans un cliquetis, ils tapèrent leurs codes respectifs sur les claviers à gauche des serrures, puis lancèrent tour à tour la reconnaissance vocale.

- Bonjour, ici Devron, Gen5 du DIAA, vous m’avez sollicité dans le cadre du Protocole Colombage ?

- En effet Devron. Ici la Directrice Alisson Assam, code confirmation 514-237-113-B.

- Et ici le Directeur Redam Sophes, code confirmation 341-319-316-A. Des nouvelles des autres Zones-V ?

- Pas vraiment à vrai dire, vous êtes la première à lancer le feu vert. L’une d’entre elles a potentiellement été mise hors fonction, les autres attendent votre signal, étant donné votre importance dans l’application du Protocole.

- C’est-à-dire ?

- Vous êtes la Zone-V la plus importante, car il y a plus de population dans les environs proche. Les autres Zones hésitent et considèrent encore la gravité de la situation.

- On ne peut pas se reposer sur les fleurs. De toute façon, les consignes sont les consignes, ouvre les sas.

- Très bien, monsieur, je procède à l’ouverture, veuillez patienter quelques minutes, il y a un bon nombre de sécurités.

- Peux-tu ouvrir le volet de quarantaine s’il te plaît ?

- Vous êtes sûre que c’est sans risques ?

- Oui, vas-y, ce n’est pas une menace mortelle, pour le moment en tout cas.

- Très, bien, j’ouvre le volet.

La protection qui recouvrait la vitre tout le long du mur du fond coulissa vers le haut dans un vrombissement. La lumière éclatante vint donner un aspect irréel à la pièce sombre et froide, lui faisant perdre toute son impersonnalité. Une fois que les yeux se furent habitués à la lumière, on pouvait apercevoir, tout le long des montagnes parsemées de taches de poudreuse et par-delà l’horizon, de multiples couleurs qui envahissaient les reliefs, lentement et calmement, progressant de façon imperceptible. Une infinité de fleurs, toutes espèces confondues, qui étaient en train d'éclore dans de lents tourbillons chatoyant, d’immenses étendues de kaléidoscopes végétaux qui lentement recouvraient l’ancien monde. La victoire de la vie et de la beauté du chaos sur la planète toute entière, qui calmement s'épanouissait dans l'attente du chaos final, celui qui viendrait de l’espace tout entier. La conscience d’une fin inéluctable qui s'immisçait pas à pas dans les esprits et apaisait les maux et les violences, devant la vanité et l’éphémère de l’humanité qui habitait ce grain de sable insignifiant pris dans la dernière tempête cosmique, laquelle laisserait derrière elle un désert de création, un vide déchiré et pitoyable, qui s'éteindrait peu à peu jusqu’à l’inexistence même de rien.

- Tu la sens se rapprocher ?

Redam se tourna vers sa collègue, intrigué. Bien sûr, tout le monde devait sentir la chose se rapprocher à l’heure qu’il est. Une force plus grande que l’imagination ne pouvait le concevoir, peut-être plus grande qu’une galaxie. Elle continua dans une inspiration.

- Il n’est pas encore trop tard.

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

- Nous pouvons encore nous sauver.

- Ne sois pas ridicule, ce qui arrive nous dépasse tous.

- Que tu crois.

Un mauvais pressentiment commença à envahir le Directeur Sophes.

- À quoi tu penses ? On ne pourra sûrement pas rivaliser avec ce qui nous tombe dessus.

- Rappelle-moi quelle est la seconde utilité des Zone-V et pourquoi nous sommes la plus grande ?

Le sang de Redam ne fit qu’un tour.

- Tu ne peux pas l’utiliser, elles t’en empêcheront.

- Seulement la violence. Pour moi ce n’est pas de la violence, cette chose n’est peut-être même pas vivante. Tout ce que je vais faire, c’est taper un code et appuyer sur un bouton dans l’espoir de sauver l’humanité.

- C’est absurde… Et beaucoup trop dangereux. On nous a pas confié un canon à réalité pour l’utiliser à la première menace dimensionnelle ! Les conditions sont trop instables, quelque chose de dévastateur se dirige vers nous et la planète toute entière subit des manifestations anormales sans précédents depuis au moins trois Guerres Occultes ! Tu veux déchirer le tissu de la réalité ?

- De toute façon il ne restera personne pour en témoigner. Cette chose ferait passer les Canons de Gauss pour une bande de gosses armés de pistolets à eau.

- Il ne s’agit que de notre univers pour le moment, qui sait si tu…

- Ce ne sont que des suppositions.

- De toute façon, elles rendent le Canon inutile, tu ne pourra même pas l’utiliser.

- En effet. Parce qu’elles sont toujours dans le bâtiment.

Le Directeur Sophes mit peu de temps à comprendre la terrible situation.

- Devron ! Annule la…

- Décodage terminé ! J’ouvre les sas. Actuellement près de deux millions d’instances actives, prêtes à l’envol. Bonne fin de journée !

Les Directeurs restèrent suspendus, chacun dans sa propre tension. Puis ils entendirent un frottement métallique venant de la structure du bâtiment. Puis un autre. Et encore, de plus en plus vite, de plus en plus proche. Tout le long de la surface de la Volière, les diaphragmes s'ouvraient, des centaines d’iris métalliques qui exposèrent leurs orbites vides à l'éclatant paysage montagnard et floral qui se développait au-dehors. Les claquements cessèrent. Retenant leurs souffles, les Directeurs attendirent. La gigantesque pyramide observait en silence les prémices de l’apocalypse. Cela sembla durer une éternité. Puis on perçut des bruits étouffés et légers venir des profondeurs du complexe. Les bruits, peu à peu, prirent de l’ampleur, les battements légers devinrent des secousses venteuses qui faisaient trembler la carcasse de la Zone-V-41 qui gémissait de toute part. Puis, les centaines de regards vides se mirent à pleurer, les sanglots montèrent et explosèrent, des sanglots blancs. Des nuées de colombes se précipitèrent hors du bâtiment, la surface saignait de tourbillons nacrés et aériens, qui partirent dans toutes les directions répandre une paix anormale et inconditionnelle, neutraliser tous les conflits et mettre fin à toutes les peines. La mesure de confinement majeure de l’arsenal d’armes mortelles et irrationnelles de la Volière s’envolait dans une infinité de battements d’ailes, fuyait là où l’on avait besoin d’elle. La Zone-V-41 redevenait l’endroit le plus dangereux de la planète.

- Je ne peux pas te laisser faire, Alisson.

La directrice se retourna vers Redam qui pointait son arme de protection sur elle.

- Et tu comptes faire quoi, Redam ?

Le Directeur tira, plusieurs fois, jusqu’à ce que le pistolet cesse de s’enrayer à chaque coup, puis le lança avec rage au visage d’Alisson, qui resta impassible tandis que l’arme rouillait en vol avant de se disloquer à vingt centimètres de son visage. Elle commença à se diriger vers le panneau de contrôle des cellules de confinement. Redam commença à attraper les fournitures du bureau et à les lancer en vain sur sa collègue. Aucun projectile ne pouvait faire de mal à sa cible. Les oiseaux étaient trop nombreux. Il se précipita alors sur elle dans un effort surhumain, luttant contre l’effet anormal de la nuée blanche qui s'étendait au loin, de plus en plus. Elle ne vit pas venir son collègue, et commença alors une bataille pitoyable qu’aucun d’eux ne semblait vouloir mener alors qu’ils en avaient bel et bien l’envie. Et alors que les belles-de-jour qui dépérissaient sur la table se mirent à refleurir sous l’effet bénéfique de ce soleil d’étain, le ciel se mit à bouger.

Au-delà de celui-ci, trouble, comme au fond d’une tasse de thé, l’espace se distordait peu à peu, et d’étranges couleurs vinrent s’assembler en des formes irréalistes. La terreur pure se peignait par-delà l'atmosphère tandis que la monstruosité cosmique se rapprochait inexorablement sans se soucier de ce qu’elle pouvait provoquer. La terreur sans fin prenait place au-dessus des nuages derrière le ciel, et se rapprochait de la surface de cette belle journée, alors que les oiseaux chantaient et les fleurs s’épanouissaient. Les bourgeons, exhortés par ce changement soudain, fleurirent de plus belle et rejoignirent les oiseaux dans leur mission pacificatrice. Les deux êtres humains usaient leurs volontés au cœur de cet affrontement indirect entre la paix planétaire et la destruction cosmique, alors que partout sur la terre les colombes avaient été relâchées et que chacun, sans distinction, contemplait la fin de son monde. Les deux Directeurs avaient de moins en moins la volonté de combattre.

Alisson avait déjà réussi à taper le code. Le toit de la Volière s’était ouvert de la même façon que les autres sas, et un gigantesque tube minéral brun recouvert de runes à l’agencement non-euclidien commença à vrombir. Le soleil, au loin, se disloquait, de longues langues de feu dansant derrière lui au rythme du chaos, tandis que les restes de la Lune passèrent dangereusement près de la Terre. Les colombes emplissaient ce ciel de terreur contemplative alors que les fleurs rivalisaient d’une beauté infiniment complexe avec ce dernier. Alisson appuya sur le bouton.

Le Canon à Réalité vint déchirer et secouer ce paysage dans une immense colonne blanche qui sortit de la pyramide de métal et de béton. Son faisceau dévastateur se répercuta sur tout le tissu de la réalité et ricocha parmi les dimensions.

Le monde cessa d’être magnifique.

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