Le Jeune et ses problèmes
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Phnom Penh, Nord de la ville.

Bonarith avait, il fallait bien l'avouer, connu des jours meilleurs. Le visage caché sous un casque de moto, il traversait maintenant la ville, sur un scooter volé quelques heures plus tôt.

Tout était allé assez vite ces derniers jours. La découverte du colis, l'émerveillement, puis l'expérimentation, la gloire, la montée du groupe…

Il avala sa salive une fois. Ça, c'était la bonne partie.

Une simple caisse, volée à un transporteur près du marché central alors que celui-ci effectuait sa livraison quotidienne. Rien de plus banal pour l'enfant des rues qu'il était : de l'argent facile, rien de plus, jusqu'à l'ouverture. Chacune bien rangée dans un emballage travaillé, faites de simple plastique, sa future gloire lui tendait en vérité les bras. Au départ, il avait pensé que le risque qu'il avait pris n'en avait pas valu pas la peine. Une dizaine de ces étranges baguettes, un papier avec une consigne qui traînait à côté, auquel il n'avait pas traité attention au départ.

Sur son scooter, il avala sa salive une seconde fois.

Il en avait tout de même commencé par en sortir une, pour voir. Il l'avait agitée dans les airs, sans faire vraiment attention, plus par désenchantement qu'autre chose, jusqu'à ce qu'un chat errant, de passage dans son champ de vision, n'en fasse les frais et l'informe de son pouvoir. En y repensant, c'était complètement fou, surréaliste.

Il avala sa salive une troisième fois. Mais quelle con il avait été… Une chance pareille, ça n'arrivait qu'une fois en un millier de vies et qu'est ce qu'il en avait fait, lui ?

Une arme.

Une putain d'arme.

Il fallait dire que la chose avait été tentante et bien pratique. Instantanée, marquante dans les esprits, elle avait l'avantage de ne laisser aucune trace balistique pour les enquêteurs et de n'éveiller aucun soupçon lors de contrôles. Quand il avait décidé d'en faire usage, il avait déjà quelques noms en tête, des ennemis de longues dates, des salopards de la dernière espèce.

Il avala sa salive pour la quatrième fois. Le stress, ça fait toujours saliver.

Le fait est que les débuts avaient été fulgurants. À la vue de l'état des cadavres, la rumeur s'était répandue comme une traînée de poudre. Des meurtres étranges, un tueur mystérieux… Il avait même réussi à rallier quelques enfants des rues, de vieux camarades qu'il avait armés avec le reste de la caisse et à se faire une petite renommée avec ceux-ci. Il s'était fait, au final, beaucoup d'amis en très peu de temps et bientôt, on avait même couru après ses services. Il était courtisé des puissants, à l'abri derrière sa communauté, son pseudonyme et son arme. "Les mages noirs, menés par le grand seigneur de mort."

Il avala sa salive une cinquième fois. C'était plus simple de saliver que de déstresser.

Tout était allé pour le mieux pendant un temps et d'un coup, tout était parti en roue libre. Des types en noir, qui déboulent dans la planque, butent la moitié de ses gars et coffrent le reste. Des pros. S'il était arrivé à l'heure pour une fois, il serait mort… Mais qui pouvait bien être ces types ?

Arrivé devant sa dernière cache, il mit son scooter sur sa béquille et courut prendre quelques affaires. Il ouvrit la porte du bâtiment et se jeta sur un petit tapis, dévoilant une petite trappe sur une cavité creusée à la main. Du plus rapidement qu'il put, il fourra ses poches du plus d'objets possible : billets, montres, bijoux… paiements et larcins de ces derniers jours, pour s'assurer un nouveau départ ailleurs. Une fois les poches pleines, venait la question de la cargaison, de la boite qui avait mené à tout ceci. Il restait quatre baguettes. Fallait-il les prendre, ou bien fuir, en espérant que les hommes en noir abandonnerait la traque en les trouvant ?

Un bruit se fit entendre dans la pièce et il dégaina aussi vite que possible, tira avec la baguette de panique. Un chat tomba raide mort, fumant. Il haussa les épaules : au moins, ce ne serait un problème pour personne. Indécis, il prit finalement les quatre restantes qu'il glissa dans sa sacoche, referma la trappe et prit la fuite. Il referma la porte du bâtiment, par réflexe, avant de se retourner vers son scooter. Un européen traînait à côté. Pourquoi ?

Suspicieux, il regarda plus en détail, avant de décider ou non de s'approcher. Un petit vieux, cheveux clairsemés, barbe mal taillée, légère calvitie… Avec un couteau dans la main. Au second regard, les pneus avaient été crevés. Et merde.

Il saliva une sixième fois, fit un demi-tour discret, pour retourner dans le bâtiment. Il y avait, d'après son souvenir, une sortie de l'autre côté. Il aviserait la suite plus tard. Il rouvrit la porte.

Une armoire à glace, en costard, se tenait maintenant devant lui, à moins d'un mètre. Barbe courte, tatouage dépassant des manchettes de chemise… Son cerveau ne comprit pas tout de suite l'urgence et quand l'ordre fut enfin donné aux muscles du bras de dégainer la baguette, son cerveau reçut une nouvelle information sur une vive douleur au niveau du visage, causée par un méchant crochet du gauche. Bonarith s'étala par terre, lâchant la baguette, alors que le colosse appliquait avec une précision chirurgicale un étranglement sanguin. Il se sentit partir et abandonna assez vite tout espoir de résistance.

Il arrêta de saliver un instant. C'était fini ? Les yeux dans le vague, il sentit le géant le prendre par dessus l'épaule et le traîner à l'intérieur. Au loin, une silhouette semblait le suivre… L'européen, sans doute. On le jeta dans un sofa, personne ne dit mot.

Petit à petit, il reprit ses esprits. L'européen lui faisait face, assis dans un fauteuil et le regardait droit dans les yeux. Plus loin, le colosse ajustait un silencieux sur un pistolet, une valise noire posée à ses pieds. Après quelques secondes, l'européen prit la parole :


"Es-tu celui qui prétend être à la tête des "mages noirs ?" "


La salive revient au galops.


"Hem…

— Oui ou non ?"


Être rapide. Il n'avait pas réussi en bafouillant. Il sourit et s'astreignit à rire à gorge déployée. Les impressionner. Leur faire peur. De toute façon, il n'avait pas mieux.


"En effet, je suis le grand mage noir et si vous connaissez mon nom, vous devriez aussi connaitre mes pouvoirs… Vous jouez à un jeu dangereux !

— Je ne t'ai pas encore demandé ton nom et je ne prétends pas le connaître pour l'instant. Quant au jeu auquel l'on joue, j'estime avoir une meilleure main que toi. Donc, ton nom, s'il-te-plait et répond clairement à ma première question.

— Je suis le seigneur de mort, le grand mage !"


Un silence passa.


"On t'a demandé le nom que t'a donné ta mère crétin, pas ton pseudo d'émo gothique à la con pour tes soirées pougnettes sur internet, s'exaspéra le colosse.

— Vous ne comprenez pas à qui vous avez affaire ! Relâchez-moi ou payez-en le prix ! S'énerva t-il, sans vraiment y croire."


L'espoir faisait vivre… Un nouveau silence s'installa. L'européen, l'air dépité, le fixait toujours.


"Bon… On va reprendre les bases. C'est quoi ton nom ?

— …

— On va casser un peu le mythe, peut-être que ça te libérera la langue reprit l'européen. Tu te dis mage ?

— Oui !

— Parce que tu as tué trois quatre types, avec ta baguette, là ?

— … Entre autre ?

— C'est quoi un mage, d'après toi, juste un type qui bute des gens ?

— Heu… Non…

— En effet, ça c'est un assassin.

— Mais vous avez vu les cadavres ?

— Oui, et ?

— Rien ne vous a interpellé ? Je ne tue pas juste les gens, ça on s'en fout. Regardez plutôt comment je les ai tués.

— Avec ta baguette là ? Très bien. Et si je te l'enlève, tu fais quoi ?

— Je pourrais vous lancer l'un de mes nombreux maléfices !

— Comme ?

— …

— Donc, pas un mage, on confirme. Un utilisateur d'artefact, dirons-nous. Ensuite, c'est quoi cette chose ?

— Ça ressemble à une baguette magique de fée, dans les contes pour enfant, répondit le colosse. Il y a une notice avec : Mare de mouiller vos draps, commença à lire le colosse, pas envie d'embêter à nouveau papa et maman ? Faites disparaître toutes les preuves grâce à la baguette magique du docteur WONDERTAINMENT® ! Un simple coup de baguette, et toutes les preuves s'évaporent ! Ne pas pointer sur les êtres vivants, DR. WONDERTAINMENT® décline toute responsabilité quant à d'éventuelles blessures…

— Wondertainment ? Sérieusement ? Demanda l'européen.

— Oui.

— Et alors ? Quel est le problème ? Demanda Bonarith.

— C'est un fabricant de jouet. Cela doit faire s'évaporer la pisse ou les fluides organiques, t'as du juste faire exploser les vessies de tes victimes, avec un jouet pour gamin incontinent. Pour résumer.

— …

— Donc tu n'es en réalité qu'un gamin avec un jouet dangereux.

— Et un alias de merde, rajouta le colosse.


Bonarith ouvrit sa bouche, sans pour autant qu'aucun son n'en sorte. Il s'attendait à beaucoup de choses, la mort par exemple, mais pas à se faire engueuler comme ça.


— De plus, je note que la meilleure chose que tu ais trouvé à faire avec ça, c'est d'armer trois gamins pour augmenter tes profits et les envoyer à la mort… Elle est belle, ton "association des mages noires" !

— …

— Qu'est-ce qu'il se passe, t'as perdu ta langue ?

— Vous… Enfin… Vous les avez vraiment tués ?

— De quoi, tes "mages" ?

— Oui.

— Non. Nous les avons pas tués.

— Mais al…

— Pas nous. Considère-les tout de même comme morts, et toi comme responsable de cela."


La pièce était maintenant silencieuse, chaque mot était tombé comme une chape de plomb. Au bout de quelques secondes qui parurent des heures entières, l'européen soupira et reprit la parole.


"Ton nom, s'il te plait.

— … Bonarith.

— Bien, Bonarith. T'es-tu jamais demandé comment cette chose t'était arrivée entre les mains ?

— Par… erreur, je présume ?

— Exact. On ne tombe pas sur ce genre de choses simplement parce qu'on les cherche, dans un premier temps du moins. Et pourquoi cela ?

— Je… Je ne sais pas.

— Parce qu'on nous les cache. Tu as vu ce dont était capable un simple jouet, alors imagine le pouvoir d'une arme avec ce genre de procédés. C'est dangereux, et plutôt que d'armer tout le monde et de serrer les fesses, les grandes instances de ce monde ont pour une fois choisie une bonne solution : ils ont caché tout cela au quidam moyen et ont gardé la chose pour les cercles d'initiés uniquement, des gens qui connaissent un minimum les risques, et pas assez stupides pour en faire n'importe quoi. Maintenant, que penses-tu que ces instances feraient si elles voyaient un type arriver de nulle part et jouer avec leurs secrets, en place publique ?

— Le faire taire.

— Exactement. Maintenant, tu comprends ta situation.

— … Je vais pas sortir d'ici vivant."


L'européen sourit.


"La vie, la mort, c'est très surfait, si tu veux mon avis… Mais le fait est que nous ne faisons pas partie des grandes instances dont je te parle, contrairement à ceux qui ont attrapé le reste de ton groupe."


Il se leva et commença à parcourir la pièce.


"Il était une fois quelques personnes, perdues dans la masse, porteuses d'une connaissance interdite. Je te parle du genre de type qui conçoivent l'objet que tu utilisais, pas de ceux qui les utilisaient comme toi. Chacune de ces personnes utilisait cette connaissance à son propre avantage, et l'utilisation de cette connaissance était parfois bonne, parfois mauvaise. Certains firent justement des armes et d'autres des jouets. Les grandes instances de ce monde, dans un grand élan manichéiste, simplifièrent l'équation et décidèrent que la simple utilisation de cette connaissance était un mal. La bonne morale de notre société appuya la décision et la connaissance fut interdite. On tua les miracles par peur de l'échec, on abrutit la population par peur de la foule. Et face à cette répression, dans un premier temps, les porteurs de connaissances baissèrent la tête."


Il s'approcha du cadavre du chat et reprit :


"Mais aucun homme n'est fait pour se courber éternellement. Certains se relevèrent, et s'affirmèrent."


Il haussa les épaules.


"La plupart moururent. La quasi-totalité avait les armes pour riposter, mais c'est moins facile à faire avec un poignard entre les deux omoplates. Alors, que firent-ils ? Ils demandèrent aux survivants que vengeance soit faite. Et elle le fut. Le principe prit et cette vengeance fut également prodiguée au nom des suivants ; tant et si bien qu'au bout d'un moment, les survivant purent vivre tête haute, tant qu'ils ne franchissaient pas certaines lignes. Le fait est qu'on réfléchit à deux fois avant d'attaquer quelqu'un, quand la chose est sans doute mortelle pour vous aussi. Maintenant, les porteurs de connaissances s'étaient regroupés, soudés dans un esprit protecteur, vengeur. Cela avait des avantages, beaucoup d'avantages."


Les yeux posés sur le cadavre du chat, il s'interrompit pour sortir quelques petites fioles et objets improbables de ses poches, et commença quelques étranges procédés sur celui ci.


"En résumé, c'était un réseau tumultueux remplit d'individualités démentes, mais avec quelques intérêts communs. Les gens ont vite compris qu'il était possible non seulement de se défendre grâce à cela, mais aussi d'attaquer quand il le fallait, de commercer, de collaborer. Le transfert de ce genre de connaissance ce fait difficilement au grand jour et il était plus simple de passer par ce réseau pour obtenir ce que l'on cherchait que de simplement chercher à l'aveugle. On ne demande plus à un individu, on demande au réseau. On ne s'expose pas, mais on obtient toujours ce que l'on cherche, si on paye le prix."



A la stupeur de Bonarith, le chat, pourtant touché de plein fouet par son tir, se releva. Ses yeux avaient visiblement fondus, sans doute dû à la baguette et son corps était anormalement gonflé. Mais il marchait à nouveau et s'approchait maintenant de lui à côté de l'européen, qui lui tendit maintenant la main.

"René Goppette, médecin généraliste et nécromancien à ses heures perdues, adhérant à l'association des utilisateurs de magie noire. Lui, c'est Sarak, maître-chanteur la moitié du temps, démoniste l'autre. Membre de l'association également, avec un statut actuel de grand créditeur.

— Vous allez donc me sauver ? Demanda-t-il, en saisissant la main du vieil homme.

— Désolé, mais nous ne sommes pas une association caritative. Nous venons plutôt négocier. Ta situation est très précaire actuellement et je doute que tu échappes bien longtemps à tes ennemis sans notre aide. Du nôtre, nous avons un besoin que tu serais à même de combler. On te sort de ton mauvais pas, et tu nous aides sur un de nos problèmes. Cela nécessitera que tu apprennes deux trois petites choses entre temps, mais cette connaissance est comprise dans l'offre. Après nous avoir rendu ce service, selon le déroulement des choses, nous pourrons te parrainer auprès de l'association. Cela te coûtera cher, mais la maison fait généralement crédit, dans un premier temps. Des questions ?

— … Pourquoi moi ?

— Le service que l'on va te demander ne sera pas facile et certains crieraient même à la folie furieuse, mais nous y croyons. Nous avons cependant déduit des refus de nos confrères sur le sujet, que seul quelqu'un de réellement désespéré et sans grandes connaissances sur le sujet serait à même d'accepter. Tu collais bien à la description, sans offense.

— Et si je refuse ?

— On te laisse faire connaissance des grands de ce monde. D'ailleurs Sarak, c'est qui cette fois, La CMO ou la Fondation ?

— CMO. Pas de bol pour toi gamin. Mais si tu penses faire le poids par rapport à une agence internationale principalement occupée à éradiquer la vermine de ton genre, libre à toi.

— Alors, ta décision ? Demanda le colosse.

— … J'accepte.

— Pas de retour en arrière possible, tu le sais ? Demanda l'européen en se frottant les mains.

— Oui.

— Très bien, scellons le pacte. Ferme les yeux.


Un peu confus, Bonarith s'exécuta, alors que Goppette commençait à chanter une comptine aux sonorités étranges.


Ba moin en ti bo,
Deux ti bo, trois ti bo,
Doudou,
Ba moin en ti bo,
Deux ti bo, trois ti bo,
Doudou…



Le colosse ouvrit sa valise et en sortie une lourde hache à manche court. À pas feutré, il s’approcha de Bonarith.


Ba moin en ti bo,
Deux ti bo, trois ti bo,
Ba moin tout ça ou lé
Pou soulagé coeu moin…


La hache tomba sur la nuque du pauvre bougre, le décapitant sur le coup. Goppette interrompit son chant, ramassa la tête et la tendit au colosse.


"Bien joué, le coup du chant pour pas qu'il m'entende venir, dit le colosse. C'était quoi au juste ?

— Tu veux pas savoir.

— C'est quoi la suite des choses maintenant ?

— On file à l'anglaise, je fais ma petite affaire, on enterre la tête et on la récupère quelques jours plus tard.

— Tu es sûr de ton coup ? On mise presque six mois de travaux là-dessus.

— Écoute, je ne suis pas un professionnel du retour de l'âme, mais c'est un vieux truc que je tiens d'un collègue africain…

— Ton malien ?

— Non, pas lui. Un camerounais. Il faisait ça pour tous les membres de sa famille, et même de son village. Un grand malade. Une fois cette étape passée, il faudra l'entrainer un peu dans sa condition d'âme errante, mais je suis confiant.

— Et pour la CMO ?

— On laisse les jouets et le corps. Même s'ils ne retrouvent pas la tête, leur type est mort, les anomalies retrouvées. Cela devrait suffire à les calmer, ils penserons à un règlement de comptes."

Le colosse ferma la valise, renfermant maintenant la hache et la tête du pauvre homme, et ils partirent bien vite. La journée avait décidément été bien prolifique.

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