Le Grand Remplacement
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A-682, Lac de la Fin, année 2920 (ligne temporelle A-682), année 1986 (ligne temporelle du Tronc)

Le lac était agité, tant et si bien qu'on aurait pu croire qu'il s'agissait d'une mer déchaînée.

Cela n'empêchait pour autant pas l'homme de le contempler, assis sur un banc à quelques mètres de l'eau. Il était vêtu d'un pardessus des plus classique et d'un borsalino qui cachait ses yeux, que l'on devinait perdus dans l'horizon.

Il n'y avait aucun son, rien d'autre que le clapotis de l'eau qui se déchaînait contre le rivage. Parfois, une goutte ou deux venaient s'écraser contre les souliers de l'homme, mais celui-ci n'en tenait pas compte. En fait, ce dernier était immobile, ne tenant compte ni du vent déchapiné, ni du paysage désolé qui entourait le lac, dernier havre de beauté dans un monde réduit en cendres. Bâtiments détruits, ossements blanchis par le soleil rouge et autres carcasses de véhicules futuristes détruits par une force indicible étaient le lot commun de cette Branche. Mais il n'en avait pas toujours été ainsi. Autrefois ce monde était magnifique, et avait été parmi les premiers à avoir colonisé d'autres planètes que la Terre. Sa civilisation, basée sur une mutualisation des esprits au travers d'un ingénieux système télépathique, permettait une empathie de tous au service de tous. Hélas, ce paradis connut vite une fin aussi atroce que violente. Et c'était pour cela que Jean de Frémont avait choisi ce lieu pour rencontrer une vieille connaissance, qui ne tarda pas à le rejoindre sur le banc. Il ne se tourna même pas pour savoir qui était à ses côtés lorsque la femme vint s'asseoir, mais sorti quand même de son immobilisme. La femme demanda d'un ton sec :

- Pourquoi ce lieu, Frémont ?

L'ancien Alchimiste posa son chapeau sur ses genoux, dévoilant une chevelure blanche comme la neige.

- Tu voulais un lieu où personne ne nous dérangerait. Le voici.

Il écarta les bras et désigna l'environnement désolé qui entourait le lac, avant de continuer.

- Il n'y a plus personne en vie dans tout cet univers, à part nous. La seule personne pouvant prétendre à rejoindre notre petit club privé est occupée ailleurs.

La femme se tourna vers Frémont et fronça les sourcils.

- Que s'est-il passé ?
- Un génocide. Un être piégé dans une immortalité cruelle a trucidé un univers entier pendant près de trois siècles afin de pouvoir mourir.
- Le Boucher ?
- Une de ses formes, j'en ai bien peur. Mais ce qui m'inquiète est tout autre.

L'homme sortit un papier plié en quatre de la poche intérieure de son pardessus et le passa à la femme. Il continua.

- Voici des notes de la Reine Noire de ce monde à son sujet. Je n'aime pas être alarmiste, mais mieux vaut se méfier.
- Une immortalité par transfert ? Tu veux dire que…
- Ce n'est pas que le Boucher. C'est un des Gardiens de ce monde. Malgré lui. Quand l'Ennemi est réapparu en 1914 dans la ligne du Tronc, tout l'Arbre a été secoué. Dans chaque monde, le Quatrième Gardien a été désigné, avec parfois certaines particularités. Mais nous savons depuis longtemps que le Quatrième doit être l'Immortel, peu importe la forme qu'il prendra. Celui qui nous intéresse a passé trop de siècles à errer sans but et dans la douleur. Jusqu'à ce qu'il arrive à mettre la main sur la Lame Polie, ce qui lui a permis d'envoyer tout ce beau monde dans les Terres, y compris les trois autres Gardiens. Et il est désormais en route pour décimer tous les univers qui seront entre lui et sa mort. C'est à dire tout l'Arbre.
- Mais pourquoi l'Arbre ?
- Son immortalité ne s'étend pas qu'à cet univers. Lorsqu'il a eu fini de décimer tout le monde ici, dans A-682, il s'est enfoncé la Lame dans le cœur. Juste ici, au milieu de ce lac.
- Tu veux dire que tu as récupéré la Lame ?

Frémont soupira avant de répondre.

- Non. A l'instant où il a été renvoyé vers les Terres à cause de la Lame, il s'est réveillé dans le corps du Quatrième Gardien de B-113. Ce dernier était bien plus jeune. Bien moins fort dans son esprit que ne l'était l'envahisseur. Il est revenu ici et a récupéré la Lame. Puis il a massacré B-113 également. C'était il y a quelques secondes pour le Tronc, mais il y a des siècles pour A-682. Ce n'est qu'à ce moment là que nous avons eu des alertes de l'Arboriste. Parfois des branches meurent, rien d'anormal. Mais lorsqu'un virus s'étend de branche en branche…

Le vieil homme marqua une seconde pause.

- Mais j'imagine que tu n'est pas là pour m'entendre parler de cela. J'imagine que tu as retrouvé ce dont je t'avais parlé et que tu as vu ce tu devais voir avec.

La femme se renfrogna.

- Oui.
- Elle n'a même plus de corps. Je me trompe ?

La femme ne répondit pas. Frémont continua.

- Je sais que c'est ta mère. Mais tu dois voir la vérité en face Laura. Ce qu'elle a fait en 1882 était stupide. Ce qu'elle a fait lorsqu'elle a créé les Terres était stupide. Elle est égoïste. C'est elle qui a provoqué tout ça. Il est temps de changer. Remplaçons-la.
- Et Père ?
- Tant qu'il reste enfermé, la question ne se pose pas. Mais le temps joue contre nous. Si cependant nous arrivons à effectuer le remplacement, il est possible qu'il pardonne à ce monde.
- Il ne pardonnera jamais. Je l'entends, Jean. Chaque jour que Mère fait. Il est possédé par le Chaos, et les mots qui filtrent par-delà sa prison ne sont plus les siens. Il n'y a pas de retour possible.
- Peut-être que le Chaos est ce qui nous attend alors. Peut-être finit-il toujours par reprendre le dessus. Peut-être que ce n'est pas la première fois qu'une Reine des Jours et qu'un Roi de la Nuit sont désignés. Qui sait ? L'heure n'est malheureusement plus aux spéculations hasardeuses. J'ai un prototype de rituel pour assurer le transfert des essences primordiales qui assurent leurs statuts à tes géniteurs. Il nous faudra également des réceptacles, et ces derniers ne peuvent être de simples humains. Je sais cependant que de tels réceptacles ont manqué de peu d'être créés. Une expérience en particulier a retenu mon attention. Et il se trouve que celui qui l'a réalisée n'est autre que l'homme ayant donné son nom à l'objet que je t'avais encouragé à trouver. Mais cela ne se fera pas sans un grand nombre de sacrifices, dans tous les sens du terme.

Il sortit un second papier, cette fois plus épais et le tendit. Et pour la première fois depuis le début de la rencontre, Frémont se tourna et planta son regard dans celui de l'Administratrice.

- Voilà pourquoi je voulais te montrer cet endroit. Jusqu'où es-tu prête à aller, Laura ?

Et l'Administratrice lut le papier, puis lui répondit. En retour, Frémont acquiesça.

- Nous porterons donc tous deux cette responsabilité.

Mais Laura s'était déjà levée et s'éloignait du banc. Avant qu'elle ne soit hors de portée, Frémont lui demanda :

- Comment va-t-il ?

L'Administratrice s'arrêta.

- État mental instable. Nous le confinons toujours, et lui fournissons de quoi expérimenter, mais ses expériences sont toutes vouées à l'échec. Mais il continue.
- Est-il heureux ?
- Je ne sais pas, Jean. Mais ton ami n'a pas abandonné. En dépit des siècles, des désillusions. Il cherche toujours le remède au Mal. Mais j'imagine que nous ne devrions pas en attendre moins du seul homme qui a traversé les neufs cercles à contresens.
- Si jamais tu le vois, peux-tu lui donner de mes nouvelles ?
- J'essaierai. Mais je doute qu'il se souvienne. Au revoir, Jean.

Et l'Administratrice quitta A-682, laissant seul le vieil Alchimiste avec ses sombres pensées.


Hôpital de ███████ █████, année 1996

Il y avait du sang partout. L'espace était tordu. Deux sages-femmes venaient de fusionner en une bête difforme. Dans tout le deuxième étage, la gravité n'était plus qu'un concept. Dans le troisième, les concepts, eux, devenaient des réalités. Les flammes, elles, gagnaient le service maternité par troupeaux alors que les forces de la Fondation pénétraient dans l'immeuble.

Vingt-sept hommes partirent. Un seul revint, avec l'enfant dans ses bras. Ce dernier fut confiné rapidement. L'Agent lui, perdit sa mémoire. L'hôpital, lui, fut bombardé pour effacer toute trace du désastre. Une expérience menée par la Fondation sur des civils, sous l'autorité directe de l'Administratrice, sans plus de raisons. Toutes les maternités dans un rayon de cent kilomètres étaient susceptibles d'être touchées par l'avènement du réceptacle, ce qui avait compliqué la localisation de ce dernier.

Aussitôt en confinement, ce dernier causa énormément de troubles à la Fondation, qui n'eut pour seule chance que de faire croire à l'enfant que ses pouvoirs étaient limités. Mais même avec cela, le risque était trop grand. Sans compter la catastrophe de l'hôpital. Ni le fait qu'il était impossible de savoir si le réceptacle serait capable d'accomplir sa tâche.

Pour cela, la création d'un second réceptacle fut retardée. Des recherches furent menées. Mais rien n'y fit : la Fondation ne pouvait être sûre de ce qu'elle allait entreprendre.

Alors l'Administratrice s'en alla voir le seul homme s'étant jamais essayé à l'exercice.


Maison de campagne, quelque part en France, 1999

Graziella toqua à la porte, mais celle-ci était, à sa grande surprise, déjà ouverte. Une voix caverneuse l'invita à continuer son expédition.

- ENTREZ ! Je suis dans le salon.

L'Administratrice avança prudemment. Deux unités d'élite étaient prêtes à entrer à tout moment dans la maison, mais elle n'étaient là que pour le décorum. L'homme qui habitait ici était un vieillard, et nul humain sur terre ne pouvait aisément blesser Laura Graziella.

Lorsque cette dernière pénétra dans le salon, elle vit un vieil homme dans un fauteuil, accroché à un nombre impressionnant de machines bipant et s'alarmant en tout sens. Devant lui, une table, avec deux tasses de thé, ainsi qu'un autre fauteuil similaire au premier, cette fois-ci vide.

- Entrez, Graziella. Cela fait longtemps que j'attends votre visite. Vous êtes à l'heure, comme prévu, pour le thé ! Je vous en prie, asseyez vous.

Comment l'homme savait-il qui elle était ou qu'elle venait ? Une vingtaine d'hypothèses traversèrent l'esprit de Laura, mais aucune ne semblait plausible. Elle se posa dans le fauteuil, mais ne toucha pas au thé. Le vieil homme ne manqua pas de le remarquer. Un petit rire lui fit sauter les tubes qui lui rentraient dans les narines. Il s'empressa de les remettre, avant de rire à nouveau.

- A moins que vous soyez allergique au jasmin, vous pouvez y aller. Il n'est pas empoisonné.
- Je ne suis pas ici pour boire le thé. Mais je vous remercie de l'attention.
- Oh, oui. Oui, oui, oui… bien sûr. Vos attentes sur cette petite réunion occulte sont toutes autres, n'est ce pas ?
- Malheureusement.
- Il n'y a pas là de quoi s'apitoyer, madame. Sachez néanmoins que vous partirez déçue.
- Vous me semblez bien sûr de vous.
- Ma foi, j'aimerais pouvoir me tromper sur la chose, soyez en sûre ! Mais passons aux choses sérieuses. Vous voulez en créer un, n'est-ce pas ?
- Comment avez-vous eu cette information ?

Le vieil homme se redressa un peu dans son siège, à grand peine.

- Cela demande une longue histoire.
- J'ai tout mon temps.
- Ah ! Le temps est justement une partie centrale du récit. Voyons voir… oui. Tout commença dans les années 30, en Allemagne. J'étais jeune alors, et comme bien des jeunes, sot mais plein de potentiel. J'ai vite rejoint une organisation des plus intéressantes. La Loge de Thulé, dont est issu notre adversaire commun… Ces derniers m'ont envoyé en Égypte, pour y dénicher des artefacts précieux en vue de la guerre. Et c'est là que je l'ai trouvé, en 1937. Mais j'imagine que vous êtes familière avec l'objet ?
- Le Globe.
- Oui. Le Globe. Apparemment une simple sphère. En réalité, dans des mains expertes, un artefact capable de percevoir la vraie nature des choses à l'instant T ! Mais pas uniquement.

Laura leva un sourcil. Le vieillard rigola.

- Ahhhh ! Je vois que j'arrive à vous surprendre. C'est bien. Voyez vous, le Globe ne sert pas qu'à voir à travers l'espace, sans que nos sens ne soient affectés. Le Globe sert à voir la Vérité. Et donc, tous les points fixes qui la composent.

Laura sentit un frisson parcourir son échine. Était-ce possible ? Voir les points fixes ? Déterminer le futur certain ? Le vieillard continua.

- Il m'a fallu un moment pour découvrir comment l'utiliser proprement. Mais j'ai compris trop tard qu'utiliser le Globe pour voir les points fixes avait un coût terrible. Le premier prix à payer est qu'on ne peut pas dévoiler à quiconque ce que l'on voit. Et dieu sait que j'ai essayé. Le deuxième prix à payer est que plus loin sont les points fixes dans le temps par rapport à notre position temporelle, plus les voir nous coûte, autant sur le plan spirituel que corporel.
- Et jusqu'où êtes vous allé ?
- Jusqu'en 2021. Et je peux vous dire d'abandonner votre projet de second réceptacle.
- Pourquoi ?

C'est alors que Laura senti une présence dans son dos. Un enfant venait de pénétrer dans la pièce. Mais ce dernier n'était pas humain. Il était chauve, et sa peau était d'un noir profond.

- Père ? J'ai entendu votre voix dans mon esprit.
- Samaël, approche. Je voulais te présenter Laura. C'est une amie.

Le jeune garçon fit une pirouette vers l'Administratrice avant de lui serrer vigoureusement la main.

- Bonjour madame Laura !

Le vieillard grinça.

- Je t'ai déjà dit, pas d'acrobaties dans la maison ! Maintenant file, Laura et moi avons à discuter.
- Oui Père, pardon…

Puis le garçon s'éclipsa. Laura plongea son regard dans celui du vieil homme.

- Est-ce que…?
- Oui.
- Mais comment ?
- La réponse est déplaisante. Maintenant écoutez. La seule raison pour laquelle cet enfant ne vous a pas annihilé, vous et vos vingt soldats dehors, est parce que je ne lui ai pas demandé. Mais je ne suis pas éternel. Comme je le disais, le Globe a un coût. Mes reins m'ont lâché depuis longtemps, et ils ne sont pas les seuls. Je veux juste être sûr que vous le traiterez correctement une fois que je ne serai plus là, et pas comme un rat de laboratoire. Suis-je clair ?
- Oui. De toutes façon il est dans notre intérêt que Samaël soit heureux.
- Je n'en doute pas. Maintenant, foutez le camp de chez moi, l'infirmière va arriver et le barrage militaire en amont ne lui fera pas un bon effet.

Laura eut un sourire crispé. Il savait tout. Elle se leva et commença à s'en aller, puis posa une dernière question.

- Vous avez vu comment tout ça va se finir, pas vrai ?
- Oui.
- Heinkel. Est-ce lui l'Ennemi ?
- L'Ennemi est multiple, madame Graziella. Et peu pourront le défaire.
- Et j'imagine que vous ne pouvez pas me dire qui.
- Comme je le disais, le Globe a un coût. Je ne peux vous dire qui. Car à vrai dire… Personne et tout le monde à la fois devront le mettre à bas.
- C'est noté. Adieu, Monsieur Messing. C'était fort instructif.
- Adieu Madame Graziella. Je vous souhaite bonne chance dans la guerre à venir.

L'Administratrice eut un dernier rire.

- A venir ? Monsieur Messing. Cette guerre dure depuis la nuit des temps.

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