Le Droit du sang
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Hématite détestait le son de la viande que l'on battait avec violence.

La jeune fille se trouvait allongée sur son lit, des écouteurs dans les oreilles pour se couper du monde ; mais par-dessus la musique, lui parvenaient toujours les bruits du bâton qui heurtait la chair, les gémissement de la victime, le geste brusque et violent du bourreau effectuant son office, du sadique assouvissant ses passions. Elle avait l'ouïe fine, et le son de la chair meurtrie était reconnaissable entre mille.

La chambre d'Hématite ne se trouvait pourtant pas du côté des cuisines où l'on abattait froidement le bétail pour servir leur sang sur la table du dîner de ce soir.
Mais elle était en revanche bien située à l'étage en-dessous de la chambre du maître du foyer, Sver.

À travers les murs, malgré l'assourdissement sonore qu'elle avait volontairement provoqué, Hématite sentait l'odeur du sang fraîchement versé, entendait les pleurs et les os qui geignaient sous les assauts de la matraque – ou peut-être l'homme usait-il de ses griffes et de ses poings cette fois-ci.

C'était souvent comme ça. Sver était un homme de simples plaisirs : du sang pour se sustenter, de la violence pour se distraire, des corps pour se satisfaire.
Il démontrait simplement une préférence prononcée pour les adolescents de sa propre espèce.

Encore un coup, encore un gémissement.
Hématite s'enfouit la figure sous l'oreiller. Plus que quelques minutes. Plus que quelques instants. Il se lasserait très vite.

Des murmures adoucis. Des bruits de pas. Des moments de silence.
Voilà, c'est fini.

Après quelques minutes d'attente, quelqu'un vint toquer timidement à la porte de la chambre de la jeune fille. Celle-ci se leva. Enleva ses écouteurs. Alla ouvrir. Elle savait déjà qui venait.

Azra faisait peur à voir. Maigre, blafard, un sourire en forme de grimace imprimé au fer rouge sur ses lèvres. De la douleur dans les yeux, de la résignation dans les plis du visage. Sa veste dissimulait les hématomes qui couvraient sans doute maintenant son torse. Hématite n'eut que le temps de le voir plonger une liasse de billets dans sa poche, avant que toute autre trace de la tragédie venant d'avoir lieu ne disparaisse.

« Hey, fit-il.
– Salut, répondit-elle. »

Elle lui ouvrit grand la porte, mais il resta sur le seuil.

« Je dois y aller. Ma sœur a fini de travailler au marché, je n'aimerais pas qu'elle rentre seule.
– Je t'accompagne, décida son amie en commençant à préparer le strict minimum.
– Ne te sens pas obligée…
– Je viens. »

Azra ne s'y opposa pas. Il devait savoir que cela ne servirait à rien.

Il n'osa lui prendre la main qu'une fois qu'ils eurent descendu les marches du manoir pour se rendre dans la rue.

« Hématite ? Merci d'être là. »

Elle serra sa paume dans la sienne, jusqu'à lui faire mal. Leurs griffes s'entremêlèrent avec douceur, sans entamer la peau.

« De rien. »

De tous les salopards qui erraient dans cette ville écœurante, son père était vraiment le pire.

« Il a laissé ton sang tranquille, tu dis ? voulut savoir Hématite sur le chemin de l'aller.
– Oui. Il m'a juste… frappé quelques fois. Je crois qu'il n'avait pas faim ce soir. Il était juste… en colère.
– C'est ma faute. Je pense.
– Ne t'inquiète pas. Je préfère qu'il me frappe plutôt qu'il se nourrisse sur moi… ou qu'il… tu sais. »

Malgré elle, Hématite ressassa les soirées passées dans sa chambre, blottie dans un coin, alors même que Sver ‘obligeait’ quelque invité de jeune âge, moyennant finance.
Oui, elle savait.

Azra était l'un des nombreux jeunes hémovores de la capitale à se retrouver au sein d'une cellule familiale ‘déficiente’. Lui et sa sœur Jade, âgée d'une dizaine d'années, n'avaient pas d'autre nom que celui de Sang-Brisé. Son père était un chercheur, donc un Sang-Lié, la propriété de l’État… ce qui lui retirait d'office le droit de faire partie intégrante d'une cellule familiale. Après l'exécution de leur mère pour avoir détourné et usé d'un Sang-Lié sans autorisation préalable, Jade et Azra avaient rejoint les Sangs-Brisés, la plèbe esseulée dont le nom de clan avait été effacé par la mort ou le déshonneur.
Même s'il l'avait voulu, leur père n'aurait eu ni le droit ni les moyens nécessaires pour faire subsister sa progéniture, alors ceux-ci devaient se débrouiller seuls.

Il n'y avait aucune raison pour que Azra le Sang-Brisé et Hématite Thgiliwt soient amis, en dehors de l'amitié particulièrement renommée, et particulièrement affectée, qui existait soi-disant entre leurs deux pères. Les motivations d'une telle association étaient purement sociales et tratégiques pour Sver qui, en tant que Gardien du Portail, se devait de disposer de contacts au sein de la communauté scientifique ; tandis que le père d'Azra, Leymy 189-RS, était prêt à bien des sacrifices pour s'assurer que ses enfants recevraient une protection digne de ce nom.

Jade était en train de ranger les marchandises de son étal – allant de la babiole brillante mais inutile jusqu'à l'outil usé trouvé dans une décharge – quand les deux jeunes la rejoignirent. Quand elle aperçut son frère, le visage de l'enfant s'éclaircit.

« Azra ! fit-elle en se jetant sur lui pour se suspendre à son bras, du haut de ses cinq ans, tout en lui mordillant amicalement la veste avec ses petites canines-buveuses.
– Attention petite sangsue, tu n'as plus tes canines de lait, s'amusa son frère tout en la serrant dans ses bras. »

Les filles se montraient souvent plus énergiques que les garçons à cet âge ; mais Hématite était toujours sidérée de voir à quel point la petite pouvait se montrer pleine de vie, de vigueur. Jade la Sang-Brisé irait loin dans la vie.

Les deux aînés aidèrent leur cadette à fermer son stand, avant d'errer un instant dans les rues de la capitale. Plus ils s'éloignaient du cœur, plus le pavé devenait humide et irrégulier, plus les bâtiments se ternissaient et se délabraient. Quand finalement ils parvinrent à l'orée de la banlieue, Hématite s'arrêta.

« Je crois qu'il vaut mieux que je n'aille pas plus loin », fit-elle à voix basse.

Les Sang-Brisé ne disposaient d'aucune lignée, d'aucune cellule familiale leur permettant de prétendre à un foyer ou un travail au nom de leur clan ; ils se trouvaient donc retranchés en dehors de la ville, dans la banlieue. Seuls quelques-uns étaient autorisés au sein de la capitale, tant qu'une cellule familiale se portait garante de leur décence – dans le cas de la fratrie, c'était la cellule Thgiliwt qui s'était portée volontaire.

Ce monopole n'était évidemment pas du goût de tous, et plusieurs Sang-Brisé auraient tenté de tuer à vue Hématite s'il s'était avéré qu'elle, membre d'une des plus illustres cellules familiales qui soient, avait osé s'introduire sur leur territoire.
La rumeur voulait que la grande ligne rouge qui s'étendait sur le sol pour séparer la ville de la banlieue était chaque année réaffirmée à l'aide du sang des Sang-Pur qui s'étaient aventurés, pour leur plus grand malheur, au sein de la banlieue.

Azra et Jade, main dans la main, franchirent la frontière douanière, après que leur laissez-passer ait été contrôlé par les autorités compétentes. Juste avant de disparaître dans les sous-bois sombres de la banlieue, la petite se retourna et eut un signe de la main à l'intention de l'adolescente.
Hématite le lui rendit sans grande conviction.

Elle resta un instant immobile dans la rue, contemplant le ciel. Petit à petit, ce dernier s'assombrissait, le soleil entamait sa lente descente. Dans quelques heures il disparaîtrait derrière l'immensité de la Banlieue, caché par le sommet des arbres centenaires qui en étaient les gardiens. La toile céleste se courbait d'une façon si morose, si étrange qu'on l'eut dit artificielle. Mais l'air, frais et doux, lui frappait le visage sans cesse et lui rappelait qu'elle se trouvait bien dans la réalité.

L'une des seules règles que son père lui avait imposées, c'était d'être toujours, toujours de retour avant que la lumière ne soit plus. L'obscurité n'avait jamais dérangé les hémovores, mais on ne discutait pas les ordres donnés par la figure dirigeante de sa cellule familiale.
Il était temps de rentrer.

« Je pars pour une durée indéterminée. Pendant ce temps la maison sera sous la responsabilité d'Andrew DS-2987. Les instructions que je lui ai laissées sont précises et non-négociables : j'entends qu'elles soient respectées à la lettre. Rentrer pour le souper, faire des gammes tous les soirs, étudier… J'ai demandé aux serviteurs de tenir un journal des comptes, alors pas de mensonge, je serai au courant. Une déception me serait fort inconvenante. »

Le nez plongé dans sa soupe sanguine, l'adolescente ne disait rien, laissant son morne silence parler à sa place. Elle entendait à peine la conversation – qui, de toute façon, ne lui était pas destinée –, placée qu'elle était en extrémité de la table. De l'autre côté de l'immense buffet, son père et sa petite sœur, Siri, se sustentaient également. Comme à son habitude, leur père ne reportait que sur la plus jeune ses froides remontrances : cette dernière hochait à peine la tête, sachant pertinemment que mieux valait ne pas le contredire.

« Je suis sérieux. Les affaires de l'autre monde me retiendront pour plusieurs semaines au moins ; je ne veux pas que la réputation de ma cellule familiale subisse préjudice entre-temps. Le pire seraient que ces rumeurs de vipère continuent à se répandre sur ma progéniture. J'ai ordonné que l'on fasse le nécessaire pour qu'elles cessent ; je ne veux plus d'épisodes de ce genre. Est-ce clair ? »

Hématite releva les yeux. Cette fois-ci, l'avertissement lui était également destiné.

« Plusieurs semaines, c'est une absence très longue, pour quelqu'un sur qui repose des responsabilités aussi importantes que les vôtres, se contenta-t-elle de souligner. »

Elle sentit le regard de son père glisser sur elle comme sur une toile cirée. Sver n'osait jamais la regarder dans les yeux. Ne tentait jamais de converser directement avec elle, même pour appliquer son autorité, ce qu'il ne se privait pas de faire sur le reste de la maisonnée. La chambre de la jeune fille se trouvait située à un étage différent de celles du reste de sa famille, près des quartiers des domestiques. Et enfin, lors des repas, son père s'assurait toujours qu'elle soit assise à l'autre bout de la très, très longue table de la salle à manger, loin de lui.

Sver avait toujours agi comme s'il avait été terrifié par sa propre fille.

« En tant que Gardien du Portail, je me dois de répondre aux demandes du Protecteur quand celui-ci a besoin de mon concours, fit ce dernier en regardant vaguement par la fenêtre. Il a accueilli notre peuple quand personne, ni humains ni hémovores, ne voulait de nous en raison de nos… mutations particulières. Nous leur devons tout. N'oublie pas cela, Siri. Quand je serai parti, tu seras la nouvelle Gardienne du Portail. »

Hématite reporta de nouveau son attention sur son plat. Elle n'avait plus faim. Elle se sentait mal.

Une fois le repas terminé, la fratrie se rendit dans l'arrière-cour pour profiter un peu de leur soirée en s'amusant. Le maître des servants, Andrew DS-2987, les surveillait de loin, sous ordre de leur père. Il ne laissait jamais les deux jeunes filles toutes seules ensemble.

Au détour d'un jeu de cercle, l'adolescente repéra sur le cou de sa sœur une blessure de curieuse sorte. Une blessure qu'elle avait déjà eu l'occasion de voir sur Azra.
Une alarme s'alluma dans son cœur.

« Qu'est-ce que tu as au cou, Siri ? »

La petite se mit à pâlir brusquement et releva d'un geste sec le col de sa tenue pour dissimuler l'objet du délit.

« Rien. Me suis fait mal. »

Hématite n'insista pas. Elles n'échangèrent plus un mot de toute la soirée.
Quand l'adolescente alla se coucher, Andrew vint la voir, avec à la main le verre de sang du soir. Là encore, c'était son père qui avait instauré cette stupide règle, que seule Hématite devait suivre. Les rares fois où elle avait fait mine de refuser de le boire concordaient avec les menaces qu'il faisait, de ce ton glacial qu'elle détestait tant, de ne plus garantir la sécurité d'Azra et de Jade si elle s'évertuait ainsi à se comporter comme une gamine insolente et braillarde.

Elle soupçonnait – ou plutôt savait – qu'un somnifère puissant était toujours dilué dans le sang. Un somnifère, et peut-être autre chose aussi.
Ce soir-là, comme les autres soirs, elle avala pourtant le liquide sans sourciller. Peu lui importait. Même pas le bruit de la clé qu'on insérait dans la porte de sa chambre, verrouillée à double tour chaque nuit durant, jusqu'au petit matin.

Elle alla au lit sans joie. Tout l’écœurait.

« C'est vrai que tu es une Sang-Maudit ? »

Hématite sursauta lorsque la voix résonna dans son dos, et elle en manqua de renverser son plateau. Elle n'avait pas l'habitude qu'on l'insulte en plein milieu de la cantine.

Quand elle se retourna, son regard tomba sur un bambin de cinq ou six années seulement, sans doute une Canine-de-lait, vu sa taille : il ne pouvait définitivement pas venir d'une classe supérieure. Ses yeux brillaient de curiosité et non de malice : il ne devait même pas comprendre ce qu'il venait de demander, ni son caractère terriblement offensant. Peut-être était-il la victime de Longues-Canines, plus vieux et mal intentionnés, qui l'avaient influencé dans ce sens.

Autour d'eux, les conversations s'étaient tues. Ce n'était pas souvent que quelqu'un admettait en public l'existence des rumeurs concernant Hématite Thgiliwt, encore moins devant elle. Ce n'était pas pour autant que la principale concernée ignorait leur existence.
Plus grave encore, Sver Thgiliwt était lui aussi au courant. Et ces rumeurs, chaque fois qu'elles resurgissaient, le rendaient furieux.

Son père avait tendance à ne plus se maîtriser quand il était en colère.

Aussi, et bien que cela fendit le cœur à Hématite, il lui fallait réagir. Elle dévoila ses canines et feula au visage du bambin.

« C'est ta mère la Sang-Maudit. Pour qui tu te prends ? Maintenant tu vas dégager et me lâcher les basques, ou je te jure que tu vas pas sortir d'ici sans bleus. »

Le petit recula effrayé, les larmes aux yeux, et revint prestement s'asseoir du côté des Canines-de-Lait.

Hématite n'aimait pas terrifier un gamin, mais elle avait de plus en plus peur. Surtout pour Azra et Jade, qui dépendaient littéralement de la bonne volonté de Sver pour vivre.
Le fait que d'autres rumeurs commencent à naître sur la relation qu'elle entretenait avec le jeune Sang-Brisé ne pouvait qu'être de mauvais augure pour eux.

« Hématite Thgiliwt ? » fit l'officier après être rentré sans frapper dans l’amphithéâtre.

L'adolescente suspendit son stylo et leva le nez de ses notes de mathématiques, étonnée et légèrement inquiète. D'un signe de la tête, le professeur lui fit signe d'obtempérer, lui enlevant tout espoir de trouver un alibi décent pour ne pas sortir de la salle de classe. Avec un soupir, elle rangea partiellement ses affaires et se leva.

De lourds regards la suivirent alors qu'elle montait l'allée centrale pour rejoindre le représentant de l'ordre. Dans une société où l'éducation nationale et les forces de l'ordre ne faisaient qu'un, être convoqué n'était jamais un bon signe.

Toutefois ce ne fut pas dans la direction du commissariat que l'on l'emmena.
Mais vers la morgue.

Hématite n'avait encore jamais mis les pieds dans ce lieu de mort. Chaque Longue-Canine devait obligatoirement s'y rendre pour divers travaux pratiques, mais elle s'était toujours fait porter pâle ; et parce qu'elle provenait d'une cellule familiale illustre, on ne lui avait jamais fait la remarque.

On la conduisit auprès d'un des multiples corps, recouvert d'un drap blanc. L'officier, qui n'avait rien articulé de tout le trajet, lui jeta un coup d’œil.

« Je suis sincèrement navré de vous déranger, mademoiselle Thgiliwt, mais j'aurais besoin de votre aide pour identifier un corps, fit-il tout en dévoilant le cadavre sous le linceul. »

Même avec le passage du temps, des années et des événements, Hématite ne saurait jamais mettre des mots sur ce qu'elle ressentit en découvrant le cadavre d'Azra sur la table d'opération.

Son ami était très pâle, trop pâle. Son sang avait sans aucun douté été extrait, pour être acheminé jusqu'aux zones agricoles, afin de nourrir le bétail et les Sang-Lié ; c'était là le sort des Sang-Brisé dont le cadavre était retrouvé sur le pavé. Il était nu : elle pouvait pratiquement retracer le contour de ses bleus et des traces de morsures qui fleurissaient partout sur son corps.
Ce qui attira son attention fut la plaie au niveau de son cou : un trait déchiqueté de chair. Visiblement fait à la griffe. C'était là une méthode très audacieuse : l'ADN du coupable pouvait facilement être retrouvé sur la victime même. Il fallait être très inconscient, ou très sûr de soi… et de ses contacts dans la police.

« C'est une simple formalité, énonça l'officier. Il a fallu creuser un peu, mais on nous a dit que vous seriez à même d'identifier cette personne. »

Hématite leva les yeux sur lui, pour ne plus voir le corps reposant devant elle.

« Oui, fit-elle d'une voix douce, très douce. C'est Azra.
– Un Sang-Brisé donc ? Très bien, conclut l'homme en lui faisant un grand sourire. Je fais évacuer le corps. Merci de votre participation.
– Les coupables ont-ils été attrapés ? »

La question prit l'officier de court.

« Pas encore, admit-il. Cela ne saurait tarder toutefois. Ne vous en faites pas Mademoiselle. Personne n'oserait s'en prendre à vous ou aux vôtres de toute façon, surtout pas ces vermines de Sang-Brisé. Ils sont peut-être assez sauvages pour s'en prendre les uns aux autres, mais même eux sauraient reconnaître une Thgiliwt s'ils en voyaient une. Vous ne craignez rien. »

Et sur ce, il lui offrit un sourire lumineux, plein de sincérité. Cela l’écœura encore plus que toutes les hypocrisies qu'il aurait pu lui présenter.
Ce n'était pas un autre Sang-Brisé qui était responsable de la mort d'Azra.

Sans mot dire, elle se laissa reconduire jusqu'à l'amphithéâtre.

Lorsqu'elle fut rentrée chez elle, la mort dans l'âme et le cœur sur le point d'éclater, Hématite eut la surprise immense de découvrir la petite Jade, enfoncée dans un sofa beaucoup trop grand pour elle.

« Hématite ! se réjouit la gamine, un sourire révélant ses petites canines de devant. »

L'adolescente balança son sac par terre et vint s'asseoir à ses côtés. Elle hésita.

« Qu'est-ce que tu fais là ? demanda-t-elle finalement, incapable d'aborder le sujet qui la tenait à cœur.
– Azra n'est pas venu me chercher, fit-elle avec un ton tellement naturel, tellement serein, qu'il était impossible qu'elle sache la nouvelle. Une fois où on était venu ici, ton père m'a dit qu'en cas de problème je pouvais venir me réfugier ici. Qu'il était content de m'accueillir. Mon frère n'a pas aimé. Il m'a dit de ne jamais, jamais, jamais chercher refuge chez lui.
– Alors pourquoi es-tu venue… ? souffla son interlocutrice, estomaquée. »

La gamine haussa les épaules.

« C'est pas que la maison de ton père. C'est ta maison à toi aussi. Azra et moi on t'aime bien. »

Les larmes aux yeux, Hématite la contempla sans savoir quoi répondre. C'était sans doute Andrew qui, par bonté de cœur, l'avait reconnue et fait entrer. Heureusement, son père était parti le matin même par la Salle du Portail.

Elle le haïssait.
Elle le haïssait tellement.

Sver absent, sa progéniture s'était vue obligée de se coucher plus tôt. Le soleil artificiel était donc haut dans le ciel lorsque Andrew entra avec un verre de sang plein à ras-bord, toujours affublé de son visage neutre qui dissimulait, chose rare dans cette société en putréfaction, une grande noblesse d'âme et un amour pratiquement illimité. Hématite fit mine de le boire, avant de se raviser.

« Andrew ? fit-elle, de ce ton qu'elle adoptait quand elle était petite pour qu'il lui ramène une bougie, quand son père la laissait croupir dans le noir. J'ai oublié de faire mes gammes… Est-ce que tu penses que tu pourrais rectifier ça dans le livre des comptes ? »

La requête troubla le domestique.

« Cela excéderait, et de loin, mes droits, mademoiselle Hématite. Le Maître n'approuverait pas.
– Si Sver le découvre, il ne va pas apprécier non plus. Il va se mettre en colère. Je n'aime pas quand il est en colère. »

Andrew s'autorisa une grimace, tout en se frottant vigoureusement le cou. En dehors de coups de colère relativement justifiés, le majordome avait toujours été exempt des attentions violentes de son propriétaire.
Du temps où la mère d'Hématite était toujours en vie, néanmoins… il avait vécu le même enfer qui, aujourd'hui, guettait les victimes du maître de maison.

« Bien, finit-il par céder. Mais c'est la seule et unique fois, mademoiselle, que cela soit bien clair. »

Un large sourire de petite fille heureuse sur les lèvres, l'intéressée hocha la tête. Avec un dernier soupir bougon, l'homme fit demi-tour et sortit de la chambre. Elle le regarda partir, le cœur gros. Andrew avait toujours été plus un père pour elle, un vrai, qu'un simple serviteur.

L'adolescente prit la poudre d'escampette par la fenêtre. En longeant avec beaucoup de prudence le mur, elle parvint à atteindre la fenêtre de la pièce d'à côté, un petit placard à balai sans grand intérêt.
Direction la Salle du Portail.

Mais d'abord, un léger détour par la salle des trophées…

« Je suppose que vous connaissez déjà les faiblesses inhérentes à ma race, prévint Sver tout en contemplant avec dégoût le thé que l'on venait de lui servir. Celles des hémovores usuels tout d'abord : symboles religieux, ail, les classiques. Puis celles que notre mutation nous ont créé : l'argent, la proximité des lucioles et de leur lumière, celle d'une lanterne allumée par un véritable croyant… Vous devrez composer avec cela lors de l'opération, j'en ai bien peur.
– Ce que je n'aurais pas été contraint de faire, si vous aviez été capable de me procurer ce que je vous avais demandé, fit remarquer son interlocuteur. »

C'était un homme de petite taille, au physique très neutre. La première chose qui frappait, c'était son visage : un regard pétillant de dynamisme, placé au milieu d'un visage marqué par les ans et les combats. Un esprit jeune et vif au sein d'un corps sur la voie du décharnement. Il était assis dans un fauteuil en face de l'hémovore et lui aussi tenait une tasse de thé, qu'il sirotait en revanche à foison.

« Se procurer un Sang-Maudit n'est pas aussi facile qu'il n'y paraît. Notre société n'est pas fondée sur des règles faibles ou laxistes : ils sont traqués, mis à mort comme des chiens, et leur cellule familiale déshonorée à jamais. Ce n'est pas parce que je fais partie des cellules meneuses de notre peuple que je peux changer cet état des choses. Les gens vouent une haine viscérale aux Sang-Maudit, avec raison : ils sont nos semblables, mais plus sauvages, plus vicieux, plus forts. Plus meurtriers. Toutes nos faiblesses – celles des hémovores, celles de nous autres mutants… – ils ne les connaissent pas. Vous comprendrez que je ne pouvais pas vraisemblablement…
– Lorsque j'ai accueilli votre peuple, continua sans même prétendre l'écouter l'homme dans le fauteuil, que je l'ai aidé à se trouver un sanctuaire, à conquérir un territoire lui étant propre, vous étiez parmi les premiers à vous mettre à mon service. Les Drawdalleb, les Sneitertne… Les Thgiliwt. Je vous ai octroyé des droits et des pouvoirs, ceci afin que vous puissiez me servir au mieux. »

Mal à l'aise, Sver jeta un regard sur le reste de la pièce, plutôt que d'affronter ce qui était, techniquement parlant, son maître. Même si le ciel était encore brillant, le soleil véritable déclinait peu à peu, et la nuit arrivait ; aussi les chandeliers éclairaient déjà l'intérieur de la pièce. Les murs étaient des boiseries délicates, ornées ça et là de décorations toutes aussi précieuses : un tableau original, quelques trophées de chasse des plus singuliers, des tapisseries visiblement historiques.

Mais ce qui attira vraiment son attention, ce fut la boule en cristal renforcée qui était incrustée dans le mur au sommet de la cheminée et protégée par une armature d'acier grossière qui jurait avec la délicatesse du reste de la scène. À l'intérieur, la reproduction miniature d'une petite ville, entourée d'une large forêt.

S'il se concentrait, il était presque capable de voir s'agiter les drapeaux de sa capitale, remuer dans les rues les gens de son peuple. C'était vertigineux de savoir qu'au sein d'une chose aussi fragile se dissimulait le dernier bastion des seuls hémovores M-26 ayant survécu aux traques et aux persécutions.

Un bastion qui n'existait que grâce au bon vouloir de l'homme assis en face de lui.

« C'est pourquoi, continuait ce dernier d'un ton égal, lorsque je vous demande de me procurer un partenaire qui saurait apporter à mon équipe les atouts d'un hémovore, moins les désavantages… Je m'attends à recevoir exactement cela. Ni plus, ni moins.
– Je suis sûr de pouvoir me montrer à la hauteur de la tâche que vous planifiez, protesta l'anomalie tout en déglutissant nerveusement, chose inédite. »

Les seules personnes devant qui il ait jamais ravalé son arrogance avaient été sa femme, cet humain… et, il fallait bien l'avouer, son monstre de fille.

Le mercenaire l'observa un moment, avant de soupirer, et de poser sa tasse de thé.

« Il faudra m'en contenter, j'imagine. »

Avant qu'il ne puisse ajouter quelque remontrance supplémentaire, toutefois, le bruit sourd d'un corps atterrissant à terre l'interrompit.

Lorsque Hématite contempla les sillons que ses griffes avaient laissé dans le parquet, elle se fit la réflexion que c'était vraiment dommage d'abîmer un aussi joli sol. Il fallait dire qu'elle était un peu sonnée, d'où une certaine distraction de l'esprit. Le passage d'un monde à un autre était perturbant. La jeune fille inspira longuement. C'était la première bouffée d'air véritable qu'elle prenait.

Les deux adultes s'étaient levés d'un bond : le mercenaire avait tiré son arme d'un geste prompt, mais avait retenu son tir en voyant que l'assaillante n'était autre qu'une adolescente qui aurait pu être sa petite sœur.
Sver, lui, resta tétanisé.

« Hématite ? finit-il par murmurer. Par tous les sangs, mais que…
– Bonsoir, lança-t-elle tout en se relevant. Heureuse de vous retrouver ici, père.
– C'est votre fille ? lança à tout hasard l'humain, tentant de trouver un sens à la scène qui se jouait.

L'hémovore ne répondit pas. Il avait un très, très mauvais pressentiment.
C'est alors qu'il vit que, dans sa main droite, sa progéniture portait une dague. En argent.

« La dague d'un chasseur ? murmura-t-il, ne pouvant retenir un frisson instinctif de dégoût et de terreur. De ma salle des trophées ? Hématite, qu'est-ce que tu… comptes faire ?
– Oh ? Je commençais à penser que vous aviez oublié mon prénom, fit l'intéressée tout en commençant à s'avancer dans sa direction, ignorant l'humain. »

Définitivement terrifié, Sver décida d'envoyer balader sa fierté et fit un mouvement en direction de la sortie, prêt à fuir comme un animal traqué.

Une vive, terrible douleur le prit au niveau du pied et il s'effondra au sol sans comprendre pourquoi. Lorsqu'il tourna la tête pour voir ce qui l'entravait ainsi, il fut horrifié de constater que la dague s'était fichée dans sa cheville.

« Je sais que je n'aurais dû suivre que des cours de piano, continua la propriétaire de l'arme, située à quelques mètres pourtant de sa cible. Mais le professeur de combat que vous avez attribué à Siri parle très fort, et ma fenêtre donne juste sur le terrain d'entraînement du manoir. J'ai appris deux-trois trucs. Quant à la pratique… Vous ne vous êtes jamais enquis de ce que je faisais de mon temps libre de toute façon.
– Hématite, se mit à supplier Sver, faisant abstraction de la douleur. Hématite, ma fille, ma petite fille… N'oublie pas tout ce que j'ai fait pour toi. »

Ses belles paroles se transformèrent en hurlements lorsque la chair de sa chair arracha la dague de son pied. Elle n'hésita même pas avant de la lui plonger plus profondément dans l'épaule, l'immobilisant.

« C'est donc ainsi que tu veux me tuer ? haleta son père, désespéré. De la façon la plus douloureuse qui soit pour notre race ?
– Non, souffla-t-elle doucement. C'est vous ici, le monstre. Pas moi. »

Elle arracha vivement de sa ceinture une petite fiole en verre teintée, et en ôta très vite un petit objet qu'elle serra dans sa paume, sa petite lueur d'espoir.
D'un geste précis et certain, elle força l'adulte en dessous d'elle à le prendre en bouche, puis à l'avaler.

« Qu'est-ce que… Qu'est-ce que c'était ? s'étrangla sa victime, au bord de la terreur la plus totale, au fur et à mesure qu'il sentait une légère sensation de malaise se propager le long de son œsophage.
– Le plus bel insecte qui soit, répondit sa fille, le regard éteint. Une luciole. »

La sentence tomba sur l'hémovore comme un couperet, et lui rendit un semblant de forces. D'un bras, il poussa violemment son assaillante sur le côté – elle se laissa faire –, et prit la dague à pleine paume, l'arrachant de son épaule. Il se brûla sévèrement au passage, mais n'en avait cure ; tout ce qui le préoccupait, c'était de se faire vomir, d'extraire l'insecte mortel hors de son corps.

Malheureusement, c'était trop tard.

« Ça fera sans doute plus mal à la luciole qu'à vous, indiqua Hématite, prostrée au sol contre un mur, les yeux fuyants. Ce qui me désole d'ailleurs. Je… Vraiment. »

Sver voulut l'insulter ; mais il sentit ses forces se dérober à lui, définitivement, cette fois-ci. Il tomba à genoux, finissant de cracher tripes et boyaux sur le sol en une bouillie malodorante, sentant vaguement le fer et le sang. Pour finir, il se laissa tomber sur le dos, une lumière de combativité et de haine indiquant que son esprit luttait encore.

Après ce qui sembla être une éternité, Hématite constata que ses prières n'étaient pas entendues. Son père tressaillait toujours, agonisant. Elle se leva, la mort dans l'âme.

« Je vous hais. Mais pas assez pour vous laisser souffrir trop longtemps. »

Elle avait prévu de prendre la dague pour lui trancher la gorge d'un geste sec. Crucifiant de douleur, mais rapide.

Mais lorsque ses yeux se posèrent sur la fleur rouge en pleine éclosion sur la poitrine de son père, une nouvelle directive prit le dessus, sans même qu'elle ne puisse lutter.
La faim.

« Je me demande si vous savez ce que ça fait. D'être battu, humilié, vidé de son sang pour le simple plaisir d'un esprit abject. Azra le savait. Vous lui avez offert une mort rapide, je vous rendrai la pareille. Mais pas avant que vous ne connaissiez vous aussi son calvaire. »

Et, alors qu'elle se penchait sur lui et approchait ses crocs de son cou :

« Vous savez, père, j'ai beaucoup plus en commun avec vous et mère que ce qu'il me plaît de reconnaître. »

Sver voulut supplier, mais il était bien trop faible pour cela.
La vie commença à le quitter dès qu'Hématite eut débuté son festin.

Elle but et but des quantités de sang ce soir-là, plus qu'elle n'aurait jamais cru pouvoir absorber. Elle vida le cadavre de son père de sa moindre substance, de la moindre goutte de plasma. Parfois, ses crocs avides se mettaient à attaquer la chair, à la ronger, comme si elle n'eut put se contenter simplement de sang et se perdait dans le vide dévorant de son estomac, de sa haine. Mais ses canines n'étaient pas faites pour cela, aussi revenait-elle à la soif, à vider l'outre gonflée qu'était désormais son père à ses yeux.

Et une fois qu'elle eut fini, elle s'assit par terre et contempla son œuvre. Elle ne savait pas si c'était de la satisfaction ou de l’écœurement qu'elle ressentait, à l'instant présent.
Elle avait simplement l'impression qu'enfin, la société à laquelle elle avait résisté pendant si longtemps était parvenue à la souiller et à la corrompre jusque dans les tréfonds de son être.

Le mercenaire n'avait pas esquissé un geste de tout le combat, mi-fasciné mi-dégoûté par le spectacle de cette mise à mort pure et simple qui s'était transformée en festin pour le plus puissant des deux prédateurs hantant sa demeure. Il était demeuré simple spectateur, attendant le moment pour entrer en scène.

« Vous êtes une Sang-Maudit, lâcha-t-il finalement, après que la vainqueur de ce duel ne soit demeurée que trop longtemps immobile sur le parquet – maintenant taché de sang, quel dommage pour le tapis. »

Cela eut le mérite de la faire tressaillir violemment ; et elle porta sur lui un regard surpris, méfiant, comme si elle remarquait sa présence pour la première fois.

Lorsque les hémovores mutants étaient venus frapper à sa porte, traqués comme des chiens de tous côtés et voués à une extinction presque certaine par génocide, l'humain avait soigneusement étudié toutes les propriétés et les comportements de cette race très particulière ; en tant que dirigeant de l'une des plus grandes et prometteuses organisations du mercenariat anormal, il ne pouvait pas se permettre de gaspiller des ressources sur une cause perdue. Cela aurait fait bien trop plaisir à leurs rivaux : à l'époque, c'était la Fondation SCP qui l'avait tout particulièrement inquiété ; elle aurait vu d'un mauvais œil qu'il recueille ainsi des anomalies sans même envisager de les laisser à ses "bons" soins et ses études scientifiques.

Il savait donc que les représentants de cette race n'étaient pas soumis, comme leurs compatriotes plus classiques, à une soif de sang humain pratiquement implacable. Ils étaient en parfaite mesure de se contrôler, la jeune adolescente qu'il avait devant lui n'était donc raisonnablement pas une menace.

Même si la voir ainsi, penchée au-dessus du cadavre encore chaud de son propre père, les yeux dilatés par la peur, le choc et quelque chose de plus primaire encore, n'était pas pour le mettre en confiance.

« Hématite Thgiliwt, c'est cela ? lança-t-il d'une voix douce, apaisante. Eh bien, ma chère invitée surprise, vous venez tout juste de boire le sang de votre père en une quantité non-négligeable, le tuant par la même occasion. Sauf erreur de ma part, un tel acte, accompli au sein de votre propre cellule familiale sur un individu partageant votre ADN, fait par conséquent de vous une Sang-Maudit. Ce qui, très franchement, m'arrange pas mal.
– Qui êtes-vous ? s'entendit-elle demander, l'esprit ailleurs. »

Elle avait du sang sur le menton, sur les griffes. Elle entreprit de nettoyer tout cela goulûment, aventurant sa langue dans les recoins de ses doigts, tout en gardant l'inconnu dans son champ de vision. Il était grand, avait un visage ouvert et aimable. Des cheveux roux qui attiraient son regard, elle n'avait jamais vu d'individu avec une chevelure aussi brillante. Ses yeux étaient d'un bleu fascinant. L'odeur de son sang, surtout, était particulièrement alléchante, même si elle ignorait pourquoi. Les hémovores portaient toujours sur eux le fumet de la mort, mais pas celui-ci : au contraire, comme un fruit bien mûr, il avait l'odeur de la vie.

Il lui adressa un sourire et elle ne put réprimer un frisson en voyant qu'il n'avait pas de canines, mais une dentition tout à fait différente. Comme des pierres rectangulaires et mal taillées. L'adolescente réalisa brusquement : ce n'était pas un hémovore, mais un humain.
Elle n'avait encore jamais vu d'humain.

« Vous êtes le Protecteur, répondit-elle par déduction. Celui qui a créé la capitale. Celui qui a sauvé notre race.
– Oui. Oui, c'est cela.
– Vous auriez dû vous abstenir. Nous ne le méritions pas. »

Il ne s'en formalisa pas ; la petite venait de tuer son propre père et avait l'air complètement perdue, prise au dépourvu.
L'homme s'accroupit pour arriver à son niveau. Elle ne semblait pas encore assez en confiance, pas assez calme pour qu'il se mette tout à fait à sa portée.

Le mercenaire considérait qu'à partir du moment où l'on tuait, il n'était plus possible de revenir en arrière, de retrouver l'enfance. C'était une conclusion à laquelle il était parvenu par expérience. Il ne s'adressa donc pas à elle comme à une adolescente, mais bien comme à une adulte.

« Dites-moi, mademoiselle Thgiliwt… Je doute que vos compatriotes se montrent impatients de vous retrouver, après la petite scène à laquelle je viens d'assister. Feu votre père m'a dit que les hémovores de votre… nature étaient très mal acceptés.
– Je n'avais pas prévu de revenir de toute façon.
– Donc vous êtes libre de toute contrainte, et… à la recherche d'un abri, peut-être ? Non, parce que si vous le voulez bien, j'aimerais vous proposer un… travail. C'était votre père qui devait s'en charger a priori, mais eh, les aléas du destin sont curieux, n'est-ce pas ? Vous avez, par droit du sang, la main-mise sur son ancien emploi au sein de mon équipe. »

Hématite garda le silence pendant de longues secondes, contemplant le visage de l'homme assez fou pour engager une parricide pour sa petite opération. Mais après tout, que savait-elle des humains ?

« Je doute que vous vouliez de moi, murmura-t-elle tout en se relevant, titubante.
– Et pourquoi cela ? la pressa son interlocuteur tout en suivant son exemple, quoique d'un geste bien plus fluide et solide. »

Pour toute réponse, la jeune fille, se tourna en direction de la fenêtre, et observa le soleil disparaître sous l'horizon.

« Les Sang-Maudit. Vous n'y connaissez pas grand-chose.
– J'avoue mon ignorance… En même temps que ma curiosité.
– Répandre le sang de sa cellule familiale, absorber sa vie comme celle du bétail, c'est le crime le plus abominable qui soit. Un crime que l'univers ne peut pas laisser impuni. Les Sang-Maudit sont… maudits. Si le jour, ils peuvent se dissimuler sous le masque de la traîtrise, la nuit… »

La lumière de l'astre céleste disparut tout à fait ; Hématite continua sa tirade, alors même qu'une douleur presque familière s'éveillait dans ses os, comme tous les soirs, et tous les matins.

« La nuit, le monde voit leur vraie nature. »

Le mercenaire manqua une respiration en voyant la forme de l'adolescente commencer à changer, à grandir, muter. Si l'hémovore aurait pu passer pour humaine quelques secondes plus tôt, ce qui se créait sous ses yeux n'avait plus rien de commun avec la fragilité inhérente à cette race.

Il eut le mérite de ne pas reculer lorsqu'il eut devant lui, complètement métamorphosée, la figure imposante d'une créature bipède faite de fourrure, de griffes, de canines, une bête plus qu'un être vraiment, sans rapport aucun avec les choses de ce monde. L'entre-deux hybride de tout ce qu'il y avait de plus mauvais.

« Voilà ma véritable nature, reprit la chose – Hématite –, d'une voix rauque et grondante, difficilement compréhensible maintenant que sa gueule était emplie de crocs. Alors, cher Protecteur… voulez-vous toujours… m'embaucher ? »

C'était pleine d'une ironie attristée que l'adolescente posait cette question ; mais à sa grande surprise, l'intéressé fit un pas en avant et prit sa main monstrueuse entre ses deux paumes.

« Plus que jamais, avoua-t-il en admirant, avec une sincérité tangible, les nouvelles attributions de l'enfant. »

Sa voix se fit plus douce.

« Ma proposition peut paraître audacieuse ; nous venons de nous rencontrer, et pas dans les meilleures circonstances, il faut le dire. Mais… J'ai vraiment besoin de vous. Et je pense – arrêtez moi si je me trompe – que vous avez vraiment besoin de moi. Alors pourquoi ne pas établir un… partenariat ? Vous êtes jeune, vous avez le temps de vivre. Ne gâchez pas tout cela pour un meurtre qui, de ce que j'ai saisi, se trouvait être motivé. »

Hématite fut troublée. Si la demande était d'une sincérité presque choquante, c'était là une nouveauté rafraîchissante, à laquelle on ne l'avait que trop peu habituée durant son existence. Le respect, l'honnêteté, la volonté d'entendre son opinion.
Elle jeta un dernier regard au cadavre de son paternel.
Et réalisa qu'elle avait été à deux doigts de détruire sa vie pour lui, pour cet être abject. Cela l'aida à prendre une décision.

« Je… J'accepte. Oui. Je veux bien. Vous avez été le Protecteur de mon peuple. Mon père était… immonde, mais s'il m'a appris quelque chose, c'est que nous vous devions tout. Alors… Alors en tant que nouvelle Gardienne du Portail, par le droit du sang qui est le mien, je… vais vous aider. »
– Merveilleux ! se réjouit l'individu en face d'elle. »

Et, dans un simulacre de poignée de main qui se voulait bienveillant quoiqu'un peu maladroit, il lâcha :

« Vous êtes embauchée. Félicitation, mademoiselle Thgi…
– Sang-Brisé. Appelez-moi Hématite Sang-Brisé. Ou… Hématite. Comme vous voulez.
– Très bien. Enchanté, mademoiselle Hématite. Je suis Antaine. Antaine Intemporel… Ou, par un heureux hasard du sort, le Sans-Nom et Sans-Époque, comme certains me nomment aujourd'hui. Nous semblons faits pour nous entendre décidément. »

Les défenses et réticences d'Hématite fondaient comme neige au soleil ; mais elle ne put s'empêcher de demander :

« Êtes-vous sûr de vouloir une meurtrière dans… votre équipe ?
– Ma chère, je tue des gens tous les mois, et ce pour de l'argent. De vous à moi, je ne suis pas celui qui devrait réellement remettre votre moralité et votre engagement en question ici… Non pas que je vous encourage à le faire, cela dit. »

Curieusement, cela ne la choqua que très peu. Avec une bonne humeur qui la dépassait, Antaine lui adressa un clin d’œil taquin. Il fallait plus qu'un éventrement dans son salon pour le déstabiliser, visiblement.

« Je vous en prie, mademoiselle Hématite, soyez mon hôte ce soir. Demain, nous aurons tous les deux beaucoup à faire. Car voyez-vous, à partir de maintenant, nous sommes liés par un même devoir… Un devoir de sang. »


Mon très cher ami Leymy,

Souviens-toi tout d'abord que si tes enfants ne sont pas en train de croupir dans la Banlieue comme les Sangs-Brisés qu'ils sont, c'est grâce à moi et à moi seul.

Je serai clair et bref. J'ai besoin de ton aide. Illégalement et sous la barbe du Conseil. Si tu n'es pas prêt à m'aider par tous les moyens possibles et imaginables, alors brûle cette lettre et n'en parle à personne, mais dis également adieu à ma garantie pour Azra et Jade, ils ne remettront plus jamais les pieds dans la capitale. Si tu parles de cette missive à qui que ce soit, tu peux être certain qu'ils n'auront de toute façon pas le temps de connaître les longues nuits froides et dangereuses que ces vermines de Sang-Brisé doivent supporter en dehors de nos murs. Le choix est tien.

J'ai ton attention ? Bien.

Je sais que tu travailles sur un projet dans le plus grand secret, concernant les Sang-Maudit, projet auquel j'ai consenti en tant que Membre du Conseil des Huit Cellules. Ce projet concerne entre autres la création de poisons suffisamment forts pour les affaiblir, et de moyens plus efficaces pour les détecter au sein de la population.

Je veux qu'à partir de maintenant, tu me procures en douce des quantités de somnifère qui te seront précisées dans une missive à suivre, et ceci tous les mois. Surtout, que tu sabotes tous les prototypes de détection des laboratoires.

Je sais ce que tu penses, toi et ton foutu sens moral. Si ça peut te rassurer, et te pousser à faire ce que je demande, je vais me montrer franc avec toi. Il en va de ma cellule familiale.

C'est ma fille. L'une des jumelles. Hématite.
Personne n'aurait pu le prévoir. Nous les avions laissées jouer toutes les deux dans l'arrière-cour, sans surveillance. Elles n'étaient pas censée pouvoir se montrer dangereuses, elles étaient trop jeunes.

Quand la nourrice est revenue les chercher, elle a trouvé Hématite en train de boire les dernières gouttes de sang de Rubis.

Si l'opinion publique savait cela, ce serait la fin des Thgiliwt. On nous traiterait de Sang-Maudit dès le berceau. Je ne peux pas accepter cela. C'est déjà assez difficile pour Orichalque et moi d'avoir engendré un monstre.

C'est pourquoi je me tourne vers toi. J'ai déjà dissimulé la mort de Rubis sous le prétexte d'une imprudence de la nourrice, je ne pouvais vraisemblablement pas égorger l'autre créature, et couvrir également le véritable motif de son décès. Je vais donc devoir l'élever sous mon toit et cacher aux yeux du monde sa nature monstrueuse. Et c'est bien ce que je compte faire. Pour cela, j'ai besoin de toi.

Si le récit de mes épreuves n'a pas suffi à éveiller en toi la tendresse commune à tous les pères, alors peut-être que mes prochaines phrases sauront davantage toucher ton cœur : le cadavre de la nourrice a été retrouvé dans la réserve d'eau de mon manoir ce matin même. Son sang doit déjà nourrir les cochons à l'heure qu'il est. Le monde est si dangereux parfois ; il serait dommage qu'Azra et Jade en fassent les frais.

Ce sont de beaux, de bons, de si mignons enfants. Ça me tuerait de devoir les blesser de quelque façon que ce soit. Mais la moindre rumeur, le moindre signe de fuite, et je te jure que je les saignerai à blanc sur le pavé moi-même.

Contente-toi d'obéir et tout ira bien pour tout le monde.

Sincèrement vôtre,
Sver Thgiliwt.

Mon très cher ami M. Thgiliwt,

Je le ferai.

Vous ne méritez absolument pas ni mon aide ni mon attention, malade de tromperie et de pouvoir que vous êtes, mais je le ferai. Ne serait-ce que pour mes enfants. Ne serait-ce que pour cette pauvre fille qui a été frappée du plus grand malheur qui soit, celui de vous avoir comme parents, Orichalque et vous.

J'espère qu'elle vous saignera à blanc. Elle n'est plus à ça près, maintenant qu'elle est déjà dégénérée.

Leymy 189-RS.

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