Le couple franco-allemand
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Diplomatie : La diplomatie est la conduite de négociations et de reconnaissances diplomatiques entre les personnes, les groupes ou les nations en réglant un problème sans violence.





- Est-ce que je vous ai déjà dit que je détestais porter ces gilets, Constance ?

Il s'adressait au Major, à sa gauche. Il était dans un 4x4 militaire avec un conducteur qu'il connaissait, le Major et un passager, une nouvelle recrue de la Force d'Intervention Mobile Delta-11 qui restait muette malgré les multiples tentatives pour le sortir de son mutisme.

- Oui, à chaque fois Monsieur.

- Et je t'ai déjà dit d’arrêter de me m'appeler "Monsieur", bon Dieu. Ça me donne l’impression d’avoir eu une promotion et ça n'est pas le cas.

- Si tu le dis Joseph, répondit le conducteur à la place de sa collègue.

Joseph avait le dos appuyé contre la porte, pour pouvoir parler avec les autres occupants de la Jeep blindée. Ils roulaient dans Chambéry à cinquante kilomètres par heure, proches de leur destination à présent. Le conducteur, meilleur tireur que taxi, vit trop tard le dos d'âne devant eux et ne réagit pas à temps. Une négligence qui fit presque sauter les passagers de leur siège au passage à toute vitesse du cassis, en faisant au passage cogner violemment la tête de Joseph contre la vitre opaque.

- Putain de bordel de cul de pompamerde !

L’expression d’extrême souffrance du diplomate fit éclater de rire les soldats de la FIM. Ces derniers remarquèrent cependant que le blessé conservait son éternel sourire. À vrai dire, jamais aucun de ces soldats qui le connaissaient pourtant depuis deux années ne l’avait vu se départir de son sourire fatigué. Ils n’eurent pas le temps de le lui faire une énième fois remarquer que le talentueux conducteur stoppa le véhicule et mit le frein à main. Puis les soldats sortirent, armes diverses à la main, et claquèrent les portes derrière eux. Le diplomate ayant seulement eu le temps de se détacher, il jura une dernière fois et sortit à son tour.

Il découvrit un immeuble gris, typique des années 70, avec de nombreux balcons en béton. Il ne poursuivit pas plus loin son examen visuel, un Opérateur s’approchant de lui. Il reconnut le Capitaine Caspender Talleyrand de la FIM Delta-11, "L'Armée du Salut", avec qui il s'entendait à merveille. Les deux hommes se serrèrent les mains avec poigne. Joseph faisait une tête et une vingtaine de kilos en moins que le soldat, mais il avait tout de même une poigne presque aussi assurée que celle de Talleyrand.

- Bon matin Capitaine, comment vont les hommes ? Toujours aussi impertinents ?

- J'en ai bien peur Joseph, mais je pense que c'est pour autre chose que de te moquer de ton pauvre supérieur que tu es là ?

Avec son majeur, le diplomate releva ses lunettes rectangulaires en élargissant légèrement son sourire. Ce geste permis au militaire de regarder son camarade. Comme à son habitude, celui-ci n'avait guère de respect pour le réglementaire costard-cravate trois pièces. Avec son jean beige, sa chemise bleue marine ouverte aux deux derniers boutons, son collier, qui n'était rien de moins qu'une cartouche de 9mm qu'il avait usinée étant jeune, et son bracelet en petites billes marrons, il ne ressemblait à rien d'autre qu'à un touriste.

- Je n'avais rien prévu de tel mais au final, je crois que je ne peux pas m'en empêcher. Bon, où est ce preneur d'otages que je puisse te sortir une bouteille de rouge ?

- Tu l'as enfin prise avec toi ?

Cela faisait un an et demi qu'il lui avait promise et qu'il l'oubliait.

- Hum, elle est dans le coffre mais au vu de la performance de ton taxi, j'espère qu'elle est pas… malencontreusement ouverte.

Cela fit rire le Capitaine. Le diplomate sourit mais remit ses priorités en place :

- Bon, trêve de plaisanteries, c'est quoi la situation ? On est couverts ou pas ?

Le militaire emmena Joseph en direction du bâtiment. Ce dernier regarda autour de lui et vit que la longue rue dans laquelle ils se trouvaient était barrée aux extrémités.

- Nous avons fermé la rue et évacué les civils dans les maisons aux alentours. Le DCD est déjà sur le coup et diffuse un scénario où un islamiste a pris en otage sa famille comme ça nous ne serons pas dérangés.

Le diplomate ne s'inquiétait pas pour leur couverture. Le Département de Censure et de Désinformation faisait toujours un travail formidable qui permettait à la Fondation d'intervenir sur des endroits peuplés ou des événements médiatisés. Et puis qu'est-ce que les gens pouvaient être naïfs… Pendant ce temps, le Capitaine continuait :

- J'ai emmené une dizaine d'hommes de la base, tous équipés de Phalanges pour l'intervention.

- Combien d'otages ?

- Cinq. Un chercheur, une chercheuse et leurs trois enfants. Le preneur d'otages est un vétéran de l'Armée de Terre - qui n'a plus toute sa tête - qui croit avoir découvert l'existence d'une organisation secrète et qui filait le chercheur. Il a juste pété un câble et est passé à l'étape supérieure.

Le problème de négocier avec des dégénérés mentaux, c'était qu'ils étaient soit très prévisibles, soit très imprévisibles. Le plus inquiétant c'est qu'un simple vétéran ait découvert, ou soupçonné, l'existence de la Fondation. Ça serait un problème qui se règlerait plus tard mais cela signifiait qu'il fallait le prendre vivant. De plus, c'était un ancien militaire, donc il était entraîné. Et on n'avait transmis au diplomate que des informations parcellaires sur le preneur d'otages.

- Ça va être un jeu d'enfant. Poste tes hommes, j'vais y aller et tu vas enfin pouvoir ouvrir cette bouteille. Si elle est intacte bien sûr, ajouta-t-il en élargissant son sourire.



- Cardain ne vient toujours pas en personne ? Comme c'est courageux de sa part…

- Il est timide Mademoiselle Jundenker, rit Benjamin Muller, et par-dessus tout, il est prudent.

Ne s'attendant pas à une autre réponse, Talia feignit de soupirer de lassitude. Les deux personnages étaient attablés l'un face à l'autre, dans un chic restaurant à l'ambiance tamisée. Muller avait revêtu un jean noir avec une chemise de la même couleur. Cela faisait ressortir ses longs cheveux blond foncé lâchés dans son dos et ses yeux d'un marron absolu. De l'autre côté de la table, la diplomate était habillée d'un ensemble plus clair avec une robe verte s'accordant avec sa longue chevelure blonde. Comme seules parures, Benjamin n'avait qu'une montre à son poignet gauche et Talia qu'un collier en petites billes à sa main droite.

Le repas était offert par le représentant de Primordial. Un geste bien plus calculé que généreux, comme à son habitude. Chaque fois qu'ils avaient un dîner ensemble, la diplomate s'étonnait deux de choses : qu'il ne se rende pas compte de sa prévisibilité, et du fait qu'il boive du vin blanc avec un steak sans se trouer l'estomac. Surtout en connaissant la qualité du vin blanc dans les Alpes.
Le mercenaire finissait justement son verre et lui demanda :

- Mon client voudrait savoir si vous êtes prêts à alléger les termes du contrat - en sa faveur évidemment - et ainsi mettre fin à sa traque.

Talia eut un sourire en coin. Les négociations duraient maintenant depuis quelques mois sans qu'aucun des deux partis ne lâchent l'affaire. Évidemment, la Fondation avait tenté de trouver Léo Cardain en suivant et mettant sur écoute Muller mais sans succès.

- Et que voudrait-il dans ce cas ? Une cellule encore plus luxueuse ? Être rémunéré pour être enfermé ? Ou un niveau d'accréditation peut-être ? Nous sommes déjà très généreux sur les termes du contrat et nous avons l'impression que M Cardain ne s'en rend pas compte.

- Eh bien justement quand vous parliez d'accréditation…

- C'est une plaisanterie, Benjamin ? demanda-t-elle en affichant une expression mi-amusée mi-moqueuse.

- M Cardain vous demande de l'embaucher. Et c'est très sérieux Mademoiselle.

La diplomate choisit de ne pas répondre et de manger un peu pour dissimuler sa phase de réflexion. Son confit de canard était maintenant tiède. Elle mâcha néanmoins, l'air de rien et le regard dans son plat. De son côté, Muller notait dans un coin de sa tête qu'un steak froid était immonde et se félicitait d'avoir pris de court son interlocutrice. Cette dernière redressa la tête vers lui.

- Et à quoi nous servirait-il d'engager un journaliste plutôt que de lui soutirer les informations dont nous avons besoin et l'amnésier ?

- Il dit que la difficulté que vous avez mis à le traquer et les informations qu'il a réussi à récolter sont des preuves suffisantes de sa potentielle utilité.

Le mercenaire se pencha vers elle.

- Quand il m'en a parlé, il avait les mêmes étoiles dans les yeux que j'avais lorsque j'ai découvert votre existence. Passé le moment de surprise, bien sûr.

La diplomate se doutait bien qu'il embellissait. Le journaliste avait dû promettre une belle somme à Primordial pour que Muller ait l'air si pressé de conclure ce contrat. Talia se doutait bien que Benjamin n'avait pas eu d'étoiles dans les yeux lorsqu'on lui avait dévoilé l'existence de l'organisation.

- Eh bien… pourquoi pas ?

L'hypocrisie était un dur métier parfois.



Le Site-Aleph avait une renommée internationale dans la Fondation SCP. "Le plus grand Site de la Branche Francophone", "une ville autonome à elle seule", "un taux de mortalité pas trop élevé", "une cantine absolument dégueulasse"… C'était ce dernier point que Joseph était en train d'expérimenter. Il adorait les pommes de terre. Il adorait le gratin de pommes de terre. Mais il soupçonnait le cuisinier de lui avoir servi du gratin de terre à la pomme. Inutile de préciser que le goût était immonde. De toute façon, il pouvait toujours mettre du sel pour tenter de rendre le plat moins abject, ce qu'il fit. Sa compagne détestait cette habitude qu'il avait de saler tous ses plats. Joseph pensait justement à elle quand son ouïe délicate fut détruite par un mégaphone qui s'adressa aux occupants de la vaste cafétéria :

- À tous les employés du Site-Aleph ! Nous vous invitons à vous joindre à la manifestation prévue demain. Le Parti du Contentement Syndical d'Aleph va vous rappeler les raisons de la tenue de cette mobilisation !

Quand il avait été recruté par la Fondation, Joseph avait été fort désagréablement surpris de voir que des syndicats existaient aussi au sein de la plus puissante organisation anormale du monde. Jusque-là, son métier lui avait permis d'avoir des excuses pour s'éclipser lorsqu'on le sollicitait pour des "manifestations populaires" ou les fameux sondages de mécontentement. Il n'avait aucune raison d'y participer, exerçant un super métier, bien payé, et tout le toutim.

- Le Directeur veut censurer ses employés en changeant la tenue des réunions syndicales de tous les mois à tous les trimestres ! De plus, nous constatons que, malgré les promesses du Directeur Garrett, les réparations du Secteur d'Habitation I6 n'avancent absolument pas ! Ce, indépendamment du fait qu'actuellement sept familles soient contraintes de loger dans l'Unité d'Urgence 7 !

Les perturbateurs agaçaient le diplomate mais il n'avait pour l'instant aucune raison de s'énerver. Il n'avait qu'à manger tranquillement en les ignorant et tout se passerait à merve-

- Suite aux réductions des salaires des ingénieurs du DI&ST local, nous allons aussi faire un tour des tables pour récolter de quoi permettre aux victimes de cette injustice de tenir un moment, le temps de trouver une solution ! Merci d'avance pour votre générosité !

Joseph ne put s’empêcher de rire nerveusement dans sa barbe de trois jours. Il passa une main dans ses cheveux bruns qu'il oubliait maintenant de couper depuis deux semaines pour les garder courts. Il se signa rapidement, le diplomate étant protestant, et pria pour que le Seigneur le garde d'un passage de ces abrutis. Il continua donc de manger, l'air de rien, jusqu'à ce qu'un grand homme bien bâti, un garde, passe avec une corbeille en osier et lui mette sous le nez. Le diplomate sourit et refusa poliment de la main.

- Vous voulez pas aider les ingénieurs vous ?

Rester calme. Le secret c'était de rester calme et de rester poli.

- Non merci, bonne journée, répondit-il avec son éternel sourire fatigué et en retournant à son plat de terre à la pomme maintenant bien plus intéressant.

- Et, pourquoi ?

Le sang de Joseph ne fit qu'un tour. Il leva doucement la tête et ne se départit pas de son sourire qui était maintenant las. Il articula lentement :

- Je ne partage pas vos opinions politiques ni vos préoccupations sociales, mon ami. Comme vous pouvez le constater, je mange et mes papilles souffrent donc j'aimerais au plus vite terminer ce qui me sert de plat pour retourner bosser. Bonne journée et bonne continuation.

- Pfff, encore un aristo, lâcha-t-il en le regardant avec mépris.

Joseph se leva brusquement et partit demander un feutre à un chercheur à la table voisine sous le regard confus du syndicaliste mendiant. Le diplomate se dirigea ensuite vers le tableau où était affiché le menu du jour et effaça son contenu avec les manches de sa chemise malgré les protestations des cuisiniers. Il commença ensuite à écrire sur le large tableau blanc, ce qui attira l'attention de toute la cafétéria. Il écrivit pendant deux minutes assez vite puis se dirigea vers le petit groupe que formaient les représentants du Syndicat du Contentement Populaire et arracha le mégaphone des mains de l'orateur dudit groupe. Il retourna devant son tableau et s'adressa à la cafétéria.

- Comme ces messieurs nous le font bien urbainement savoir, les tenues des réunions syndicales du Site-Aleph sont en effet espacées à un trimestre. Ce que ceux-ci omettent de préciser, c'est qu'il y a une raison à cela. En effet, les dernières "manifestations populaires", dit le diplomate en appuyant sur les deux derniers mots et toujours avec le sourire, se sont déroulées dans une absence de… cordialité envers nos gardes du Site. Les manifestants ont dégradé des biens privés et provoqué des heurts. Aussi, ils ont, entre autres, lancé quelques projectiles face à nos forces de l'ordre qui, je le rappelle, sont des employés au même titre que vous et moi, nécessitant même l'intervention de la FIM Tau-15 "V'là les 22".

Les membres du Syndicat commencèrent à parler entre eux à voix basse. Joseph sut qu'il devait abréger avant qu'ils ne réagissent de manière plus… physique. Même s'il savait parfaitement se défendre, il préférait ne pas donner l'occasion de laisser les syndicalistes se faire passer pour des victimes.

- Aussi, la rénovation du Secteur d'Habitation I6 a effectivement été retardée car la Direction a récemment redistribué du budget alloué à ce chantier pour le développement de protections plus efficaces pour nos opérateurs FIM (dont la Tau-15, on se demande bien pourquoi) et la diffusion plus large d'un programme de sécurité pour vos enfants vivant sur le Site, émission qui a réduit le nombre de victimes des brèches de manière non négligeable.

Il comprenait maintenant que si les syndicalistes n'agissaient pas directement contre sa personne, c'était parce qu'il avait le soutien visible de la majorité des occupants de la cafétéria qui étaient plus que surpris de la tournure des événements et ne souhaitaient pas se décrédibiliser. Il préféra néanmoins finir son exposé.

- Pour finir, la baisse des salaires des ingénieurs du DI&ST local est malheureuse mais due à des problèmes en approvisionnements de personnel de classe D. Ainsi, le Directeur remettra fort probablement les salaires à leur niveau précédent une fois le léger manque pallié. Je vous concède cependant que cela n'est pas une solution pérenne dans le sens où il n'est pas raisonnable que cela se produise à chaque manque de D. Derrière moi, j'ai écrit les sources de mes allégations pour que vous puissiez vérifier mes dires accessibles à partir du Niveau 1 d'accréditation. En vous souhaitant une bonne journée à tous.

Joseph rapporta le feutre à son collègue chercheur qui le regarda comme s'il venait d'accomplir un miracle devant lui. Il se dirigea vers les syndicalistes, abasourdis, leur rendit le mégaphone mais le chef de la bande l'interpella :

- Qui tu es ? Un propagandiste de Garrett ?

L'intéressé rehaussa légèrement son sourire.

- Agent diplomatique Joseph Stanislav, ce fut un plaisir, dit-il en le saluant puis en le contournant.



Après 1945, le mot d'ordre était "paix". Du moins pour la Fondation qui voyait son territoire, la Terre, ravagée par des guerres d'une ampleur inattendue. La Seconde Guerre Mondiale avait donné le secret de l'atome aux Hommes, l'ONU et la Guerre Froide, et la Septième Guerre Occulte avait donné la mort de Dieu, la Coalition Mondiale Occulte et le début de l'Âge de la Normalité.

Dans cette perspective de paix, d'ordre et de diplomatie, le Conseil O5 décida de construire le Site-Mannaz. Un Site neutre, dont la seule fonction serait la diplomatie, la communication entre les Hommes. Quel meilleur terre d'accueil pour ce projet utopique que la Suisse ? Il fut donc construit dans une grande ville helvétique une nouvelle installation par la Fondation SCP, souterraine par souci de sécurité. La construction de ce rêve pour politicien prit à peine quatre années, le Conseil misant beaucoup dessus.

Le Site Armé Protégé-Mannaz fut donc inauguré en janvier 1950, avec trois étages souterrains. Aucun objet anormal n'y est autorisé, ni aucun anormal. La gestion de Site était gérée par un service indépendant de toute organisation ou État. Lorsqu'un représentant, ambassadeur, diplomate ou délégation arrive, elle se voit assigner l'Unité correspondante à son organisme d'appartenance au premier sous-sol, après avoir passé les lourdes mesures de sécurité. Le deuxième sous-sol est un étage constitué de salles de réunion, la plupart du temps vides, des bureaux pour l'administration du Site et sa sécurité, maintenue par le Service Neutre de Sécurité Diplomatique. Quant au dernier étage souterrain, les vastes salles qu'il abrite sont dédiées à la recherche collaborative et au travail pur entre les différents intervenants de Mannaz.

Et au premier des sous-sols, quatre personnes parcouraient les longs couloirs. Sous l'escorte de deux gardes de la Fondation SCP équipés d'armes non-létales, Talia Jundenker parlait avec une femme à peine plus jeune qu'elle, d'à peu près vingt-cinq ans. Elle avait toutes ses chances en diplomatie moderne : celle-ci était très belle, avait une voix douce et agréable, une loyauté indiscutable - puisqu'elle provenait du Protocole ÉTOILE - et une façon de penser machiavélique. Le patron du diplomate parfait. Elle avait des cheveux noirs longs et bouclés, des lunettes rectangulaires légèrement arrondies, de petits yeux marrons, des formes plutôt généreuses, un léger maquillage et la taille respectable d'un mètre soixante. Talia croyait se souvenir qu'elle se nommait Héléna mais avait complètement oublié son nom de famille.

- Qu'est-ce qu'on t'a enseigné précisément sur la CMO ?

- Que la Coalition Mondiale Occulte est l'organisation anormale de l'ONU qui a un but moins scientifique que le nôtre mais qui prône tout de même la protection du genre humain et de l'ordre naturel de la normalité.

Héléna avait une belle voix. Assez aigüe pour que ça soit beau et féminin, mais assez grave pour que l'on reconnaisse un adulte. Talia s'étonna que ses connaissances soient aussi académique mais la jeune femme sortait à peine de ses études après tout.

- C'est un début. Tu connais son organisation ? Ses divisions ? Ses sphères d'influences ? Ses faiblesses ? Le passé commun avec notre organisation ?

La nouvelle secoua négativement la tête. C'était normal.

- Tu as quel niveau de accréditation, demanda l'allemande en espérant qu'elle ne relèverait pas les fautes de français quand elle parlait.

- J'ai un Niveau 2 et suis de Classe-B, Madame.

Talia serra les dents en l'entendant l'appeler "Madame".

- Appelle moi Talia, pas Madame, je ne suis pas mariée. Bon donc je vais être en mesure de te donner des informations importantes pour que tu comprennes ce qui va se passer.

Bien sûr qu'elle était au moins de Niveau 2, elle allait assister à une réunion diplomatique et sortait à peine de ses études. La diplomate se sentit bête mais fit mine de réfléchir. Elle se souvint d'ailleurs que Héléna avait même une accréditation de Niveau 3 temporaire. La diplomate maudit sa défaillante mémoire.

Les deux gardes, toujours silencieux et discrets, leur firent signe de prendre à droite à une intersection. Ils débouchèrent dans l'Unité 4, long couloir bordé de salles de réunion, presque toutes vides. En cas de besoin, des portes blindées fermaient hermétiquement chaque salle et le couloir avec une fermeture tous les quatre mètres. Mais pour l'instant, c'était juste une allée blanche quasi-déserte.

Elles croisèrent un représentant de l'Argentine et se saluèrent mutuellement. Talia commença alors à lui prodiguer les bases de ce qu'elle devait savoir à présent :

- La CMO est en effet rattachée l'ONU mais, dans les faits, elle est dirigée par le Conseil des 108 (un conseil de 108 organisations occultes) et par D.C. al Fine, la Directrice de la Coalition.

La nouvelle écoutait avec attention et hocha la tête.

- Nous allons rencontrer un ambassadeur de la Division PSYCHEE, la branche extérieure de la CMO. Tu vas vite voir que les membres de la Coalition ont des chevilles énormes. Ils se considèrent comme la police du monde de l'anormal mais la Fondation reste l'entité la plus puissante qui existe.

Héléna sourit en entendant cela. Ça faisait toujours quelque chose d'entendre dire que l'on travaille pour la plus puissante organisation du monde.

- Quand on leur adresse la parole, faut surtout les laisser croire qu'ils sont supérieurs, qu'ils ont l'avantage, sinon ils vont se vexer.

- Qu'elles sont nos relations avec eux M… Talia ?

- Bonne question, dit-elle en souriant, la CMO n'est pas alliée de la Fondation mais sur de nombreux fronts nous collaborons. Nous avons tous deux le même objectif : la protection de l'Humanité, la préservation de la Normalité, et maintenir le secret sur l'Anormal. Notre grand point de divergence est notre politique de confinement, là où eux détruisent les objets qui ne leur serviraient pas, même si ça cause parfois des problèmes.

Le quatuor était arrivé devant la porte de leur salle de réunion. Les deux gardes surveillaient les deux extrémités du couloir tandis que les deux diplomates étaient face à face.

- Stressée ? demanda l'allemande.

- Non, répondit la jeune femme d'un air assuré.

Elle mentait.

- Bonne réponse, sourit la diplomate.

Et elle ouvrit la porte pour aller saluer son homologue et présenter sa jeune protégée.



- Qu'est-ce que tu as fait aujourd'hui mon cœur ?

Joseph Stanislav enlaçait sa compagne, collée contre son ventre et posa son menton sur son épaule. Ils étaient dans une navette du Site-Aleph qui les emmenait à l'un de leurs logements de fonction. Évidemment, deux personnes enlacées attiraient inévitablement des regards mais cela faisait longtemps que le couple avait appris à les ignorer. Avec son sourire plus prononcé qu'à l'accoutumée, Joseph admirait Talia, de la même façon qu'il le faisait depuis huit années.

- J'ai négocié des informations pour retrouver un fugitif…

- Est-ce que c'est le déserteur de la D…

Talia rit. Le diplomate comprit qu'elle s'attendait à ce qu'il lui pose la question et sourit de sa propre prévisibilité. Sa compagne tourna sa tête vers lui et ils s'embrassèrent en souriant. Il soupira en se rendant compte qu'il n'avait pas enlevé ses lunettes, chose que Joseph faisait à chaque fois qu'ils étaient ensemble pour éviter de lui faire mal avec. Puis la diplomate reprit ses propos :

- Non mein Engel, un individu de priorité Alpha qui s'appelle Léo Cardain contre un job, dit-elle. Et j'ai empêché une guerre civile administratif aussi.

- Une guerre civile administrative, mon ange.

- Oui merci.

Arrivés à leur arrêt, ils descendirent main dans la main du bus et continuèrent à parler de leur journée appréhendant déjà le lendemain qui signait la fin d'une de leur rare semaine à passer ensemble et le début d'une autre interminable période à ne plus se voir que par appels vidéos.

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