Le Classe-D modèle
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Cela faisait des années que j'étais là, dans ce bâtiment, en combinaison orange. Ça ne changeait pas vraiment de la prison : même habit, même enfermement, mêmes sentiments.
Cela faisait des mois que j'étais las, à faire des expériences sur cette chose bizarre. Était-ce un objet, un animal ? Était-ce vivant ? Aucune idée. Impossible de m'en souvenir.

Nous étions des centaines, sans prénom ni nom, privés de notre identité pour exempter les chercheurs d'une quelconque culpabilité. Et pourtant, parmi ces centaines, il n'y avait personne comme moi.
Tous des criminels. Violeurs, voleurs, tueurs. Moi, je n'étais rien de tout ça. Je n'avais rien fait. Une erreur judiciaire, au mauvais endroit au mauvais moment. On pensait m'avoir pris en flagrant délit, et pourtant.

Le jugement fut sans appel. Avant même de comprendre ce qui m'arrivait, j'étais en prison. Puis, on m'a proposé de travailler pour réduire ma peine. Et j'ai accepté.
J'ai connu ici plus d'horreurs que dans toute ma vie. Mais je suis toujours resté calme. J'étais peut-être le plus sage de ceux qu'ils appelaient les "Classes-D". Alors, on m'a transféré dans un autre bâtiment. Comme ça, un matin, d'un coup. Sans me consulter. Et c'est là que j'ai compris que ma vie ne m'appartenait plus.

Puis j'ai décidé de la reprendre. De leur reprendre. Je deviendrai le "Classe-D modèle". On commencera à me faire confiance, on ne se méfiera plus de moi.
J'ai, au début, commencé à engager la conversation avec des membres du personnel. Tout d'abord avec les gardes, qui m'emmenaient dans les salles. Puis ensuite avec les chercheurs, ceux qui me donnaient des instructions. J'obtempérais toujours sans broncher. Je leur donnais même parfois des idées.

Je voyais marqué "Euclide" sur des panneaux informatifs. S'ensuivait des choses plus étranges et obscures les unes que les autres. Mais je prenais sur moi, je souriais. Je me montrais heureux dans la vie que l'on m'avait imposée.
Il m'arrivait même de blaguer. Des blagues flatteuses, des blagues joyeuses. Plus j'apprenais le jargon, plus elles étaient élaborées, et faisaient rire les chercheurs. Alors j'arrivais à les convaincre de ma bonne humeur, de mon intérêt pour leur travail et de mon envie d'aider.

Le bonheur de mes geôliers me motivait à toujours plus sourire, rire, discuter. J'obéissais à tous les ordres, semblant heureux de le faire. Alors j'agissais, et je ne subissais pas, au contraire des autres personnes comme moi. Et là où on donnait des ordres secs à ces derniers, on me disait parfois "s'il te plaît". Comme si je pouvais agir à ma guise.
J'étais assigné à des objets dits "SCP" de moins en moins dangereux. Une forme de récompense apparemment. Je lisais de plus en plus "Sûr", et de moins en moins "Euclide". Et pourtant.

Ils m'ont assigné à une certaine chose pendant longtemps. Très longtemps. Plusieurs mois, en fait. Cette chose bizarre. Je ne suis jamais parvenu à identifier ce que c'était. Ce n’était pas un humain, ni un animal, ni une forme. Mais plus j'expérimentais dessus, plus je comprenais ce qu'elle faisait. Et j'écoutais toutes les informations que je pouvais récolter. À défaut de sa nature, j'ai fini par mieux connaître son fonctionnement.
J'en ai passé des heures, à réfléchir. Parfois, c'était sur moi. Qui j'étais devenu. Cette expérience unique, globale, horrible. Cet endroit, ces gens. Tout m'avait transformé. J’étais devenu la personne que mes bourreaux pensaient que j’étais. Je ne serai plus jamais comme avant. Je ne serai plus jamais, d'ailleurs, je n'en ai plus envie.

J'arrivais un matin, une nouvelle expérience. Tout le monde aimait travailler avec le "Classe-D modèle". On m'a demandé de faire des choses, je les effectuais machinalement. Discuter, blaguer, obtempérer. Je savais faire tout ça, tout se ressemblait, tout était similaire à ce que j'avais déjà fait. La chercheuse, me surveillant derrière sa vitre, me fit un sourire que je lui rendis tout aussi machinalement. Elle pensait peut-être à la discussion que nous avions eue avant l’expérience.
Comme d'habitude, on me demandait de lancer divers objets vers l'anormalie, située derrière une barrière, afin d'étudier sa réaction. Parfois cela produisait des objets, parfois des animaux, des espèces conscientes, ou des masses informes… Il n'y avait aucune logique. Et pourtant, je prenais bien soin de tout retenir, de tout me rappeler. Mais ça aussi, me rappeler, c'était machinal.

Et puis, soudain, j'ai fait une chose qui ne l'était pas. Je l'avais choisie. Avaient-ils déjà tenté de mettre en contact un humain et l'anomalie ? Oui, je le savais, les rumeurs courent chez les Classes-D. Ce que ça avait donné ? Des cris, de la peur, et quelquefois, des larmes. Ils appelaient ça "brèche de confinement". Et semblaient en avoir très peur. Je n'en savais pas plus, et pourtant cela m'a suffi.
Un regard vers la vitre, la scientifique souriante. Elle semblait se rejouir de mon malheur, de ces expériences absurdes. Elle ne connaissait pas la douleur de perdre ses amis, de perdre sa vie, soudainement, comme ça. Elle me l’avait volée, elle la tenait en captivité. Alors j’ai sauté. D’un coup, d’un seul, par dessus la barrière me protégant de l'anomalie, ou (peut-être) l'anomalie de moi. Les muscles de mes jambes fournirent un ultime effort, dernier coup de feu d’un combat mené depuis des mois. Pendant le court instant que dura mon envol, j'eus le temps d'un regard en arrière. Le visage de la scientifique s'était décomposé. Eux m'avaient trop fait confiance, et moi j'avais enfin repris le contrôle de ma vie.

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