La vie d'une petite vieille dame qui n'avait malheureusement pas de moustache
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En tant qu’alchimiste, Lo était entraînée à décrypter les signes et les symboles du monde. La sémantique de l’univers passait par le voile de ses yeux pour être ensuite interprétée par son esprit érudit, en un processus devenu mécanique tant elle l’avait accompli au cours de sa longue, longue vie. Même si son usage de la langue universelle était devenu minimaliste par la force des circonstances, elle ne l'oubliait pas.

Le sol des oubliettes était couvert de fines traînées –

R I B A U D E S

– traînées de poussières, épaisses et anciennes tant la brise et l'entretien manquaient aux tunnels souterrains. Sur ce fond de crasse, le rare passage de créatures inconnues aux rayons du soleil traçait sur les dalles brisées des lignes et des chemins : les rats, les insectes, Lo elle-même parfois. C'était ces derniers tracés qu'elle suivait ainsi dans l'obscurité du dédale : traquer la doyenne était aisé, tout simplement parce que ses pieds allongés avaient une forme singulière — un pied plat un peu gras et bombé, un peu cornu et un peu bichonné — et que ses bras lourds de masse traînaient en permanence au sol, créant de nouvelles marbrures sur la pierre à force d'y appliquer ses griffes. Elle avait les yeux baissés, à la fois pour suivre la piste de sa propre personne, et surtout parce que la bosse de son dos ne lui permettait pas d'en faire autrement.

Tout individu amené à croiser la petite dame aurait pu penser, non sans raison, qu'en plus d'être laide et déformée, elle était aveugle. Son regard laiteux, clair comme de l'eau de roche et voilé par le temps, ne laissait pas présager le contraire ; et pourtant rien n'était plus faux. Lo voyait très bien, d'autant plus qu'elle voyait dans le noir, d'autant mieux qu'elle voyait aussi ce que les autres ne pouvaient voir. L'écran blanc de ses rétines, les dandinements joyeux de sa tête étaient simplement symptomatiques d'une division de son esprit, une partie étant ancrée dans le réel et l'autre non. Et pour définir ses visions, comme les mots ne suffisaient pas, elle avait recours à une large palette adjectivale complètement erronée : ainsi, Lo voyait ce qui était parcimonieux, perturbant, pratique et pamplemousseux, autant de termes qui suffisaient bien à englober l'entièreté de l'existence et de la non-existence.

Comme Lo n'était pas atteinte de cécité, elle gambadait donc gaiement dans ces tunnels qui étaient devenus son foyer depuis des siècles déjà.

Cela faisait longtemps maintenant que les intrus ayant mis sens dessus dessous le domaine étaient partis, si longtemps que la mémoire de Lo commençait à les effacer, lentement mais sûrement. Peut-être que cela se comptait en mois, en semaines, en jours, en heures. Elle se souvenait vaguement d'une chienne, hargneuse et animale, qui l'avait honteusement assaillie tandis que Lo défendait avec courage l'un de ses descendants pris à partie. La chienne était accompagnée d'un homme élégant qu'elle n'avait pu voir que de loin, très propre sur lui et particulièrement poli, un homme que la doyenne se serait empressée de séduire et de garder s'il avait eu une moustache. Comme il n'en avait malheureusement pas, elle l'avait laissé partir.

Toutefois, elle n'était plus seule désormais. Son arrière-arrière-arrière… petit fils lui avait fait le plaisir de rester dans les souterrains, peut-être pour la remercier de l'avoir sauvé des deux intrus. Horace, c'était son nom, Horace donc avait élu domicile dans le couloir glacé, qui était froid glacé – en opposition aux couloirs humides, qui étaient froids humides et qui constituaient tout le reste du dédale. Oh, il ne vivait ici qu'à moitié : la partie supérieure de son cadavre, les bras, le torse et la tête, c'était les intrus qui les avaient pris. Ne restait à son ancêtre que les jambes. Comme c'était assez triste, de ne vivre qu'à moitié, Lo avait pris sur elle d'y remédier et s'était mise en tête de lui trouver… une tête. Ce n'était pas les crânes qui manquaient ici, il avait été simple de dénicher un faciès de substitution. Mais comme elle n'arrivait pas à se souvenir si, de son vivant, Horace portait ou non une moustache, et qu'elle avait décidé dans le doute de lui en graver une juste au-dessus des dents et sous le cartilage évaporé du nez, il lui avait fallu plusieurs essais avant d'obtenir un rendu qui ne soit pas trop abîmé. C'était maintenant chose faite : et elle l'avait laissé sur place pour vaquer à ses propres occupations.

Puis, elle avait tout oublié, jusqu'à une prochaine fois.

L'esprit de Lo était un dédale au moins aussi large et complexe que celui où errait sa forme physique. Les moindres évocations pouvaient, par des chemins surprenants, l'amener à un souvenir oublié ou à une version de sa personnalité qu'elle croyait avoir perdue. En l'occurrence, la vieille dame avait écrasé un cafard il n'y avait pas si longtemps que cela : le contour éclaté de l'insecte en bouillie sous la palme de ses pieds avait suscité en son âme une tendresse impromptue, et elle avait pensé à son petit-fils. Comment allait Hora, pensait la grand-mère ? Dans le même temps, son esprit d'alchimiste se souvenait qu'elle avait utilisé des cafards dans l'une des potions semi-saintes que lui avait commandées sa famille, avant de s'arrêter à l'atelier où elle pratiquait son art et ses ventes. Comment y retourner, comment lui revenir à son cher atelier, pensait l'alchimiste ? Ces deux pistes avaient une même origine, et avec élégance, elles s'accordèrent pour se construire une même destination : il y avait dans son atelier un lien vers l'extérieur, quoi qu'il lui eut toujours été interdit d'y prétendre, restriction peut-être levée maintenant que le dernier des De Wazières n'était autre qu'elle.

Un vent de changement soufflait dans les tunnels sans vie des oubliettes du manoir.

Lo s'était donc mise en quête de Hora, qu'elle ne souhaitait pas abandonner à son sort dans les tristes souterrains ; et, la boucle étant bouclée, son esprit revint donc au commencement de ce récit. La seule façon pour elle de ne pas oublier était de fragmenter sa vie, présente, passée et future, en arcs narratifs naïfs dont la structure hermétique ne lui permettait pas de s'égarer par mégarde ou par intention. Pour une immortelle, la temporalité du monde était cyclique ou linéaire, c'était du pareil au même ; au moins, jusqu'à ce qu'un élément extérieur vienne briser ses chaînes mentales et les remplacer par d'autres. Elle changeait sans cesse de circuit, choisissait une autre roue à tourner à un autrui rythme… Autre ? Autrui ? Autrui. Autrui qui l'ennuyait, autrui qui la rendait malade, autrui qui se trouvait loin des échos –

ÉCHOOOOOOO HO HO HO

– échos d'une réalité qui n'allait et n'irait jamais assez vite pour elle.

Où en était-elle, déjà…?

Ah oui.

L'élément extérieur en question, donc, était le couloir froid glacé où résidait Hora. Le sol était glissant un peu partout aux alentours, mais cela ne la gênait pas : ses bras trop longs, presque des pattes avants griffues, faisaient balancier, et la sensation changeait des dalles de pierre brisées qui écorchaient ses pieds en permanence. Lentement, Lo évolua jusqu'à une petite alcôve. Son petit-fils reposait là, immobile, deux jambes, squelettiques après des décennies de putréfaction, entreposées contre un mur et son crâne en hauteur au sein d'un petit renfoncement, sous une rune alchimique dégradée.

« Hora ! se réjouit-elle en appelant son nom dans un coassement rauque, puisque des années de silence avaient transformé sa voix en un chant amphibien. Bien dormi ? »

Comme toujours, Hora ne répondit pas. Elle commençait à croire qu'il était timide ; mais c'était une qualité. On avait trop souvent dit à Lo quoi faire, dans une autre vie, surtout les hommes de son entourage et leur détestable habitude de la contredire. Les souterrains du manoir et ceux de son cerveau ratatiné contenaient déjà bien assez de parlotte inutile comme ça ! Et s'il n'avait pas été un enfant aussi sage, elle l'aurait abandonné comme dans l'histoire du Petit Poucet.

« J'ai une surprise pour toi aujourd'hui. Tu vas accompagner Grand-Mamie pour une petite sortie. Tu es content, n'est-ce pas ? Oui, tu es content. Bien sûr que tu es content. »

Et pendant qu'elle suait ainsi tous ses mots, la petite dame levait difficilement ses mains pour saisir le crâne et le poser avec prudence dans l'une de ses sacoches, la plus grande, entre deux fioles vides ou brisées. Puis elle repartit gaiement, pas du tout gênée par les innombrables chemins qui s'ouvraient à elles. Labyrinthe oblige, elle les connaissait par cœur.

Lo évolua ainsi dans les couloirs en cherchant son atelier. Il était aisé à trouver en raison des odeurs sèches et herbeuses qui s'en dégageaient en permanence. Comme toujours, elle fut étonnée de voir à quel point la pièce était propre et entretenue, tout au contraire du reste des oubliettes. Des torches alchimiques flambaient en permanence sur les murs sans mousse, jetant leur éclat sur des outils, des comptoirs et des ingrédients immaculés. En dehors des nombreux pièges et trappes qui parsemaient le dédale, c'était là le seul endroit où l'on pouvait trouver des infrastructures technologiques : notamment, un ascenseur rudimentaire daté du XIXème siècle et qui, elle s'en souvenait maintenant, était venu remplacer d'innombrables marches et portails dans un effort de modernisation du lieu. Ses descendants en avaient eu assez de devoir parcourir les étages à pied à chaque fois qu'il leur fallait un approvisionnement, un cobaye ou une bénédiction pour un nouveau-né.

Il y avait un verrou sur les portes de l'ascenseur, un verrou alchimique sans surprise, mais cette fois-ci, Lo avait la parade. Elle sortit le crâne de Hora et l'appuya contre la porte, confiante. Rien ne se passa. Elle réessaya une fois, deux fois, perdit son sourire, perdit patience. La troisième fois qu'elle appliqua le front de son descendant contre le verrou, elle y mit trop de force et l'os craqua. Lorsqu'elle examina ce dernier, il était fêlé.

« Excuse-moi mon petit, lui fit-elle sans plus s'épancher en regrets car elle avait d'autres chats à fouetter. »

En toute logique, le corps d'un de ses descendants aurait dû suffire à activer la porte de l'ascenseur, mais pour une raison obscure qu'elle avait sur le bout de la langue, sans jamais la trouver tout à fait, Hora ici présent comptait pour du beurre. Oh, tant pis, se dit-elle en le fourrant à nouveau dans sa sacoche. Elle n'avait pas encore dit son dernier mot.

Lo se mit à fouiller dans les tiroirs et les étagères, envoyant valdinguer quantité d'ingrédients rarissimes sans une once de regret. Ce n'était pas elle qui les avait payés, après tout. Elle trouva ce qu'elle cherchait sous un pied de table, servant de cale : l'ensemble des contrats qui la concernaient.

La petite vieille dame avait, au cours de son existence, été impliquée dans un certain nombre de contrats démoniaques ou de promesses de sang : soit en qualité de catalyseur, soit en tant que partie. Toutes ces contraintes qui lui avaient amené pouvoir, souffrances et métamorphoses se trouvaient consignées en ordre chronologique dans cet ouvrage, dans diverses langues infernales ou humaines. Le contrat précis qui l'intéressait était le premier de tous, le contrat de famille que feu son époux (moustachu) lui avait fait signer : celui qui l'avait cantonnée aux oubliettes.

Elle n'avait pas le droit d'en déchirer les pages, sous peine de représailles ; aussi faisait-elle défiler les feuillets avec une grande délicatesse. L'une des excroissances pullulantes de son coude choisit ce moment opportun pour se liquéfier, et elle n'eut que le temps d'écarter le bras afin d'éviter d'endommager le papier. Maintenant que le carnet était étalé au sol et qu'elle pouvait le parcourir à l'aide de son autre bras valide, Lo suivit doucement le cheminement des articles du contrat, et surtout de leurs amendements, rajoutés aux alentours de 1879 lorsque ses descendants de l'époque avaient décidé qu'elle ferait un excellent familier de maison.

‘… et dans le cas extrême et peu probable où ledit familier se retrouverait, par un concours de circonstances issu de la force du destin et non pas de sa propre main ou volonté, le dernier représentant vivant des De Wazières, par le nom comme par le sang, alors et alors seulement la malédiction le restreignant aux oubliettes du manoir familial serait levée ainsi que toute autre obligation envers son foyer, ses descendants et son blason, ce à l'unique condition qu'il dédie son existence future à la traque des responsables de la fin des De Wazières et à venger sa famille, puis se suicide une fois que la chose accomplie.’

Lo de Wazières eut un grand sourire, lequel révéla un instant ses dents en aiguille et ses lèvres arrachées. D'un geste douloureux, car elle sollicitait un peu trop ses bras gonflés et ses muscles étiolés ces derniers temps, elle fourra l'important document dans l'une de ses besaces et s'avança vers la porte de l'ascenseur, en y apposant son front cette fois-ci. Dans un grincement caractéristique de l'action des rouages et des cordages, la porte commença à se lever, faisant tomber des cascades de poussière et de particules rouillées.

Lo s'y engagea et, à l'aide d'un tibia qui traînait là et qui lui permit d'allonger son bras, appuya sur un bouton, toute contente.
Jamais elle n'avait été aussi heureuse d'apprendre le génocide de toute sa famille.

Loïse De Feuardent écrivait une lettre. À quel destinataire, cela elle l'ignorait. Bien entendu, ses parents étaient persuadés qu'elle couchait sur papier des mots aimables, doux mais mesurés, à l'attention de son fiancé. Il n'en était rien.

La jeune alchimiste traçait des runes sur un schéma qu'elle avait conçu dans son sommeil, là où personne ne pouvait la déranger. Lorsque son esprit scientifique perdait le souffle, sa plume lui substituait le verbe élégant d'une aristocrate de bonne famille et de bonne éducation ; lorsqu'au contraire c'était l'éloquence qui se tarissait, la femme recentrait ses pensées sur des sujets plus rigides que celui de la poésie, exposant ses théories en des termes juste assez explicites pour intriguer, et juste assez cryptiques pour ne rien véritablement expliquer.

Les De Feuardent étaient des alchimistes-nés. D'abord mages de cour au compte d'un petit roi antique quelconque, ses ancêtres avaient gagné en prestige et en noblesse, jusqu'à obtenir leurs propres titres et leurs propres terres. Ce savoir qui faisait leur bonne fortune était désormais transmis de génération en génération, le plus souvent aux hommes de la famille, parfois aux femmes. Comme leur nom l'indiquait, ces héritiers ressentaient souvent une attirance particulière pour l'impétueux Æther du feu, celui de l'Igné ; aussi, il pouvait sembler peu judicieux de marier l'unique héritière du nom à celui des De Wazières, aux affinités plus aqueuses. Toutefois, Loïse était plutôt arrangée par cette manœuvre politique qu'avaient fomentée ses parents : elle avait toujours voulu mêler l'Aqueux à la théologie, et les talents de son futur époux pourraient peut-être lui permettre d'approfondir ses théories.

‘Comme vous le savez sans doute, écrivait-elle, les De Feuardent partagent avec votre sang le goût de la démonologie. Nous sommes férus d'invocations et de familiers, bien que l'alchimie demeure le berceau de nos âmes et le creuset de notre fortune. Eh bien ! Tout comme l'air et la terre forment ensemble l'horizon, c'est l'avenir que j'explore en me passionnant pour le penchant heureux des études infernales. Les croyants ont, par la foi, créé de magnifiques outils par lesquels dominer le surnaturel. Je me propose de m'approprier ces outils, tabous de notre ordre pourtant, afin de nous en octroyer la puissance offensive. Vous maniez déjà l'Aqueux ; par l'action d'un prêtre et la vivacité de mon esprit, si vous le voulez bien, je vous ferai manier l'esprit saint d'une eau bénite par le Seigneur…’

Loïse suspendit ici sa plume, prise soudain d'un doute incommensurable. Avait-elle vraiment envie d'épouser un De Wazières ? Leur réputation était certes sulfureuse, bien que sa propre famille ne soit pas en reste. Il était fréquent que leur chemin se rencontre au terme de rivalités ou d'alliances opportunes, et plus fréquent encore que deux de leurs enfants scellent ces liens par le sang ou le mariage ; tant et si bien que chaque union devait désormais être préalablement approuvée par un généalogiste pour éviter de frôler la frontière fine de la consanguinité.

Elle prit le temps d'observer pensivement le portrait qu'on lui avait fait parvenir. Élias de Wazières était un beau jeune homme, ce qui constituait en soi une bénédiction du ciel. Son amie de toujours, Cathelle la future Dame d'Argence, n'avait pas eu cette chance : on lui avait imposé un vieillard croulant dont elle n'avait cesse de se plaindre dans leurs correspondances. Mais Élias… Élias était séduisant. Il était plus jeune qu'elle de deux ans, il était bien bâti et portait au visage, par l'action du peintre sans doute, une certaine virilité qui n'était pas sans émouvoir la jeune femme. Et puis surtout, il avait une belle moustache. Loïse avait toujours été très attirée par les moustaches. Tous les soupirants qu'elle avait honorés de ses sourires en portaient une. Cela l'aida à se décider, et elle termina sa lettre avant de la faire envoyer sans en avertir ses parents. Restait encore à savoir si Élias saurait s’accommoder d'une épouse si farouchement indépendante et si brillamment savante.

Elle reçut la réponse dès la semaine qui suivit. Élias demandait à la rencontrer sous l'égide d'une chaperonne, pour parler science, philosophie et mariage.

Lorsque Lo émergea enfin à la surface, le vilain soleil frappa le fond de sa rétine laiteuse. Elle passa quelques minutes à se rouler sur le sol de douleur, en gémissant et en maudissant tous les ancêtres –

TOUS SES GRANDS MORTS

– ancêtres de l'astre diurne. Puis, cette comédie cessa de l'amuser et elle se releva, époussetant la poussière qui la maculait.

L'ascenseur l'avait menée à la cave d'un petit cabanon abandonné et délabré, bien loin de la grandeur du manoir surplombant l'antre dans laquelle elle avait vécu près de deux cents ans. Elle reconnut le paysage sitôt qu'elle émergea de la bâtisse : ces collines, ces reliefs, ces forêts appartenaient aux De Wazières, du moins lorsqu'elle vivait encore à la surface de la terre. Elle se souvenait s'y être promenée les chevilles nues dans les ruisseaux, à la recherche d'ingrédients pour ses potions et à y chasser le braconnier. Pour qu'il respire mieux, Lo se permit de prendre le crâne de… Ho et de l'élever dans les airs, au-dessus de tout horizon.

« Tu es déjà venu ici, mon garçon ? Tu connais ces paysages ? »

Si elle se souvenait bien, il devait y avoir un village montagnard non loin. La petite vieille dame était curieuse de savoir ce qu'il en était advenu : si le pain local était toujours aussi fade, si le bistrot du coin sentait autant le foin qu'avant. Il n'y avait qu'une seule façon de le savoir.

Elle se mit en marche. Faute de meilleure piste, la malédiction devant tomber sur elle si elle se dérobait à son devoir de vengeance la laissa faire. Les années ayant passé, il ne restait plus aucune trace des intrus ayant détruit les De Wazières : retourner tout d'abord à la civilisation demeurait encore la tentative la plus sensée. Si elle trouvait une chienne en chemin, par chance, alors elle aviserait.

Lorsqu'elle arriva à l'entrée du village, après avoir longuement traîné la corne de ses pieds nus sur un recouvrement d'asphalte qui lui rongeait le bout des ongles à chaque pas, elle fut surprise de n'y trouver aucune activité. Les seules créatures errant dans les rues n'étaient pas bipèdes : c'était des chats errants traquant les mésanges chanteuses qui se perchaient sur les fils électriques. Elle vit un rat courir le long d'une gouttière, tenant dans sa gueule un insecte se débattant : une fée en réalité, à y voir de plus près, qui avait dû se montrer trop audacieuse en s'approchant des maisonnées humaines. Dommage pour elle : Lo avait d'autres chiens à fouetter. L'écho d'un aboiement lui parvint depuis une clôture, avant de cesser aussitôt qu'elle s'en fut approchée. Il n'y avait là que des bêtes, que des bêtes, et toutes sans exception se détournaient -

TU ES LAIDE.

– détournaient d'elle en croisant son chemin. Lo fronça les sourcils qu'elle n'avait plus depuis une malheureuse expérience impliquant un élémentaire de feu : où étaient passés les hommes ? Elle sentait pourtant l'odeur du pain fade et de la bière au foin, ainsi que celle d'un composant alchimique introduit aux alentours de 1850, l'essence ; et le soleil du tôt matin était déjà assez haut pour appeler à l'éveil. Mais pour autant, nulle part la vue d'un individu.

Lo avait cessé d'obtenir des nouvelles du monde extérieur dès le décès du dernier de ses tortionnaires ; aussi ne pouvait-elle pas savoir qu'une pandémie mondiale ravageait actuellement les contrées de la belle France, et que le gouvernement actuel avait ordonné un confinement généralisé. Non, définitivement, ces informations ne naquirent point en son cerveau, arrimées au téton nourricier d'une vision englobant bien plus que le monde physique. Ce n'était pas parce que Lo pouvait lire dans le ciel, parler aux fourmis et décrypter les ondes électromagnétiques qu'elle s'avérait éclairée.

Ces mots se répétaient en boucle dans un recoin de son âme. La recluse, submergée par les stimulations incessantes du monde extérieur et leur persistance à marteler ses sens délicats, avait pour la énième fois fragmenté son esprit pour mieux appréhender son environnement, en une forme de dissociation de l'être et de ce qui l'entoure. C'était ainsi, notamment, qu'elle pouvait se permettre d'ignorer les infections purulentes sur ses bras ou la douleur de ses chevilles foulées, gonflées, qu'elle traînait malgré un petit orteil cassé. En l’occurrence, l'un des fragments semblait s'être dédié à lui répéter sans cesse qu'elle ne pouvait avoir connaissance de la situation sanitaire actuelle : et elle lui faisait confiance. Comment aurait-elle pu ? La raison de la disparition des hommes demeurait donc un grand mystère.

Dans le silence des rues abandonnées, soudain, Lo perçut un sifflement joyeux qui la fit sursauter. Loin d'en avoir peur, elle suivit l'appel mélodieux avec entrain, avidité presque : car elle avait reconnut là ce qui se rapprochait le plus d'un chant nuptial pour elle, le son d'une chanson paillarde qu'on marmonnait à travers une belle moustache.

Elle se cacha à un coin de rue et contempla l'être sublime qui venait d'entrer dans sa proximité. Tout d'abord, ses bottes : dures et droites, elles marchaient avec une rigueur militaire sur le pavé du trottoir, un lieu par nature érotique. C'était un déhanché entraînant qui animait ainsi ces deux jarretières martiales, chaque coup de hanche contribuant à tirer derrière l'homme un cabas mystérieux, empli de messages secrets et de promesses d'amour couchées sur le papier, puis honorées dans la couche. Lo se plut à imaginer ainsi ce qui se cachait au sein du sac, mais son esprit se fixa bien vite sur un autre point tout aussi intéressant : la forme bombée des cuisses frottant l'une contre l'autre tandis que le bel inconnu descendait la rue sans prendre conscience d'être observé. Soudain, la veuve rougissante reconnut l'uniforme qu'il portait : c'était là un fier employé de l'honorable office postal national, un homme qui gagnait honorablement sa vie, et elle sentit son cœur battre un petit peu plus fort. Puis, enfin, ses yeux atteignirent le visage de l'individu, et Lo se mit à voir flou.

Une moustache. Au-dessus du masque de papier qu'il portait sous le menton pour une raison obscure, il avait une moustache. Et quelle moustache !

Elle aimait beaucoup les moustaches, avait-elle toujours su. Surtout cette moustache, qu'elle rêvait de pouvoir… examiner de plus près.

Mais quelque chose la retenait, bridait sa première impulsion qui était de s'élancer vers l'homme promis pour le ravir, lui et sa moustache, sans plus de convenance ou de présentation. Ce n'était pas la pudeur qui la poussa à l'abstinence, elle qui avait été impliquée de gré ou de force dans tant de rituels de fertilité, ni la peur de la damnation, elle qui avait été plongée au cœur des enfers les plus profonds et en était ressortie plus ou moins intègre, et la timidité ou la retenue n'étaient pas davantage à blâmer. Non, elle savait simplement que son rôle sur terre n'était pas de faire siennes toutes les moustaches du monde, ni celle-ci ni aucune autre ; et qu'il lui semblait peu honorable, en tant que matriarche nouvellement nommée, de se jeter sans vergogne sur le premier inconnu venu alors que son arrière-petit-fils, Ho avec ses yeux innocents d'enfant, aurait été le témoin malencontreux de la scène éhontée.

Il lui fallait d'abord et avant tout penser à l'avenir, à son descendant. Et, bien que la perspective lui déchire le cœur et lui donne envie de lacérer son propre bras de ses griffes, charriant le pus le long de ses veines et raclant l'os de façon à provoquer une douleur physique lui permettant d'oublier ses souffrances morales, elle savait bien que le chemin qui était le sien, celui de la vengeance et de la violence, n'était pas bon pour l'héritier de sa famille.

Il fallait qu'elle se sépare de lui.

Le facteur laissa là son cabas pour entrer dans une petite propriété campagnarde, la boîte aux lettres se trouvant à côté de la porte d'entrée. Elle en profita pour se faufiler jusqu'au sac et pour déposer délicatement, comme un bébé langé sur le porche d'une église, le crâne de Ho sur le lit de lettres et de colis.

« Sois sage, mon petit, d'accord ? lui demanda-t-elle doucement, les larmes aux yeux. C'est un homme bien, un travailleur honnête. Il prendra bien soin de toi, je le sais. »

Sans attendre, Lo partit ensuite comme une voleuse, s'élançant jusqu'aux lisières de ce village auquel elle n'appartenait pas pour prendre le chemin des bois à proximité, là où elle pourrait librement noyer sa peine dans la solitude la plus absolue.

Loïse déambulait en bordure de la salle de bal, esquivant les conversations et les solliciteurs de tout genre avec autant de grâce que de brutalité. Depuis qu'elle avait la bague au doigt, les soupirants s'étaient faits bien plus rares à son grand regret, peu d'hommes souhaitant affronter la colère de l'époux De Wazières. Toutefois, bien d'autres étaient attirés au contraire par le pouvoir de sa famille, et il était épuisant de repousser leurs demandes de financement et de rebuter leurs flatteries creuses. C'était pour cela que Élias lui avait interdit de se rendre à cette petite fête, de crainte qu'on ne cherche à profiter de sa femme. Cette dernière lui avait ri au nez : elle n'était là que pour une chose, voir ses amies et discuter de sciences. Tout le reste n'était que préoccupations triviales et frivoles.

Justement, voilà qu'elle voyait venir Cathelle et Amandine du Châtelet, quittant toutes deux en trombe le coin de la soirée où se réunissaient les amateurs d'occulte pour discuter de leurs récentes découvertes. Quelque chose n'allait pas. De là où elle se trouvait, Loïse pouvait voir les traits de sa meilleure amie se tordre de rage et d'inquiétude, tandis qu'Amandine tentait vainement de la calmer. Elle n'avait jamais vu Cathelle dans un tel état. Elle attendit que cette dernière parvint à son niveau pour la héler :

« Cathelle ? »

Elle ne s'arrêta pas. Elle ne ralentit même pas, ne lui accorda pas un regard. Son œil furieux et ébranlé glissa sur Loïse sans la voir, et Cathelle disparut dans la foule en direction de la sortie. Amandine au contraire prit le temps de s'attarder aux côtés de leur amie pour lui expliquer en vitesse, désolée :

« Il y a une diseuse de bonne aventure. Nous avons pris son conseil, mais elle a dit à Cathelle que sa lignée finirait en enfer. Je vais essayer de la calmer. »

Loïsa la laissa partir, consciente qu'il ne fallait pas laisser leur compagne seule lorsqu'elle était dans tous ses états, comme maintenant. Cathelle avait beau avoir le pire caractère des trois, elle avait tendance à ne pas employer cette force qui était la sienne à des fins productives, plutôt destructrices. Il ne fallait pas, pour son propre bien, qu'elle nuise à la réputation de la famille d'Argence.

La De Feuardent se retrouva donc esseulée parmi une marée d'inconnus et de rivaux, très lasse de la tournure que prenaient les événements. Pour couronner le tout, elle ne se sentait pas bien. Son souffle était plus court que d'ordinaire, ses entrailles la torturaient en permanence, et elle n'avait pas l'impression que cela soit dû à l'action mensuelle de la lune.

Mais rentrer maintenant voulait dire devoir affronter une énième conversation désagréable avec son cher et tendre. Loïse aurait accepté la malédiction de son sexe avec soulagement si cela aurait pu lui éviter un sort bien moins enviable. En l’état des choses, ces deux épreuves l’accablaient toutes deux sans même avoir la décence d’alterner leurs tourments en attendant chacune son tour. La vie était mal faite pour les femmes de sa nature, celles qui rêvaient de liberté.

L’érudite décida de profiter encore un peu de la soirée. La nuit était jeune et le buffet bien fourni. Elle y ferait un tour après avoir investigué quelque peu cette étrange voyante qui avait provoqué la colère de la future Dame d’Argence.
Les gens se pressaient en masse pour la rencontrer, murmurant son nom entre deux souffles rauques et révérencieux. Ce n’était pas une simple attraction de foire : apparemment, sa réputation était grande, et le fait de pouvoir recevoir aujourd’hui son oracle était une occasion inespérée pour tout amateur d’occulte. L’hôte de la soirée avait dû se ruiner, espérant augmenter son prestige social en fournissant un tel service à ses invités. Loïse n’était pas vraiment concernée ; elle ne connaissait même pas le nom de la famille chez qui elle se trouvait actuellement. Seule une poignée de gens comptait pour elle, et tous avaient assez d’importance pour ne pas avoir besoin de le rappeler. Un talent dont la De Feuardent s’était vue dotée sitôt la petite enfance, dont elle usait actuellement sans vergogne. Elle suivit la longue file d’attente, en remontant le cours tel le saumon vers sa contrée natale, sans qu’on ne lui fasse la moindre remarque. On détournait les yeux, on restait silencieux : chaque homme, femme et autres individu doué de conscience qui sollicitait ici une prophétie devait être ardent suiveur des sciences surnaturelles, et reconnaissait de vue une alchimiste de son rang.

Elle eut de la chance. Le client en cours de session sortait justement, un air pensif et profond encré sur son visage tout autour des marquages de chance fraîchement tracés. Le pauvre avait dû recevoir un avertissement particulièrement sinistre et imminent pour se laisser couvrir ainsi de symboles païens. Loïse reconnut dans le trait la tradition grecque, ce qui laissait présager une magicienne de l’école de Delphes peut-être.

L’homme qui se trouvait à sa suite dans la file fit un mouvement pour entrer dans le boudoir, mais elle lui coupa la route sans un regard. Comme il tenta de la retenir, finalement, elle lui accorda cet honneur et plongea ses yeux dans les siens. C’était là un nobliau de marque, qu’elle connaissait vaguement et qui lui faisait l’effet d’un arrière-goût désagréable hantant sa mémoire. Un ancien prétendant éconduit, lequel n’avait eu de cesse de lui chercher querelle ensuite malgré la réputation des De Feuardent. Aujourd’hui, et comme à chaque fois depuis son mariage, le bougre se liquéfia en la reconnaissant et s’écarta immédiatement de son chemin tout en marmonnant des excuses inaudibles. Oh, qu’elle aimait le voir trembler. Son époux avait au moins ça d’utile que son nom inspirait la terreur aux esprits les plus courageux, et elle comptait désormais parmi les seuls qui en soient protégés.

Elle laissa là le ver de terre et entra dans le salon de voyance improvisé.

Les servants avaient suspendu aux carreaux d’épais draps sombres qui avaient dû être achetés pour l’occasion, car leur facture et leur couleur ne correspondaient pas à celle des tapisseries du grand salon. Le bureau de la voyante n’était illuminé que par la lueur tremblante d’une lampe à huile, judicieusement posée sur un piédestal de marbre loin des étoffes inflammables. Loïse s’avança sans rien dire et, avant même de détailler le visage de la diseuse de bonne aventure, se pencha plutôt vers ses outils de divination. L’alchimiste s’était attendue à un bête tour de cartes et de tarot, mais elle fut surprise de trouver à la place un art bien plus primitif – et puissant – : les entrailles animales. En l’occurrence, des os nettoyés reposaient sur la table, leur écorce ivoire recouverte de sigles que la jeune femme reconnut comme étant de l’ancien grec. Mais elle ne voyait nul sachet d’herbes fumantes ou d’encens, lesquels auraient indiqué une influence delphique. Un temps d’observation supplémentaire lui permit d’identifier que les ossements appartenaient à un porc, et elle sut.

« Vous suivez l’école de Circé ? C’est rare. »

La voyante releva la tête et, voyant que se tenait devant elle une initiée, lui sourit. La femme était typée européenne, probablement anglo-saxonne même, ce qui était autrement plus surprenant sachant que Circé n’était que très rarement issue d’Europe de l’Ouest. Elle finissait de nettoyer son plan de travail avec une pierre ponce purifiée, absorbant ainsi les gouttes de sang de son dernier client et leur énergie perturbatrice. Nul doute, pensa Loïse, que l’Æther ferrique y résidant serait utilisé ensuite pour créer un artefact d’une certaine puissance. Il était plus que courant que les mages en tout genre proposent leurs services de divination contre un don d’énergie arcanique, dont on ne pouvait jamais avoir assez, pour leurs expériences : c’était une transaction aussi simple qu’équitable, le principe d’une telle démarche reposant sur le nombre et chaque client n’ayant qu’à donner une quantité triviale de sang ou d’essence. La plupart des talismans que la professionnelle portait autour du cou, qui tintèrent lorsqu’elle se leva, devaient avoir été réalisés par ce biais.

« J’ai été son apprentie, il fut un temps, mais je n’ai pas été retenue lors du dernier rituel. C’est ainsi, regretta-t-elle en tendant la main vers sa prochaine cliente.
— Il n’y a là aucune honte à avoir, la rassura sincèrement Loïse en saisissant la paume offerte pour la secouer avec élégance. C’est un honneur de recevoir un oracle de votre part.
— Et moi de vous accueillir aujourd’hui, héritière de De Feuardent et épouse De Wazières. Je vous prie, asseyez vous. Ne le dites pas à votre époux, mais il se dit parmi les sorcières que vous êtes bien plus douée que lui.
— Il faut une femme pour reconnaître une femme, vous le savez bien, répondit Loïse sans se laisser émouvoir par la flatterie, car elle savait déjà ce fait.
— Avez-vous pensé à rejoindre les Gentilshommes Humanistes ? continua pourtant son interlocutrice tout en se rasseyant, avec un intérêt qui aurait presque pu être sincère. Ils permettent aux sorcières telles que moi de cultiver leur don de manière académique. Vous y trouveriez peut-être votre compte ?
— Les hommes gentils ne m’intéressent pas, s’amusa l’alchimiste qui sortait de son chignon une épingle pour entamer sa propre chair. Leurs Gentilsfemmes, peut-être, bien que je sois quelque peu répugnée par les accusations de misogynie qui me parviennent ça et là, même chez eux. Dans tous les cas, mon époux ne me le pardonnerait jamais ; il n’y voit que des arrivistes de basses origines. Les nobles et les roturiers n’ont jamais fait bon ménage, et les servantes sont toujours trop jolies au goût des grandes dames. »

Enfin, suite à cette plaisanterie de goût douteux, l’apparente sincérité de la voyante se fissura lorsqu’elle se fendit d’un rire un peu trop faux. Loïse n’en fut pas trop surprise, juste désabusée à peine. Elle était habituée à naviguer entre politesse et faux-semblants, lesquels se confondaient parfois l’un avec l’autre. C’est la première qu’employa alors l’aristocrate en ornant ses lèvres d’un sourire affable, comme si elle se réjouissait d’une telle compagnie. En vérité, elle attendait surtout de la voyante qu’elle s’acquitte de sa prestation aussitôt que possible.

Pour accélérer les choses, Loïse se piqua enfin le doigt et fit tomber son sang sur l’étoffe et les os.

« Commençons, je vous prie.
— Bien sûr. Dois-je suivre une piste précise, un élan particulier ?
— Je veux savoir quelle autonomie je garderai ou perdrai dans les années à venir. Si je deviendrais plus puissante que maintenant, et comment.
— Une femme d’ambition, donc. Je commence. »

Loïse sentit définitivement la trame du monde se changer subtilement lorsque la femme en face d’elle entama son sort. Cette magie de la divination précise ne dépendait que peu des éléments, et l’alchimiste ne la détectait donc que dans les os et le sang qu’elle avait versé, vaguement. Indéniablement pourtant, la magie était à l’œuvre. La voyante avait fermé les yeux et ses mains calleuses ne cessaient de bouger les entrailles dans un ordre qui relevait de tout, sauf de l’aléatoire. L’inspiration n’envahissait d’ailleurs pas que l’extrémité de ses doigts, elle se retrouvait aussi dans les modulations de sa langue :

« Vous êtes sur une pente escarpée. Vous aspirez à plus, vous l’avez toujours fait et vous êtes déterminée, mais le chemin qui est le vôtre a toujours été semé d’embûches. Je vois… l’œil de Dieu qui guette et veut sans cesse vous placer sous la tutelle d’autrui. Vos parents, puis votre époux. Vous suffoquez. Je vous vois suffoquer, de plus en plus, sans jamais vous éteindre. Et… c’est curieux, mais votre chemin est plus long que ceux que je parcours d’habitude…
— Suivez-le, ordonna sèchement Loïse, qui était fascinée par la danse des os et des doigts se déroulant sous ses yeux. Suivez-le et ne vous arrêtez pas jusqu’à ce que vous me voyez souveraine de France.
— Le chemin de votre époux ne cesse de bifurquer pour vous gêner, mais il se finit avant le vôtre. Bien avant. De son vivant toutefois, je vois… Je… C’est curieux, mais… Je crois qu’un nuage passe devant l’œil de Dieu… Oui, le nuage passe, vous n’êtes plus liée par… »

Soudain, la voyante se mit à hurler.

Surprise, Loïse eut un mouvement de recul. La femme s’était levée en faisant tomber sa chaise en arrière. Elle criait, elle criait. Ses yeux s’étaient ouverts et demeuraient là, horrifiés et exorbités par la vision qu’elle venait de voir. L’aristocrate tenta un temps de lire cette dernière dans l’arrangement chaotique des os, avant de relever la tête avec agacement. La diseuse de bonne aventure, au lieu de faire son travail, s’époumonait toujours.

« Continuez, lui ordonna Loïse tout en quittant son siège à son tour.
— Ah ! Grâce ! implorait cette dernière en faisant le signe de croix anglican sur sa poitrine, ce qui n’empêcha pas l’alchimiste d’approcher.
— Qu’avez-vous vu ? la pressa De Feuardent sans s’émouvoir de son trouble, se plaçant juste sous son nez. Que voyez-vous maintenant ?
— Le salut ! Le salut pour mon âme, le salut pour votre âme ! Ah, ayez pitié, Seigneur !
— Pour mon âme ? s’énerva Loïse en la saisissant par le col et en la surplombant d’une façon menaçante. Je vous intime de me dire ce qui va advenir !
— Miséricorde ! s’exclama une dernière fois la voyante avant de faire semblant de s’évanouir. »

Loïse la lâcha et la laissa tomber en arrière jusqu’à heurter les dalles, peu concernée désormais par son sort. Déjà, des convives entraient timidement dans le salon, ne sachant trop que faire ni comment sauver l’éminente sorcière des griffes de l’épouse De Wazières. Celle-ci fit volte-face et fendit la foule avec aise, le pas sec et la mine sombre, sans voir aucunement les gens qui s’écartaient brusquement sur son passage pour la laisser sortir. Elle en avait entendu trop peu, bien trop peu pour savoir ce dont se constituait l’avenir. Avant que son époux ne décède, et qu’elle ne lui survive, surviendrait un événement innommable. Qui en ferait les frais ? Lui, ou elle ? Il lui faudrait être très prudente dans les années à venir.

De tous les gens du parloir annexe, l’un d’entre eux ne fit aucun mouvement pour l’éviter et elle se heurta à son poitrail. En relevant le menton pour lui adresser un regard furibond doublé d’une remarque acerbe, Loïse reconnut soudain la moustache qui obstrua un instant son champ de vision, et soupira ostensiblement. Elle venait de rencontrer là la seule personne qu’elle ne saurait pas intimider.

Élias de Wazières la toisait avec une hauteur qu’elle trouvait détestable. Sa physionomie allemande l’avait doté de sourcils blonds et épais qui n’avaient de cesse d’agacer son épouse, car elle avait toujours l’impression de voir en sa place la marionnette du gendarme qui jouait dans le théâtre des guignols sur la place du village. Lorsqu’il les fronçait, comme maintenant, l’effet comique en était encore renforcé. Par habitude, Loïse parcourut la pièce d’un regard si furtif qu’il en devint invisible : elle reconnaissait parmi la foule attroupée, qui regardait sans voir en spectateurs inavoués la scène se déroulant sous leurs yeux, les mines patibulaires des serviteurs de son époux. Il était coutumier pour lui d’affecter à sa garde certains de ses hommes les plus fidèles, et coutumier pour elle de se jouer d’eux en les semant. Élias de Wazières n’avait encore jamais osé lever la main sur elle ni ordonner à ses hommes de l’emmener de force, ou pas en public, mais sa patience était plus fine et plus usée que le sable des plages bretonnes.

L’homme se contenta d’ouvrir un bras, l’invitant à rejoindre la sortie. Les reproches, les mesquineries, les injures, les gardait-il encore pour le privé.

« Venez, ma mie, lui demanda-t-il simplement sans même émettre un mot sur cette soirée à laquelle sa femme avait été interdite d’aller, et où il la trouvait pourtant. »

C’est ce mot d’amour qui enragea tout à fait la dame De Wazières. ‘Ma mie’, comme s’ils étaient amants. ‘Ma mie’, comme s’ils se considéraient l’un l’autre avec un amour pur et véritable. ‘Ma mie’, comme si elle partageait sa couche pour un autre motif que celui du devoir marital et de la coercition. Ma mie, ma mignonne, ma misérable petite femme.

« Tout de suite, répondit-elle langoureusement avec un sourire qui ne laissait présager en rien sa fureur incommensurable, après que j’aie fini mon verre de champagne. »

Il en traînait un sur une table, abandonné là par quelque libertin qui avait dû s’en aller dans un boudoir privé avec un ou une amie intime, à en juger par les deux traces de rouge à lèvre différents qui maculaient le bord. Elle s’en saisit avant qu’on ne puisse l’arrêter et le porta à ses lèvres. Le mouvement de sa tête renvoyée en arrière exposa sa gorge, alors que sa main libre allait gracieusement se poser sur sa taille. Elle but la coupe lentement, jusqu’à la lie, l’œil plus pétillant que le champagne dont elle se délectait, offrant à la cantonade la vue sensuelle de sa personne, couplant ses lèvres aux spectres de celles qui étaient déjà passées sur le verre et dont elle pouvait goûter le maquillage : moelle de veau, concombre et cire. Pendant ce temps, Élias trépignait et fulminait.

Cet acte de rébellion aussi érotique que cavalier ne dura malheureusement pas longtemps. La coupe se tarit, son sursaut d’humeur aussi. Elle reposa son verre, se laissa mollement prendre le bras par son époux et entraînée vers la sortie, sous les regards de tous. Quel ennui que cette vie.

Élias resta silencieux jusqu’à la calèche, mais la pression qu’il appliqua sur le bras de l’alchimiste tout au long du trajet ne mentait pas. Il était en colère, en colère comme elle l’avait malheureusement déjà vu par le passé. Une fois qu’ils eurent rejoint l’intimité de leur voiture, que l’esclandre se fut suffisamment éloigné des yeux de la cour, il ouvrit la bouche :

« Vous êtes-vous amusée ?
— Très, mentit-elle. C’était une belle soirée.
— Y avait-il de ces ‘Gentilshommes’ dans l'assemblée ? voulut-il savoir, tout le mépris du monde suintant à travers ses lèvres mauvaises.
— Sûrement pas. Tant d'entre nous sont réticents à voir l'esprit s'élever au-delà de ce que la convenance et le rang social jugent décent. Les Gentilsfemmes et leurs hommes n'ont pas encore leur place dans nos soirées mondaines. C'est à mon grand regret, tint-elle à l'informer autant par honnêteté que par esprit de contradiction.
— Vous me rassurez. Je n'aurais pas voulu savoir que vous vous avilissiez à coucher parmi la plèbe. Lequel donc de ces pleutres autour de nous, dont pas un n’osait pas faire un pas dans ma direction, était votre amant de ce soir ?
— Je vois que la fièvre qui vous afflige chaque fois que je quitte notre domaine vous tourmente encore. Vous devriez conjurer un verre d’eau glacé pour calmer vos ardeurs. Il n’est pas convenable pour un homme de bonnes mœurs d’imaginer sa femme dans les bras d’un autre. »

Soudain, Élias perdit son semblant de calme et invoqua, en lieu de rafraîchissement, une myriade d’éclats de glace qui allèrent se ficher tout autour de l’injurieuse, éventrant les sièges de cuir coûteux. Il n’avait pas directement visé sa femme, il n’en était pas encore à ce stade de la colère, et Loïse le savait. Néanmoins, elle tira à son tour des Æthers environnant une langue de flamme qui vint la protéger et fit fondre en chemin une partie des projectiles. La rencontre de l’eau et du feu créa un épais nuage de vapeur brûlante. Lorsque la fumée se dissipa, ce fut pour révéler le sourire impérial de Loïse. Il avait fait le premier mouvement, prouvant ainsi l’ascendant qu’avait sa femme sur ses sentiments. Elle régnait sur son cœur par un autre moyen que l’amitié, et rêvait qu’un jour cette domination subtile qui était la sienne se fasse par la terreur. En attendant, ne lui restait comme arme que la colère de son prochain.

Élias, malheureusement, avait déjà retrouvé les apparences et rajustait maintenant sa veste comme s’il ne s’était rien passé. Il reprit la conversation avec une indifférence crasse, embrayant sur un sujet qu'elle trouvait aussi redondant que déplaisant :

« Que dit votre physicien sur l’avancée de notre projet de conception ?
— Rien qui ne m’intéresse puisque c’est un incompétent. Il prétend pouvoir dire si l’enfant qui serait mien serait aussi le vôtre à la simple couleur de mes urines. C’est un charlatan et vous feriez mieux de le congédier sans le payer.
— Vous n’êtes donc toujours pas porteuse d’un héritier ?
— Non. De grâce, cessez de poser la question. Si cela devait advenir, je le saurais la première.
— Mes amis me disent que l’infertilité est causée par un mauvais train de vie, le corps et l’esprit s’accordant sur le fait que la femme ferait une mauvaise mère et qu’il ne lui faut pas concevoir.
— Vos amis sont des imbéciles, craqua finalement Loïse, et mon train de vie n’est pas en cause. Je soupçonne plutôt les herbes que vous glissez dans mes repas en pensant que je ne m’en rends pas compte. »

Sous le coup de la surprise, ou d’un cahot particulièrement désagréable, Élias sembla pris d’un haut-le-cœur. Il ne nia pourtant pas, se contentant de s’enfoncer dans le fauteuil d’un air pensif, maussade.

« Comment le savez-vous ? demanda-t-il finalement, et l’indifférence de son ton blessa Loïse, comme s’il se fichait bien qu’elle se sache empoisonnée par son œuvre ou non.
— Ce n’est pas bien difficile, lui révéla-t-elle sèchement en réponse. Vous vouliez pratiquer vos expériences sur moi, sous prétexte que je suis mon propre cobaye. J’ai refusé et vous ai dit de mettre votre corps à contribution pour la science si vous teniez tant que ça à l’expérimentation humaine. Vous n’aimez pas les refus. Vous avez décidé d’en faire à votre tête, malgré votre médiocrité évidente, et vos mélanges auront déréglé le subtil équilibre de ma féminité. Non pas que cela me dérange, notez ; je n’ai aucune envie de donner naissance à quoi que ce soit.
— Non, cela ne doit pas être cela, contra Élias en ignorant cette dernière remarque. C’est parce que vous êtes plus vieille que moi, alors. Il aurait fallu que ma femme soit plus jeune, comme la Dame D’Argence ou votre sœur benjamine.
— Ne vous flattez pas trop, vous n’avez que deux ans de moins que moi, mon ami. Et puis, je vous en prie, vous avez ma bénédiction pour aller semer vos bâtards chez toutes les filles de joie de Paris. Je leur serais reconnaissante d’assumer un fardeau dont je ne veux guère.
— Nous réessayerons ce soir, décida finalement son époux sans plus l’écouter. Si vous êtes vraiment aussi saine que vous le dites, nos efforts vont finir par payer.
— Mes aïeux, quelle persistance ! Et à quel sacrifice vous consentez pour procréer ! s’esclaffa sans joie Loïse. »

L’homme sur la banquette opposée se pencha en avant et posa sa main sur le genou gauche de sa chère et tendre. Il ne touchait pas directement sa peau, bénie soient les épaisses étoffes dont se paraient les nobles dames justement pour échapper aux assauts des mâles, mais même ce contact effacé suffit à la répugner : la chair de son époux était vile, chaude, alimentée d’un sang qui ne se tarissait pas, or tout cela était bien trop vivant à son goût. Elle eut voulu voir ce corps mort.

Il serra le poing autour de sa rotule. Sans avoir mal, Loïse sentit sa respiration se couper, par réflexe de crainte.

« Nous réessayerons, répéta-t-il d’une voix intense, ce soir. »

Pour toute réponse, Loïse leva les yeux au ciel.

Ce n’était plus qu’un mauvais moment à passer.

Lo se réveilla soudain. Elle prit le temps d’écouter, de sentir, de voir. Elle se trouvait sur un pan de montagne dans les Pyrénées, il fallait croire ; elle reconnaissait bien là les contrées où ses parents l’emmenaient en vacances lorsqu’elle était enfant : les soums froids et austères surplombant le tout, les nestes chantantes qui rainaient la terre et les estives inoccupées où paissaient usuellement les troupeaux. Quant à savoir comment elle s’était retrouvée là, la question ne se posait pas : chaque fois que la créature s’endormait, ses jambes continuaient de marcher dans son sommeil, lui faisant arpenter par le passé tous les dédales des oubliettes qu’elle avait désormais quittées. Enfin libres, ses gambettes musclées s’en donnaient désormais à cœur joie tandis qu’elles foulaient une terre meuble, parfois accueillante, parfois traîtresse.

Lo s’arrêta, provoquant de grands lancements au niveau de ses tibias, et releva le pied droit pour mieux l’examiner. Un rocher pointu avait su briser la corne de sa plante et entamer la chair, la faisant saigner et l'éveillant. Sans prendre garde à la douleur, elle enleva le corps étranger et appliqua ses lèvres sur la plaie pour faire un bisou magique.

« Merci, jambes. »

L’une de ses langues, longue et reptilienne, se déploya pour lécher les rebords de la blessure, et son souffle brûlant les cautérisa. Elle laissa son pied retomber et toussa quelques signaux de fumée provenant directement des profondeurs des enfers. Sa gorge ouvrant sur une dizaine de dimensions différentes, elle n’était jamais trop sûre de ce qui allait en sortir, quoi qu’il s’agisse la plupart du temps de mots, de sang vicié et de salive

S PRM PERM SPE M DIZAINE DE TROUS POUR B-B-B-B

— salive.

Elle gambada encore un peu dans les champs, crétine devant tous ces pâturages d’herbes vertes et de fleurs odorantes. La série télévisée Heidi avait été créée bien après l’emprisonnement injuste de Lo, mais dès le moment où ses descendants s’étaient intéressés aux ondes et avaient expérimenté sur leur familier et mère-grand, celle-ci avait pu profiter des émissions par un biais détourné. Les dessins animés pour enfant avaient fait son heur. Elle se sentait donc tout comme cette héroïne éponyme en explorant les alpages qui s’offraient à elle, libérée de toute crainte et de toute contrainte.

La plupart des animaux, en la voyant valser, s’écartaient de son passage. Les marmottes rentraient dans leurs trous à l’approche de ses pieds sulfureux qui faisaient mourir les plantes sur lesquelles elle marchait ; les insectes, dans le vent provoqué par son haleine fétide, se laissaient choir au sol, sonnés ; le faucon qui la voyait de loin prenait garde à ne pas s’approcher, car les couleurs ornant son dos pustuleux, dont certaines n’existaient que sur des plans astraux bien éloignés de notre réalité, indiquaient là une espèce venimeuse ; les fées et les lutins, terrifiés par l’apparition cauchemardesque d’un familier errant aussi tourmenté que celui-ci, se terraient en groupe plus encore qu’au passage des chiens, des bergers ou des sorciers eux-même ; et les géants sommeillant sous les montagnes entraient, lorsque la créature foulait du pied les runes protégeant leur repos, dans un horrible cauchemar.

Toutefois, il y avait dans le lot des êtres assez idiots pour tenter de se confronter à la nouvelle arrivante.

Lo entendit derrière elle une hurlerie et se retourna. Elle discerna vaguement la bosse touffue d’un ours qui, dressé sur ses pattes arrières, semblait vouloir la provoquer en duel. Un gentleman l’aurait d’abord affligée de sa paire de gants ; mais elle ferait avec. Pensive, la jeune bi-centenaire pesa le pour, le contre. D’un côté, les ours pyrénéens étaient les derniers ursidés de France et appartenaient à une espèce protégée. De l’autre, l’individu en question ne semblait pas doué d’un grand instinct de survie, puisqu’il la chargeait à l’instant.

Alors, avec un sourire fait de dents acérées qui pointaient dans toutes les directions, Lo sortit de sa besace une potion infâme d’un âge douteux, et s’avança à son tour vers la masse animale.

Loïse tenait pour la première fois son fils unique dans ses bras, le berçant avec une douceur dont elle ne se serait jamais crue capable. Il avait une petite tête toute fripée et était laid comme un pruneau ; mais cela ne l'empêchait pas de sourire, malgré son crâne difforme et trop grand pour le reste de son corps. Ses petites mains de petit monstre s'agitaient petitement en l'air, tentant de saisir les mèches de sa mère.

Elle l’aimait plus que ce à quoi elle s’était attendu. Le néant maternel qui était le sien s’était doucement affaibli pour lui révéler une forme de lumière : elle s’intéressait au sort de ce petit d’homme, ce qui était déjà bien plus que tout ce qu’elle avait déjà ressenti à la vue de n’importe quel enfant. Toutefois, elle ne l’aimait pas encore assez pour vouloir le materner, et était plus qu’heureuse de laisser ce soin à une nourrice.

Pourtant, elle n’avait laissé personne d’autre toucher l’enfant depuis la naissance.

L’accouchement s’était bien passé, et pas grâce à cet incapable de ‘médecin’ que son mari élevait en triomphe. Loïse s’en était assurée en conduisant elle-même divers rituels de fertilité adressés à toutes les divinités païennes de la famille, de la naissance, du foyer et de l’enfance. D’ordinaire, croiser les offrandes à des divinités de panthéons différents provoquait la colère de ces dernières, mais les patrons et patronnes de l’accouchement avaient tendance à faire preuve de plus de souplesse que leurs pairs, à s’accorder pour le bien de l’enfant à venir et à travailler en harmonie. En l’occurrence, l’un des chiens de chasse de son époux lui avait amené au pied une lapine gravide et vivante : elle en avait conclu qu’il s’agissait là d’un bon présage, et quelques mois plus tard naissait un petit garçon en bonne santé.

Elle aurait pu demeurer ainsi éternellement, adossée à une fenêtre pour exposer son fils à la lumière du jour, si seulement un souvenir désagréable ne s’était pas rappelé à son esprit en la personne du père.

« Vous devriez vous asseoir, lui proposa Élias dans son dos en attendant qu’elle ne se décide à lui laisser son héritier. Vous n’arrêtez pas depuis l’enfantement. Vous m’inquiétez.
— Je me sens bien, merci.
— La nourrice attend dans l’antichambre. Elle est à votre disposition.
— Je sais. »

Un temps de flottement les sépara encore davantage que ces quelques mots échangés sans conviction. Élias semblait vouloir lui enlever l’enfant aussitôt que possible, mais tant qu’elle le tenait dans ses bras, il n'osait pas lui donner d’ordre, ce qui la changeait agréablement. Craignait-il qu’elle tente de blesser le petit pour l’atteindre, dans un moment de folie ? Il avait raison. Loïse était fondamentalement égoïste, et si la mort de cet innocent, la chair de sa chair, avait pu la libérer de sa prison maritale, elle n’aurait pas hésité. Mais comme l’infanticide n’accomplirait rien, elle le berçait au contraire, profitant du moment.

« Comment s’appelle-t-il ? demanda-t-elle à son époux, puisqu’elle savait bien ne pas avoir son mot à dire sur le sujet. »

L’homme répondit, mais un sifflement dans ses oreilles l’empêcha d’entendre, et elle se sentit vaciller. S’il n’avait été là pour la rattraper, Élias n’aurait plus eu ni femme ni enfant. Un frisson de dégoût la parcourut lorsqu’elle sentit ses bras entourer ses épaules, mais la nouvelle mère était trop faible pour se dresser d'elle-même, alors elle s’y arrima bon gré mal gré.

« Vous êtes fragile, constata Élias d’un ton neutre qui lui parut très lointain. Donnez-moi le petit. Donnez-le moi.
– Oui, souffla-t-elle seulement en lui remettant l’enfant. »

Sitôt qu’elle fut déchargée du petit braillard, son époux se décala sans plus d’inquiétude à son égard et Loïse manqua de tomber. Elle ne dut son salut qu’à la barre du lit encore tâché de sang, car les draps n’avaient pas été changés depuis l’accouchement, et l’odeur de ses propres entrailles lui donna la nausée. Élias lui avait tourné le dos et s’éloignait maintenant.

« Élias, revenez, lui intima-t-elle avec autant d’autorité que son énergie actuelle lui permettait. »

Il ne réagit pas, pas même lorsque ses hommes firent soudain irruption dans la pièce pour se diriger vers son épouse. Loïse prit peur.

« Élias !
— Mon épouse est morte en couche, lui annonça-t-il simplement sans même se retourner alors que les serviteurs se saisissaient de la présumée défunte. Une tragédie que personne ne pouvait prévoir. Mais l’enfant a survécu, c’est l’important. »

Elle tenta de se débattre, emplie d’une colère mêlée à la terreur et au déchirement d’être trompée ainsi. Son époux avait fait construire des souterrains dont elle n’avait jamais eu le droit de voir les plans : désormais, elle comprenait pourquoi. Elle comprenait aussi que l’horreur qui lui avait été présagée des années de cela, par une apprentie reniée de Circé qui n’avait même pas pu énoncer les sévices se mêlant à son avenir tant ils l’avaient impressionnée, se dérouleraient dans ces oubliettes-même, sous le manoir ancestral des De Wazières, cette maison qui aurait dû être la sienne mais n’avait jamais été qu’un lieu étranger à la De Feuardent.

Loïse tenta de lutter comme elle avait lutté toute sa vie pour obtenir ce qu’elle méritait. Elle invoqua une langue de flamme qui éborgna le premier homme à s’approcher d’elle ; hélas, sous l’effort, ses jambes se dérobèrent et elle ne put empêcher ses assaillants de l’immobiliser, lesquels se firent sans douceur et sans autre considération pour les hurlements de leur collègue énucléé.

Devant l’inévitabilité du sort, l’alchimiste déchue tenta une dernière plainte :

« Le nom de mon fils. Dites-le moi, Élias. »

Mais l’homme resta sourd à sa plainte et continua de marcher vers la porte. Cette indifférence éveilla autre chose dans l’esprit de l’érudite, une noirceur de l'humain à laquelle elle n’avait jamais été confrontée jusqu'à ce jour. Elle ne manipulait plus l’Æther par la pratique, elle appelait la magie par sa simple volonté. En ce lieu de convergence arcanique, qui se situait juste au-dessus d’une moquerie de chapelle pour attirer les grâces du Dieu chrétien dans l’antre d’un démoniste ; là où l’époux reniait l’épouse, là où l’enfant était arraché à la mère ; là où le sang d’une femme s’était répandu pour donner la vie ; là où les runes de chance tracées dans le bois de la couche semblaient avoir échoué ; l'endroit vers lequel toutes les déités de la naissance avaient tourné leur regard et se trouvaient bafouées ; en ce lieu de blasphème, donc, l’alchimiste se fit sorcière, animée d'un pouvoir qui n'était pas le sien et porteuse d'une prophétie incantée par tous les vieux dieux qui lui avaient promis de protéger son enfant.

« Vous n’aurez pas d’autre enfant que celui-ci, révéla-t-elle d’une voix qui n’était pas tout à fait la sienne. L’infertilité que vous m’avez affligée se transmettra à vous et à tous nos descendants, qui n’auront jamais plus d’un héritier. Les De Wazières périront dans le sang, la honte et la crainte de leurs péchés, et je serai là pour le voir. Je trimerai sur cette terre jusqu’au jugement dernier, m’assurant que votre nom soit traîné dans la boue, la vermine et le déshonneur tant qu’un homme vivra pour l’entendre ; et ce patronyme qui est celui de mon fils, que vous refusez de me révéler, eh bien ! Qu’il s’efface de l’esprit des hommes. Jusqu’à ce que je puisse le voir, le toucher, le nommer de mon sang, en faire un De Feuardent, Silence De Wazières sera un anonyme, lui et tous ses homonymes. Je vous exècre, ajouta-t-elle cette fois-ci de sa propre bouche enfin, de sa propre langue, de son propre fait. Je vous méprise, je vous hais, je vous conchie. Vous mourrez en sachant que j’ai toujours été meilleure que vous, que je vous survivrai et que je vous tuerai. Que je tuerai votre sang si ce n’est votre personne. »

Cette tirade eut le mérite de faire s’arrêter Élias, qui se retourna. Sentant peut-être le drame qui se jouait autour de lui, Silence pleurait dans ses bras, et sa mère ne le regardait pas. Elle n’avait d’yeux plus que pour le visage de son époux, se délectait de ce qu’elle y lisait : cette étincelle forcenée qui brillait dans son regard, qu’il n’arrivait pas à éteindre et qu’elle prenait pour un aveu de médiocrité et de défaite, d’une inconstance émotionnelle si peu mâle qu'elle avait envie de le castrer sur le champ pour ne pas faire honte à son sexe plus longtemps.

Sa joie fut de courte durée. Élias ne prit même pas le temps de lui répondre : il incanta, et Loïse sentit la salive dans sa boucle se glacer, sa langue durcir et se figer au point de perdre toute sensation et de mourir dans la plus grande douceur. Puis, en une enjambée, son époux fut sur elle et la gifla.

Loïse sentit le claquement de ses dents résonner dans chacun de ses os. Sous le choc, sa langue se fissura, les tissus se déchirèrent et le bloc de glace qu’était devenu son organe oral se fragmenta en petits éclats de glace, d’engelure et de chair. Elle recracha la poudre, en avala un peu ; sous le coup de la douleur qui revenait bien vite, elle était devenue plus molle qu’une morte.

« Emmenez-la, ordonna enfin Élias sans daigner un regard dans sa direction. Mais ne lui faites aucun mal. Ce serait gâcher son potentiel. J’ai d’autres projets pour elle. »

Loïse était déjà ailleurs, et ne se débattit pas lorsqu’on commença à l’emmener vers les oubliettes.

Lo avait quitté les verdures des Pyrénées, le froid de la montagne lui rappelant malgré tout de mauvais souvenirs, pour se perdre dans les forêts en contrebas.

Si endormie ses jambes l’avaient menée là où bon leur semblait, éveillée, elle était maintenant en pleine maîtrise de son itinéraire. La créature n’avait pas oublié sa mission, qu’elle comptait bien réaliser à son rythme. Après tout, elle avait tout le temps du monde pour retrouver les meurtriers du dernier De Wazières ; ou leurs descendants ; ou les descendants de leurs descendants ; ou les descendants des descendants de leurs descendants ; ou les descendants des descendants des descendants de leurs descendants ; ou les hamsters des descendants des descendants des descendants des descendants de leurs autres descendants.

Alors, elle se promenait, profitant de la nature et de la faune.
Les chants des oiseaux pyrénéens retentissaient dans la canopée fleurie, et ils semblaient plus courageux que leurs confrères montagnards qui eux se taisaient sur son passage ; elle qui avait appris à lire le sol par un simple contact y détectait quantité de pistes de petits animaux, des lapins, des rats, des souris. Elle prenait grand soin de ne pas perturber les légions de fourmis qui investissaient parfois un arbre mort ou une branche en travers de son chemin, contournant plutôt l’obstacle avec le plus grand respect pour ces travailleuses acharnées. Le ciel n’était pas en reste, car les arbres abritaient eux aussi leur lot d’occupants : pie-verts et chouettes, loirs de toutes saisons dont le pouls battait brièvement, les hiboux endormis, mousse et leurs insectes, les écureuils –

MANGER LES ÉCUREUILS

– écureuils, donc, qui de leur cri d'oiseau emplissaient les feuillages de gémissements frivoles –

B A I S E R L E S É C U R E U I L S

Lo arrêta là son examen de la faune sauvage et prit le temps de respirer, troublée. Il était infiniment rare que ses pensées intrusives soient assez importunes pour susciter une telle anxiété, mais le fait est que devant l'immondice venant de lui traverser l'esprit, ne lui restait plus qu'à céder à la lassitude et à s'allonger, creusant à même le terreau forestier un lit tordu pour sa petite forme menue. La créature était fatiguée. Elle avait besoin de repos, de vrai repos, pas simplement de sommeil. Il lui fallait cesser de sourire un temps, de prétendre que tout allait bien.

La mousse était fraîche contre sa joue. Elle sentait quelques fourmis et scarabées s'immiscer entre les rides épaisses de sa peau et s'y perdre, sans doute à la recherche de peaux mortes et nécrosées. Cela ne ferait qu'un énième nid de charognard consommant sa chair trop vile pour se permettre de mourir. Elle ne les en chassa pas.

Après quelques heures, jours ou mois à être rongée vivante par la douleur et les insectes, Lo se releva finalement. Elle était restée là assez longtemps pour que l’automne vienne, que l’herbe tout autour d’elle prenne une couleur foncée et nostalgique. Une saison entière passée en un claquement de doigt, et le familier n’avait toujours pas retrouvé le sourire. La situation était grave, et elle savait quoi faire pour se donner un temps de répit.

Lo en appela au plus profond de son être et, recevant une réponse, s’enfonça dans le néant.

Loïse renaquit.

Elle détestait détestait détestait ce corps. Elle n’avait qu’une envie, c’était de retourner dans son fragment à elle de ce corps morcelé, celui où elle vivait dans le passé comme une belle jeune femme érudite, humaine et aimée. Mais peu importait en combien de parts elle divisait son esprit, celles-ci demeuraient en interconnexion : et lorsque l’une avait besoin de s’oublier, l’autre prenait la relève.

Loïse n’examinait jamais les rêves de Lo, un condensé abominable d’érotisme, d’horreur et de candeur qui ne cessait de l’horrifier tant ils étaient absurdes, mortifiants : ils définissaient l’idée même de malaise. Plutôt, dans un souci frivole qui lui rappelait ses années de jeunesse, elle se souvint d’un sort inventé par feu ses amies et elle pour espionner ce qui se disait d’elle.

Y avait-il seulement quelqu’un qui se souvint encore de son existence ? Qui la sache vivante ?

La femme mutilée se traîna jusqu’au bord d’une flaque dont elle entendait les échos d’Æther Aqueux résonner dans son esprit, trop fort, trop souvent. De sa griffe droite, elle traça dans l’onde un sigle élégant ; de sa bouche sans lèvre, arrachées à force que ses dents s’y prennent et les cisaillent, elle marmonna une incantation aussi simple que bonjour.

Son reflet se troubla et disparut, à son grand soulagement, pour révéler l’intérieur du bureau d’un représentant d’une de ces sociétés modernes qui régissaient désormais le monde de l’anormal. Deux interlocuteurs débattaient en son sein. L’un d’entre eux portait la moustache en plus de la barbe, et Loïse se pencha avec un intérêt dédoublé pour écouter ce qu’ils disaient.

« Nos conclusions sont formelles, disait l’homme avec moustache, celui qui se trouvait du côté du bureau correspondant au subordonné. La créature est parvenue jusqu’aux Pyrénées. Nous avons suivi sa trace jusqu’en Occitan, puis nous l’avons perdue. Trop d’interférences, une signature magique bien trop illisible. C’est un mélange de rituels sarkistes, démoniaques, chrétiens, païens, scandinaves, technologiques, alchimiques… En 30 ans de carrière, je n’avais jamais vu ça. Mes gars pensaient devoir abandonner quand ils ont trouvé le cadavre d’un ours tué de manière anormale. ”

L’homme sans moustache se décala avant de répondre, cachant le visage de son interlocuteur à Loïse. Celle-ci pesta. ‘Tu n’as pas le charisme ni la prestance de ton ami, alors ôte-toi de mon soleil !’ se dit-elle en orientant la vue de façon à pouvoir zoomer sur la moustache barbue de son nouveau coup de cœur.

L’autre, pendant ce temps, avait pris la parole :

« Veuillez éclairer ma lanterne, Agent Boucher. Quel est le rapport entre le squelette brisé d’une fée-rat découverte par un pauvre facteur dans sa besace, et le cadavre d’une espèce protégée non-anormale ?
— C’est que, Monsieur, il y a une concordance : le crâne que nous avons récupéré était maculé de diverses substances alchimiques que nous peinons encore à complètement identifier. Toutefois, l’animal retrouvé dans les Pyrénées a été abattu à l’aide d’une substance qu’il a ingéré. Nous avons retrouvé des éclats de verre correspondant à une fiole de petite taille dans son estomac lors de l’autopsie.
— Un empoisonnement par la force, donc ?
— Pas… exactement. La fiole contenait un agent de transformation extrêmement complexe, qui a d’abord fait perdre toute sa fourrure à l’ours, avant de provoquer une croissance stimulée et immédiate de la pilosité perdue. Toutefois, les poils ont poussé non pas à l’extérieur de la peau, mais vers l’intérieur, tuant l’animal en provoquant une défaillance généralisée de ses organes. S’il avait survécu à cela, il serait finalement mort d’une infection généralisée causée par tous ces poils incarnés. »

Les deux hommes frissonnèrent un temps devant ce supplice particulier, et Loïse, désolée, avait tendance à agréer. Ses descendants, tout aussi fous que feu leur aïeul et son époux séparé, l’avaient obligée à préparer quantité de formules aux effets détestables. Justement, d’ailleurs, l’homme avec moustache parlait des petits ingrats :

« On a eu du mal, mais on a réussi à faire remonter la formule jusqu’à un brevet très ancien concocté par l’alchimiste Camilla De Wazières. Elle ne circule plus sur le marché depuis la Première Guerre Mondiale, après que les poilus des armées françaises en eurent fait les frais et eurent détruit les stocks ainsi que la formule lors de leur victoire sur l’Allemagne. Toutes ces informations ont permis d’élaborer une théorie qui, je pense, sera confirmée par nos investigations futures.
— Je vous écoute.
— Horace de Wazières, dernier du nom et de cette grande lignée d’alchimistes véreux, a disparu il y a plusieurs années de cela. J’ai consulté le rapport d’enquête, il est très probable que l’action soit originaire de Primordial ou d’un autre groupe de mercenaires, mais nous n’avons jamais trouvé de cadavre permettant de confirmer son décès.
— Vous pensez qu’il n’a pas été tué, mais transformé, et qu’il déambule désormais dans les montagnes en effrayant les facteurs et les ours ?
— Lui ou quelque chose d’autre. Nous n’avons jamais réussi à entrer dans le manoir des De Wazières, ou découvrir leur atelier secret qui faisait leur fortune. Il est fortement possible qu’une de leurs créatures se soit échappée de sa prison et rôde depuis en toute liberté.
— Si c’est le cas, il faut l’appréhender le plus vite possible. Elle est visiblement douée de raison. Enclenchez dans tous les cas le protocole OCNI1 et profitez des ressources mises à votre disposition. Nous verrons plus tard pour ce qui est de lancer un OHNI2.
— Bien, Monsieur, répondit l’agent en se relevant sèchement avec une rigueur toute militaire.»

On ne parlait plus de Loïse. La transmission se troubla.

La prochaine image qui vint fut celle de feu Élias qui hurlait son nom du fond de la plus froide cellule du plus bouillant des enfers. Cela amena un sourire à Loïse, mais elle n’en profita pas davantage que ce que la décence lui permettait. Elle arrêta le sortilège.

Mal lui en prit. Elle aperçut son reflet dans le miroir, eut un premier frisson qui fit tomber les derniers poils d’ours lui collant encore à la peau. La femme détourna le regard, puis revint à l’image dans l’onde, avant de s’en éloigner définitivement. Elle se répugnait. Tout la répugnait. Elle caressa l’idée de se tailler les veines, de chercher la mort comme elle l’avait fait tant de fois, quand c’était encore Loïse qui souffrait des tourments imposés par sa propre famille. Mais ce n’était pas là des pensées saines, ou utiles. Rien d’autres que des illusions lui promettant que la souffrance saurait racheter son âme, alors qu’elle n’affecterait que la chair.

Enfin, elle se pencha par-dessus l’eau et contempla son reflet sans crainte, se laissant partir lentement, sans jamais quitter tout à fait ce monde. Le fragment d’âme qui était le sien en croisa une myriade d’autres dans un jeu de miroir qui, mis bout à bout, rendait enfin le portrait secret de qui E L L E était, avait été et serait pour les siècles des siècles, sa personne véritable.

E L L E avait appris que la santé mentale était une ressource fluctuante. Lo pouvait à un instant être emplie d’un bon sens candide, et l'autre s'enfoncer dans les profondeurs de la folie la plus pure. Loïse exploitait sa science infuse, ces connaissances qu’elle aimait tant, plus qu’elle n’avait jamais rien aimé d’autre, pour se faire du mal. Cette oscillation ne leur et ne lui apportait, finalement, que la souffrance. Les brisures de son esprit formaient autant de crevasses dans lesquelles se réfugier, loin du monde et de son hostilité permanente, mais ces fenêtres ouvraient directement sur son âme déliquescente, et alors elle ne pouvait ignorer le grand miasme infernal qu'était devenu son passe-droit vers la vie éternelle. Lorsqu'elle faisait appel à Loïse, redevenait une De Feuardent, c'était au contraire à son enveloppe physique qu'elle était confrontée de plein fouet, une forme immonde, écœurante, dont la vue était insoutenable.

La damnation éternelle n'avait aucune emprise sur elle, parce qu'elle était immortelle.
Mais l'enfer poursuivait et rattrapait toujours ceux qui tentaient de lui échapper en refusant la mort. D'une façon ou d'une autre, ils payaient.

Loïse était fatiguée de subir une dette dont elle se serait pourtant volontiers acquittée, si cela avait été possible. Elle n'avait pas choisi de vivre cette vie ; alors, elle se réfugiait plutôt dans ses souvenirs, revivait l'histoire plus douce de son enfance, de sa jeunesse, des premières années de son mariage même et de la naissance de son petit garçon. C'était avant que son époux ne la trahisse et l'enferme dans les oubliettes.

Avant qu'il ne commence à pratiquer sur elle ses invocations démoniaques.

Avant que leurs arrière-petit-enfants ne décident de faire d'elle leur familier de maison et lui demandent de bénir chacun de leurs rares nouveaux-nés.

Avant qu'elle ne soit finalement la dernière des De Wazières.

Elle n'en supporta pas plus et retourna complètement aux ombres fragiles de la mémoire. Là où Loïse de Feuardant pliait et rompait, Lo de Wazières prenait la mouche et se dressait dans l'adversité. C'est cette dernière, donc, qui se releva de son propre reflet et l'admira, inconsciente de sa laideur insupportable : au contraire, elle se trouvait en beauté ce soir-là. Sans doute que tous les poissons chats de la mare, avec leurs moustaches visqueuses, étaient tombés en pâmoison face à une telle apparition. Elle regrettait de devoir briser des cœurs, mais la mission de Lo était plus importante que ses soupirants : il fallait, se souvenait-elle, trouver une chienne et lui faire payer. Peut-être en la domestiquant, en la dressant, en l’humiliant par la supériorité humaine de la harpie vengeresse qu’elle s’imaginait être ? Les instructions n'étaient pas très claires. Ou alors il fallait que Lo se fasse un chapeau avec sa fourrure. Après tout, la dernière des De Wazières se devait d'aller dans la société avec élégance et distinction.

DEUX CHAPEAUX. DEUX CHAPEAUX ET PAS PLUS. OU JE TUERAI HO. JE N'AURAI PAS LE CHOIX.

Elle disparut dans les buissons, toute heureuse.

Pendant ce temps Loïse, dans sa prison dorée de souvenirs heureux, se remémorait la première fois où elle avait pu tenir son fils unique dans ses bras, le berçant avec une douceur dont elle ne se serait jamais crue capable. Il avait une petite tête toute fripée et était laid comme un pruneau ; mais cela ne l'empêchait pas de sourire, malgré son crâne difforme et trop grand pour le reste de son corps. Ses petites mains de petit monstre s'agitaient petitement en l'air, tentant de saisir les mèches de sa mère - tant qu'elle en avait encore.

On lui murmurait à l’oreille un prénom dont elle ne pouvait saisir le sens, que son esprit ne retenait pas. Alors, dans l’intimité de son âme où personne ne pouvait la juger, elle l’appelait Silence.

Silence, son petit Silence. Elle espérait que jamais il n’aurait de moustache.

Hériter d’Élias eut été bien trop dommage.

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