La vie cachée de Monsieur G. - Partie 2 - Mort d'un homme
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Équipe 1 : Frog, Grym, Neremsa et Deous

Grym

Jour 130 après la chute d'Aleph

L'autre Grym s'attarda un moment face à la porte.

"Goulag, quelque part en Sibérie orientale - 1952 - 1960"

Il me regarda droit dans les yeux.

- Je crois qu'il est temps pour toi de comprendre ce qui nous est arrivé.

Son regard était devenu grave, bien qu'animé par une agitation palpable. S'il s'agissait d'un autre être humain, cette lueur dans ses yeux m'aurait surement étonnée. Mais il s'agissait, après tout, de moi. Et je compris alors clairement que c'était là que résidait toute la haine d'un homme lassé par une existence de souffrances. Il posa la main sur la lourde porte en bois, qui s'ouvrit sur une plaine enneigée. Je pris la suite de Grym, et aussitôt passé le pas de la porte, cette dernière disparu, me laissant un goût amer de déjà-vu. Mais cette fois-ci les flocons qui s'écrasaient sur mon visage n'étaient rien d'autre que des flocons normaux. Le Docteur Grym, l'homme à la blouse, avança en direction du bâtiment sinistre qui nous faisait face. Je me mis à marcher dans ses pas. La longue marche jusqu'aux imposantes portes de l'édifice fut silencieuse. Pour une fois, le Docteur semblait n'avoir rien à dire.

Nous passâmes les portes, et très vite, nous nous retrouvâmes dans une grande cour. Dans un coin de celle-ci, quelques prisonniers mangeaient leurs pitances minables. Au centre, un gigantesque poteau, où, enchainé par d'imposants barbelés, était suspendu le Grym de l'époque. A travers les barbelés se devinaient d'horribles clous, qui devaient surement maintenir l'immortel au sommet du mat.

Au pied de cette prison d'infortune se situait une femme, enchainée au sol. Caitlyn était méconnaissable. Elle semblait avoir vieilli de dix ans. Chacun de ses membres portaient des traces de coups, et l'un de ses yeux s'était déjà probablement fermé à jamais. Ses cheveux, d'ordinaire si bien coiffés, étaient en pagaille, quand ils étaient encore là. Le Docteur restait de marbre face à ce triste spectacle. La pauvre n'avait sur elle que des vêtements en loque, face au froid sibérien. Deux gardiens passèrent, gratifièrent Caitlyn d'un coup de crosse, puis s'en allèrent.

Le Docteur siffla entre ses dents.

- Et encore, ce n'est pas le pire qu'ils lui aient fait.

Son regard vint se planter dans le mien et je compris.

- Ils l'ont fait ici ?
- Devant toute la prison. Devant moi. Oui.
- …
- …
- Pendant combien de temps … ?
- Pour moi, 7 ans. Pour Cait', ce fut plus court. Quelques jours seulement. Le froid l'emporta bien plus tard qu'il n'aurait du.
- Tu… nous sommes restés pendant 7 ans comme ça ?
- Pas réellement. Ils ont opté pour une vraie croix plutôt qu'un simple poteau quelques mois après mon arrivée. Afin que la tension sur les bras inflige quelques dégâts supplémentaires.
- Mais comment ?
- Une sale opération à Pragues. Une taupe à la CMO. On s'est fait avoir par le type que l'on devait attraper. Ludwig Eichen. Avant dernier de notre petite liste. Je voulais renoncer à la traque après Rome l'année d'avant. Cait avait pris une balle dans le bras suite à un… incident. Mais elle a voulu continuer. Sa vengeance comptait plus que tout. Alors je l'ai suivie. Et on a fini ici.
- Et Eichen ?
- C'était le gardien de ce magnifique petit camps de vacances. On savait qu'il serait impossible de l'intercepter ici, alors on a attendu qu'il passe à Pragues voir de la famille. Mauvais calcul. En tout cas pendant un temps.

Le Docteur claqua des doigts. Il y eu un flash. Le goulag était maintenant plongé dans le noir. Seul quelques lumières, braquée vers la croix au centre de la cour fonctionnaient encore. Au pied de la croix, beaucoup de sang. Des barbelés. Des chaines. Des clous. Et une longue trainée pourpre se dirigeant vers la porte menant à l'entrée du bâtiment administratif. A l'intérieur de celui-ci, on pouvait entendre des cris et des tirs.

- Dépêche toi, on va rater le spectacle.

Le Docteur s'en alla vers le lieu du carnage. Dans le bâtiment, les agents de la CMO avaient déjà fait le ménage. Seul un dernier opposant, acculé dans un coin par un homme tout équipé et un autre, nu et ensanglanté, était encore en vie. L'homme équipé n'était autre que Winston. Quant à l'autre, qui tenait une hache dans ses mains… Winston demanda

- Que fait-on de celui-là ?
- Il a tué Cait.

Le visage de Winston se ferma :

- A toi l'honneur.

Le visage du dernier homme, Ludwig Eichen, se transforma en pure expression de la terreur. Le premier coup toucha le bras qu'il dressa pour se protéger, en vain. Il vint l'écraser contre son torse. Un deuxième le pris dans la clavicule alors qu'il tentait de s'enfuir. Le troisième, plus violent que les autres transperça son crane. Il y en eu d'autres. Beaucoup d'autres. Inutiles. Mais libérateurs.

Lorsque le carnage fut fini, Winston vint apposer un manteau sur l'immortel ensanglanté.

- Allons-y. Rentrons chez nous.
- Combien de temps ?
- Combien de temps ?
- Combien de temps cela fait ?
- Depuis votre disparition, un peu plus de sept ans.
- Penses-tu que j'ai encore un chez moi, après sept ans en enfer, mon frère ? Penses-tu que quiconque pourrait jamais avoir un chez soi à nouveau ? Non, Winston. Mon chez moi est mort enchainé dans la neige, devant mes yeux. Et les responsables vont en payer le prix. Je rentre avec toi. Mais je ne rentre pas chez moi. Pas encore.
- Les responsables ? Ils sont tous là, il n'y a plus de responsables.
- IL Y A TOUJOURS DES RESPONSABLES !

La voix de l'immortel avait changé. Elle était devenu grave, monstrueuse. Quelques mains venaient de serrer leurs armes. Son regard n'avait plus rien de normal.

- Oui… Un responsable, il en reste encore au moins un… Krugg… C'est lui qui a démarré tout ça… C'est avec lui que tout doit finir… Ensuite… Je pourrais rejoindre… Mon chez moi…

Le décor de la pièce devint sombre. Les murs devinrent d'un noir mat. L'ensemble du goulag était désormais plongé dans la nuit la plus totale. Le Docteur arborait un regard désormais suppliant.

- Comprends tu désormais ? Krugg est mort. Mais il n'avait pas les moyens de nous faire rejoindre notre chez nous.
- Et ?
- Et c'est désormais chose possible.

Le regard du Docteur avait désormais la même apparence que celui que venait d'avoir l'immortel qui hurlait dans la salle quelques secondes auparavant.

- Il est temps pour nous de mourir.

Il leva la main, et aussitôt, des murs jaillirent des mains qui cherchaient à agripper. J’eus le temps de les éviter de justesse, avant de trouver une fenêtre menant sur la cour. La chute ne fut pas sans douleur, mais j’eus le temps de me relever avant que d'autres mains ne sorte du sol pour m'attraper.

- QUE FAIS TU ?

Mais la question avait déjà sa réponse. Si le Docteur était celui qui m'avait mené jusqu'à Aleph, par quelques flashbacks, il avait donc pu voir ce que je voyais. Et entendre ce que j'entendais. Tout comme il avait surement entendu que je pouvais mourir une fois dans mon propre esprit si jamais ce dernier venait à rejeter cette nouvelle version amnésique. Et il se trouvait que l'intéressé semblait désormais décidé à en finir.

J'haletais alors qu'autour de moi le monde tombait en morceau : le sol se fissurait, dévoilant des gouffres insondables, les murs s'effondraient devant mon passage, et même la Lune semblait s'approcher dangereusement. Un tentacule sortit soudainement d'un mur et me transperça la jambe. Un spasme de douleur me laissa me dégager avant que l'horrible extrémité ne finisse son travail. Derrière moi j'entendais la voix du Docteur qui hurlait dans les couloirs du goulag. Quelle idée de merde. Il fallait être taré pour rentrer dans l'esprit d'un taré. La clameur montait. Les bruits de l'enfer psychédélique à mes trousses s'intensifiaient.

C'était fini. L'immortel allait mourir. Ma jambe me faisant horriblement mal. Courir était devenu inutile. Mon dos trouva un mur, et vint s'y poser. Au moins je verrais ma fin de face, c'était déjà ça. Mais alors que mon dos se posait contre le mur, celui-ci disparu, et me voilà qui me retrouvait complètement allongé sur le dos. Devant moi, le soleil et un grand ciel bleu.

- Par ici, grand crétin. A moins que tu ne veuilles qu'il finisse le travail.

Je me relevais aussitôt. Dans mon dos s'était ouvert une porte vers une magnifique vallée ensoleillée. Mes yeux n'y voyaient plus rien à cause de la lumière, mais la porte avait été ouverte par quelqu'un. Celui-ci me tendait sa main. Entre l'inconnu et une mort certaine, le choix était vite fait.

La porte claqua juste au moment où l'enfer à mes trousses me rattrapait. Fort heureusement, j'avais choisi le bon côté.

- Eh bien. Drôle de journée n'est-ce pas ?

Mes yeux commençaient à s'habituer à la lumière. La silhouette parlante devenait de plus en plus claire. Celle-ci se présenta :

- Salut bleu-bite. Docteur Grym, enchanté. Le bon, cette fois.


J’eus un mouvement de panique :

- Bordel c'est quoi encore ces conneries ?
- Relax, relax. Les explications arrivent. Tu peux t'asseoir, ne t'en fais pas. Il ne peut rien faire ici, et il n'a clairement pas de quoi me tenir tête en dehors de son foutu goulag.
- Ici ?
- Yep. Je ne sais pas trop où c'est, mais bienvenue dans un endroit de ton esprit qui… de toute évidence n'est pas réellement ton esprit.
- Ça n'a aucun sens.
- Tu viens de te faire poursuivre par un goulag vivant, mené par une version antérieure de toi même, parce que tu t'es cloné et que tu es rentré dans l'esprit de ton clone pour y retrouver la mémoire afin de traquer efficacement un autre immortel centenaire. Rien ne fait sens si on prend les choses au premier degré, leçon numéro un.

Il m'arracha un sourire.

- C'est pas faux. Cependant quelque chose me taraude ?
- Contre-taraude donc.
- Tu as dit que tu étais le "bon" Docteur. J'ai un peu de mal à voir la différence pour l'instant avec l'espèce de psychopathe romantique.
- Oh. Eh bien la différence est que je ne suis pas romantique.
- …
- … et que je n'essaie pas de te tuer. Ce que tu as vu là bas, c'est… le résultat d'une période de ma vie dont je n'aime pas trop parler. Je l'appelle le Monstre. Pas original, mais j'avais un peu la flemme le jour des distributions d'originalité.
- … Le Monstre, donc. Et… qu'est ce qui fait que ce Monstre et toi êtes si différents ?
- Très bonne question Raymond. Je pourrais te faire un cours sur le Mal de l'Hiver et ses impacts sur nos pauvres âmes de pauvres ères, mais tu sauras tout ça bien assez tôt. Disons… que le Monstre est le résidu d'une époque où j'ai fait un bon paquet de choses inexcusables. Ne me demande pas lesquelles. Encore une fois, tu le sauras bien assez tôt. Mais ouais. Pas du joli.

Le Docteur eu un moment de silence. Un mélange de regret et de dégoût brillait dans ses yeux. Il les frotta rapidement avant de reprendre.

- Le Monstre est ce que j'étais avant que la vie me colle un grand coup de pied au cul. J'imagine qu'il t'as parlé de Krugg.
- Oui. Il m'a dit qu'il l'avait tué.
- Pas que lui. Le chemin qui nous a mené jusqu'à Krugg fut parsemé d'un nombre incroyable de cadavres. Pas toujours coupables. Pas toujours en âge ou moyen de se défendre non plus d'ailleurs. Pas toujours nécessaires…

Le Docteur se racla la gorge.

- Eheum, bref. On a collé une bastos dans la panse de Krugg un beau soir de 1981. Après avoir buté sa femme. Ses fils. Ses gardes. A peu près tout ce qui était vivant à proximité à ce moment en fait. Et c'est là que j'ai réalisé.
- Que tu as réalisé quoi ?
- Krugg n'a jamais travaillé pour Heinkel. C'est pour ça qu'il a été aussi vite sous protection de Paperclip après la guerre. Il était déjà dans les prémices du programme pendant cette dernière. Krugg était juif. Il avait réussi à se planquer suffisamment longtemps et à s'infiltrer auprès de la loge de Thulé. Ne me demande pas comment je n'ai pas les détails. En bref, on a buté un des notres, et on ne l'a réalisé que quand il nous l'a dit alors qu'on l'avait blessé mortellement. Ca a ébranlé le Monstre assez longtemps pour me faire de la place. Tout ce qui était humain chez nous a repris le dessus quand le Monstre a réalisé que Cait ne lui pardonnerait jamais tous ses carnages inutiles. Krugg n'a été que l'étincelle qui a fait exploser ses certitudes. Et c'est quelques heures après que la Fondation nous a récupéré. Et c'est à ce moment que nous avons vu une opportunité de nous racheter.
- Servir la Fondation. Aider l'humanité.
- Exactamendo Fredo. C'est à ce moment là que je suis vraiment "né", disons. Le Monstre lui, s'est totalement séparé et est resté dans un coin de notre tête. De temps en temps il essaye de ressurgir pour reprendre le dessus. Mais jamais bien longtemps. Jusqu'à ton amnésie. Il y a vu la possibilité de rejoindre Cait en nous tuant tous pendant ton petit voyage interne. Mais je considère que nous n'avons pas encore réparé le mal que nous avons fait. Nous ne le réparerons jamais, d'ailleurs. Nous ne sommes pas encore digne de rentrer chez nous. Cependant, il y a quelque chose qui devrait nous permettre de changer la donne.
- Quelque chose ?
- Tu te souviens quand je te disais qu'on était pas vraiment chez nous ici ? Que c'était pas vraiment nos souvenirs ?
- Euh. Ouais, pourquoi ?
- Je t'emmène voir un truc que j'ai trouvé. Pendant que le Monstre jouait à la chasse au trésor avec toi, j'en ai profité pour… disons… faire un peu le ménage. Et j'ai trouvé ça. Ramène tes fesses !

Et le Docteur s'élança dans la vallée. J’eus de la peine à le suivre, mais force fut de constater que le trajet fut court. Il m'indiqua d'un signe de la tête une curieuse scène. Il y avait là un homme d'un certain âge et un être qui semblait n'être que lumière à côté de lui. Entre eux, se situait un énorme monolithe noir.

- Et maintenant ? s'enquit l'homme, les Terres sont de nouveau accessibles
- Très bientôt Elle sera là. Il nous faut rétablir l'équilibre. Et pour cela…

L'être de lumière posa sa main sur l'imposant monolithe, et un flash se produisit. Dans la main de se dernier se tenait désormais une clé, elle aussi faite de lumière. Alors que l'être l'incorporait dans son propre corps, le monolithe commençait à tomber en morceaux, tous cubiques.

- Le Roi est mis à mal. La Reine doit l'être aussi. Les Daevites ne sont plus. Si nul ne peut plus utiliser la Lame du Crépuscule, nul ne doit non plus utiliser la Lame de l'Aurore. Avec cette dernière je viens de créer une Clef. Sans cette Clef, jamais plus la Lame ne pourra être assemblée, et donc utilisée.
- Mais…
- Elle ne pourra pas me tuer, je suis une partie d'elle. La seule façon de m'arracher la Clef est d'arracher mon âme, et seul le Roi ou la Lame du Crépuscule aurait pu avoir ce genre de pouvoir. Nous sommes saufs pour le moment. Le temps de trouver une solution à un nouvel équilibre plus sûr.
- …
- Merci d'être resté avec moi, Jean. Tu aurais pu partir avec les autres vers les Terres, pourquoi rester ?
- Je n'ai pas encore fini mon œuvre.

Alors qu'il disait ses mots, le ciel se fissura. La Création se mit en mouvement. Une lueur terrible se répandit dans les cieux.

- Elle arrive.
- Rien ne t'oblige à rester, Jean.
- Tout m'y oblige.
- Notre sanction sera donc la même, camarade.

Et un éclair vint frapper les deux êtres qui disparurent.

Le Docteur siffla d'un air admiratif :

- Incroyable non ? Et le meilleur dans tout ça…
- Ce type… Je le connais.
- Et pas qu'un peu. C'est le putain de Concierge du Site-Aleph. Que font ses putains de souvenirs dans notre tête ?
- Et si ce n'était pas ses souvenirs ?
- Tu penses que ce sont ceux de l'être tout en LED ?
- Possible.
- Hem. Vu comme ça, c'est pas impossible. Maintenant, va voir ces foutus cubes.

J'en pris un dans ma main.

- Ça m'est familier. Mais comment ?
- C'est ce qu'on a récupéré au Louvre. Ce qu'on aurait du récupérer en Égypte. Maintenant ce que cela vient foutre dans cette histoire de fin du monde, de Dieu vengeur et compagnie, j'en sais rien, mais à mon avis quelque chose se trame de pas net. Et notre rôle là-dedans est peut-être encore plus décisif que ce que le Monstre veut bien croire.
- Et maintenant ?
- Maintenant ?
- On fait quoi ?

Le Docteur eut une moue songeuse.

- M'est avis que maintenant je vais te faire faire le tour de tout ce que l'autre zigoto t'as pas montré histoire d'éviter que ta sortie du labyrinthe mentale te soit fatale. Plus tu seras familier à nos souvenirs, plus facilement cela se fera. Mais si tu y es étranger, il y a de grandes chances que t'y passes. Et ça serait dommage. Mais ça risque de prendre du temps.
- Arf. Nerem' et les autres m'attendent.
- Et plus que tu ne le crois.
- Comment ça ?
- J'ai encore accès à quelques sensations de nos corps respectifs. Nerem' a laissé un des talkies de Benji dans la salle pas loin de toi.
- Et ?
- Et Moscou vient d'être sous attaque de l'Insurrection. Les équipements anti SCP-008 sont K.O. Ces enfoirés de l'IC envoient les zombies affaiblir les défenses avant de passer à l'assaut. Il est probable que toutes les forces de la Fondation y convergent maintenant pour sauver le fameux SCP magique du Kremlin et que nos petits amis en fassent partie.
- ET TU ME DIS CA QUE MAINTENANT ?
- Si je t'avais dit ça avant, t'aurais pas écouté les informations capitales que je viens de te filer. Je te connais comme si je t'avais fait, tu sais.
- Il faut que je sorte d'ici.
- Je sais où se trouve la sortie. Le Monstre aussi. Quand tu aperçois une lumière blanche, tu sautes dedans. C'est la sortie. Mais pas seulement. C'est aussi ton juge. Tu vas passer au travers de l'ensemble de ce qui compose notre esprit avant de sortir, et si celui-ci te juge pas digne de sortir…

Le Docteur passa un doigt sur sa gorge.

- …couic. Donc bon j'aimerais autant qu'on soit sur de notre coup.
- … j'imagine qu'on a pas trop le choix, non ?
- Ça c'est ce que j'voulais entendre. Maintenant, lève toi. On a du chemin à faire. Et il y a quelque chose dont il faut que je te parle avant Moscou.
- Et c'est ?
- Tu te souviens quand je te disais que le Monstre aime bien taper à la porte pour sortir de temps en temps ? Disons qu'il a réussi une fois.
- Quand ça ?
- Eh bien, ça commence avec un abruti qui s'introduit dans une base de données, et ça finit avec des FIMs inutiles et dangereuses. Mais je crois qu'on a plus le choix aujourd'hui.


J'étais essoufflé. Le Docteur aussi. Mais on était devant la foutue porte. Celle-ci était dans un vieil arbre calciné.

- Fieu. Si toutes les nanas qui avaient trotté dans mon esprit avaient été tout aussi fatiguées, tu m'étonnes qu'elles me soient tombées dans les bras.

J'eus un regard acerbe envers le Docteur. L'heure n'était plus à la blague. Il leva les yeux au ciel.

- On va peut être clamser et c'est vraiment la seule blague que j'avais, un peu de clémence merde.

Il reprit son souffle.

- Bon. Derrière cette foutue porte se trouve la sortie de ce dédale mental. On va surement avoir mon vieil ami là bas aussi. Alors, toi, courir, moi, m'occuper de lui, toi sortir et pas claquer s'il te plait.
- J'ai pas six ans.
- Ils grandissent si vite. Bien. T'es prêt ?
- Attends.
- Quoi ?
- Si je repasse à travers tous nos souvenirs…
- Oui ?
- Il y a une chance que je finisse comme le Monstre, pas vrai ?

Le regard du Docteur se fit grave.

- Ouais. Possible. Mais c'est mieux que rien vu là où on en est. Il… peut être utile parfois.
- Utile ?
- Fin des questions. On y va. Moscou doit déjà être en cendres.

Il planta son regard dans le mien.

- 3…2…1…

Et il ouvrit la porte.

J'entendis des cris, une voix rauque. Le sol se déroba sous mes pieds et un mur tenta de m'écraser avant d'être retenu par une dalle projetée hors du sol. J’eus le temps d’entrapercevoir la lumière.

Tout se passa vite.

Le Monstre vint s'interposer. Un éclair le propulsa hors de ma route.

Et ma main toucha la lumière.

Et 70 ans de souvenirs vinrent me passer dessus, me jugeant du haut de leurs atrocités.


"…toutes les unités. Priorité de niveau Thaumiel. Rejoignez Moscou. Il s'agit d'un signal prioritaire. A toutes les unités, le Quartier Général est pris d'assaut. Branchez vous sur vos signaux de référence pour plus de détails. Je répète, à toutes les unités : Priorité de niveau Thaumiel. Rejoignez Moscou. Il s'agit…."

J'entendais le tout en double. Le signal se répétait inlassablement. Ma tête semblait exploser. Une putain de gueule de bois n'aurait pas fait pire.

Je pris le temps d'ouvrir mes yeux, avant de sentir un poids à mon poignet. Ah. Oui. SCP-018-FR. J'enlevais le bracelet, et soudain, je n'entendis plus le signal en double.

"Le clone. Oui…"

Il me fallu quelques secondes pour reprendre mes esprits totalement. Aleph, la balade intérieure. Moscou. Aider les autres. Mes souvenirs.

Mes souvenirs…

Tout semblait me revenir. C'était comme sortir d'un long rêve. Oui. Je savais pourquoi j'étais là désormais. Ma main vint trouver le talkie. Après quelques fréquences-tests je finis par tomber sur celle que je cherchais.

- Salut Nämu.

De l'autre côté du talkie provenaient des bruits de tirs et des cris.

- …Grym…del de merde… toi ? …merde ici !

Trop de friture. Merde.

- Nämu, j'ai besoin d'une info. Vite. Est ce que Benji est à Moscou avec vous ?
- …ji ? L'était avec Lylah tout à l'heure….les ai perdu dans le bordel !
- Ok. Tenez bon.

Tout n'était peut être pas perdu. Mais il fallait faire vite.


Cela faisait une heure que je courrais dans les couloirs d'Aleph. Rassembler le matériel. Rentrer les codes. Recommencer. Préparer le lancement automatique. C'était plus simple avec une centaine de clones, grâce à 018-FR, mais ça ne réglait pas trop le problème. M'enfin, cela devrait faire l'affaire. D'ici quelques dizaines de minutes, Moscou serait à portée. Il fallait juste espérer que l’atterrissage ne soit pas trop catastrophique. C'était un colis à plusieurs milliards, après tout.

Je jetais un dernier regard à l’impressionnante fusée qui trônait dans la plus grande des installations secrètes d'Aleph. Ça avait été un des plus gros projets dont j'avais pu m'occuper en tant que Directeur du Pôle Recherche. Pas tant dans l'ingénierie de la chose que dans le fait de faire respecter les plannings et être sûr que l'ensemble avançait convenablement, certes, mais c'était quand même un peu mon bébé. Un bébé voulu par l'Administratrice elle-même. Sacrée chipie, celle là.

Maintenant, il n'y avait plus qu'à espérer que le plafond de ce souterrain secret soit toujours en état de marche. S'il ne s'ouvrait pas, tout était fini.

Alors que je m'installais à l'intérieur de la fusée, et que mes clones déclenchaient l'ouverture du plafond, j’eus une petite prière pour le premier dieu qui voulait bien l'entendre. Un grand rayon de soleil vint me répondre.

"On est peut être pas foutus, au final", pensais-je alors que les réacteurs s'enclenchèrent et que l'immense fusée décolla, laissant Aleph et mes clones derrière moi.


Vingt minutes plus tard, dans l'espace aérien russe

L'ensemble de la fusée tremblait. Mon talkie s'affolait.

- Aéronef N4T1l, ici le Directeur Verstrat de la Fondation SCP. Nous détectons de la vie à votre bord. Vous avez trente secondes pour vous identifier avant qu'on vous abatte.

Enfin des mots doux pour moi. Le bruit généré par les tentatives de ralentir de l'ICBM reconverti en transport m'obligeait à gueuler.

- VERSTRAT, ICI L'HOMME AUX 26 RESPONSABLES. ARRIVONS SUR ZONE SUD AVEC FIM ALPHA 113 ET FIM GAMMA-18. VENONS RECUPERER LE DERNIER MEMBRE DE ALPHA 113 EN URGENCE. TERMINE.

Il y eut un silence. Puis la voix de Verstrat retentit une nouvelle fois.

- Oh putain.

Mais je ne l'entendais plus. J'enclenchais déjà les procédures d’atterrissage et d'éjection.

Je n'étais pas mort pour une bonne raison. Il y avait toujours un responsable en vie sur ma liste. Quelqu'un qui menait en ce moment une attaque sur Moscou.

Et il aurait bientôt besoin d'une tombe.

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