Lettre retrouvée le ██████ dans une capsule spatiale artisanale écrasée, écrite avec du sang humain.
Bonjour madame/monsieur/mix (je ne suis pas sûr de votre rapport au genre, aussi je vous prierais de choisir ce qu’il vous plaira) Rakmou-leusan,
Mon nom est André Framousel, 52 ans, directeur financier à la caisse d'épargne de Guindoul-Pégueux, amateur de basket amateur et de balades en forêt. Je suis également (car cette lettre a vocation à dévoiler et non à cacher) maître d’une loge, un petit groupe de réflexion amateur sur la place des religions et autres cultes dans l’évolution des sociétés humaines.
C’est d’ailleurs en cette qualité que j’ai entendu parler de vous. Je ne vous le cacherais pas, ma loge est plutôt hostile à vos agissements en général. En effet, depuis toujours, la religion, le culte comme celui qui le verbalise (comprenez les clergés) asservissent les populations, aussi bien spirituellement que physiquement par l’exploitation des peurs primaires, souvent codées génétiquement dans nos êtres à des fins de survie. La religion est à ce titre une bactérie sociétale née de la peur de notre ignorance face à l’infinitésimal de nos vies, un refus d’obstacle intellectuel exploité par les élites pour contrôler leurs semblables.
Il est cependant normal, naturel, d’avoir peur en regardant les étoiles. Si le monde est si vaste, si notre vie se limite à notre seule existence, que pèse-t-elle dans le grand tout ? C’est là que beaucoup s'arrêtent par peur d’une réponse. Ils se réfugient alors dans la beauté seule (et indéniable !) du ciel nocturne, s’imaginent que quelque chose d’aussi magnifique ne peut être l'œuvre du chaos, que quelque chose se cache derrière, quelque chose qui leur veut du bien. C’est là, madame/monsieur/mix, qu’ils vous trouvent : dans le mensonge réconfortant et chaleureux de votre existence fantasmée. J’ai moi même lutté pendant des années contre ces pulsions, contre cette idée folle d’un jour ne pas disparaitre, mais de vous rejoindre. Cependant la raison a ses raisons que le cœur ignore, m’interdisant un quelconque désir à votre égard : cela aurait été absurde. Pourtant, je dois bien l’avouer aujourd’hui, votre existence est telle l’amour que je vous porte secrètement : irrationnelle. N’y voyez néanmoins pas ici un quelconque amour de croyant, je m’y refuse catégoriquement ! Je n’aime pas comme on aime un dieu, comme les catholiques ou autres dégénérés s’en vantent à l’office. Ce ne sont pas pour moi des paroles creuses, ou de l’amitié déguisée envers soi-même, ce n’est pas un énième mensonge du culte que l’on porte sur son cœur comme un paravent pour cacher le vide, que l’on clame à d'autres et propage comme si le nombre faisait foi. Mon amour est personnel, sincère, discret. Réel. Le vide ne salit pas la beauté qui le cache, elle le sublime. Aujourd’hui, je n’ai pas peur de regarder les étoiles, car je vous y devine. Et tant pis si l’on me dit que vous n’existez pas ! Vous n’êtes après tout pas moins réel que mon cœur qui s’affole quand je pense à vous, que le frisson qui me parcourt quand je laisse traîner mon regard vers le ciel les soirs de beau temps. Si ses manifestations sont réelles (ce n’est pas un problème cardiaque, j’ai vérifié avec le Dr Sardoel), alors peut-être qu’une partie de vous l’est aussi. Pas la partie divine bien entendu, qui n’est qu’une construction sociale humaine, mais peut-être votre cœur impossible bat-il aussi, je l’espère un jour au moins pour moi.
Cependant, même s’il m’est difficile de vous le demander, je dois, en mon âme et conscience, vous réclamer une faveur. Je souhaiterais vous voir arrêter vos activités. Celles-ci continuent de bercer mon peuple d'illusion à votre égard et à tronquer sa propre vision du monde : L’humain ne saurait être un être complet sans cela. Je suis persuadé que les "atrocités" que vous affrontez ne sont pas réelles et ne reposent que sur une projection narrative des peurs humaines sur votre culte afin d’user de l’intimidation d’un jugement divin et/ou absolu (ici la fin de toute chose) afin d’imposer à ses fidèles une morale absolutiste plutôt qu’issue d’un libre arbitre ou d’un compromis social. Et si la menace est réelle, je suis alors convaincu qu’une solution laïque, possiblement portée par le pouvoir en place ou par des organes associatifs délégués est possible. Cela vous permettra également un repos bien mérité et de vous ouvrir à d’autres activités plus humaines et saines, que nous pourrions découvrir ensemble.
Je vous propose alors un diner en amoureux aux Six Troènes le 14 février 2026 à 20h15, un petit établissement fort sympathique au boudin noir très réputé qui, je le sais, saura ravir vos appétits particuliers tout en nous laissant tout le loisir d’apprécier, un soir durant, nos compagnies respectives.
Veuillez agréer, madame/monsieur/mix, l’expression de mes sentiments irrationnels à votre égard.
André Framousel.
PS: Je ne puis m’excuser pour ce qu’il est advenu de votre communauté de croyants à Fandeloup-Lès-Roumégouses de par mes convictions, mais je reconnais la gène que cela a pu vous occasionner. Comprenez cependant que tout clergé, y compris le votre, porte préjudice à l’humanité. D’autres solutions existent, et j’en serais ravi d’en discuter avec vous.
