La petite équipe de Lord Dottinghton
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Lord Dottinghton était nerveux.

Non pas parce qu’il allait rencontrer la reine. Il y était habitué, et pouvait être un des rares à se vanter de la connaître bien.
Non, ce qui l’inquiétait, c’était le fait que cette requête qu’elle lui avait fait parvenir insistait pour qu’il vienne aussi vite que possible. Et cela ne faisait qu’attiser sa paranoïa latente, à un tel point que son talent pour le moins particulier semblait prêt à se déclarer d’un instant à l’autre.
Une seule constante se dégageait dans toutes les théories qu’il émettait à chaque seconde cependant. Sa petite équipe.
Il était perdu dans ses pensées et assis confortablement dans une des nombreuses salles du palais royal, goutant à un bon whisky (après s’être assuré que celui-ci n’était pas empoisonné), quand un valet entra.

« La reine Victoria va vous recevoir, Lord Dottinghton. »

Il allait enfin savoir de quoi il s’agissait.

***

Le lendemain, partout dans Londres, des gens d’armes portant le blason des Dottinghton sonnaient, tapaient aux portes, cherchaient dans toutes les tavernes de la ville, parfois allaient même interrompre des petits déjeuners dans des manoirs.
Bientôt, chaque membre de la petite dizaine de personnes que Dottinghton avait envoyé prévenir reçut le message.

16 heures au manoir. Woane vous indiquera le salon.

***

Mortarion Dottinghton s’observait dans la glace de son salon personnel principal. De son uniforme d’ancien amiral, à sa mâchoire inférieure remplacée par une artificielle en acier trempé. Celle-ci, extrêmement réaliste, et moulée à partir d’une vraie mâchoire humaine lui donnait un air de prédateur, et ne lui apportait pas un franc succès à la cour. Mais Mortarion s’en moquait. Il était là pour agir, par pour plaire. Il avait néanmoins quelque requête à formuler à Damiers et à Von Sonitrok à propos d’une idée qu’il avait eue pour améliorer l’installation conçue par le premier grâce aux talents du second.

Il s’observa à nouveau. Tout était comme il le fallait, comme d’habitude. Il était impeccable, présentable, et surtout, prêt psychologiquement. Il attaquerait le reste de la journée dans les meilleures conditions.
Car il savait que ce qui allait se produire aujourd’hui devrait monopoliser toute son attention, et surtout, son énergie. Il y avait beaucoup pensé dans son carrosse, durant le chemin de retour du palais de la reine à son manoir, et tous les scénarios qu’il avait imaginés se terminaient par une fatigue considérable en fin de journée.

Son majordome entra dans son salon personnel, le tirant de ses pensées
Il était affublé de son uniforme de service, un splendide costume trois pièces orange feu portant le blason de la famille Dottinghton, un D brodé, entouré de deux lions, au-dessus du numéro 08.

« Monsieur, la plupart d’entre eux sont déjà arrivés. »

Mortarion se retourna.
La famille Woane servait la sienne depuis des générations. Cette famille d’origine indienne était venue s’installer auprès de Garett Dottinghton après que celui-ci ait lié de forts liens avec Shanalé Woane, premier de la famille à poser un pied à Londres, lors de l’un de ses voyages, pour le moins lucratif, en Inde.
Depuis, 8 générations de fils Woane avaient servi pour les Dotthington. Et de loin, Twenty était celui qui était, tout du moins jusque-là, le plus efficace. Il était loyal, prêt à tout pour servir la famille Dottinghton (et plus particulièrement ses exactions), et avait ce respect profond de la hiérarchie qui était issu directement de la tradition des castes indiennes.
Son prénom, pour le moins original, venait justement du manque d’originalité de sa génitrice, qui avait épuisé ses trésors d’imaginations pour ses 19 premiers rejetons.

« Bien, merci Twenty. Dans quel salon les avait vous installés ? »
« Le numéro 23, Monsieur. »
« Excellent choix. Je m’en vais les rejoindre de ce pas. »

Il attrapa en se levant de son fauteuil une magnifique canne à pommeau d’argent, son cadeau d’adieu de la Compagnie des Indes, et passa la porte, se dirigeant vers ladite salle.

***

Quand il débarqua dans le salon, après que Twenty ait poussé les lourdes portes ouvragées de chêne, Mortarion se retrouva face à un spectacle qui lui sapait par avance son énergie, et faisait presque tinter ton sixième sens qui lui avait valu d’être choisi par la reine pour mener une telle escouade.

Le long d’une immense table se tenaient des personnages hauts en couleurs.

Il y avait Lady Johannes, une noble, peut être une des seules ici qui comprenait que toutes les activités que cette réunion annonçait allaient manquer de comique.
Sous ses atours de dame de la cour et son anxiété chronique en public se cachait cependant une personnalité de fer, que beaucoup de prétendants trop cavaliers avaient eu la malchance de découvrir, et un don unique.
Lady Johannes possédait en effet un véritable talent. Elle connaissait absolument tout ce qu’il fallait savoir sur les saintes écritures, et surtout sur celles qui l’étaient moins. Elle était capable de ressortir à la seconde chaque mot, chaque lettre de chaque ouvrage, et plus que tout, avait la capacité de lire n’importe quelle langue, y compris celles sur lesquelles elle n’avait jamais posé les yeux ou qui étaient tombées dans l’oubli depuis des siècles. Don utile au vu des activités de la petite équipe que la reine avait chargé Mortarion de réunir, il y avait déjà de ça quelques années.

A côté d’elle, un gosse. Ou du moins, c’est ce qu’il était à ce moment. Holt De Lalevardière était un gentilhomme français, qui avait eu la mauvaise idée d’associer étude des arcanes anciens et physiques temporelle. Les détails sur les expériences que le français avait menées étaient flous. Le résultat, lui, l’était moins. Holt avait fini coincé dans son propre flux temporel, et oscillait tantôt entre différentes périodes de sa vie. Heureusement, grâce à l’être assis en face de lui, ces oscillations devenaient plus contrôlables, car celui-ci lui avait fabriqué un bracelet lui permettait de réguler le flux temporel qui le traversait en tout temps.

L’être en question n’était autre que le créateur de la partie inférieure du visage du Lord, Benjamin Damiers. Ou tout du moins, c’était le nom qu’il se donnait.
C’était le premier automate à vapeur conscient jamais élaboré, et nul ne savait encore comment. Tout ce que Lord Dottinghton savait, c’est que la chose avait été capturée après avoir créé ce que la populace avait pris pour des « machines infernales », mais qui n’étaient rien d’autre que des inventions frôlant le génie pur.

Le Lord s’apprêtait à émettre de fortes réprimandes quant à l’attitude qu’il jugeait trop cavalière des deux derniers lorsqu’il senti un courant d’air dans son dos.

Et le temps qu’il comprenne ce qui s’était passé, une chaise de plus était occupée.
Mafiew. Evidemment. Le petit nouveau.
Son vrai nom était Matth, mais peu étaient les témoins ayant assez de dents restantes pour prononcer correctement son nom après les divers braquages qui portaient sa patte.
Non pas que ce dernier était violent, c’était une question de physique basique. Quand quelque chose passe à la vitesse du son à côté de vous et vous touche, ne serait-ce qu’un petit peu, il y a peu de chance que vous restiez debout à cause de l’impact.
Mortarion était plutôt fier d’avoir déniché cette dernière recrue, qui effectuait aujourd’hui son premier jour avec les autres, en remplacement du Dr Ezcyo, toujours en convalescence depuis la dernière fois que l’équipe avait été réunie.

« Bien, madame, messieurs, bienvenue. Je vois qu’il en manque encore, hm…. cinq ? Tant que ça ? »
« Vous voulez dire quatre monsieur. »

Mortarion se tourna vers là d’où venait la voix. Et vit un siège légèrement décalé par rapport à la table.

« Veuillez m’excuser Sir Kaze. Je ne vous avais pas vu. »
« J’ai l’habitude »
L’homme invisible semblait tout de même quelque peu contrarié.

Twenty s’approcha pour murmurer à l’oreille du maître de maison.
« Monsieur, Lord Frog est ici, mais dans son salon dédié. »
« Ah. »

Dottinghton marqua une pause, digéra l’information, observa longuement la table et s’exclama.

« Il manque encore ces deux sales alcooliques et leur créature de malheur. Twenty, veuillez quérir mes gens d’armes. Qu’ils aillent chercher dans les tavernes des environs, en particulier la Taverne du Docker. Je me charge de ramener Lord Frog dans notre monde. »

Et il s’en retourna vers le dédale de couloirs qui composait son manoir.

Décidément, cette journée s’annonçait bien remplie.

***

La Taverne du Docker était sans aucun doute un des endroits les moins bien famés de Londres.
Mais il fallait admettre plusieurs à propos de ce lieu.
La première c’est qu’il avait son ambiance bien à lui. On ne trouvait nulle part ailleurs un tel ramassis d’escrocs, de voleurs, de criminels en fuite ou encore de femmes de joie. C’était là où les marins qui débarquaient leurs marchandises sur les docks avant de repartir en mer venaient se saouler, et là où les filles de la rue distribuaient la syphilis à tour de jambes à qui n’était pas assez vieux dans le coin pour connaître les dames à risques.
La deuxième, c’était que l’alcool qui y était servi était à l’image de la maison : puissant, et qui éliminait rapidement ceux qui ne tenaient pas le coup.
La troisième chose, c’était qu’il y avait perpétuellement du spectacle. Surtout pour ceux qui chérissaient les combats improvisés.

Et c’était exactement pour ces raisons que trois hommes étaient attablés au fond de la salle, entourés d’assez de verres vides pour en monter un commerce. Ou tu du moins les deux premiers, le troisième, les dépassant tout deux de deux bonne têtes, s’étant contenté de les suivre.

« … puis va savoir pourquoi, le type s’est dit que ça allait être sympa de me crucifier. Non mais sérieusement, me crucifier. Je ne te raconte pas la douleur que ça fait. C’est de cette époque que datent toutes ces cicatrices que j’ai partout. Non, on peut dire ce qu’on veut, niveau progrès, mais on je peux te dire que de mon temps, la torture c’était autre chose que ces trucs de blanc-bec qu’on a aujourd’hui. Nous, le type claquait pas au bout d’un malheureux jour, nooon. On savait faire durer le plaisir. M’enfin, tu connais la suite. On m’a foutu dans un trou à la con, foutu un caillou devant, et trois jours après, va savoir pourquoi, je me suis réveillé. Je ne te raconte pas le bordel. Déjà rien que pour bouger ce foutu rocher. Et du coup, ceux qui croyaient pas à mes conneries ont fini par y croire, et au passage, moi aussi ! Dire qu’au départ c’était juste pour monter une secte et se faire de l’or sans trop bouger, quand je vois les proportions que ça a pris… »

L’homme qui parlait était balafré dans tous les sens, et avait, malgré son visage qui indiquait un jeune trentenaire, les cheveux blancs. Il était enveloppé dans un manteau en cuir noir qui lui descendait jusqu’aux cuisses, portait une barbe de trois jours, ainsi que des mitaines et un nombre incalculable de bagues, bracelets et autres colliers, gravés de mille et un symboles. Il prit un cigare de sa poche, et l’alluma avec un briquet orné d’un ouroboros portant son nom. Grym.

Celui en face de lui s’esclaffa
« Et le fameux aimez-vous les uns les autres, c’était pour quoi ? »
« En fait c’était surtout « Aimez-vous les uns les autres, surtout toi Marie Madeleine ». Elle avait de sacrés nichons faut dire. »
« Et c’est depuis que tu peux plus mourir ? »

D’un seul coup, le regard du second avait changé. Le premier s’en était aperçu, car malgré la barbe bien fournie du second, et ses favoris bien entretenus, il était clair que son visage venait de s’intéresser un peu plus au récit du balafré.

« Ooooh, je vous vois venir, Baron Von Sonitrok. Hors de question que je participe à vos expériences. »

L’allemand aux lunettes rondes eu l’air déçu, et se renfrogna quelque peu, croisant les bras, bien que ses vêtements qui avaient dû être un jour luxueux ne le lui permettent pas totalement

« Taaaag. »
L’armoire à glace qui fermait le cercle des alcoolique avait parlé.
Sonitrok reconsidéra le géant. Malgré l’absence d’un œil, qu’il avait remplacé par un artefact acheté au balafré à bas prix, il était fier de sa créature. Deux mètres de haut. Un savant assemblage de divers corps, pas forcément humains et d’une vieille armure de métal qui trainait dans son manoir de la Forêt Noire. Sa plus belle réussite avait sans doute été d’avoir réussi à intégrer des muscles d’un gorille décédé au zoo quelque jours avant au torse et aux bras de son chef d’œuvre.
« Faudrait vraiment que je lui greffe de meilleures cordes vocales un jour. Celles-ci déconnent, va savoir pourquoi, la seule chose qu’il sait dire, c’est « tag ». Le type dont j’ai utilisé le cerveau pour ce crétin devait avoir une sorte d’obsession avec ça. Faudrait que je sache lequel des deux trucs ne va pas. Peut-être que Lord Frog saura faire quelque chose pour tout ce qui est conscience, si tu vois ce que je veux dire.»
« Comment tu l’appelles déjà ta merde ? »
« Neremstein. »

Grym but un peu de sa pinte, cendra son cigare, et sembla jauger d’une moue l’imagination de l’allemand.

« J’avoue ça claque. Mieux que ton dernier golem. Michael, c’était quoi ce nom ? Un nom d’ange à un golem, tu tiens pas à tes fesses de l’autre côté toi. Bon. Un dernier verre et on se dirige chez Lord Cul-Serré. »

Sonitrok acquiesca. Ils étaient déjà en retard, bien que moins que d’habitude. Il s’attela à finir son verre, à l’instar de son collègue qui levait déjà le sien vers ses lèvres.

« TAAAAAAG ! »

Le cri d’alerte du monstre vint hélas trop tard.

Un tabouret traversa la salle, relique d’un combat se déroulant plus loin, et vint arracher le verre des mains du balafré, répandant contenant et contenu sur le sol.
Réalisant ce qui venait de se produire, et connaissant les conséquences futures de ce qui venait de se produire Sonitrok plongea sa tête dans ses mains.

« Eh meeeerde. »

Le balafré resta figé un moment, son regard tournant au rouge. Ses poings se fermèrent, et ses jointures blanchirent. Il se crispa sur sa chaise, et bientôt, chaque nerf, veine ou tendon furent visible sur sa peau. Son cigare devint cendre en l’espace de deux secondes, si bien qu’il dû relâcher un halo de fumée pour le moins considérable.

Une fois la fumée dissipée, le balafré tourna lentement la tête vers l’origine du tir, se leva, pris une grande inspiration, et beugla à travers la salle.

« ON. TOUCHE. PAS. A. MON. ALCOOL ! »

La puissance du cri stoppa le combat qui se déroulait pendant quelques secondes. Le temps que le balafré rentre en action.
Il se leva, avança rapidement dans la foule, en bousculant deux belligérants, et, d’un geste leste, attrapa une chaise sur laquelle était assis un maigrichon occupé à boire sa soupe, le tira, et l’écrasa sur la tête du malheureux lanceur de tabouret.

Sonitrok hurla :
« GRYM NON ! PUTAIN. »

Le baron n’avait pas vraiment envie d’en venir aux poings tout de suite.
Qu’il use de son don en plein milieu de cette salle, et la moitié de la ville le pourchasserait à vie pour sorcellerie. Son camarade devrait se débrouiller seul.
« Taaaag ? »

Presque seul.
Le créateur jeta un regard noir à la créature

« TU ATTENDS QUOI TOI ? ARRETE CE BORDEL. »

Deux mètres de chair et de métal se soulevèrent d’un seul coup, et deux cent kilos de muscles s’élancèrent dans la bataille, sous l’ordre de l’allemand.

« TAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAG ! »

Et c’est à ce moment que la milice de Dottinghton fit irruption dans le bar.

***

Mortarion toqua à la porte, puis entra.
Il savait ce qu’il y avait derrière la porte du salon qu’il avait réservé pour Lord Frog lors de ses séjours dans son manoir.
Et il n’avait pas envie de les croiser.
Néanmoins, le temps pressait.

Il faisait sombre. Et des cris résonnaient. D’immenses formes sombres courraient sur les murs. Et seules deux lumières scintillaient d’une flamme rouge comme l’enfer, au milieu de la pièce.

Ses yeux.

Soudain les deux lumières s’éteignirent, et les formes sombres et les cris se volatilisèrent.

Lorsque la lumière revint dans la pièce, Mortarion vit enfin l’homme qu’il était venu chercher.

Lord Frog. Le plus effrayant de toute la bande de monstres que Mortarion avait réuni.
Il n’était pas impressionnant par sa taille. Ni sa carrure.
Mais son long manteau noir, ses gants noirs, ses lunettes noires, et ses cheveux corbeaux, ainsi que sa voix émettaient quelque chose de magnétique, d’effrayant.

Et encore, ça c’était sans savoir de quoi il est capable. Songea Mortarion.

« Lord Frog, la réunion va commencer. »

L’homme en noir eu un sourire en coin.

« Je suis tout à vous, mon cher Dottinghton. »

***

Tous étaient déjà installés lorsque les trois compères de la Taverne du Docker entrèrent. Y compris Lord Frog.
Grym était couvert de sang, et ses vêtements étaient déchirés.
Sonitrok avait un joli coquard à l’œil droit, et ses vêtements issus de la noblesse allemande étaient en piteux état. Non pas qu’il se soit battu, mais on ne sortait rarement indemne de la Taverne du Docker après un tel chahut.
Neremstein, lui, avait perdu le bandeau qui masquait son œil droit, où régnait une flamme mobile.

Ils s’assirent à leurs places respectives, sous le regard foudroyant de Dottinghton. La punition viendrait. Mais plus tard. L’heure était grave.

Dottinghton se leva de sa place en bout de table, tournant dos aux lourdes portes de chêne.

« Madame. Messieurs. Bienvenue. Et démarrons sans plus tarder… »

A ce moment, Twenty ferma les portes, sur lesquelles, en dessous du blason des Dottinghton, étaient inscrits quelques mots.

« Sauveurs de la Couronne et du Peuple. »

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