La nuit aveuglante
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Les vibrations de mon téléphone portable se répercutent dans mon rêve en un tremblement de terre particulièrement peu opportun, qui vient interrompre un concert de jazz jusque là fort intéressant. Ainsi violemment arrachée des bras musicaux de Morphée, je grogne en me redressant dans mes draps blancs.
Ma main tâtonne la surface encombrée de ma table de nuit en bois, renversant au passage plusieurs boîtes de médicaments, quand j'attrape enfin le perturbateur nocturne.
Un éblouissement causé par l'allumage de l'écran plus tard, je peux enfin connaître l'heure —3 heures 34— et l'objet de ce réveil forcé et peu agréable :

"Pardon ?" est la seule réaction qui me vient, alors que plusieurs questions me traversent l'esprit toutes en même temps : pourquoi le gouvernement enverrait-il un message officiel à cette heure, qui plus est sur un canal qui est supposé ne servir qu'en cas d'urgence ? Pourquoi un message aussi vague, aussi sinistre, en plein milieu de la nuit ? Est-ce que quelqu'un s'amuse, ou est-ce que je devrais prendre cette mise en garde au sérieux ? Ma vie est-elle en danger, ou suis-je même seulement réveillée ?

Mais mon cerveau n'a même pas le temps de traiter tous ces questionnements qu'une nouvelle vibration parcourt mon téléphone. Puis une autre, encore une, plusieurs mêmes. Un flot ininterrompu d'alertes et de notifications en tous genres défilent sur le haut de mon écran : je vois des SMS, des messages provenant de divers réseaux sociaux et même de quelques jeux en ligne, des e-mails, qui s'affichent et se succèdent à un rythme impossible à suivre. Certains sont écrits par d'anciennes connaissances, plusieurs viennent de mes parents, de mon patron ou de ma copine… Mais tous portent le même message :

"Quelle belle nuit. La Lune est particulièrement magnifique !"

Les vibrations ne s'interrompent pas : je jette mon téléphone sur le lit. Qu'est-ce qui se passe ? Je ne suis définitivement pas en train de rêver : la sueur froide qui descend le long de ma nuque est bien réelle, la boule dans ma poitrine aussi. Mes muscles tremblent presque plus que mon téléphone, qui continue de recevoir des dizaines de notifications à la seconde. Mes mains sont moites, mon souffle court, et j'ai juste envie de me rouler en boule et me rendormir.

C'est alors que je remarque un détail qui ne m'avait jusque-là pas perturbée : depuis mon réveil, l'intégralité de ma chambre est éclairé, presque comme en plein jour, par une source de lumière qui se trouve dans mon dos. Est-ce la Lune ? je suppose, mais je ne me retourne pas pour vérifier : je ne fais que regarder, complètement paralysée, ma propre ombre projetée sur le mur. Même par des nuits de pleine lune, la lumière n'est pas aussi intense, et surtout pas positionnée comme ça, même si la fenêtre recouvre tout mon mur. Alors, quoi ? Est-ce que la Lune a soudainement décidé de rendre visite à la Terre, promettant l'Apocalypse avec un sourire narquois sur le visage ? Suis-je en train d'être enlevée par des extraterrestres alors que l'intégralité de mes amis et connaissances sont déjà victimes de leurs lavages de cerveaux et m'invitent à les rejoindre ?

Je me dis que je ne saurai jamais, car à ce moment, je suis déterminée à suivre à la lettre les consignes originales, peu importe à quel point elles peuvent paraître étranges : la situation l'est encore plus.

Je prends un moment pour calmer ma respiration, puis me lève difficilement et m'extrais de mes draps. Je dois atteindre la sortie de ma chambre, sans regarder la Lune. C'est tentant, mes yeux et ma tête sont invariablement attirés par les fenêtres, mais je parviens finalement à passer la porte et la claquer derrière moi. Je me laisse alors tomber, le dos contre le bois, seule barrière me protégeant de cette source de lumière dont j'ignore la vraie nature. Quelques rayons passent entre mes jambes, sous la porte, mais suffisent à éclairer mon couloir. Avançant à quatre pattes plus par peur de ne pas tenir debout que par nécessité, je me réfugie dans la seule pièce de ma maison n'ayant pas de fenêtre donnant en direction de la Lune : la cuisine. J'y prends une chaise, et y grimpe en grognant.

J'en profite pour reprendre mes esprits et, par réflexe, jette un œil en direction de la fenêtre : la Lune, ou quelle que soit la source de l'éclairement anormal, est toujours dirigée sur la face de l'immeuble qui se trouve dans mon dos, aussi je vois clairement les bâtiments adjacents illuminés comme en plein jour. D'ailleurs, j'aperçois au loin un habitant à sa fenêtre : il est immobile, dos à sa fenêtre ouverte. Il semble penché en avant, sûrement réveillé par une alerte similaire à la mienne sur son téléphone. Il relève la tête, s'apprête à regarder la Lune. J'ai alors le réflexe d'accourir au vasistas de ma cuisine pour crier dans sa direction :

"Ne regardez pas !"

Le son n'a même pas le temps de sortir de ma gorge que l'homme regarde déjà la source de lumière.
Je ne vois pas ses yeux ni même son visage distinctement, mais tout son langage corporel indique une tétanie profonde. J'ignore si c'est une conséquence de sa peur ou un effet direct de la Lune, mais il ne bouge pas d'un seul millimètre pendant plusieurs minutes.
C'est alors que la lumière disparaît un instant, puis revient presque aussitôt.

La Lune s'est éteinte et s'est rallumée.

Je me raidis, et l'homme de même. Puis, calmement, il détourne le regard un instant. Il semble s'affairer dans sa pièce, sans que je ne vois bien ce qu'il fait, et revient enfin à sa fenêtre. La scène qui suit me pétrifie plus que le clignement de Lune : l'homme passe un bras par la fenêtre, puis un autre, et s'aide du rebord pour grimper. C'est au moment où il passe son corps à travers l'ouverture que je détourne les yeux.

Pourtant, aucun bruit lugubre d'os brisés ne vient troubler le silence. A la place, un court et léger sifflement se fait entendre, puis plus rien.

Lorsque je regarde à nouveau dans la direction de l'immeuble voisin, c'est comme si l'homme n'avait jamais existé : la fenêtre est ouverte, les rideaux au vent. Pas de traces au pied du bâtiment, pas de corps, rien. Je me rassieds sur la chaise de ma cuisine, sonnée.

Un long moment passe sans que je ne bouge vraiment. Je réfléchis simplement à quoi faire, à comment sortir de ce cauchemar. Ce n'est qu'en regardant ma pendule que je prends conscience que j'ai passé quatre heures à ne trouver aucune idée. Quatre heures… je me rends soudain compte : je n'ai vu aucun oiseau, entendu aucun son de voiture. Normalement, à cette heure-ci, les gens commencent à partir travailler, pourtant, aucun mouvement dans l'immeuble d'en face ne trahit de présence ou d'activité humaine.

Pas besoin de quatre heures de plus pour comprendre ce que cela implique : le Soleil ne se lèvera pas. Je suis coincée dans cette nuit, irradiée par la lumière d'une Lune menaçante.
Et elle a gagné : ma seule solution, c'est de comprendre. Comprendre pourquoi cet homme a décidé de mettre fin à ses jours en voyant la Lune clignoter. Comprendre ce qu'il a vu, ou du moins essayer. Je suis fatiguée d'avoir été réveillée en pleine nuit, terrorisée de ce que je m'apprête à faire, angoissée de ce qui va arriver, mais pourtant mes gestes sont assurés : je me lève, puis me dirige calmement vers le couloir. Sous la porte, toujours cette lumière vive, aveuglante. Ma main est sur la poignée et, avant même que j'ai pu le réaliser, je la tourne et rentre dans ma chambre.

La vision qui m'accueille est plutôt conforme à l'image que je me faisais d'une Lune capable d'illuminer ainsi la pièce et les alentours : l'astre est effectivement presque collé à mes fenêtres. Pourtant, je suis presque déçue : pas de force mystique m'empêchant de bouger, pas de sentiment de vide ou d'avoir accédé à une vérité profondément incompréhensible. Je n'ai presque pas peur, je suis juste intriguée par la proximité de ce corps normalement céleste. Ignorant mon portable qui a, semble-t-il, vibré toute la nuit, je m'approche de mes fenêtres et y pose ma main, le regard fixé sur la Lune.

Mon sentiment de sécurité relatif vole alors en éclats quand la paire d'yeux géante qui illuminait ma chambre cligne et me renvoie mon regard.
Je n'ai pas le temps de prononcer un seul mot, qu'un court et léger sifflement se fait entendre, et qu'une main géante éclate mes fenêtres et m'attrape, me tirant dans la nuit aveuglante.

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