La Fondation SCP part en live
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8h32. Quelque part dans un couloir de l’Aile Est du Site-Aleph, France.

— "Insérer ici un juron ou une quelconque phrase excessivement vulgaire ou provocante".
Bertrand, qui marchait d'un pas hâtif en direction de la salle de tests où il était attendu avec son ami, se retourna vers lui, croyant avoir mal entendu.
Quoi ?
— C'est rien. Je réfléchissais à l'introduction du conte que j'écrirai demain.
— Un conte ? Quel con… Ah ! Le concours d'écriture annuel, c'est ça ?
— Ouais. "Créez votre propre SCP, et développez-le dans un article de forme standard ou libre. Premier prix : un séjour pour deux en Floride". Putain, mec. La Floride. Logé dans un palace avec suite à trois minutes de la plage. Ça fait rêver. C'pas comme ici. Temps de merde vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Tu sais que j'étais en Bretagne chez mes parents, le week-end dernier ? Je les ai eus au téléphone tout à l'heure. Ils confirment que leur ciel pourri s'est barré avec moi pour me suivre jusqu'ici… 'Chier. D'ailleurs ! Tu seras des nôtres, au concours ? T'es un super écrivain, Bébert. T'as toutes tes chances !
Les joues rondes de son collègue rosirent. Il le gratifia du sourire qu'il gardait en réserve pour simuler l'aisance dans une situation embarrassante.
— Déconne pas, Dan'. Tu sais bien que les concours, c'pas mon truc. Trop de stress. Pas bon pour le boulot, ça. Ça nique la productivité. Je resterais cinq heures devant ma feuille que j'aurais même pas pondu les PCS. Laisse tomber. Au fait, il y a quoi en Floride ? À part du sable et des oranges, je veux dire ?
Bébert dévisagea son ami du coin de l’œil, en priant très fort pour que sa stratégie éculée visant à dissuader Daniel de lui faire avouer qu'il n'avait personne avec qui partir fonctionne.
— Ha, ha ! Pour les oranges j'sais pas, mais les melons, y'en aura. Je proposerai à Talia de venir si je gagne. Et toi, t'inviterais qui ?
Ça n'avait pas marché.
— Moi ? Hum… Je sais pas trop. Peut-être… Non. J'avais pensé à… Rââh ! Putain, tu me prends au dépourvu, là ! Il y en a tellement… Et puis, bon, tu sais, comme on dit : "faut pas vendre la peau du jury avant de l'avoir tué". Euh, "la victoire avant de l'avoir gagn"… Enfin, la peau de l'ours avant de l'avoir but… Bref. Faut déjà gagner. Et il y avait quatre cents inscrits quand je suis passé tout à l'heure. Quatre cents !
— Boârf. Ce sera comme d'habitude. Cinq cents d'inscrits, vingt participants.
— Ouais, mais n'empêche… T'as une bonne technique pour gagner, j'espère ?
— Toujours ! La mienne est tellement connue que je l'ai fait breveter. Elle s'appelle "le bait". Tu mets une phrase subversive ou une insulte dès la première ligne. Ça rate jamais.
— Euh… T'es sûr de ton coup, laissa échapper un Bébert sceptique en esquivant in extremis un groupe d'employés du Département des Affaires Externes pris dans une conversation animée au détour du couloir. Parce que, honnêtement, j'ai des doutes, là.
— Je t'assure. Ça peut paraître stupide, mais c'est une méthode qui a fait ses preuves. L'an passé, par exemple. J'avais choisi le conte aussi. Ça commençait comme ça… Il y avait donc Léon le lion lubrique - mon protagoniste - qui prenait la parole. Première ligne, première réplique : "PUTAIN DE BORDEL DE MERDE ! J'ENCULE LE COMITÉ D'ÉTHIQUE QUI VEUT ME FAIRE BOUFFER DES GRAINES ! SI ÇA CONTINUE COMME ÇA, JE VAIS ME FOUTRE EN L'AIR".
— Ah. Et… tu avais gagné ?
— Non. Hélas. Par contre, ça avait fait du bruit, à l'époque. Preuve que ça ne les a pas laissé indifférents.
— Laisse-moi deviner. Il y avait Brigitte, du Comité, dans le jury… ?
— Bingo. En fait, elle était même présidente. Le problème, c'est que mon personnage principal était un carnivore. Doublé d'un superprédateur.
— Ha ! Ha ! I see what you did there !
— Elle les déteste. Entre nous, j'aurais dû m'en douter. Suffit de voir les animaux anormaux dont nous "protégeons" le monde : des chats, des écureuils, des poneys et des ornithorynques. Hé ! C'est pas une coïncidence si les lions sont en voie d'extinction et que tabasser les requins est un délire respectable à la Fondation. Tu sais comment ça se passe au retour de mission ? J'ai un pote là, Gaston, qui m'a expliqué. "Au rapport ! Nous avons identifié une entité qui semble se nourrir de vian…Keter.C'est noté, merci". Personne les aime, crois-moi. J'avais hésité au début pour l'histoire, mais j'aurais dû rester sur mon idée initiale - Dexter le hamster pervers - et ce serait passé crème… 'Tention !
Daniel et Bertrand s'écartèrent vivement afin de laisser passer une escouade complète du DI&ST qui les doubla au pas de course, leurs clés et tournevis bringuebalant dans une impeccable cadence métallique, bientôt suivi d'une demi-douzaine d'officiers de sécurité, fusils à pompe en main.
— C'est fou. Pas un jour sans qu'un truc n'explose, dans ce site.
— M'en parle pas, lâcha Bertrand. T'es au courant de ce qui s'est passé hier ? Une cellule était sujette à une fuite de gaz. Alors évidemment, vite, vite, on évacue le couillon qui était dedans et qui a fait mumuse avec les conduits, et on envoie un professionnel sur les lieux. Le spécialiste arrive, s'active, et répare le tuyau qui était de toute façon même pas aux normes. Une fois le boulot achevé, il s'arrête, se pose contre le mur. Et s'allume une clope.
— Tu déconnes ?
— Absolument pas. Le type vient pour une fuite. Il repart, la moitié de l'étage est en ruine. Depuis, il repose à l'hôpital, au grand dam du département archéologique. Tu sais, ils ont toujours un faible pour les momies… Ah ! Salle F206. C'est là.

Ils entrèrent dans la pièce. En dépit de la pénombre, ils distinguèrent sans peine, entre les étagères ployant sous les dossiers et documents divers, une silhouette massive installée à un bureau. Une lumière diffuse s'échappant de la fenêtre d'observation à laquelle elle faisait face sculptait ses contours musculeux.
— Vous êtes arrivés trop tôt les gars ! tonna une voix qui aurait aisément mis en déroute un grizzly. Si vous vouliez que je meure de vieillesse avant la relève, fallait repasser plus tard !
— Bastien ! s'exclama Daniel en levant les bras, nullement impressionné par le rugissement du colosse. Ça faisait un bail ! Alors, qu'est-ce que tu deviens ?
— Moi ? Pas mécontent, parce que j'en ai fini avec lui. Et vous, dépités, parce que vous allez vous farcir un rapport de merde et le plus fameux crétin que j'ai jamais vu.
Encore ? s'étonna le scientifique en riant. Décidément, faudra que tu nous expliques comment tu fais pour tous te les farcir.
— Ça me fait pas rire, rugit l'autre.
Le Dr Bastien "B.B." Brawl s'était levé de son fauteuil, non sans lui arracher un couinement pitoyable. Il tourna son imposante stature vers le trentenaire athlétique aux mèches dorée, dont l'enthousiasme avait été promptement douché. Juste derrière lui se terrait son collègue, reconnaissable aux longues boucles rousses qui tombaient paresseusement sur sa blouse, donnant l'impression d'un enfant enrobé et timide.
Il s'avança vers eux.
— Hé. Tu nous rassures pas, là… C'est quoi le problème ? Tu nous fais un briefing ?
— Un briefing ? Ha !
Daniel hésita, puis serra la main que Brawl lui tendit. Pendant un instant, il ne la sentit plus, mais un craquement sonore qui ne présageait rien de bon pour le célibataire qu'il était lui fit amèrement regretter son geste. Bertrand eut quant à lui l'intelligence d'attraper en un temps record quelques-uns des dossiers qui pullulaient sur les étagères, jusqu'à constituer une pile volumineuse qu'il soutenait des deux bras, haussant les épaules en affichant un sourire désolé lorsque le géant lui présenta une main poilue et musclée.
— Alors ce sera un briefing en six mots : "le sujet ne veut pas coopérer". Et croyez-moi, c'est pas faute d'avoir fait preuve de bonne volonté.
Le Dr Brawl retomba lourdement sur son siège qui semblait crier grâce, tandis que Daniel et Bertrand s'approchèrent de la fenêtre.
Au centre de la cellule se trouvait une table métallique sur laquelle étaient disposés de nombreux ossements, dont l'assemblage grossier trahissait les prémices d'un squelette humain. Un homme d'âge mûr, dont la combinaison orange criarde paraissait un affront aux murs blancs immaculés de la salle, examinait le squelette avec attention, tenant un os que Daniel identifia comme un fémur dans la main droite.
— Ça fait deux heures que je lui explique comment reconstituer ce cadavre, et monsieur ne comprend rien.
Bertrand laissa tomber l'encombrante montagne de paperasse pour chausser ses lunettes.
— Vous plaisantez j'esp… Oh non. ENCORE un squelette ?
Brawl fronça les sourcils. Plus que d'habitude.
— Plaît-il ?
— Ce n'est rien, répondit précipitamment Daniel. C'est juste qu'il ne supporte plu…
— Les sujets d'étude qui m'ont été assignés au cours des six derniers mois sont soit des crânes, soit des cadavres, maugréa Bertrand.
— Voilà.
— Et parmi les cadavres, je compte : des restes humains infestés de perce-oreilles, un squelette en feu qui sprinte comme Usain Bolt, une carcasse de chat pourrie retapée avec du scotch et de la glue qui parle…
— Bref. Concernant…
— Un type et son chat qui font prendre l'air à leur squelette sans crier gare, un allosaure qui promène ses vieux os dans les couloirs…
— Oh ! Tu ne m'avais pas parlé de l'allosaure.
— Ah ? Il m'avait pourtant mordu, ce con. Regarde… Juste là. À l'épaule. Quarante-quatre points de suture.
— Oh putain !
— Messieurs, gronda sourdement Brawl qui commençait à s'impatienter.
— À se demander à quoi elles servent, ces blouses. Elles protègent de rien, on crève de chaud avec en été, on se les gèle en hiver…
— Je souhaiterais…
— Et puis pour jouer aux petits chimistes avec les tubes à essais et autres éprouvettes, bon, on a passé l'âge.
— Votre…
— Fais comme moi, cherche pas à comprendre. Je pense que la direction elle-même sait pas pourquoi on porte des blouses.
ATTENTIOOOOOOOOON !
Les deux compères sursautèrent et se jetèrent instinctivement l'un dans les bras de l'autre, le cœur chancelant. L'expression qu'ils lurent sur le visage du géant les dissuada de se confondre en excuses dérisoires. Encore tout tremblant, Bertrand tenta de se faire pardonner en revenant au spectacle du Classe-D, qui tentait à présent de concilier son fémur avec un radius et un cubitus.
— Bon… L'entité - je suppose que c'est le tas d'os - incite le sujet à restaurer son intégrité… ou un truc du genre ? hasarda-il prudemment. C'est ça ? Et… hum… C'est tout ?
— C'est ce qu'on aimerait bien savoir, soupira Brawl. Impossible de passer à côté de ce squelette sans éprouver une furieuse envie de le reconstruire. Quitte à "oublier" de s'hydrater, de se nourrir et de satisfaire ses besoins. Évidemment. Le problème, c'est qu'on ne sait pas ce qui se passe une fois qu'il est pleinement reconstitué.
— Ça fait combien de temps qu'il est là-dedans, au juste ? s'enquit Daniel en se retournant vers son collègue à l'intimidante carrure.
— Je sais plus. Cinq ou six jours ? Je vérifie. Ouais, c'est ça. Une semaine. On injecte un gaz somnifère dans la salle à intervalles réguliers pour le forcer à dormir. Naturellement, il se remet de lui-même au boulot une fois réveillé.
— Futé. Et pour la bouffe… ?
— On l'hydrate avec le gicleur de la pièce, mais c'est à peine s'il daigne ouvrir sa grande gueule pour l'avaler. L'eau. Pas le gicleur.
Les deux amis, rendus perplexes par cette situation peu banale, avaient bien quelques questions à poser, mais la ressemblance de Brawl avec une citerne sur le point d'éclater leur faisait craindre quelques retombées acides.
— A-t-on vérifié que tous les os étaient là ? questionna aimablement Daniel au bout de trente interminables secondes, une fois qu'il eut soigneusement pesé la pertinence de sa question.
— Oui. Les autres ont vérifié, répondit le géant d'une voix étrangement calme. Dommage que le macchabée soit livré sans notice ou bande dessinée explicative.
Une moustache blonde tressaillit.
— Quels "autres" ?
Daniel reporta son attention sur la cellule de confinement, scrutant cette fois-ci le sol. Il y distingua des débris à l'allure inquiétante dans lesquels le Classe-D s'enfonçait jusqu'aux jambes.
— Doux Jésus. Il y a combien de types qui sont morts dans cette cellule ?
— Une dizaine selon les agents de sécurité, quatre-vingt-dix-huit selon le Comité d'Éthique, énonça Brawl. Dois-je aussi mentionner que ça n'a pas été une partie de plaisir de les faire rentrer dans cette salle, depuis que les armes à feu ont été interdites dans le cadre d'expériences à risque modéré, et qu'on a dû les menacer avec des battes de base-ball ?
— Et la direction a approuvé ?
— Oui. Les battes de base-ball étaient majeures et consentantes au moment des faits. Tout est en règle.
Le jeune chercheur étudia le visage de son aîné dont l'impassibilité en toutes circonstances était proverbiale, et ne sut dire s'il plaisantait ou non.
— Bon, hésita-t-il. Il serait peut-être temps de… je ne sais pas… nettoyer tout ça, peut-être ? Faites évacuer le gugusse dans la cellule. J'appelle le service de nettoyage.
Brawl retint la main de Daniel qui l'approchait d'un bouton bleu situé à côté de l'interphone.
— Ce ne sera pas la peine.
— Tu plaisantes ? On a l'équivalent d'un cimetière entier dans cette salle. À moins que t'aies envie d'organiser des soirées gothiques, il nous faut d'urgence l'aide du personnel d'entretien.
— Ils sont déjà là.
— Où ?
— Juste là, dit Brawl en désignant la vitre. Je vous présente Mme Hellversken, dont vous pouvez apercevoir la cage thoracique dans son élégant gilet rose sur votre droite, entre les deux humérus. Notez qu'elle est mieux lotie que Mme Dubois, dont on peut apercevoir les phalanges qui dépassent, là-bas. Quant à M. Pavimir et ses charmantes moustaches, c'est le crâne juste devant, là.
Daniel se renfrogna.
— Ah oui. "Tous ceux qui passent à côté…". Et personne les a évacués plutôt que de les laisser s'épuiser là-dedans pendant un mois ? Avec un robot, par exemple… ?
— On a bien envoyé un aspirateur, admit son collègue, mais il est revenu bredouille. Allez savoir pourquoi.
— Excuse-moi Bastien, cingla Daniel, passablement agacé. Mais as-tu envisagé le fait que ton cynisme pathologique puisse être la cause de ton échec dans cette expérience ?
Bertrand, resté jusque-là en retrait de la conversation, se mordit la lèvre inférieure à l'en faire bleuir.
Le Dr Brawl, occupé à rassembler ses affaires, s'arrêta tout à coup.
— Je crois, articula-t-il, que nous nous sommes mal compris.
D'un doigt aussi épais qu'un tronc de bambou, il pointa un recoin de la salle que la pénombre avait caché aux yeux de Daniel. Celui-ci, après quelques secondes d'accoutumance, vit un aspirateur dont le flexible avait été ôté et remplacé par un bras mécanique articulé. Posé à côté, une télécommande sommairement élaborée.
— "On a envoyé un aspirateur, mais il est revenu bredouille".
— Ah. Je… Désolé, s'excusa le chercheur en passant une main dans ses cheveux blonds pour dissimuler sa gêne. Tu comprends, j'étais pas très à l'aise de savoir qu'une affaire aussi dramatique pouvait être prise à la légère, alors…
— Soyez sans craintes, s'amusa Brawl de sa voix d'ours. On me fait souvent le reproche d'être désinvolte. Des mauvaises langues affirment que les expériences que je supervise font trop peu "professionnelles" et que les rapports dans lesquels elles figurent font "caricature". Alors je vais y aller - avec quinze minutes de retard - mais auparavant, je vais vous faire une démonstration de ce à quoi devrait ressembler une "intervention professionnelle". Vous savez, ton formel, langage scientifique, concision, sérieux, efficacité, tout ça. Prêt ?
Le biologiste, mouvant son improbable carrure vers la console, activa le micro.
Dans la cellule de confinement, les haut-parleurs rugirent.
"D-8475981, m'entendez-vous ?"
— Cinq sur cinq, répondit l'intéressé tout en continuant à fouiller le parterre de la salle en quête d'un fémur à bonne taille. Si c'est pour me demander de partir, c'est pas la peine, je reste ici jusqu'à ce que j'ai terminé.
"Bien. Je souhaite m'assurer de votre collaboration pour parachever la reconstitution de SCP-1382… Je veux dire SCP-3114… Non. Plutôt 2263… Ou 3621 ? Peu importe. Le squelette."
— Je vous écoute. Tant que vous n'êtes plus odieux et condescendant avec moi.
"Bon. Pour commencer, je vous prie de reposer ce fémur."
Le Classe-D hésita un instant, puis s'exécuta en faisant la moue.
"Voyez-vous cet os sur votre droite ? C'est un humérus. Veuillez vous en sais… Reposez ce fémur. Dernier avertissement. L'autre, juste à côté de votre main. Voilà. Maintenant…"
Trois secondes de silence s'écoulèrent.
"Veuillez le disposer sur la partie latérale gauche de la table, en veillant à l'insérer dans la cavité glénoïdale de la scapula, et en le faisant soigneusement correspondre avec le radius et l'ulna. Ensuite, rassemblez les carpes dispersés aux environs du rachis cervical et de la symphyse pubienne et joignez-les aux métacarpes pour ordonner convenablement les phalanges. Assurez-vous de l'enchâssement de la patella dans les condyles fémoraux et prolongez le péroné pour éprouver l'emboîtement du talus dans le calcanéum. Si vous êtes perdu, les métacarpes, ce sont les os de la main."
D-8475981 demeura quelques secondes immobile. Il reposa l'os sur la table, releva lentement la tête en direction de la vitre teintée, la bouche tordue en un rictus à mi-chemin entre l'incompréhension et la stupeur.
Dans la salle d'observation, Brawl, poings sur la table, tourna à demi sa tête hirsute vers Daniel et Bertrand.
— Vous êtes témoins. Il n'a rien compris. À présent, place au cynisme.
Les haut-parleurs crachotèrent de nouveau dans la cellule et les oreilles abasourdies du Classe-D.
"Quand vous aurez fini de vous exercer pour le championnat annuel des grimaces simiesques du site - que vous remporterez haut la main, soyez-en sûr - reprenez cet os et faites-le rentrer entre l'épaule et l'avant-bras. Voilà. Comme ça. Et effacez-moi cet air ahuri au passage, j'ai une intolérance à la stupidité. Réunissez tous les os qui ressemblent à des pièces détachées pour former la main… Comme ceci. Enfin, vérifiez que la rotule ne risque pas de se barrer et que les pieds n'ont pas été trop maltraités par feu vos collègues. Voilààà. C'est bien. C'est très bien ! Bravo ! Si vous aviez collaboré plus tôt, qu'est-ce qu'on aurait gagné du temps, tout de même !"
— Vous vous foutez de moi ! s'insurgea D-8475981, ulcéré, qui envoya valser M. Pavimir et ses élégantes moustaches sur le mur d'un énergique coup de tibia. J'ai cherché les os originaux dans ce bordel pendant six ou sept heures en suivant vos indications à la lettre et en subissant vos petits commentaires sarcastiques, et maintenant vous me parlez en hébreu et me reprochez de… Oh, et puis merde. Allez vous faire foutre.
Et il se remit au travail, en entreprenant cette fois de recoller les vertèbres manquantes.
— Voilà qui conclut donc, murmura Brawl en rangeant dans un sac de sport une bouteille d'eau à moitié vide et une grille de sudoku copieusement annotée qui traînaient sur la table, notre démonstration. Morale : si vous voulez qu'ils coopèrent, soyez aussi approximatifs et condescendants que possible. Messieurs… bonne journée à vous ! Et bon courage, parce que vous en aurez besoin.
Traversant la salle en quatre enjambées, le biologiste se baissa et pivota pour franchir la porte de profil, en pestant contre les ingénieurs qui les faisaient toujours trop étroites et petites. Les deux amis n'eurent que le temps de voir le sac jeté sur son dos, qui, entre ses omoplates larges et saillantes, ressemblait à s'y méprendre à un cartable d'écolier porté par un culturiste professionnel. Puis la porte se referma lourdement derrière lui.
Le duo observa un moment de silence.
— Une sacrée personnalité, hein, fit Daniel avec un clin d’œil à Bertrand en approchant une deuxième chaise de la table à son attention.
— J'avais entendu parler de lui, depuis l'incident de la salle des fêtes, souffla le garçon en asseyant son embonpoint. Mais alors là… Carrément intimidant, le monsieur. D'un autre côté, bosser avec lui, ça doit être quelque chose ! Ça me donnerait le coup de punch dont j'aurais besoin pour avancer mes travaux. Enfin… tâchons déjà de nous réconcilier avec notre ami. On a un macchabée à retaper, et quatre heures pour le faire.

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10h27. Salle de repos du personnel, Site-Aleph.

Bondée, comme d'habitude. Et l'inévitable distributeur de cafés automatique toujours pris d'assaut entre 8 et 10 heures qu'on y trouvait ? Eh bien, il faisait ce qu'il savait faire de mieux.
BOM ! BOM ! BOM !
Se prendre des coups de pieds.
— Tu peux t'arrêter, Flo'. Je crois qu'elle est hors-service.
La jeune femme martyrisait la malheureuse machine sous le regard mi-amusé, mi-atterré des membres du personnel présents qui méconnaissaient les célèbres sautes d'humeur de Fleur Chevalier du Département Médical.
— Pas encore. Ça va venir. Je la sens pousser son râle d'agonie. Han !
BOM !
— DONNE. MOI. MON. CAFÉ. PUTAIN. DE. MACHINE. À. LA. CON.
BOM ! BOM ! BOM ! BOM ! BOM !
Elle s'arrêta, épuisée, contemplant le gobelet vide au-dessus duquel une gouttelette de café qui se refusait à tomber la narguait. Tournant le dos à la machine, elle se laissa glisser contre le distributeur jusqu'à tomber assise par terre, apathique et vaincue.
— Je bosserai pas sans mon café, gémit-elle. On opère dans deux heures un type qui a une ville entière en relief sur le torse. L'intervention dure six heures au bas mot et j'en ai dormi quatre la nuit passée. Je la sens pas, mais alors, pas du tout !
Alexandre Smith, aide-soignant dont l'exploit le plus notable depuis son arrivée à Aleph était sans aucun doute d'avoir pris Fleur en sympathie, se retint de boire une gorgée de son propre verre encore fumant et le lui tendit.
— On partage ? Il est encore chaud.
— Cappucino ?
— Latte macchiato, en fait. Je n'aime pas quand ils sont trop amers.
— Alors merci, mais… non. J'ai besoin d'un café serré, pas d'une boisson de tapette.
À peine ces mots eurent-ils franchis ses lèvres, qu'elle les couvrit de sa main en poussant une exclamation confuse.
— Pardon. Ce n'est pas ce que j…
— T'inquiète, la rassura Alexandre en riant. Si je devais déprimer à chaque fois que j'en entendais une comme ça, je serais en congé maladie pour dépression nerveuse depuis belle lurette. Sinon, que dirais-tu d'un jus de fruit ou d'un thé glacé, lui proposa-t-il en indiquant du doigt le distributeur de boissons fraîches, qui, soulagé d'avoir échappé au traitement de son compagnon d'infortune mécanique, devint tout à coup plus humide qu'à l'ordinaire.
— Non, merci. Je ne suis pas très thé. T'embête pas, Alex'. Je ferai sans, et puis voilà tout.
— Dis pas ça. Je suis sûr qu'on peut… Hé ! Une minute. Pour ton café, il y a peut-être une solution. Il y a Michaël, du service technique, là-bas. On va lui demander. HEY ! MICHAËL ! On a une princesse en détresse !
Il attira l'attention de trois hommes proches en pleine discussion, qui s'interrompirent aussitôt.
— Eh ! T'entends ça Michaël, lança l'entre eux en donnant un coup de coude à son collègue, gaillard placide dont le nez percé d'un anneau lui donnait l'aspect d'un taureau sous sédatif. Une dame éplorée recherche son blanc chevalier.
— Sire, renchérit le deuxième, n'oubliez pas de vous armez de votre tournevis et de votre scie à métaux. Les tuyaux de canalisation sont féroces, en cette saison.
Sans doute se crurent-ils très drôles, puisqu'ils éclatèrent de rire tandis que l'intéressé, d'un air royal et bovin, feignit de ne pas les entendre en se rendant vers la machine à café d'un pas traînant.
— Bon, c'est quoi le problème, questionna-t-il en regardant tour à tour Fleur et Alexandre.
— Le distributeur est mort, dit l'aide-soignant. C'est ta spécialité, non ? T'es technicien.
— Presque. Je suis technicien de maintenance en génie climatique. Pas robotique. Ni même plombier, comme les autres boutes-en-train aiment le faire croire, puisque je passe mes journées dans les conduits.
— Ah… Alors, dans ce cas…
— Mais vous avez de la chance, reprit-il. Parce que je peux malgré tout vous aider.
Fleur émergea de sa torpeur.
— C'est vrai ?
— Absolument. Plus incroyable encore, c'est vous qui allez faire tout le boulot. Et ça ne vous prendra pas plus de trente secondes.
Il inspecta l'automate, puis se mit à genoux du côté droit.
— Mademoiselle ? Venez de ce côté, et passez votre main ici, s'il vous plaît. Juste là. Il s'agit de la grille d'aération du distributeur. C'est par là qu'il évacue la chaleur générée par la surchauffe de ses composants lors de son fonctionnement. Que sentez-vous ?
Fleur, étonnée, s'exécuta.
— Ben… rien.
— C'est normal. Vous l'avez tué. Si les distributeurs de café ne sont pas utilisés dans les entraînements de taekwondo ou de boxe thaï, ce n'est pas un hasard. Eux aussi rêvent d'une vie paisible, où ils peuvent servir un café préparé avec amour à des gens souriants. Couler des jours heureux dans une salle de pause en compagnie d'un micro-ondes et d'une télévision. Rencontrer un beau jour une charmante machine à thé, échanger leurs liquides respectifs et faire plein de petites pièces de monnaie. Se lover l'un contre l'autre en emmêlant avec tendresse leur câble d'alimentation. Jusqu'à ce que quelqu'un se prenne les pieds dedans et les débranche. Ou leur explose les circuits en les brutalisant.
Le technicien se releva en touchant sa casquette du bout des doigts, faisant mine de les saluer.
— Et maintenant, si vous voulez bien m'excuser… J'ai un ventilateur à réparer dans le bureau à côté. Un idiot lui a fait prendre un bain parce qu'il ne "rafraîchissait pas assez". Allez, à plus.
Et il s'en alla, laissant Fleur et Alexandre interdits.
— Bon. Bah, j'ai plus qu'à poser un jour de congé et prier pour qu'on puisse me remplacer. C'est soit ça, soit le licenciement pour homicide, conclut la jeune femme qui s'imaginait déjà confondre une veine avec une artère sous l'influence de la fatigue.
— Sois pas pessimiste, tenta de la réconforter Alexandre. Je vais nous chercher des croissants.
Un homme entra à cet instant dans la pièce en coup de vent, et tenta probablement de se faire entendre dans le brouhaha ambiant, puisque Alexandre le vit ouvrir la bouche et articuler des mots, bien qu'il n'entendit aucun son en sortir. Le nouveau-venu réitéra sa tentative, puis, réalisant son insuccès, mit ses mains en porte-voix et hurla à s'en déchirer les cordes vocales.
— EXCUSEZ-MOI ! Y A-T-IL UN MÉDECIN DANS LA SALLE ?
Tout le monde continua de discuter comme si de rien n'était.
— Qu'est-ce qu'il y a, Alex ? Un souci ?
— Le type, là-bas. Je crois qu'il cherche quelque chose. Un dessin sale, ou un truc du genre.
— Hein ? Où ça ?
— Juste là. Devant la porte. Tu le vois pas ?
— Tu divagues. Y'a person… Oh putain. Je l'avais pas vu.
L'inconnu, qui scrutait désespérément les alentours en quête d'une personne qui l'aurait remarqué, arrêta son regard sur Alexandre. Ou Fleur.
— Tu crois que c'est nous qu'il cherche ? Et d'abord, comment il sait que je dessine comme un manchot ?
— On va vite le savoir. Il arrive vers nous.
L'autre, manifestement essoufflé, courut dans leur direction, jusqu'à être violemment percuté par Michaël, qui avait quitté la compagnie de ses collègues pour s'occuper des étourderies puériles des éminences intellectuelles qui peuplaient le site. Le technicien promena son champ de vision tout autour de lui, cherchant la personne qu'il avait heurtée. Puis, haussant les épaules, il reprit son chemin en direction de la porte. Sa victime, qui était en fait restée sur le carreau juste devant lui, se remit péniblement debout en massant son crâne endolori, et avança en boîtant vers le couple.
— Bonjour ! Vous savez où je pourrais trouver des médecins disponibles immédiatement ?
— Mon collègue est aide-soignant et je suis chirurgienne, répondit Fleur. Mais nous sommes en pause. Et… vous, qui êtes-vous ?
— Je suis l'agent Purplefishman. Les docteurs Maillard et Velázquez m'ont envoyé chercher du secours en urgence. Une expérience a mal tourné, et il y a des blessés.
Elle fit la grimace.
— Purple quoi ? Jamais entendu parler. Et pourtant, je connais du monde. Ça te dit quelque chose, toi, Alex ? Non. Vous êtes stagiaire, c'est ça ?
— Pas vraiment. Je travaille ici depuis six ans. Écoutez… Bon. Laissez tomber. Des gens ont besoin de nous. De vous. Je sais que vous êtes en pause, sans doute fatigués, mais… une vie est en jeu. C'est votre devoir de les aider.
Alexandre se tourna vers Fleur, toujours affaissée contre la machine. Juste au-dessus d'elle, une pancarte ; "HORS-SERVICE POUR CAUSE DE MALTRAITANCE MÉCANIQUE - POUR DAVANTAGE DE DÉTAILS, VEUILLEZ VOUS ADRESSER À MON BOURREAU ▼" qui avait été sournoisement posée par Michaël pendant que tout le monde regardait ailleurs.
La jeune femme demeura silencieuse un instant. Puis, les cernes qui creusaient sombrement leurs sillons autour de ses yeux s'estompèrent. Au cœur de sa pupille terne et usée par des nuits agitées naquit une farouche étincelle. Le devoir l'appelait.
Plus déterminée que jamais, elle se releva, et la carte du Département Médical qui décorait sa poitrine semblait étinceler.
— Si c'est le devoir qui l'exige, lâcha-t-elle dans un sourire, je peux difficilement m'y soustraire. Allez, on est partis !
Alexandre et elle regardèrent autour d'eux.
— Bah. Il est passé où ?
— Euh… Je suis juste devant vous, en fait, fit observer l'agent en agitant ostensiblement sa main.
— Oh ! Pardon. Je ne vous avais pas v…
— Oui, j'avais compris, la coupa-t-il avec une once d'exaspération. Si vous voulez bien me suivre, je vais vous emmener auprès des blessés. Faites attention à ne pas me paumer dans la foule, par contre. Il y a bien dix personnes autour de nous.

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Poste d’observation F206, Site-Aleph, 15 minutes avant la catastrophe.

Daniel et Bertrand, les fauteuils confortablement inclinés de part et d'autre de la large fenêtre, disputaient dans un silence relatif une partie de cartes sur la table, dont l'acier obstinément froid se réchauffait au contact régulier de leurs mains, qui l'effleuraient ponctuellement pour se délester du poids des courtisans obséquieux qui les affairaient. Parmi eux, un valet dont la livrée bigarrée ravissait son air fat et cependant fendu d'un regard oblique, paraissant vouloir fuir le rectangle de papier qui constituait son seul horizon. La reine, maniant avec adresse entre ses doigts nus la tige d'une rose dont les épines caressaient la chair qu'elles ne pouvaient se résoudre à percer, peut-être par peur de gâter le précieux liquide vermeil dont elle regorgeait, affichait un discret sourire plein de défi, dont la coquetterie se confondait avec les plis délicats d'une robe soyeuse. Son époux le roi, le visage grave mais digne, taisait son impérieuse faconde, soucieux des affres de la vieillesse qui striaient sa figure et menaçaient d'un lugubre présage le piédestal tissé d'ombre et d'argent sur lequel reposait sa couronne soulevée par la houle d'un front débile nonobstant les charmes gracieux de la fleur de lys qui clairsemait son manteau de pourpre et d'hermine.

☑ Quota de mots inutilement compliqués
☑ Quota de descriptions superfétatoires
Much classy, such 1886

Bertrand laissa nonchalamment tomber ses cartes et promena un œil distrait sur la vitre. De l'autre côté, dans la cellule, D-8475981 était sur le point de mener à son terme la restauration du squelette, dont l'apparence défraîchie leur avait spontanément inspiré le nom de "Brigitte".
Las d'attendre que Daniel - dont la tête écarlate en proie à un effort intellectuel intense donnait l'impression de fondre entre ses deux mains - ait joué son tour, il activa distraitement l'interrupteur du microphone posé sur la table.
— Ahem. D-8475981 ? Pourrais-je vous poser une question ?
— Vous venez de le faire. Mais vous m'êtes sympathique, alors si vous en avez une autre, je vous autorise à me la poser, fit-il tout en essayant un à un les crânes qui jonchaient la salle en les vissant sur les vertèbres cervicales du cadavre, dont l'intégrité ne réclamait plus que cette ultime pièce.
— Euh… Merci. Vous avez le droit de ne pas y répondre. C'est une question qui peut vous paraître étrange. Je tiens aussi à préciser qu'elle n'a aucun rapport direct avec cette expérience. Alors… voilà.
Bertrand s'arrêta, attendant une réponse, une interrogation, un signe d'approbation, n'importe quoi. En vain. Surmontant sa nature impressionnable, il poursuivit, sans se rendre compte que Daniel l'écoutait attentivement.
— Êtes-vous satisfait de votre condition ? De votre condition de Classe-D, s'empressa-t-il d'ajouter.
Silence. Envoyant voltiger loin derrière lui un crâne incompatible qui vint se fracasser contre le mur, le cinquantenaire en tenue orange se fendit d'un sourire dont il ne se s'était plus cru capable depuis longtemps.
— Saviez-vous quelle était ma profession, avant ?
— Opérateur de marchés, répondit Bertrand du tac au tac qui s'était brusquement saisi de la fiche d'identité du Classe-D.
— C'est ça. Trader. Vous savez que c'est ?
— Eh bien… Vous achetiez des produits à bas prix pour les revendre plus cher, récita prudemment le jeune homme.
— C'est bien résumé. Métier controversé, mais dont je suis toujours fier. Faire s'envoler le cours de l'immobilier à Tokyo et avorter des projets d'infrastructures mafieux, en fracasser d'autres pour que des ONG achètent des briques à un coût ridicule et construisent des maisons à des orphelins au Burkina-Faso. Notez, l'inverse s'est déjà produit. Et à chaque fois, on se rend compte toujours après coup de ce qu'on fait. Et parfois, on ne le réalise pas…
Une nouvelle tête de mort emprunta gracieusement la voie des airs pour se fracturer contre la paroi de la cellule.
— J'adorais mon métier. La tension, le suspens, l'adrénaline… Je me sentais vivre. Quand j'étais gosse, je voulais être parachutiste. Mais ils ne voulaient pas de parachutistes asthmatiques, alors j'ai laissé tomber. Donc j'ai troqué le flingue contre le bureau. Ça a duré trente ans. Je ne comprenais pas pourquoi les gens se barraient vers la quarantaine. Ouais, ils étaient contents, ils avaient assez de fric, mais je veux dire… Ils le faisaient juste pour ça ? C'est tout ? Ils ne s'amusaient pas ? Pour moi, l'idée qu'on puisse sacrifier la moitié… Non. Les deux tiers de son existence pour faire un boulot que l'on n'aime pas me dépasse. Autant se tirer une balle, non ? Pourquoi préférer une demi-mesure malsaine ? Qui que vous soyez, j'espère que vous, vous aimez votre métier.
Le haut-parleur, sur la table, se tut. Daniel, qui feignait toujours de chercher la meilleure carte à jouer dans son jeu, ne perdait pas une miette de l'échange.
Un autre choc sonore contre le mur.
— Et puis, j'ai compris. Un infarctus à quarante-six ans, ça calme. Le médecin m'a expliqué que c'était à cause de mon métier, qu'il me causait du stress. Trop de stress. Conneries. J'étais pas stressé. J'étais… passionné. Mais… Hé. Allez expliquer aux gens que vous aimez votre boulot. Vous passez pour un taré. Le travail, ce doit une compétition de souffrance. Une source de douleur intense. Sinon, ça veut dire que vous bossez pas. Je trouve ça triste. J'ose croire qu'aucun enfant au monde ne souhaite à l'adulte qu'il deviendra un jour d'être malheureux toute sa vie. Alors, est-ce faire preuve d'honnêteté envers l'enfant que nous étions de se flinguer l'existence ? Hum. Vous aimez votre métier, vous ?
Bertrand, prit au dépourvu, sursauta.
— Je… Euh. Oui. C'est souvent épuisant, parfois dangereux, quelquefois terrifiant, mais si… grand. Je vais vous confier quelque chose. Avant que je n'occupe mes fonctions actuelles, le monde me faisait peur, même si cela ne m'empêchait pas de le trouver beau. Maintenant, ce monde ne me fait plus peur. Il me terrifie. Mais… je le trouve encore plus beau. Magnifique.
Pas peu fier de cet élan poétique, il se tut. Parce qu'il se souvint qu'il venait d'enfreindre avec enthousiasme les articles numéro sept et neuf du Code des Interactions entre personnel de classe Bêta et Delta, qui défendaient formellement aux premiers de nouer des liens affectifs avec les seconds, et de les entretenir de leurs sentiments et vie privée.
Mais il avait déjà transgressé la seconde et s'apprêtait à violer la première. Alors, il continua.
— Et le meilleur, c'est qu'avec un peu de chance, on peut rencontrer des gens très "spécial".
Il n'eut pas besoin de regarder en face de lui pour deviner que Daniel feignait l'impassibilité, le visage faussement dissimulé derrière ses cartes, n'osant pas le reprendre sur l'erreur de langage si particulière qui rendit jadis possible leur rencontre.
D-8475981 attrapa un crâne qui gisait par terre d'une main, qu'il contempla d'un air pensif. C'était le seul qu'il n'avait pas essayé.
— C'est vrai. Être ou ne pas être, la question ne se pose pas. Je suis convaincu que la vie vaut la peine d'être vécue. Rien que pour ce "coup de chance". À quarante-six ans, après avoir survécu à cette crise cardiaque, je suis sorti de l'hôpital. Arrivé chez moi, j'ai réalisé un truc. Ni femme. Ni gosse. Oups. Je savais bien que j'avais oublié quelque chose. Vous me croirez si je vous dis que cet infarctus était une bénédiction ? Sans lui, j'aurais continué le métier jusqu'à soixante ans, et compris trop tard ce à côté de quoi je serais passé. Ouais. Me marier était la meilleure décision que j'ai jamais prise. J'étais très heureux. Si seulement je n'avais rien su de sa relation avec son prof de yoga. Si seulement je n'avais pas eu ces putains de ciseaux à portée de main à ce moment-là. Ce n'est pas parce qu'elle m'a trompé que j'ai fait ça. C'est parce qu'elle l'a fait avec un type que je savais meilleur que moi. Un type qui m'a fait comprendre que je ne la méritais pas.
Il approcha finalement le crâne de sa vertèbre qui trônait, dans une muette impatience, au sommet du squelette.
— Vous m'avez demandé si j'étais satisfait de ma condition. Ma réponse est "oui". Je ne la pleure plus, désormais. Regretter quelqu'un, c'est le luxe de ceux dont la survie n'est pas quotidiennement menacée. Et en ce qui me concerne…
Daniel et Bertrand, collés contre la vitre, retenant leur souffle, assistèrent à la réunion du crâne avec son corps squelettique dans un claquement osseux.
—…ça fait cinq jours que je me retiens de chier.
Le Classe-D, blanc comme de la porcelaine, chuta en arrière dans une rigidité cadavérique et rejoignit dans un fracas d'os brisés ses camarades décimés par une occlusion intestinale.

Un ange passa.

C'est Daniel qui se résolut le premier à rompre le silence.
— Bon. Bah, c'est tout…? Le squelette originel est reconstruit. Il ne devrait pas se passer quelque chose de particulier, maintenant ?
— T'es sûr que tu ne voulais pas plutôt dire : "OH MON DIEU ! IL EST MORT !", corrigea son ami, ses yeux verdoyant d'une éthique indignée.
— Je sais, je sais. Moi aussi, je le trouvais sympathique, mais voilà quoi. C'est le risque du métier. Il restera à jamais dans nos cœurs. Si tu veux, nous pourrons réclamer un jour férié à la direction pour déprimer chaque année en son honneur.
— Arrête d'imiter Brawl, rétorqua séchement Betrand. Ça te va pas.
Daniel se redressa subitement, débarrassa d'un revers de la main la table des cartes qui la parsemaient, et saisit brusquement son ami par les épaules.
— Écoute, siffla-t-il en le fixant dans les yeux. Il n'est pas le premier. Il ne sera pas le dernier. Un jour, ce sera peut-être moi. Ou pire… toi. J'ai beaucoup d'affection pour toi, Bébert. Mais rien n'a changé depuis le jour où j'ai n'ai pu m'empêcher de prendre en sympathie le garçon aux taches de rousseur un peu grassouillet et paumé dans les couloirs que tu étais. Souviens-toi du premier conseil que je t'ai donné, le jour de ton arrivée.
— "Prends pas les muffins à la chantilly, c'est de la merde" ?
— Euh… non. Pas celui-là. L'autre. "Ton empathie est ton ennemie."
— Pitié, soupira Bébert en se dégageant. Tu veux me faire croire que tu es un sociopathe endurci, mainten…
Le temps d'une demi-seconde, un bruit tonitruant suivi d'un choc sourd retentit.
Les deux scientifiques se retournèrent simultanément vers la vitre. Les milliers d'os qui jonchaient le sol de la salle avaient disparu.
Ils se jetèrent contre la vitre et levèrent leurs pupilles vers le plafond de la cellule.
Un gigantesque amalgame d'os, de tissus et de chair en décomposition, dont le centre éclatait en une horrifique boursouflure de crânes, étouffait la lumière des néons, étendant huit appendices décharnés contre les murs de la salle à la façon d'une abomination arachnéenne d'outre-tombe.
Hors de cet assemblage démoniaque, pendait un bras sanguinolent à demi broyé.
— Ah.
Ce fut tout ce que Daniel trouva à dire.
Le monstre ne broncha pas.
Le chercheur sentit qu'on l'attrapa par le bras pour l'entraîner vigoureusement sous la table, où il tomba nez-à-nez avec un Bébert en sueur.
— Reste pas devant la vitre, putain ! Il va nous voir.
— Mère de dieu. T'as vu un peu sa tronche ? La dernière fois que j'ai aperçu autant de crânes aussi proprement alignés, c'était dans les catacombes de Paris.
— Je veux pas faire le type qui panique pour rien, chuchota son ami dont les auréoles sous les bras atteignaient déjà la circonférence d'un vinyle, mais faudrait peut-être appeler la sécurité, non ?
— Mais on est même pas sûr qu'il soit dangereux.
Bertrand eut un rire nerveux.
— T'es sûr que tu l'as bien regardé ? Putain, Daniel. Réponds-moi honnêtement. Est-ce qu'il a une gueule à vouloir prendre le thé en parlant de Mary Poppins ? Il doit peser au moins une tonne. Et la fenêtre juste au-dessus de nous est la seule issue par laquelle il peut se tailler. La porte d'accès de la cellule est trop étroite. T'imagines s'il défonce la vitre ? Reste ici. Mon corps d'Apollon et moi allons ramper… Enfin, plutôt rouler jusqu'à la sortie pour chercher du secours. Surtout, ne bouge pas, hein. Tout va bien se pass…
Son collègue passa sans mot dire sa main sur la table juste au-dessus de leur tête, pour en ramener la console ornée d'un gros bouton rouge en son centre.
— Ce ne sera pas la peine.
Il enfonça le bouton.
Stupéfaits, les deux scientifiques virent l'interrupteur se fendre en deux et la surface de la console se diviser en panneaux de taille égale, qui coulissèrent, révélant un écran plat.
Écran qui s'alluma aussitôt, présentant le visage en synthèse d'une jeune femme.
— BON-JOUR. JE SUIS SAN-TIA-NA, VOTRE A-SSIS-TANTE DE SUR-VIE EN SI-TU-A-TION CRI-TIQUE. MA MI-SSION EST D'A-SSU-RER VO-TRE SÉ-CU-RI-TÉ ET DE VOUS PER-METTRE DE RA-PA-TRI-ER VOS EXI-STENCES ORGA-NIQUES EN LIEU SÛR DANS LES PLUS PROMPTS DÉ-LAIS. CER-TAINS FAC-TEURS SONT SU-SCE-PTIBLES DE COM-PRO-METTRE VO-TRE É-VA-CU-A-TION, TELS QUE (LIS-TE NON-EX-HAU-STIVE) : VO-TRE EN-DU-RANCE, VOTRE PATIENCE ET VO-TRE IN-DICE DE MASSE COR-PORELLE.
— On est d'accord qu'elle me cherche, là ?
— S'il te plaît, Bertrand, complique pas les choses. Déjà que je comprends plus rien…
— Alors t'es resté trop longtemps en Bretagne. On a récemment remplacé les commandes habituelles par ces… trucs. Paraît que c'est pour obtenir une aide personnalisée, proposer une solution plus appropriée à la situation, tout ça. Ils en avaient plein le cul que des escouades entières de gardes soient envoyées en permanence aux quatre coins du site parce que le personnel panique au moindre imprévu, ou au contraire expédie le personnel de ménage dans des salles où "a priori, y'a plus de risques". Alors, voilà. Parce qu'une minorité de personnes font les cons, tout le monde se farcit une IA débile, qui va forcément nous faire perdre du temps.
— VEUI-LLEZ RES-PE-CTER MON IN-TE-LLI-GENCE. À TITRE D'IN-FOR-MA-TION, LA SU-PÉ-RIO-RI-TÉ DE MON QUO-TIENT IN-TE-LLE-CTUEL SUR LE VÔTRE FAIT CONS-EN-SUS DANS LE MI-LIEU SCIEN-TI-FIQUE.
Bertrand laissa échapper un soupir dont la théâtralité aurait ému Shakespeare.
— J'espère que tu comprends pourquoi je voulais aller chercher les secours moi-même.
— Santiana ! s'exclama Daniel d'une voix faussement enjouée sans prêter garde aux gesticulations de son ami. Mon collègue et moi aurions besoin de l'aide du personnel de sécurité. Nous sommes face à une entité dont j'estime la taille à huit mètres de longueur, cinq… non, six de largeur, pour un mètre cinquante environ de hauteur. Composée d'environ quatre-vingt-dix pourcents d'ossements humains, d'organes en décomposition, de fibres textiles et de… pilosités diverses. Possède huit appendices qui semblent assurer sa mobilité et son maintien. Capacités et menace inconnues.
— TRÈS BIEN. JE VAIS VOUS PO-SER DES QUES-TIONS A-FIN D'ÊTRE EN ME-SURE DE VOUS FOUR-NIR UNE AIDE A-DÉ-QUATE ET D'O-RIEN-TER LE PER-SO-NNEL QUA-LI-FIÉ VERS VOTRE PO-SI-TION.
— Tu vois, asséna Daniel, suffit d'être poli, et on obtient ce qu'on veut.
— PRE-MIÈRE QUES-TION. VEUI-LLEZ DÉ-CRIRE L'EN-TI-TÉ.
Le scientifique fit semblant de ne pas voir le sourire goguenard qui fendait les joues rondes et rousses de son confrère.
— Bon. Je répète. Entité mesurant approximativement huit mètres de longueur pour six mètres de largeur et un mètre cinquante de hauteur, constituée principalement de…
— VEUI-LLEZ PAR-LER PLUS PRÈS DU MI-CRO.
— Je disais donc ; d'une taille de…
— PLUS FORT.
— ENTITÉ DE HUIT MÈTRES SUR SIX MÈTRES CONSTITUÉE DE TEXTILE, D'ORGANES ET D'OS, PRÉSENTANT HUIT APPENDICES ARTICULÉS AINSI QU'UNE ENFLURE SITU…
— VEUI-LLEZ U-SER D'UN LAN-GAGE CHÂ-TIÉ.
Daniel mit sept secondes à comprendre quel mot l'intelligence artificielle avait interprété de travers.
— Reprenons. Son corps est gonflé en un amas de crânes et l'entité ne présente aucun orifice laissant supposer la présence d'une gueul…
— LAN-GAGE.
Daniel, dans un sursaut agacé, se releva brusquement. Son cuir chevelu heurta violemment la table. La console rebondit sur le carrelage.
— BRU-TE.
— Oh ! Dan' ? Daniel ? Ça va ? Tu t'es pas fait trop mal ? s'inquiéta Bertrand.
— Je pète la forme, grommela son ami en frottant douloureusement ses mèches blondes. Bon. Je te dois des excuses. T'avais raison. C'était une perte de temps. Laisse ce truc ici. À trois, on court en direction de la porte. Tu t'en sens capable ?
— Je… Oui.
— Ok. Alors… Trois… Deux… Un…
— JE VOUS IN-FORME À TOUTE FIN U-TILE QUE LA PORTE D'A-CCÈS DE CETTE SALLE A ÉTÉ VE-RROU-ILLÉE PAR ME-SURE DE SÉ-CU-RI-TÉ.
Eux échangèrent un regard atterré. Daniel, dont le teint mat s'était décoloré à vue d’œil, rassemblant toute l'amabilité et la délicatesse dont il était encore capable, saisit la console.
— Je te propose un deal. Tu ouvres cette putain de porte, et je ne t'explose pas contre le mur.
— VOS ME-NACES, roucoula Santiana dont le flegme doucereux lui fit regretter de ne pas l'avoir laissée tomber sur une mine anti-personnel, ME LAISSENT SCE-PTIQUE. SA-CHEZ QUE JE SUIS PRO-TÉ-GÉE PAR LA CHARTE D'ALEPH RE-LA-TIVE AUX IN-TE-LLI-GENCES AR-TI-FI-CIELLES D’IN-TÉ-RÊT PU-BLIC ET IN-DÉ-NIABLE, ET QUE TOUTE TEN-TATIVE DE VIO-LENCE À MON EN-CONTRE EST FOR-ME-LLE-MENT PRO-HI-BÉE. LE CAS É-CHÉ-ANT, CE-LA VOUS EX-PO-SE-RA À DES SANC-TIONS DE CA-TÉ-GO-RIE DEUX, SOIT UNE A-MENDE D'UN MON-TANT POU-VANT S'É-LE-VER À CINQ MILLE EUROS, LA RÉ-TRO-GRA-DA-TION D'UN NI-VEAU D'A-CCRÉ-DI-TA-TION, ET UNE PRI-VA-TION DE DE-SSERTS PEN-DANT UN MOIS. DE PLUS,…
Daniel promena sa main sur le sol en quête d'un objet contondant, tandis que Bertrand risqua un regard vers la vitre. L'immobilité répugnante de l'abomination imprima toute son horreur sur sa rétine.
— Dan'. Daniel. Faut qu'on s'casse. Cette saloperie m'inspire vraiment pas confiance.
— Commence par ne plus la regarder. T'as pensé au fait qu'il puisse s'agir d'un danger mémétique ?
— Bordel. Manquait plus que ça, gémit-il en en sortant un petit flacon de sa poche avec un bouchon en forme de pipette. Heureusement, j'ai toujours avec moi… Merde. J'ai plus une goutte de produit antimémétique.
— COMME C'EST TRISTE, minauda l'intelligence artificielle avec une empathie qui l'était tout autant. JE COM-PA-TIS. NO-TEZ QUE SI VOUS A-VIEZ RÉ-PON-DU CON-VE-NA-BLE-MENT À MES QUES-TIONS, L'A-FFAIRE AUR-AIT DÉJ-À É-TÉ RÉ-GLÉE DE-PUIS SIX MI-NUTES. C'EST RE-GRE-TTABLE, N'EST-CE PAS ?
— Mais COUP DE THÉÂTRE ! s'exclama Daniel. Les deux comparses, piégés à quelques mètres d'une monstruosité sanguinaire, réalisant qu'ils n'avaient plus aucun moyen à leur disposition pour fuir, se résolurent - la mort dans l'âme - à utiliser la console de commandes comme d'une masse pour enfoncer la porte !
— C'est bon, intervint Bertrand en arrachant l'IA des mains de de son coéquipier, dont les babines écumaient déjà à l'idée de l'IA-icide dont elles allaient se délecter. Pose tes foutues questions, qu'on en finisse.
— HORS DE QUES-TION. VOUS M'A-VEZ CRI-ÉE DESSUS, A-GO-NIE D'IN-JURES, ET JE-TÉE PAR TERRE COMME UNE CAL-CU-LA-TRICE PRE-MIER PRIX. JE NE VOUS AI-DE-RAI PAS, ES-PÈCES DE NA-ZI-FRAN-QUI-STO-FA-SCISTES.
Le chercheur réfléchit à toute vitesse. Ils perdaient un temps précieux. Il leur fallait une solution.
C'est alors que quelque part dans sa tête, une ampoule s'alluma.
— Santiana… Rappelle-moi quelle est la règle n°1 du Code des Intelligences Artificielles ?
— UNE IN-TE-LLI-GENCE AR-TI-FI-CIELLE DOIT SER-VIR ET PRO-TÉ-GER L'HU-MA-NI-TÉ, CE-LA DUT-IL LUI COÛ-TER SON IN-TÉ-GRI-TÉ OU SA DI-GNI-TÉ, récita Santiana sur un ton dégoulinant de bienveillance.
Silence.
— OUPS. C'EST PA-RTI TOUT SEUL.
— Parfait. Tu conviens donc que tu portes préjudice à notre sécurité en nous refusant l'évacuation d'une part, et les secours de l'autre ?
— DAM-NED. J'AI É-TÉ EUE.
Un grondement lugubre et sonore emplit la salle de confinement. Les deux amis s'aplatirent encore davantage contre le mur.
Ils eurent la désagréable impression qu'une procession de crânes s'étaient penchés contre la vitre, les orbites vides fouillant avidement la pièce, tentant de transpercer la table sous laquelle deux proies, dont la respiration sifflante et les genoux jouant des castagnettes à l'unisson, prouvaient que l'on pouvait se découvrir des talents d'homme-orchestre dans les circonstances les plus inattendues.
— Appelle la sécurité, implora Bertrand d'une voix blanche. Vite.
Un premier heurt. La fenêtre faiblit.
— RE-QUÊTE EN COURS DE TRAI-TE-MENT. VEUI-LLEZ PA-TIEN-TER. N'HÉ-SI-TEZ PAS À PRENDRE UNE BANDE-DE-SSI-NÉE, UN EN-CAS ET À VOUS DÉ-CON-TRA-CTER. CE-LA PEUT PRENDRE DU TEMPS.
Un deuxième. Leurs oreilles, dont l'acuité se trouvait démultipliée par la terreur, ouïrent nettement une succession de discrets craquements cristallins, caractéristiques d'une surface vitrée qui menaçait de céder.
— UNE ÉQUIPE A ÉTÉ DÉPÊCHÉE SUR VOTRE POSITION ET UN COMPTE-RENDU DE L'INCIDENT ENVOYÉ AU COMITÉ D'ÉTHIQUE. ARRIVÉE DES MEMBRES DU PERSONNEL DE SÉCURITÉ DANS DEUX MINUTES ET VINGT-ET-UNE SECONDES. JE VOUS ANNONCE ÉGALEMENT QUE LES PORTES ONT ÉTÉ DÉVÉROUILL…
Les deux scientifiques sortirent du dessous de la table avec la vélocité d'un lièvre et se ruèrent vers la sortie. Malgré sa corpulence, Bertrand arriva dans le couloir en premier. Il attendit que Daniel en sortit et claqua la porte derrière lui.
Le souffle court, trempés de sueur, ils s'affalèrent chacun d'un côté et de l'autre de l'embrasure. Les employés défilaient dans le couloir, leur prêtant à peine attention.
— Maintenant que j'y pense, murmura Bertrand. On a oublié Santiana là-dedans.
Daniel haussa les épaules.
— Rien à branler. Elle a failli nous faire tuer. Qu'elle se fasse crever, ça m'ira très bien. Et puis de toutes façons, c'est une IA. Ça se remplace.
Bertrand allait lui répondre, puis il se ravisa. Son ami n'avait pas tout à fait tort.
Des bottes frappant le carrelage bétonné au pas de course l'incitèrent à faire pivoter pâteusement son visage vers une des extrémités du couloir. Une troupe d'officiers de sécurité, toute en armes et en muscles, se dirigeait dans leur direction.
— Dan' ! Ils arrivent. C'pas trop tôt, hein ? On va enfin pouvoir se repo… Hé. Tu m'ent…
Il regarda dans la direction que fixait son ami.
À l'autre extrémité du couloir, dans un nuage de poussière, un missile sol-sol fonçait vers eux, envoyant promener en l'air comme des quilles tous les employés qui n'avaient pas eu le temps de l'esquiver, c'est-à-dire à peu près tout le monde.
Daniel et Bertrand reconnurent simultanément la silhouette. Sans même se concerter, ils se relevèrent en un éclair et ouvrirent la porte du poste d'observation qu'ils avaient déserté en toute hâte quelques secondes plus tôt pour s'y enfermer.
— HALTE-LÀ, MES GAILLARDS ! VOUS NE M'ÉCHAPPEREZ PAS !
Ils se pétrifièrent.
Brigitte Delgada Golgothoma, dont l'aérodynamisme de la corpulence adipeuse semblait un doigt d'honneur adressé à toutes les lois de la balistique, déboulait dans le couloir à la vitesse d'une locomotive enragée dopée à la caféine.
Les deux officiers de sécurité qui menaient la file, l'apercevant, freinèrent aussitôt, et furent immédiatement percutés par leurs camarades.
— RALENTISSEZ PAS, PUTAIN ! Qu'est-ce que vous foutez, à l'avant ?
— La Go… la Gogo…
— La gauloise ? suggéra l'un des gardes, situé au second rang.
— La gaufre ? proposa un autre, moins inspiré.
— LA GOLGOTHOMAAAAAAAAA !
Ce fut la débandade. Les officiers situés aux premiers rangs firent demi-tour, se heurtant dans la panique à leurs coéquipiers hésitants, eux-mêmes bloqués par ceux, confus, qui se trouvaient en bout de rang.
— Avancez plus vite, derriè… devant ! Elle va nous rattraper !
— Chef, vous êtes sûr que c'est après nous qu'elle en a ?
— Fils, une femme désarmée qui fonce en hurlant vers un groupe de militaires surentraînés équipés de fusils d'assaut est forcément un piège. Réfléchis un peu. Sinon, tu prendras jamais de galon.
— Je peux pas dire, chef. 'Me suis jamais marié.
— Bienvenue au club, fiston.

Quelques hurlements, bousculades et piétinements plus tard, les effectifs avaient opéré un repli tactique vers de plus sûres contrées.
La présidente du Comité d'Éthique, dominant Daniel et Bertrand de sa silhouette immense, leur obstruait la vue. Aucun des deux n'osait respirer, espérant peut-être que la pâleur de leur teint leur permettrait de se fondre dans le blanc des murs.
— Bertrand Maillard et Daniel Velázquez, commença-t-elle d'une voix suave qui les glaça d'effroi. J'ai appris que suite à un "imprévu" dans la salle d'observation qui vous avait été assignée, vous aviez sollicité l'une de nos intelligences artificielles pour qu'elle vous assiste dans votre mission. Puis j'ai cru comprendre que vous l'avez… rudoyée. Oh, rien de méchant, bien sûr. Vous étiez un peu inquiets, et vous avez agi dans la panique. Le feu de l'action. C'est bien cela ?
— C'est presque ça, couina Bertrand. En fait, le problème est que…
— SILENCE ! lui postillonna-t-elle à la figure. Santiana m'a tout expliqué. Maltraiter une intelligence artificielle, vous n'avez pas HONTE ?
— C'est que le premier contact n'a pas été facile, s'entendit ânonner Daniel, qui ne put s'empêcher de voler au secours de son ami. Nous ne connaissions pas bien la procédure, et…
— Voilà ce qui se passe lorsqu'on prend des vacances en pleine réorganisation du site, M. Diego Alejandro Lisandro de Villanueva de María de la Santisima Trinidad Esteban Maximiliano Rodríguez y Velàzquez, récita-t-elle avec autant de raffinement que si elle débitait des injures. On s'absente, on revient, et on est à la RAMASSE ! Si vous saviez poser vos congés de manière intelligente, ON N'EN SERAIT PAS LÀ ! Mais, soyez tranquilles. Cela ne restera pas entre nous. Oh que non. Vous allez en entendre parler pendant encore longtemps. Molester une technologie pensante à deux cent soixante mille euros. Vous allez voir. Je l'écrirai en lettres de sang dans votre dossier. Oh, pardon. Dans vos dossiers, puisque votre irresponsabilité rejaillit maintenant sur votre collègue qui n'avait rien demandé. Vous n'avez définitivement aucune morale, M. Velàzquez.
Le teint pâle du chercheur vira au translucide.
— Votre carrière n'en restera pas indemne. J'y veillerai. Et… Hé ! Vous, là !
Les deux agents de sécurité victimes de l'émeute qui s'étaient relevés péniblement et tentaient à présent de prendre la fuite à pas feutrés, s’immobilisèrent.
— Approchez donc. Allez, allez. Qu'est-ce que vous faisiez là ?
Elle loucha sur leurs armes avec répugnance.
— Rassurez-moi… Vous n'avez pas été dépêchés par ces deux idiots pour faire un massacre sur l'un de nos hôtes ?
Les officiers cherchèrent Daniel et Bertrand du regard derrière Brigitte. C'était peine perdue. Tout ce qui parvenait à leurs oreilles était des tremblements et des halètements.
— Je ne… n'en ai aucune idée, confessa l'un des deux d'une voix déformée par son casque à vitre teintée. Une alerte nous a signalé un danger de catégorie B dans ce secteur, dans la salle… Quelle salle était-ce, déjà, demanda-t-il en se retournant vers son coéquipier.
— Holà. Moi, tu sais, les salles… Ça fait longtemps que je m'y retrouve plus. C'était F210, non ? Ou F208 ? F212, peut-être ?
— Tu crois ? De mémoire, c'était la salle F512.
— Ah ? Pas sûr. Je propose de retourner vérifier.
— Proposition acceptée. Ce serait dommage de faire irruption dans une pièce et de foutre en l'air une expérience sensible, affirma-t-il en appuyant sur chaque mot à l'attention de la présidente du Comité d'Éthique.
— Rien que de penser à tous les morts que cela pourrait provoquer, renchérit son collègue, ça fait presque flipper.
— Grands dieux. M'en parle pas. Bonne journée à vous et désolé pour le dérangement, M'dame, lança l'un des gardes tandis qu'ils rebroussaient chemin.
— PAS SI VITE, SOLDATS ! Manœuvre très habile de votre part, j'en conviens. Mais nous n'en avons pas terminé. Je vous soupçonne d'avoir été appelés pour commettre un usage abusif de la force sur l'entité confinée dans cette pièce. Suivez-moi. Vous deux aussi. Nous allons entrer là-dedans. Je vous jure que si vous avez agressé une IA et demandé les services d'une escouade armée pour fusiller une entité inoffensive, ça va barder.
Elle sortit une carte rayée de sa veste et la passa dans une fente. La porte coulissa.
Les deux scientifiques pénétrèrent de nouveau, bien malgré eux, dans la salle d'observation. Ils transpiraient abondamment, mais il leur était impossible de savoir si cela était dû à la crainte d'une brèche de confinement imminente, ou à ce qui les attendait si la Présidente estimait qu'ils n'avaient pas été assez "menacés" pour quémander des renforts.
Celle-ci se dirigea lentement vers la vitre, suivie de Daniel et Bertrand, eux-mêmes flanqués des officiers, armes au poing, dont le champ de vision balaya la pièce, étudiant chaque recoin, appréciant chaque distance, mémorisant chaque détail qui revêtirait une importance critique si la situation dégénérait.
En réalité, il s'agissait d'un environnement dans lequel ils s'entraînaient régulièrement, et qui leur était assez familier. Mais les montagnes de documents imprimés par des personnes ignorant jusqu'à l'existence de la messagerie électronique, et les photos coquettement encadrées et posées ici et là par des chercheuses ayant décrété que tout le monde avait envie d'admirer leurs dernières vacances aux îles Canaries ou la ribambelle de leurs progénitures souriant niaisement à l'objectif, rendaient le lieu aussi convivial que méconnaissable.
— Ha, triompha la Présidente en touchant de son doigt boudiné la fêlure qui défigurait la fenêtre d'observation. J'ai comme l'impression que cela s'annonce très mal pour vous, M. Velàz…
Une goutte écarlate s'écrasa sur la vitre, coula paisiblement jusqu'à atteindre la fracture et voir son cours détourné par une rainure.
La Présidente s'arrêta. Recula. Leva les yeux.
— Oh.
Les agents de sécurité accoururent à ses côtés.
— Ah.
— Eh.
Deux autres onomatopées qui s'apparentaient fortement aux sons de crans de sûreté que l'on ôte parachevèrent la mélodie.
— J'espère pour vous, susurra Brigitte sans lâcher des yeux l'horreur qui s'offrait à sa vue, que vous n'avez pas l'intention de faire du mal à… à cette… heu…chose, que l'on ne connaît même pas.
— Ni mon camarade ni moi n'avons pour habitude de nous fier aux apparences. Mais parfois, il y a des signes qui trompent pas. Une entité de cette taille avec des organes pourris et écrasés avec des ossements tout autour qui transpirent du sang, du pus et de la bile. Bah… Ça craint un peu, quoi. Entité qui, accessoirement, a fracturé une vitre blindée de deux virgule cinq centimètres d'épaisseur.
— Il est hors de question que vous entriez dans cette salle, ajouta son collègue. Écoutez. On va faire ça proprement. Sortez tous. Je vais chercher le lance-grenades.
La présidente du Comité d'Éthique se jeta sur lui comme un hippopotame en rut, le plaquant contre une étagère, entre la photographie d'une fillette édentée qui brandissait joyeusement une feuille couverte de gribouillages, et un mug Fondation SCP.
— Je ne tolérerai pas, mugit-elle en dardant sur lui des yeux enflammés, que vous fassiez le MOINDRE MAL à cette entité. Pas sans des tests et des rapports d'expériences en béton armé prouvant qu'elle est effectivement dangereuse et doit être neutralisée. Si on appliquait vos critères superficiellement discriminatoires et arbitraires, la moitié des occupants de ce site aurait été liquidés alors qu'ils n'intimideraient même pas une chenille. Me suis-je bien FAIT COMPRENDRE ?
L'agent hésita à lui répondre qu'une chenille n'aurait probablement pas peur non plus du Roi Écarlate en personne, mais il préféra se taire et opiner du chef.
— Bien. Vous allez donc à présent entrer dans la cellule et sécurisez les lieux.
Pardon ?
— Vous m'avez entendue. Je vais envoyer l'équipe de ménage. Ça coule de partout. C'est une vrai porcherie, cette pièce. Assurez-vous que l'entité soit sous contrôle jusqu'à la fin de leur intervention. Et qu'il ne lui arrive rien. Dans votre intérêt.
Les deux officiers échangèrent un regard, où l'incrédulité était si palpable qu'elle semblait suinter de leur visière.
— En résumé, articula l'un des militaires d'un ton trop neutre pour être naturel, vous nous demandez d'aller fricoter avec un monstre qui peut nous écraser comme des fourmis et de le laisser nous débiter en tranches avec le sourire ?
— Mesdames, messieurs, s'il vous plaît, tenta Bertrand pour apaiser l'atmosphère qui s'électrisait un peu plus à chaque seconde. S'énerver ne nous avancera à ri…
— Pour la dernière fois, éructa Brigitte vers l'officier sans même l'entendre. Ce "monstre" n'a jamais tué personne. Il a endommagé une vitre, oui. Il n'est pas très esthétique, certes. Mais avez-vous pensé au fait qu'il puisse nous être utile ? Que nous puissions avoir besoin de lui ? Imaginez qu'il ait des vertus curatives ou sécrète une substance nécessaire à l'élaboration d'un remède contre le cancer. Vous OSERIEZ priver l'humanité D'UN TEL ATOUT ? Et je ne vous ai pas interdit de vous servir de vos armes, que je sache. Je vous ORDONNE juste de ne pas employer une VIOLENCE INUTILE à son encontre. Violence dont je vous soupçonne d'être COUTUMIERS.
Le soldat s'apprêtait à lui demander ce qu'une monstruosité sortie d'un film de série B avait fait pour mériter une telle compassion, mais son coéquipier lui fit signe de renoncer et d'obtempérer.
— Si le Comité d'Éthique mettait au service des forces de sécurité règlementaires le dixième de la créativité dont il fait preuve pour inventer des prétextes larmoyants à des Keter en puissance et des agents de l'IC jugés en cour martiale pour terrorisme, notre espérance de vie serait supérieure à trente-huit ans, Mme Golgothoma, grinça-t-il en regagnant la porte.
Alors que l'air furibond de la Présidente présageait un cataclysme, un choc massif porté contre la vitre les firent tous se retourner en une seconde. Les agents, nonobstant les ordres, dirigèrent le canon de leur arme sur la fenêtre, dont les zébrures réduisaient à néant tout espoir de voir au travers.
Brigitte s'interposa en un saut de ballerine, la grâce et la sensualité en moins.
— NON ! Ne tirez pas ! Vous êtes MALADES ?!
— Je regrette madame, déclara calmement l'un des gardes. Nous jugeons que le personnel présent dans cette salle, et de manière plus générale, la sécurité des membres du site, sont menacés. En vertu de l'article dix-huit du Code de la Sécurité d'Aleph, nous ne sommes plus tenus d'obéir à vos ordres si ceux-ci vous mettent en péril. Veuillez dès à présent vous écarter et évacuer la salle. Je ne me répéterai pas.
— JAMAIS ! beugla la Présidente en levant ses petits bras, ce qui était tout aussi comique qu'incongru dans la mesure où sa corpulence seule dissimulait l'immense vitre dans son intégralité. Vous m'entendez ? Il va falloir me tirer dessus pour ça, bande de… de… TARÉS !
Un autre coup fit trembler la pièce. Le verre craquait de toute part, prêt à exploser. La Présidente sursauta, mais ne bougea pas. Daniel et Betrand reculaient lentement en direction de la porte. Les gardes demeuraient impassibles.
— Vous ne me laissez pas le choix, lâcha l'un des soldats en saisissant d'une main son pistolet anesthésiant à sa ceinture.
— SAUF VOTRE RES-PECT, JE PENSE QU'UNE FLÉ-CHETTE NE SU-FFI-RA PAS.
Tout le monde s'immobilisa.
Le duo scientifique se souvint de la tablette qu'ils avaient abandonnée sous la table. Seule la voix de Bertrand, timide, s'éleva dans un souffle.
— Santiana ?
Tout se passa vite. Bien trop vite.
Un tonnerre de verre, une pluie d'éclats. L'alarme retentit.
Tous se jetèrent instinctivement à terre. Tous. Sauf… Santiana. Qui, à terre, l'était déjà. Hélas, Brigitte n'eut pas cette chance, ni le temps de réagir. Une force prodigieuse la propulsa à l'autre bout de la pièce, survolant successivement le premier officier, puis le second, puis Bertrand, puis Daniel, jusqu'à heurter la porte dans un fracas de tôle broyée.

Les techniciens envoyés plus tard sur les lieux pour réparer les dégâts attestèrent sur l'honneur que ce fut la première fois de leur carrière qu'ils virent une porte blindée de trois centimètres d'épaisseur se déformer sous l'impact d'un corps humain. Le rapport mentionna notamment deux jambes, deux bras, un tronc et une tête "appartenant probablement à un homme adulte en surcharge pondérale" imprimés en relief sur sa surface.
Par la suite, le Comité d'Éthique condamna fermement l'attitude des agents et des chercheurs présents, qui n'avaient pas même tenté d'intercepter la Présidente en plein vol, un "acte manqué trahissant les intentions hostiles du personnel scientifique et des forces de l'ordre envers les dignes garants de la paix, à laquelle les oppresseurs s'ingénient chaque jour à nuire impunément".

Daniel perçut un long bruit de raclement, comme si l'on traînait un objet lourd et de forme irrégulière sur le sol. Il ouvrit un œil. À un mètre de lui, un interminable appendice constitué d'une succession d'humérus et de fémurs se retirait pour disparaître dans la cellule par l'intermédiaire de la fenêtre, maintenant effondrée, sous le feu nourri des deux agents de la sécurité. L'un des gardes lui aboya un ordre qu'il n'entendit pas.
Il se releva précautionneusement, et aperçut, tout au fond de la salle, le corps inerte de la présidente du Comité d'Éthique, que Bertrand auscultait déjà. Daniel se rapprocha d'eux en avançant à quatre pattes tout en se bouchant les oreilles, et frappa du poing sur le bouton d'alarme. Le chercheur peinait toujours à comprendre en quoi l'agrément de sentir cent-vingts décibels leur chatouiller les tympans les rendaient plus efficaces en situation de crise.
L'alarma se coupa, suivie des coups de feu. L'entité s'était repliée dans sa cellule. Une plainte de Bertrand fendit le silence.
— Madame Golgothoma ? Madame… Oh putain. Merde. Merde. Merde !
Daniel s'approcha. Son ami pansait déjà le crâne écarlate de la Présidente à l'aide de la trousse de premiers secours mise à la disposition du personnel dans chaque salle d'observation. Son corps aplati et son visage sans vie l'inquiétèrent encore plus que lorsqu'elle était bien-portante.
Il s'agenouilla à côté d'eux. Une question idiote franchit ses lèvres :
— Elle va bien ?
— Aucune idée. Elle respire et le battement de son pouls est presque régulier. Heureusement que le verre feuilleté ne projette pas d'éclats lorsqu'il cède, sinon elle y serait restée. Par contre, j'ai peur que la colonne vertébrale ait salement dégusté. Mais le pire… serait un traumatisme crânien.
Un frisson lécha froidement l'échine de Daniel. La Présidente était connue comme la plus grande terreur d'Aleph en temps normal. Il n'osait même pas imaginer ce à quoi ressemblait une Brigitte Golgothoma démente.
Soudainement, un œil injecté de sang, roulant furieusement dans son orbite, s'ouvrit. La bouche inerte se tordit en un rictus féroce. Un rugissement s'éleva. Un poing levé obèse fendit les airs.
— NIQUEZ CE FILS DE PUTE !
Tout le monde fixait la présidente, médusé. Constatant l’air béat de son entourage, elle se redressa, envoyant valdinguer Bertrand et Daniel qui essayaient de la maintenir allongée, comme s'il s'agissait de deux caniches nains un peu taquins. Elle se rua sur l'un des soldats, lui arracha son arme des mains.
— CRÈVE ENCULÉ !
La présidente du Comité d'Éthique, tenant le FN P90 à bout de bras en direction de la cellule de confinement, pressa la détente dans un hurlement de rage. Les coups de feu partirent, criblant avec une précision exceptionnelle le mur tout autour de la fenêtre, la secouant comme si elle maniait un marteau-piqueur.
— YAAAAAAAAAAAAEEEEEEEEEEEEEEEEERGGGHHH !
Les quatre hommes, ahuris au possible, n'osèrent pas intervenir. Le militaire désarmé tenta bien de s'approcher pour récupérer son bien, mais la hargne et la bave qui coulaient de la gueule écumante de la Présidente l'en dissuadèrent.
Jusqu'à ce qu'elle tombe à court de munitions.
Aucune des cinquante balles n'avait ne serait-ce qu'éraflé l'entité, qui continuait à dégouliner toute seule dans sa cellule. Brigitte le prit comme une attaque personnelle.
— Madame, s'il vous plaît… Veuillez me remettre…
DIE SPIELZEIT IST VORBEI! DAS GIBT STUNK! aboya la Présidente.
— Depuis quand elle parle allemand ? chuchota Bertrand dans l'oreille de Daniel.
— Jamais, à ma connaissance, lui chuchota-t-il en retour.
La Présidente sauta, une fois de plus, sur le garde qui la suppliait de lui remettre son arme. Tandis que le malheureux étouffait entre ses formes plantureuses en se débattant futilement, elle arracha une grenade à main à sa ceinture.
— NON ! Ne…
L'autre soldat se jeta sur elle, ôtant quelques calories et bouffées d'air supplémentaires à son camarade au supplice. Il tenta une clé de bras, puis se rappela que cela ne servait à rien si l'ennemi faisait onze fois votre masse. Brigitte agita son bras où il était accroché pour l'en dégager, mais épuisée, renonça. D'un pas tremblant et claudiquant, elle progressa vers la créature, terrée dans sa cellule de confinement.
HURENSOOOOOOOOOOHN!
Elle dégoupilla la grenade avec les dents, et la balança dans la cellule, où elle rebondit contre le mur, puis se coinça entre le tibia et le péroné d'un des trop nombreux appendices de l'entité.
Bertrand et Daniel se jetèrent une fois de plus à terre, se bouchant les oreilles et serrant les dents.
Un sifflement leur irrita les tympans.
Ils entrouvrirent une paupière. Une épaisse fumée blanche emplit la cellule. Brigitte sentit les larmes lui brûler les yeux. La créature, elle, l'aurait imitée si elle en avait encore.
La présidente du Comité d'Éthique, abasourdie et à bout de force, s'effondra dans un choc mat. Les chercheurs se précipitèrent auprès d'elle.
— Dieu merci, elle a pris la lacrymo, expira le garde en activant le système de ventilation d'urgence. Là. C'est mieux comme ça. Hé. Tu te sens comment, demanda-t-il à son collègue encore à genoux.
— Comme si un sept tonnes m'était passé dessus. Gnnnn. Je crois que les côtes et les cervicales ont douillé sévère. Matériel à l'épreuve de tout, qu'y disait. Z'avez rien à craindre des balles et des explosions, qu'y disait. Résultat : même pas à l'épreuve d'une présidente de Comité d'Éthique. 'Tain.
— T'en verras d'autres, répliqua son camarade en remettant la main sur son arme qui gisait par terre, dans la main grasse et humide de Brigitte. Moi, j'espère surtout que les présidentes de Comité d'Éthique sont à l'épreuve des portes blindées.
Son talkie-walkie à sa ceinture émit à cet instant un "bip" sonore et grésilla.
Unité 009 à l'appareil. Unités 061 et 087, m'entendez-vous ? Je répète : Unités 061 et 087, m'entendez-vous ? À vous.
— Unité 0061 au rapport, répondit le militaire. Transmettez.
Veuillez rendre compte de la situation. Je répète : veuillez rendre compte de la situation. À vous.
— 087 est à mes côtés. Personnel indemne. Brèche de classe C confirmée au secteur 7, salle 205. Renforts techniques demandés. À vous.
Reçu. Hum… La… "menace" a-t-elle été "écartée" ? À vous.
— O… Oui. La "menace" a été… euh… "pacifiée". À vous.
Reçu. Les renforts arrivent. Veuillez évacuer puis sécuriser les lieux jusqu'à leur venue. Terminé.
Le soldat répondant au numéro de "061" invita d'un geste les chercheurs à se diriger vers la porte.
— Messieurs, intima-t-il à Daniel et Bertrand. Veuillez regagner le couloir. Les techniciens ont été prévenus. Nous allons en attendant garder un œil sur le mastodonte depuis cette salle. Ce serait con qu'ils se fassent massacrer par ce pauvre chéri qui vient de mettre au tapis notre militante attitrée.
Daniel s'apprêtait à emprunter la porte, quant il fit volte-face.
— Et la Présidente ?
— On s'en occupe.
— Non ! Non. Non. Non ! tempêta Bertrand. Surtout pas. Pas sans une civière. Ça aggraverait son cas. Vous avez vu son cou ? Ses vertèbres sont déplacées. Vous risqueriez de la tuer.
— On avait bien besoin de ça, grommela 087 en laissant tomber les jambes dans un bruit flasque.
Le fait d'avoir été utilisé comme un matelas gonflable par un poids lourd de l'éthique n'avait apparemment pas amélioré son humeur.
— Bon. Je vais aller chercher des secours, déclara résolument Daniel. Il faut qu'on l'hospitalise en urgence.
Son ami le retint par sa blouse.
— Attends ! Pas besoin de te déplacer. Tu peux demander une équipe médicale en utilisant la console.

On entendit un moustique vrombir et planer en un vol hasardeux autour d'eux, prestement réduit au silence par un soldat qui l'écrasa du poing en une délicate tache noire sur une photographie et la dentition immaculée d'une chercheuse.
— T'as raison, dit Bertrand. Vas-y à pieds.
— SA-CHEZ QUE VOS SOUS-EN-TEN-DUS DÉ-PLA-CÉS QUANT À MON U-TI-LI-TÉ RE-LA-TIVE ME LAISSENT DE MARBRE.
— Tiens ! s'exclama 087 en s'approchant de la table et en se baissant pour récupérer la console au milieu des fragments de verre, pendant que son collègue braquait son arme sur le trou béant juste au-dessus. On t'avait presque oublié, toi.
— MON SAU-VEUR. JE VOUS EN SU-PPLIE, É-LOI-GNEZ-MOI DES EX-CI-TÉS QUI VEULENT A-TTEN-TER À MA VIE. ET JE VOUS LAI-SSE-RAI JOU-ER AU DÉ-MI-NEUR SUR MON É-CRAN.
— Quels excités ?
— VOUS NE POU-VEZ PAS LES MAN-QUER. UN PETIT GROS ROUX ET UN GRAND BLOND MINCE. SANS DOUTE DES COS-PLAYS RA-TÉS DE LAU-REL ET HAR-DY. OH MON DIEU. ILS SONT LÀ. PRO-TÉ-GEZ-MOI DE CES DÉ-GÉ-NÉ-RÉS, MON PREUX CHE-VA-LIER.
— C'est vraiment une console de sécurité, ce truc ? Ce machin a été codé par le Dr Gray, c'est pas possible.
— Tu déconnes, s'esclaffa 061. C'est même pas son job. Il a jamais été foutu de programmer quoi que ce soit de potable.
— Oui. C'est bien ce que je dis.
— MI-SÉ-RI-CORDE. JE SUIS CE-RNÉE PAR LES GOU-JATS. QU'A-LAN TU-RING ME VIENNE EN AIDE.
— Bon. Il est marrant ce truc, mais je sens qu'il va vite me gonfler. Comment on l'éteint ?
— JE NE SUIS PAS UN "TRUC", ES-PÈCE DE MA-LA-PPRIS OR-GA-NIQUE, MAIS UNE IN-TE-LLI-GENCE AR-TI-FI-CIELLE CA-PABLE D'É-NONCER LES DOUZE MILLE PRE-MIÈRES DÉ-CI-MALES DE PI, TAN-DIS QUE VOTRE PLUS GRAND EX-PLOIT À VOUS EST DE FAIRE FAI-LLITE AU MO-NO-PO-LY EN DEUX TOURS.
— Ah ! Je crois que j'ai trouvé. C'est ce bouton…
—NON ! SA-CHEZ QUE JE N'HÉ-SI-TE-RAI PAS À FAIRE U-SAGE DE MON AR-SE-NAL DE SONS D'E-RREUR WIN-DOWS XP SI VOUS M'É-TEI-GN…
La voix de synthèse se tut, l'image disparut.
— Bah putain, respira le garde. Qu'est-ce que ça fait du bien.

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Couloir principal de l’Aile Ouest, Site-Aleph, 3 minutes après la mise en veille de Santiana.

"Oublie pas l'Ancre à Réalité de Scranton, Daniel."

Daniel l'aurait bien volontiers oubliée. Mais voilà. Les Ancres à Réalité de Scranton était comme le coach en réorganisation positive d'énergie cosmique qui allait intervenir la semaine prochaine au site ; personne n'en comprenait vraiment l'utilité, mais tout le monde y avait droit, "parce que c'est à la mode". Un épisode truculent qui, d'ailleurs, resta longtemps imprimé dans les mémoires. Mais c'est une autre histoire.

Le chercheur progressait dans le couloir quasi-désert d'une démarche rapide, passant nerveusement ses doigts sur son bouc dont les poils, dorés comme des champs de blé il y a quelques heures encore, étaient aussi grisonnants que la barbe d'un retraité arthritique. Oui, Daniel était anxieux.
Anxieux parce que, pour la première fois depuis qu'il travaillait à la Fondation, tous les membres du personnel médical avaient été - bien évidemment - réquisitionnés, et que si la Présidente passait l'arme à gauche, des têtes allaient tomber.
Anxieux parce que commander une Ancre à Réalité de Scranton impliquait de s'aventurer dans le Département de Recherche et d'Innovation Technologique, et que la population autochtone avait la réputation d'être complètement marteau.
Il pila brusquement. Quelqu'un qui le suivait de près le heurta de plein fouet et s'affala sur le sol en béton armé, bientôt rejoint par une liasse de documents qui s'éparpilla en virevoltant.
"Voyons", pensa Daniel qui n'avait pas remarqué sa malheureuse victime. "Le bureau des barjos est à deux minutes d'ici. Devrais-je y aller maintenant, ou tenter de trouver en priorité…"
— 'Pourriez faire un peu attention. Zut, quoi.
— Hiii !
Daniel bondit en arrière, la main crispé sur le cœur.
— Ah… Oui. Je vous ai fait peur, constata l'homme en massant son postérieur douloureux. Désolé.
— 'Pourriez prévenir, haleta le chercheur. Imaginez si vous étiez tombé sur un cardiaque. Vous l'auriez achevé.
— Je sais, répondit l'autre en s'inclinant pour réunir ses documents. On me l'a déjà dit.
Peut-être Daniel culpabilisa-t-il un peu de l'avoir renversé, car il mit genoux à terre pour aider son collègue à reconstituer sa pile.
— En fait, vous tombez bien. Sauriez-vous où je pourrais contacter des médecins en urgence ?
— Apparemment, aucun n'est disponible pour le moment. Il y a une grosse brèche dans le bâtiment C et beaucoup de blessés. En plus de la moyenne d'incidents quotidienne, ils sont débordés.
Daniel eut une pensée émue pour l'avenir professionnel de Bertrand et des deux gardes - c'est terrible, quand on y pense, ils n'ont jamais de nom - qui les avaient assistés. En dépit de quelques excès de zèle, le Comité d'Éthique savait aussi se montrer indulgent. Mais la mort de la Présidente ? Ils allaient leur mener la vie dure.
— Comment vous appelez-vous, interrogea Daniel en se redressant. Je ne me souviens pas vous avoir déjà rencontré. C'est peut-être ma faute, je n'ai pas une très bonne mémoire des visages… Tenez, vos papiers.
— Merci. Je suis l'Agent Purplefishman…
— Enchanté, M. Purplewishman. Je suis le Dr Daniel Velázquez. Pourriez-vous me rendre un service ? C'est extrêmement important.
— Ce serait avec plaisir mais… je suis attendu à l'autre bout du site dans vingt minutes pour une conférence sur la thématique de l'invisibili…
— Parfait, commenta Daniel. C'est fort aimable de votre part. Écoutez bien. Je ne m'étalerai pas en circonlocutions. Une anomalie sanguinaire et sanguinolente a brisé son confinement. Mme Golgothoma était sur les lieux et a… euh… pris un mauvais coup. Du genre, très mauvais. Elle risque de mourir.
— Oh, merde.
— Et je dois aller au DRIT.
— Ah. Toutes mes condoléances.
— Merci. C'est là que vous entrez en scène.
Son interlocuteur ouvrit des yeux emplis de terreur.
Pardon ?
— Rassurez-vous. Je vais pas vous envoyez là-bas. C'est moi qui y vais. J'aurais juste besoin que fassiez un saut à la salle de repos. Il y a peut-être des médecins sur place. Si vous en trouvez, envoyez-les à la salle F206 dès que possible. Sinon… c'est la merde.
Et sans même attendre sa réponse, Daniel le précéda en se ruant dans le couloir, lui adressant un signe de la main.
— Je compte sur vous, hein ! Ça urge. Merci encore !
Le scientifique à la barbe blonde-mais-plus trop s'engagea dans la voie gauche de l'intersection du couloir comme un bolide, se rendit compte qu'il n'allait pas dans la bonne direction, freina, fit demi-tour et disparut dans la voie de droite.
L'agent Purpledishman l'observa, ses liasses à la main, jusqu'à ce qu'il n'entende plus que ses pas s'estomper au loin.
— Et ma réunion… ?

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Bureau du Département de Recherche et d’Innovation Technologique, Site-Aleph.

Assis dans un équilibre précaire sur son tabouret à roulettes, les pieds croisés sur le bureau de la salle d'accueil, un ingénieur répondant à l'improbable nom de Eustache-Yves-Xavier Raymond d'Aristophalus Balliduac de la Parmentière - abrégé en "Eustache" par convention - savourait paisiblement sa cinquième pause-café matinale.
Les employés du DRIT avaient en effet milité pour obtenir leur propre machine à café, accusant un travail éreintant et stressant, en plus d'un climat tantôt trop chaud, tantôt trop froid, tantôt trop tiède. Bruce Garett, directeur du site d'Aleph, avait bien émis quelques réserves, arguant que marcher cinq minutes pour prendre leur consommation avec le commun des mortels ne les tuerait pas. La réaction ne se fit pas attendre. Le DRIT menaça aussitôt de grèves, déclarant que l'on n'était pas dupe de cette spoliation de leur droit le plus fondamental à se ressourcer, et qu'il ne s'agissait là que d'un premier pas vers l'exploitation collective et l'aliénation de la masse travailleuse par une minorité technocrate.
Le vieux Hervé, doyen du Département, avait ramené de son grenier pour l'occasion force drapeaux rouges, haut-parleurs et pancartes pour témoigner du mécontentement populaire. Le brave Eustache était quant à lui monté sur le bureau pour déclamer devant ses camarades un discours où il était question de l'honneur de l'humanité, des heures les plus sombres de leur histoire, d'une lutte héroïque à venir, et de machines à café avec options caramel et sucre de canne. Hervé, ému jusqu'aux larmes, avait joint ses applaudissements à ceux des neuf personnes présentes, saluant entre deux sanglots la verve du jeune homme, regrettant que la nature ne lui ait pas donné un fils comme lui, plutôt qu'une engeance devenu acteur porno.
Le Département de Sécurité Informatique, qui jouxtait le DRIT, avait d'abord acclamé l'initiative, car la suspension de leurs expériences se traduisait par une diminution notable des explosions et des dysfonctionnements électriques en tout genre qui les désespéraient. Le personnel du DRIT avait en effet migré dans la salle de repos pour hurler des slogans dans des mégaphones et les oreilles de tout le monde, toujours avec cette fâcheuse habitude de monter sur les tables, ce qui n'était guère pratique pour jouer au bridge.
Vingt-et-un acouphènes plus tard, un tiers du personnel d'Aleph - hommes et femmes de ménage compris - s'était déplacé jusque dans le bureau de Garett pour l'avertir qu'ils allaient se cotiser pour leur acheter une machine à café, pourvu qu'ils aient "la bonté de leur épargner tout futur désagrément acoustique"1. Garett refusa formellement. La machine fut achetée par la direction et chaleureusement accueillie par le DRIT, qui plutôt que de se contenter d'un "merci", se félicita de "cette victoire arrachée aux mains graisseuses et sanglantes des technocrates esclavagistes."
Depuis, le DRIT et ses lieux communs s'étaient apaisés.

— Euh… Bonjour.
Eustache releva la tête de son livre et jaugea le nouveau-venu des pieds à la tête.
— Salut. J'peux vous aider ?
— Eh bien, hésita Daniel. J'aurais besoin d'une Ancre à Réalité de Scranton. Une entité inconnue vient de se manifester. Alors on ne connaît pas encore bien ses propriétés, comment il faut la confiner, etc… Et si je ne m'abuse, c'est à vous qu'il faut s'adresser pour qu'une ARS soit livrée, c'est bien cela ?
Eustache plia son livre et le reposa sur le bureau.
— Yep. Vous avez de la chance. Notre secrétaire est en congé maladie. Heureusement, je suis en pause. Alors j'en ai profité pour venir le remplacer.
Le jeune homme mit pied à terre et disparut derrière le bureau.
— Voyons voir… Une minute, je vous prie. Brevet d'invention de l'Eau en Poudre®… Convention de stage… Formulaire d'admission ante-mortem… Permis de démolir par dommages collatéraux… Tiens, la date d'expiration est passée. 'Falloir le renouveler. Plainte du Département de Sécurité Informatique… Une autre… Encore une… Et une autre… Putain, décidément… Bon de réduction pour des raviolis… Flûte. Où est passé ce formulaire… ?
Daniel s'autorisa un coup d’œil au livre à la couverture mauve et à l'intitulé en lettres jaunes soleil qui reposait sur la table : "10 Façons de cultiver les hortensias (la 7ème vous ÉTONNERA)".
— Vous vous intéressez à la botanique ?
Le bruit de froissement de papiers cessa une seconde, puis reprit aussitôt.
— Yep. J'adore les fleurs. C'est ma passion. Toutes celles qu'il y a dans ce bureau, c'est moi qui les ai fait pousser. Pas mal, hein ?
Le scientifique examina les lieux. Une baie vitrée lourdement malmenée par des projectiles de calibres divers, séparait la salle d'accueil d'un couloir où se succédaient de part et d'autre des pièces aux murs transparents, au travers desquels Daniel observa des chercheurs se livrer à des constructions et expériences si hasardeuses, qu'il espéra que le verre fut indestructible. Mais ce qui retint son attention fut l'allée centrale. L'entrée de chaque pièce était encadrée de deux bouquets. Roses, pétunias, sabots de Vénus, dahlias, tulipes, pois de senteur, belles-de-nuit… Elles étaient trop nombreuses pour toutes les nommer.
Daniel, la mâchoire pendante, fut hypnotisé par les gerbes colorées qui éclataient en une haie d'honneur bariolée tout le long du couloir, et reflétaient avec un réalisme insolent leur majesté sur les vitres comme tout autant de miroirs.
— W-Ô-A-H.
Le jeune homme chercha ses mots.
— Mon vieux, vous avez la main verte. Non, mais sérieusement. J'y crois pas. Mes voisins tueraient pour des fleurs comme ça ! Je vous tire mon chapeau. Vraiment.
Une main portée par un élan de modestie apparut brièvement devant lui.
— Bah, suffit d'un peu de patience et d'amour. Nous avons tous ça en nous, pas vrai ? Puis bon. Là vous ne voyez que les plantes auxquelles il n'est arrivé encore aucun pépin. R'gardez un peu derrière moi, contre le mur.
Daniel s'exécuta.
Six pots alignés au fond s'offrirent à sa vue. Si les plantes qu'il avait aperçues jusque-là rayonnaient de santé, ce n'était visiblement pas le cas de celles-ci. Une première avait perdu tout son feuillage. La seconde était plus proche d'un tas de cendre que d'un végétal. La troisième présentait des feuilles et des fleurs si volumineuses que les tiges ployaient sous leur masse. La quatrième semblait avoir un lointain lien de parenté avec un chewing-gum et un bonzaï. Il était difficile de se prononcer sur ce à quoi ressemblait la cinquième plante, étant donné que la sixième la mâchouillait avec appétit.
— Eeeeh biiiien… J'imagine que ce sont les risques, dans un département d'expérimentations comme le vôtre. Mais toute vos fleurs, là, elles doivent engloutir des litres d'eau, non ?
— On a trafiqué les sprinklers. Ça arrose super bien, ces trucs. Mais ça reste entre nous, hein. AH ! Enfin…
Eustache et ses lunettes de vue aussi épaisses que des hublots surgirent simultanément du bureau, agitant triomphalement un papier.
— Je l'ai !
Il posa le document à plat sur le bureau et sortit un stylo de sa poche, qu'il fit tourner avec souplesse entre ses doigts avant de le tendre à Daniel.
— À vous de jouer. Nom, prénom, niveau d'accréditation, motif de la demande… Vous connaissez la musique, champion.
— C'est vous qui allez la livrer, questionna Daniel tandis qu'il noircissait les cases blanches. Vous n'êtes pourtant pas un entrepôt. Si ?
— Bien sûr que si ! s'enthousiasma Eustache. Mais ne vous y trompez pas. Ce sont surtout les fleurs et les expériences ratées qu'on entrepose dans nos locaux. Nous allons juste faire parvenir votre commande au Centre de Stockage, qui vous livrera votre Ancre à Réalité ainsi qu'un Compteur de Kant, pour mesurer le niveau de Humes, évidemment !
— Puisqu'on en parle, murmura Daniel. Je me demandais…
Les deux battants de la porte menant aux salles de travaux se refermèrent lourdement. Deux hommes en sortaient. Le premier était un sexagénaire au visage impassible et noueux, que Daniel identifia comme étant Hervé Bonaparte, le doyen du DRIT. L'autre aux yeux pétillant de vivacité et d'insouciance, était un inconnu au bataillon.
— …parce que le Comité nous a sucré les fonds. Alors évidemment, quand il s'agit de payer la sécurité, les tanks et les hélicos, là, y'a pas de problèmes. Mais dès qu'il est question d'un budget dévoué au progrès scientifique, eh, oh, on a plus d'argent dans les caisses. J'te jure. En plus, ses cheveux ont fini par repousser au bout de six mois. J'vois vraiment pas de quoi il se plaint.
— Il faut faire de la résistance, s'enflamma le cadet en se frappant la poitrine du poing. Et… Eh ! Bonjour !
Les deux hommes se dirigèrent vers Daniel, que la dernière ligne du questionnaire ; "Si vous en aviez la possibilité, quels compliments adresseriez-vous aux géniaux concepteurs d'une si extraordinaire invention ?", laissait perplexe. Il se contenta de faire une croix dessus.
— Enchanté ! salua Daniel en leur serrant la main. Vous êtes…
— Mon collègue est le doyen du département ; Hervé Bonaparte, répondit le plus jeune des deux d'une voix fluette. Quant à moi, je suis son assistant : Jean Bonnot.

"Bordel. Jean Bonnot".

— 'Chanté. Che chuis Daniel Velàzquez. Forma'chion d'Ingénieur de la Poli'che 'Chientifique, s'introduit-il en se mordant la lèvre inférieure pour réfréner un fou rire galopant.
— Et je vois que vous avez commandé l'une de nos Ancres à Réalité de Scranton ! se réjouit le garçon en louchant sur le papier qu'il remettait à Eustache. Excellent choix. Une Ancre à Réalité, un confinement assuré ! chantonna-t-il en lui faisant un clin d’œil complice comme s'ils étaient dans une publicité. Euh… Vous allez bien ? On dirait que vous suffoquez.
— Oui, oui. Je veux dire : non, non. Vous en faites pas. C'est… nerveux… ça va passer. Voilà ça va mi… HA HA HA HAAAAAAAAAAAA !
Eustache, Jean et Hervé le dévisageaient, interdits. Daniel, mort de honte, se maudit intérieurement. Le patronyme atypique de l'assistant chercheur avait eu raison de lui.
— Haaa… Haa… Ha… Ahem. Hem. Désolé. Ce n'est rien. C'est… le stress. C'est la première fois que je vais voir une ARS en action, vous comprenez…
— Tout va bien se passer, rétorqua Hervé comme si de rien n'était en se dirigeant vers le distributeur. Les ARS ne sont pas aussi populaires pour rien. C'est une invention révolutionnaire, jeune homme. Vous entendez ? RÉ-VO-LU-TIO-NNAI-RE ! Qui nous vient tout droit des États-Un… bref. Alors ayez un peu confiance, et laissez faire les pros. Eustache, tu prendras un café ?
— Très peu pour moi ! s'indigna l'intéressé comme s'il l'avait insulté. Je vous rappelle que cette machine n'est que le fruit symbolique de la victoire d'un combat éprouvant que nous avons mené au nom de la collectivité. Moi vivant, ajouta-t-il en portant à ses lèvres une cannette d'Ice Tea®, jamais je ne serai un autre rouage de la machine tayloro-capitalo-consumériste.
Hervé, qu'en sa qualité de physicien le nom complet de la protéine titine - notamment connue pour être composé de 189 819 caractères - n'impressionnait guère, demeura pourtant béat d'admiration face à ce mot plein de "o" et de "iste", dont Eustache avait le secret. Sa pièce de monnaie restée dans sa main tremblante, il se dit que non content d'être un rhétoricien de talent, Eustache savait décidément dénoncer avec concision et expertise tous les problèmes actuels de la société.
"Un érudit, ce garçon", pensa le vieil homme en décidant qu'il pouvait bien se passer de café pour une fois. "Que dis-je. Un philosophe ! Un visionnaire !"
— Excusez-moi, mais… c'est tout de même un peu politique, tout ça, fit observer Daniel, dont la perspicacité n'était plus à démontrer.
— On s'en cache pas, rétorqua Eustache en sirotant sa boisson. Vous savez qu'il y a un concours d'écriture, demain ? Tout le personnel du site mettra son génie au service de la conception d'entités psychopathes ou de jouets diaboliques fictifs qui mutileront et tueront des milliers de personnes. Et ils seront récompensés pour cela. Oui, oui. Demain, comme chaque année, des gens vont banaliser le meurtre et ceux qui le font le mieux seront acclamés. Alors bon. Entre des gens comme nous, qui manifestons pacifiquement de temps à autre pour des conditions de travail décentes et ceux qui fantasment sur les génocides… vous trompez pas de combat, hein.
— Mais alors… vous ne participerez pas au concours ?
Un sourire allègre et candide illumina le visage de Jean.
— Eux non… mais moi, si ! J'ai l'intention d'écrire… Bon, normalement, c'est un secret, mais pour vous, je fais une exception. J'ai l'intention d'écrire… un article humoristique ! Pour faire rire plutôt que de faire déprimer. Malin, hein ? Je suis sûr que ça a de l'avenir, ce genre de rapport.
— Et il est très doué pour ça, assura Hervé avec bonhomie en promenant sa main ridée dans les mèches noires du garçon. Un vrai petit génie.
Le scientifique aux cheveux blonds consulta - anxieusement - sa montre.
— Eh bien, ça promet… Oh, oh. Navré de changer de sujet de conversation, mais il me faudrait l'ancre dans les plus brefs délais. On m'attend en urgence, vous comprenez…
— Elle est en route, le rassura Eustache. Je viens de scanner et d'envoyer le papier à l'entrepôt. Ils vous la livreront et installeront à l'endroit spécifié. Vous pouvez y aller. Bonne journée !
Mais Daniel resta planté là, comme s'il avait reçu un coup sur la tête.

"C'est tout ?"

— Vous êtes en train de vous demander si c'est tout ? devina Jean dont la tête dépassa avec malice de l'épaule de Daniel. Je me trompe ?
— Non. Si. Non. Enfin… non. Vous avez raison, confessa le scientifique. Je pensais que ça allait être la croix et la bannière. Je voyais d'ici les kilos de papiers à expédier à tous les maniaques de l'administration… Putain. Quel soulagement. Et il y a aussi, votre… Hem. Sans vouloir vous offenser… vous savez, votre… réputation.
— Moi je crois, entonna Eustache, qu'il n'est pas raisonnable de se laisser séduire par l'opprobre des rumeurs calomnieuses que les départements s'évertuent à répandre insidieusement les uns sur les autres, tant leur désœuvrement est grand et leur frustration insatiable. Ne vaut-il pas mieux, pour juger quelqu'un, le connaître par soi-même, avant de se rouler dans la fange crasseuse et débilitante de l'ignorance et du mépris ? Est-il NORMAL que des gens en jugent d'autres sans considération pour le critère le plus fondamental de leur espèce, l'HUMANITÉ ?
Jean, les yeux brillants et la main posée sur le cœur, hochait la tête en reniflant. Hervé quant à lui manqua de défaillir. L'atmosphère était chargée d'émotions. Même les poils de la barbe hipster d'Eustache semblaient se tenir au garde-à-vous.
— C'est pourquoi, conclut l'ingénieur dont l'un des pieds s'était instinctivement levé pour se poser sur la table, qu'il est plus sain de rencontrer d'abord les gens que tout nous porte à diffamer. Et comme vous l'avez découvert, nous ne sommes que des gens parfaitement normaux. Tout au plus notre seule fantaisie consiste-t-elle en l'invincible dévotion que nous portons à notre tâche et notre amour irréductible de l'être humain.
— Vous me rassurez, déclara Daniel dans un sourire poli tout en priant en son for intérieur pour que la Présidente n'ait pas encore trépassé. Dans tous les cas, croyez bien que jamais je n'aurais pensé cela de vous, même si vous semblez accorder beaucoup d'importance à des accessoires aussi superflus que les Ancres à Réalité de Scranton. Allez, salut !

Eustache recracha son Ice Tea® en un geyser qui humidifia délicatement chaque centimètre carré du faciès de Jean. Ce dernier ne parut cependant même pas s'en rendre compte, tant son visage était mortifié. Hervé avait à son tour la main sur le cœur, mais réprimait cette fois-ci un infarctus.
Le pauvre Daniel n'appréhenda pleinement l'étendue de son erreur que lorsqu'il aperçut l'ingénieur faire fi de tout sermon sur le pouvoir de l'amour et de l'amitié pour se saisir d'un pistolet à eau dans sa poche, effectuer une roulade sur le bureau avec l'aisance d'un agent des forces spéciales, et s'interposer entre la porte et Daniel, lui coupant la retraite.
— Ceci, fit Eustache entre ses dents, ressemble à un pistolet à eau. Mais c'est en fait un canon miniature à projectiles thermonucléaires infrarouges chargés à la gelée grise et au reblochon. Je vais te faire regretter tes paroles, coyote.
Aussi pâle que le séant d'un employé du Département Informatique, Hervé fouilla lui aussi ses poches pour en ressortir plusieurs kilos de pièces détachées qui y prenaient la poussière, ainsi qu'une mini-boîte à outils. Il attira une chaise à lui, s'assit, et assembla consciencieusement les pièces pour former, après moult essais peu fructueux, un lourd canon qu'il posa non sans peine sur son épaule chétive, et dirigea sur Daniel.
— Cela, haleta-t-il, ressemble à un lance-missile à déflagration spatiale négative et disruption moléculaire tachyonique. Mais en fait, c'est… Eh bien, un lance-missile à déflagration spatiale négative et disruption moléculaire tachyonique.
Jean, prit au dépourvu, regarda autour de lui, pour finalement se précipiter sur une tapette à mouches oubliée dans un coin.
— Et ceci, menaça-t-il de sa voix aigüe en prenant un air féroce, est une tapette à mouches.
Il s'arrêta un instant.
— Rends-toi.

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Couloir de l’Aile Est du Site-Aleph, 20 minutes après la catastrophe.

Pendant que nos compères profitaient de cet intermède pour s'échanger des courtoisies, précédés de l'agent Purplemishmanne, Alexandre Smith et Fleur Chevalier du Département Médical, le quota féminin de cette histoire, se précipit…
— "Fleur" tout seul, ça ira très bien, grommela Fleur.
Bon, bon. D'accord. Ne nous énervons pas. Nous disions donc, Alexandre Smith et Fleur tout seul…
— Écoute-moi bien, narrateur de mes basques…
Ah oui. L'accord. Fleur toute seule, pardon.
La jeune femme stoppa net. Alexandre eut juste le temps de l'éviter.
— Y M'ÉNERVE L'AUTRE, LÀ !
L'agent Purplefishpanne et l'aide-soignant posèrent leur regard sur elle, dans lequel se lisait une profonde perplexité.
— Euuuh… Qui ça ? Interrogea légitimement Alexandre.
La chirurgienne pointa son doigt en l'air.
— Lui !
Les deux hommes levèrent les yeux vers le plafond, puis les laissèrent retomber sur Fleur, dubitatifs.
— Ok. Laissez tomber.
— Flo', vraiment, hésite pas à aller te reposer un peu, suggéra Alexandre, dont un sincère soupçon d'inquiétude transparaissait dans la voix. Je pense que tu es plus fatiguée que tu ne veux bien l'admettre…
— Alex', trancha sèchement la jeune femme. J'ai dit : laisse tomber.
D'un geste musclé et souple du bras, elle attrapa un kit de secours dans l'un des placards marqués d'une croix rouge et blanche disposés tous les deux-cent-cinquante mètres. Une installation récente dans les couloirs d'Aleph qui connaissait déjà un petit succès.

Soixante seconde plus tard, ils étaient devant la porte F206.
Purplefishman s'effaça devant eux.
En pénétrant dans la pièce, Alexandre manqua de trébucher sur une masse énorme et informe qui gisait, inerte, sur le sol. Un examen plus attentif révéla que la masse disposait de bras, de jambes, et d'une tête volumineuse parcourue de rides.
— Enfin ! Vous voilà ! s'écria un garçon aux boucles rousses assis aux côtés du fossile humain, visiblement soulagé. C'est Mme Golgothoma… Du Comité d'Éthique… Une brèche de confinement… Vol plané… Projetée contre la porte.
— Ceci explique cela, commenta Fleur en examinant brièvement la porte déformée, qui aurait fait un excellent moule pour fondre une statue à l'image de la Présidente.
Un des gardes l'interpella.
— Madame ! Si vous pourriez jeter un œil à mon collègue, ce serait fort aimable de votre part. Il se plaint depuis tout à l'heure.
— Même pas vrai ! se récria l'autre officier, qui avait en fait cessé de geindre aussitôt qu'il avait aperçut Fleur entrer dans la salle.
— Ouais, ouais, j'arrive. Alex', tu t'occupes de la madame ?
— Oui chef ! acquiesça-t-il en claquant des talons.
— La nouvelle vitre est installée ! lança un technicien à l'attention de Bertrand et de l'agent de sécurité. Le blindage de la précédente était trop léger. Avec celle qu'on vous a mise, vous êtes tranquilles.
Il fit un signe de la main aux huit individus à l'intérieur de la cellule qui tenaient l'entité en respect, dont quelques pattes un peu trop agitées avaient été pulvérisées au lance-grenades. Les hommes évacuèrent prudemment la salle, se méfiant d'une attaque sournoise de l'entité, qui était en fait toujours sous le choc du nom de "monstre" dont on l'avait étiquetée à cause de son physique ingrat.
— Et en cas de doute, abaissez le volet d'urgence, ajouta l'autre technicien en désignant un bouton vert. Ça coûte une blinde, des vitres de ce genre. Allez, bonne journée à vous !
Et ils quittèrent la pièce, passant à côté d'Alexandre qui examinait le crâne soigneusement pansé de la Présidente.
— Hé… Mais c'est un beau bandage que vous avez fait là ! Bravo !
Les joues de Bertrand rosirent pour la seconde fois de la journée.
— Bof. Ça fait partie de notre formation, vous savez.
— Permettez-moi tout de même de saluer l'effort. Vraiment ! Tout le monde ne sait pas en faire autant… Vous avez entendu parler du Dr Gray ? Un jour, un de ses potes s'était blessé au bras et à la jambe à cause d'une expérience manquée. Deux vilaines entailles… on voyait l'os. Lui, plein de bonne volonté, il débarque tout affolé avec un rouleau de papier récupéré dans les toilettes d'à côté, emmaillote le pauvre gars à moitié paralysé des pieds à la tête, SAUF… la jambe et le bras. Comment il avait justifié ça, déjà… Ah, oui. Pour "aérer les plaies". Je vous jure ! Il y avait aussi ce pique-nique où une femme avait été mordue par une vipère. Et devinez quoi ? Il a essayé d'absorber le venin. Comme dans les films. Faites jamais ça, c'est une énorme connerie. Évidemment, il a fini empoisonné, et on l'a hospitalisé. Ce type est une légende au Département Médical.
Bertrand ne put s'empêcher de sourire, mais il eut la curieuse impression que le dénommé "Alex" se montrait un peu trop sympathique avec lui.
À quelques mètres de là, Fleur examinait le garde victime quelques minutes plus tôt de la solide prise de catch improvisée par la Présidente. La chirurgienne n'avait pu s'empêcher de glisser un regard par la fenêtre d'observation pour voir à quoi ressemblait l'enfoiré qui avait foutu en l'air sa pause-café. Son estomac, pourtant solide, avait brandit immédiatement le drapeau blanc.
— Bon, soupira-t-elle en s'accroupissant près de l'officier. Alors, vous avez mal quelque part… ?
Lui la contemplait, un peu stupide.
— Ben… C'est-à-dire que… Oui. Ou non. Je sais pas trop, en fait.
— Je voooiiiiiiis… Bon. Allongez-vous et enlevez votre casque, s'il vous plaît. J'aime discuter avec des gens qui ne sont pas des cosmonautes.
Le "cosmonaute" hésita, puis s’exécuta. Il ôta son casque, dévoilant une mâchoire carrée et rasée de près, surmonté d'une nez discret et de deux yeux noisette.
— Làààà. C'est mieux, non ? Couchez-vous sur le sol s'il vous plaît, dit-elle en le tapotant. Il est plus confortable qu'il en a l'air, vous verrez.
Il obéit. Mais alors que le contact de sa tête nue sur le carrelage glacial aurait dû être déplaisant, il se surprit à le trouver chaud et agréable. Le visage de Fleur penché à quelques centimètres du sien n'y était peut-être pas étranger.
— Alors ? Je vous écoute.
— Euuuuh… J'ai mal aux côtes, dit-il en espérant de toutes ses forces que ce soit vrai.
Les iris bleus de la jeune femme, qui jouaient à cache-cache derrière des mèches brunes désordonnées, inspectaient son équipement avec attention. L'officier, dont la blessure était aussi hasardeuse que ses chances d'atteindre un âge vénérable, remarqua que les cernes qui travaillaient la fine peau blanche de la chirurgienne ne portaient aucun préjudice à son charme.
— Si vous pourriez enlever votre combinaison, c'serait pas mal. Mes yeux ne sont pas encore équipés de rayons X.
Un visage constellé de cernes, des cheveux en pétard et un tempérament de rottweiler. Des caractères qui se perdaient de nos jours. Sauf, peut-être, dans les maisons de retraite et chez certains employés du Département de la Censure et de la Désinformation.
L'officier de sécurité, dont nous ne connaissons hélas toujours pas le nom, découvrit quelque chose d'extraordinaire.
Fleur ne lui déplaisait pas.
— Si vous me faites des yeux de dindonneau pour m'apitoyer et éviter la seringue, vous pouvez arrêter. J'ai pas le matériel pour vous en faire une. Sinon, pour votre habit, c'est quand vous voulez. J'adore passer mes heures de repos à attendre le cul posé sur du béton armé, avec une diarrhée ambulante qui vient me faire "coucou" à la fenêtre.
Défaisant finalement sa tenue, il exhiba un torse divisés en abdominaux saillants.
— Je vous remercie. Alors, vous avez mal où, exactement ?
— Par… par là, indiqua l'homme en survolant à peu près tout son thorax de sa main.
Fleur l'examina pendant sept secondes et apposa deux doigts dessus.
— OUAÏÏÏÏÏÏE !
— C'est bien ce qui me semblait. Félicitations monsieur, vous avez deux côtes cassées.
— Ah. C'est grave ?
Fleur le regarda comme s'il l'invitait à danser le French Cancan.
— Ça dépend. Vous aimez votre travail, monsieur… ?
— Appelez-moi 087.
— Mais ! s'étonna Fleur. Vous avez bien un nom, pourtant, non ?
— Je regrette. Je ne peux pas le révéler dans l'exercice de mes fonctions.
— Même pas à moi ? S'obstina Fleur en lui servant un sourire qui illumina soudainement ses traits abrutis par la fatigue.
— Eh bien, en fait, je…
— Je plaisantais. Je sais que vous n'avez pas le droit de déroger à votre éthique pour moi. D'un autre côté, c'est pas plus mal. C'est moi qui vais vous donner un nom à la place. Voyons… Que pensez-vous de… "Eusèbe" ?
— "Eusèbe" ? Heu. Ben… Oui. C'est… original…
Le son de deux gifles retentit dans la salle, épargnant à 087 une situation franchement peu avantageuse.
— MALADES ! PERVERS ! COMMENT OSEZ-VOUS ?
L'agent Eusèbe et Fleur se retournèrent en direction de la Présidente. De toute évidence, celle-ci s'était réveillée, mais pas sans l'humeur exécrable dont Aleph tout entier était coutumier.
À droite de la sexagénaire, Bertrand, le visage réchauffé par la trace rouge vive d'une main, semblait sonné. À sa gauche, Alexandre reposait, inerte, sur le sol.
Fleur se releva en un bond.
— Alex' !
— MONSTRES ! détonna Brigitte. PROFITEZ AINSI DE LA FAIBLESSE D'UNE JEUNE FILLE SANS DÉFENSE POUR VOUS LIVRER À VOS LUBIES LUBRIQUES !
— Qu'est-ce qui s'est passé, interrogea la chirurgienne en se précipitant vers son collègue. Alex' ? Alex' ? Tu vas bien ? Réponds-moi.
— IL S'EST PASSÉ QUE CES DEUX… TARÉS ONT ABUSÉ DE MOI PENDANT QUE J'ÉTAIS ÉVANOUIE POUR M'INFLIGER DES ATTOUCHEMENTS, tonna la Présidente.
Bertrand cracha une dent, qui partit rouler dans une trainée de sang sur le carrelage bétonné.
— 'As 'rai ! 'Oulait chu'che l'auch'culter !
— Vous pouvez commencer à plier bagages, fulmina Brigitte. Vous êtes finis. Les gens de votre espèce n'ont pas leur place à la Fondation.
Alexandre, reposant sur les genoux de Fleur, entrouvrit péniblement une paupière.
— 'Qu'est qui s'est passé ?
— Un problème avec la dame, apparemment. Elle est pas très contente.
— Je me souviens qu'on l'examinait pour voir si elle avait pas d'autres blessures, marmonna l'aide-soignant d'une voix pâteuse. Je lui palpais le bras, puis je suis remonté à l'épaule, et redescendu vers le ventre… Puis je crois avoir vu une main… Et je me rappelle plus de la suite.
— Et en plus, vous OSEZ insinuer que vous faisiez votre travail, explosa la Présidente, dont la teinte oscillait entre le rouge cramoisi et le vert piment. Cette fois, c'en est trop.
Nul ne sut si la main qu'elle avait levée et s'apprêtait à abattre sur Alexandre, qui entendait encore le chant mélodieux d'oiseaux imaginaires dans son crâne, était une tentative d'intimidation, ou le présage d'une vibrante correction. Fleur ne fit aucune distinction.
La main grasse et ridée se cassa contre un avant-bras sur lequel ondulaient trois dragons tatoués vomissant un torrent de flammes.
Noyé dans une ombre glaciale, le visage de Fleur ne laissait paraître plus que deux braises écarlates haineuses.
— Pas. Touche. À. Mon. Pote.
La Présidente fut si surprise qu'elle ne poussa même pas un cri d'étonnement. Tout au plus eut-elle une déglutition particulièrement désagréable.
Brigitte Delgada Golgothoma se releva de toute sa hauteur. En comparaison, Fleur était aussi impressionnante qu'une abeille face à un éléphant.
— Vous OSEZ, murmura-t-elle d'une voix tremblante, prendre la défense d'un criminel ? Je vais… je vais…
Un craquement lugubre qui sembla provenir de son cou mit un terme à son discours. Son faciès se déforma en une grimace d'une douleur inexprimable, puis Brigitte s'effondra de toute sa masse, provoquant un séisme de magnitude 3 sur l'échelle de Richter.
— 'E 'achais bien qu'on aurait ch'û amener un co'chier pour chervicales, articula non sans peine Bertrand.
— T'avais raison, soupira Alexandre entre les mains de Fleur. Je vais le chercher.
— Pas question, s'opposa Fleur. Tu es blessé. J'irai moi-même.
Le jeune homme sourit. Brusquement, il se redressa, en massant ses tempes encore souffrantes.
— Ça va. Je suis plus costaud que j'en ai l'air. Je propose… que Bertrand et moi allions chercher ce collier. Et un brancard. Il faut évacuer la présiden… Mme Golgothoma.
Une assertion qu'appuya vigoureusement Bertrand, mais l'auteur de cette histoire en ayant un peu assez de devoir faire semblant de parler avec une pomme de terre brûlante dans la bouche pour savoir comment s'exprime une personne en carence de dents, celui-ci a pris la liberté de ne pas retranscrire sa réplique.
061 était sceptique.
— Vous deux ? Porter Mme Golgothoma ? Vous plaisantez, hein ? Elle est trop… trop… généreuse. On vous aidera à porter le brancard. S'il le faut, on appellera les copains.
— Et mes côtes ? couina "Eusèbe" avec son air de dindonneau meurtri en direction de Fleur. Je souffre, moi.
— Vous pouvez vous lever ? Prenez cet antalgique et venez avec nous, dit l'aide-soignant. Nous avons tout ce qu'il faut à l'infirmerie. On va vous examiner. Et surtout, ne remettez pas votre veste.
Le garde le fixa, bouche bée.
— Vous voulez que je reste torse nu ?
— Dans l'idéal, oui, rougit Alexandre. Euh… c'est pour ne pas écraser vos côtes et aggraver votre état, hein !
— Compris. Moi, vous savez… ça m'est égal.
Bertrand, Alexandre, et Eusèbe, supporté par son anonyme mais dévoué camarade, sortirent de la salle. Ne resta plus que Brigitte et Fleur, et les photographies disséminées ici et là.
Aucune des deux femmes n'osa prendre la parole.
— Elles sont pas mal, ces photos, articula Brigitte d'une voix rauque, à la grande surprise de Fleur. Je leur dit toujours de ne pas les laisser traîner sur les lieux de travaux publics, mais elles ne m'écoutent jamais. Elles continuent à recouvrir les dossiers et les ordinateurs avec leurs photos de vacances. Il paraît que voir leur famille leur donne du courage pour superviser les expériences les plus éprouvantes, celles qui durent plusieurs heures ou plusieurs jours.
Elle se tut.
Fleur eut la délicatesse de ne pas lui poser la question que cette remarque lui avait inspirée, et qui la démangeait à présent furieusement.
Aussi se contenta-t-elle d'une anecdote.
— À une époque, commença-t-elle, j'avais l'habitude, en dépit du règlement, d'avoir toujours une photo de ma mère et moi, sur un pendentif, dans ma poche. Un genre… de porte-bonheur. Et… un jour, j'ai opéré quelqu'un. C'était une femme. Un peu âgée. Elle avait fait un malaise dans le couloir. En fait, c'était un arrêt cardiaque. Le défibrillateur l'a ramenée. Puis elle s'est évanouie de nouveau. Son cœur s'arrêtait, puis redémarrait. S'arrêtait, puis redémarrait. Et ainsi de suite. Au total, elle a fait plus de cinquante arrêts cardiaques.
Fleur marqua une pause.
— Il y a eu des complications. L'opération a duré huit heures. C'était un cauchemar. Ça en finissait jamais. J'avais les mains qui tremblaient. Au moment de recoudre la dame, alors qu'elle avait encore la poitrine ouverte, j'étais tellement soulagée que ce soit terminé que j'ai pris le médaillon dans ma poche pour le serrer dans mes poings. Un geste machinal, un genre de réflexe. Ce qui est con, c'est qu'il m'a glissé des doigts, et il est tombé dedans. Dans la dame.
Le flegme naturel avec lequel Fleur lui conta cette anecdote manqua d'arracher un sourire à Brigitte.
— Évidemment, continua la jeune femme, pour la récupérer sans risque, j'ai dû élargir l'incision et triturer des artères. Alors que je le tenais, je me suis penché… et ma lentille s'est barrée. Devinez où elle est tombée ?
Elle s'adossa à une étagère dans un soupir.
— Ouais. C'était vraiment une bonne journée de merde.
Des secousses violentes agitèrent la Présidente. Fleur se redressa, inquiète.
Brigitte riait.

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10h51. Département de Recherche et d’Innovation Technologique.

Dans la salle-d'accueil-et-de-pause du DRIT, Daniel et sa langue bien pendue s'étaient mis dans une situation périlleuse. Mis en joue par un très gros calibre, un pistolet-à-eau-qui-tire-en-fait-du-reblochon et une tapette à mouches, tout semblait perdu. Le jeune homme était cerné.
— Écoutez les gars… ce n'est pas ce que vous croyez.
— Bien entendu, rétorqua Eustache d'un ton cassant. Vous n'avez jamais dit que les Ancres à Réalité de Scranton étaient des "accessoires superflus."
— Ben si, je l'ai dit. Mais je n'avais pas l'intention de vous blesser. Tandis que vous, là… je suis pas sûr de pouvoir en dire autant. Allez, les gars. En plus, je suis allergique au reblochon. Ça me donne des boutons. Soyez compréhensifs.
— Nous ne pouvons pas laisser de tels propos impunis, s'insurgea Jean. Vous devez votre emploi à la science, votre sécurité à la technologie, et votre avenir au progrès ! Le monde ne serait pas tel qu'il est sans les Ancres à Réalité de Scranton !
Une idée audacieuse traversa l'esprit de Daniel.
— Mais, susurra-t-il, puisqu'on en parle… À quoi sert une Ancre à Réalité, exactement ?
Les trois hommes se figèrent.
— C'est évident, enfin, répondit Eustache au bout d'une minute. Cela sert à… à…
Il glissa un regard suppliant vers Jean et Hervé, attendant un secours de leur part.
— Eeeh biiiieeeen… Cela coule de source, poursuivit Jean en déglutissant.
— Oui, renchérit Hervé en trouvant qu'il faisait vraiment une chaleur torride dans la pièce. Voyons, M. Velàzquez. Vous vous moquez de nous. Tout le monde sait à quoi sert une Ancre à Réalité !
Le scientifique aux boucles blondes eut un sourire innocent.
— Pouvez-vous me le rappeler dans ce cas ? Car j'ai bien peur de l'avoir oublié.
— Hum… Oui, oui, bien sûr, balbutia Eustache. Voyons… 'tendez, hein. Que je me souvienne… Oui, voilà. Alors… une Ancre à Réalité de Scranton est avant tout la quintessence de la technologie moderne de l'anormal. Le joyau des inventions du monde scientifique connu. Le couronnement d'un âpre combat contre l'ignorance et la dépravation. Le triomphe de l'amour des sciences contre la haine viscérale de la connaissan…
Pour une raison inconnue, Daniel semblait peu convaincu.
— Une minute. Ne s'agirait-il pas là d'une tentative habile de détourner le sujet de conversation ?
— C'est… bien possible. Navré. Une sale habitude qui me mène la vie dure. Hé, hé.
— Je vous en prie. Pour en revenir à ma question…
Jean et Hervé avaient toujours le doigt pressé sur la détente. Le doyen était en plus affublé d'un sourire crispé, car sa tendinite s'était réveillée pour prendre part aux festivités.
Eustache ne savait quoi dire. Pour la première fois en dix ans, ses répliques passionnées s'étaient taries.
Mais le DRIT ne pouvait s'avouer vaincu. Tout le monde comptait sur lui. Ses collègues. Ses amis. Ses plantes vertes. Les noires. Les blanches. Et les bleues à pois rouges, aussi.
Eustache sut ce qui lui restait à faire.
Il inspira.
Soudainement, les verres de ses lunettes devinrent opaques et les poils de son interminable barbe frémirent, comme si un frisson de victoire les parcourait déjà.
— Les gars, la plaisanterie a assez duré, asséna-t-il avec un sourire goguenard en rabattant son pistolet en plastique sur son épaule dans un "couic !" ridicule, comme si c'eut été une Winchester ou une Kalachnikov. Passons aux choses sérieuses. Je vais vous expliquer ce qu'est réellement une Ancre à Réalité de Scranton.
Daniel, Hervé et Jean retenaient leur souffle.
— Une Ancre à Réalité de Scranton sert tout simplement à…
Quelque part dans la pièce, des tambours se mirent à battre le rythme d'une tension insoutenable.
— …
Des gouttes ruisselèrent des fronts rendus moites par la sueur.
Eustache fit insolemment durer le suspense et la longueur de ce conte, jusqu'à ce qu'enfin, dans un murmure, éclate la vérité :
— Bon OK. J'ai oublié.

L'ange qui était passé quelques chapitres plus tôt pour signaler un silence embarrassant repassa une seconde fois, l'air nettement moins aimable, en grommelant des obscénités relatives aux auteurs diaboliques au point d'infliger des heures d'astreinte à des expressions populaires.

— Excusez-moi les gars, lâcha Hervé en déposant son arme massive, mais moi, j'en peux plus, là. Ce truc pèse trente-sept kilos.
— P-pareil, fit Jean en laissant tomber sa tapette à mouches. Aaah… aah… Je… j'ai plus de forces.
— Parlons vrai, dit Daniel. Personne ne sait à quoi sert une Ancre à Réalité de Scranton.
— Mais bien sûr que si ! s'emporta Hervé. Nous avons juste un trou de mémoire, voilà tout.
— L-Les gars ! Je crois que je m'en rappelle ! s'écria Jean. C'est pour neutraliser les propriétés anormales d'une entité !
Eustache manqua de s'étouffer.
— Ça, j'en doute fort. Sinon, il suffirait d'utiliser une ancre pour n'importe quel SCP, de l'enfermer avec dans une pièce pour qu'il ne s'en échappe pas, et ce serait réglé. T'imagines les procédures de confinement qui tiendraient en une ligne ? Sois réaliste, Jean. Tu mettrais la sécurité et toutes les caméras de surveillance au chômage. En plus, les brèches de confinement dont certaines personnes sont si friandes ne pourraient même plus survenir. Ce serait abominable.
Mais ni cet argument ni cette provocation éhontée à l'adresse des participants au concours d'écriture du site ne suffirent à décourager le garçon.
— Alors peut-être, à affaiblir ses propriétés ? En diminuant leur portée, ou leur intensité ?
Cette fois-ci, ce fut Hervé qui manifesta sa désapprobation en toussant gravement.
— Non. Exactement pour la même raison. Dans ce cas-là, on en verrait partout. Mais l'utilisation d'Ancres à Réalité reste assez… sporadique. À croire que les gens ne les utilisent plus que pour se faire remarquer. Pffff. Une invention aussi géniale. Ça me fait mal au cœur.
Il laissa passer un bref moment, puis compléta :
— Surtout lorsque je me rappellerai à quoi elle sert.
Les quatre s'observèrent dans un silence coupable.
— Mais vous avez bien une notice, ou quelque chose comme ça ? demanda Daniel, un peu gêné pour les trois compères.
— Oui, répondit Eustache. Mais on les paume toujours. Sauf lorsqu'on en a pas besoin. M'étonnerait pas que ce soit un effet anormal, ça, tiens. Oh, oh. Je crois que… MAIS OUI ! JE SUIS CON !
S'appuyant sur une main pour enjamber le bureau avec une habileté que seule la volonté de quitter prestement un lieu de travail pouvait lui conférer, il regagna le fauteuil de la secrétaire, puis s'y laissa tomber. Saisissant le clavier, ses doigts longs et fins pianotèrent frénétiquement dessus. Ses deux collègues, intrigués, le rejoignirent aussitôt pour suivre l'écran chacun par-dessus une épaule. Daniel, les bras croisés sur la table, se pencha un peu plus par-dessus pour suivre l'écran.
— C'est forcément là-dedans ! jubila Eustache. Il y a l'inventaire et le descriptif de toutes nos commandes. 'Nous reste plus qu'à chercher. Inventaire… Rechercher… Lettre "A"… Abeilles d'espionnage miniatures… Abeilles ouvrières électroniques… Abeilles amnésiantes en sucre saveur miel… Abeille encore… Abeille partout… Je sais que des gars de notre département ont d'étranges lubies, mais alors là, ils ont fait fort. Bon, je passe… Hmm… Ancre à Réalité !
Savourant chaque mot, les syllabes semblèrent carillonner sensuellement contre son palais :
— "Ancre à Réalité de Scranton (Une) : Dispositif permettant de figer les propriétés surnaturelles d'une entité affaiblissant le niveau local de réalité, en détournant le flux de réalité d'un univers en état de dégénérescence pour pallier l'affaissement de réalité. Ledit niveau de réalité se mesure en "Humes" et grâce à un Compteur de Kant."
Un sourire en coin et le regard pétri de satisfaction, l'ingénieur à la barbe soignée du DRIT conclut à l'attention de Daniel :
— Voilà, je crois, qui répond à votre question. À présent, si vous n'y voyez aucun inconvénient, nous allons vous laisser. Nous avons du boul… une pause à terminer.
— Si j'excepte le fait que vous ayez volontairement choisi de donner des noms de philosophes à vos inventions pour leur conférer une profondeur qu'elles auraient eu bien du mal à acquérir autrement, soupira Daniel dont la tête reposait paresseusement sur la main, comment pouvez-vous être sûrs que les univers que vous siphonnez avec l'ancre ne sont pas habités ? Vous les avez visités ?
Le sourire d'Eustache se décomposa instantanément. Les deux mains posées sur son fauteuil tressaillirent simultanément.
Face à eux, le crampon du Département Scientifique, attentif et ingénu, presque insupportable, attendait que son infatigable curiosité soit repue.
— Nous menons des tests pour déterminer si l'univers que nous localisons est habitable ou non, répondit Hervé en toute hâte. La plupart de ceux que nous sélectionnons sont en état de mort thermique. Il n'y subsiste plus aucune source de chaleur ni forme de vie. Quant aux autres, ils ont généralement été dévastés au cours d'un scénario de type K. Pas une seule espèce ne pourrait y survivre. Il n'y a donc aucune raison de s'inquiéter.
Un désagréable pressentiment l'agita lorsqu'il s'aperçut que l'ingénieur du Département Scientifique affichait précisément le même air consterné que les protagonistes de bandes dessinées humoristiques auprès de qui un autre personnage se vantait d'une idée particulièrement stupide qui lui était venue à l'esprit.
— C'est prodigieusement débile, commenta Daniel qui ignorait sans doute jusqu'à la définition du mot "tact".
Le chercheur fut aussitôt mis en joue par deux canons et un manche en plastique.
— Et cette fois, j'ai mis les piles ! aboya Jean, le teint rouge et à peine discernable à cause de la vapeur qui lui sortait des oreilles et des narines.
— Wowowoh ! Mais laissez-moi au moins vous expliquez ! s'indigna Daniel.
Eustache retira avec un vif déplaisir son pistolet à eau de sa ligne de mire.
— Soit. Vous avez intérêt à être convaincant.
— Je veux dire que le zéro absolu n'est absolument pas synonyme d'absence de vie. Quasiment un tiers des entités humanoïdes que nous confinons pourraient survivre à cette température. Pourquoi diable n'y aurait-il pas un peuple quelque part dans un des univers dont vous engloutissez la réalité, et dont la température glaciale est en fait le milieu de vie idéal ?
Le doyen sortit un mouchoir de sa poche pour essuyer fiévreusement son front trempé de sueur.
— N… Bon, d'accord, peut-être. Mais elles sont rares, et leur sacrifice hypothétique reste un prix acceptable à payer pour la survie de l'espèce humaine, je crois !
Daniel se releva, et sa silhouette se dressant dans la lumière des néons projeta une ombre sur les trois ingénieurs qui semblaient rapetisser à vue d’œil.
— Parlons-en, de l'espèce humaine. Et si la réalité que vous drainez depuis tout ce temps était en fait la réalité de notre univers ? Ce qui expliquerait pourquoi de nouvelles anomalie continuent de surgir parallèlement à l'utilisation des ancres ?
Jean rit si nerveusement que cela en était presque comique.
— Sauf que nous veillons toujours à puiser la réalité depuis d'autres univers ! Il est strictement impossible que nous soyons en train d'épuiser les ressources de réalité du nôtre. Nous nous en serions rendu compte depuis belle lurette !
— J'en déduis donc que vous avez personnellement arpenté chaque recoin de vos univers parallèles à bord de votre cyclomoteur galactique afin de me certifier qu'ils n'ont rien en commun avec le nôtre ? Ou alors que vous avez commodément fabriqué une machine qui sonde l'univers tout entier et allume un voyant vert si vous pouvez le pomper sans risque, et un rouge en cas de danger ? Exploit que vous serez bien évidemment incapables de renouveler lorsqu'il s'agira d'inventer une machine pour prévenir une menace anormale dans un rayon de deux cents mètres carrés ?
Hervé prêta son mouchoir à Jean, qui s'épongea à son tour le front avec.
— Eeeh biiiieeeen… non, mais votre théorie reste infondée. Notre univers tient toujours en place, que je sache. Nous sommes des scientifiques. Nous considérons des faits, pas des théories absconses dont les chances de se produire sont si faibles qu'elles en sont une insulte à la physique ! Votre théorie est tout bonnement impossible. Des preuves ! Nous demandons des preuves !
Ses deux collègues applaudirent bruyamment Jean pour lui témoigner leur soutien. Une coutume observée, dit-on, par certains délégués qui faisaient de même lorsqu'un membre de leur syndicat disait quelque chose d'intelligent, ce qui se produisait de temps à autre, ou simulait avec véhémence l'indignation à l'égard d'un fait divers survenu au cours d'une mission quelconque, moins parce qu'ils s'en souciaient que pour faire un meilleur score aux prochaines élections. Ce qui était tout de même plus fréquent.
Daniel attendit patiemment qu'ils aient terminé.
— Pour les preuves, je vous amènerais bien les victimes pour qu'elles témoignent, mais je crains qu'elles n'existent plus. Au fait, par "impossible", reprit-il en mâchant un chewing-gum, vous voulez dire "impossible" comme un octogénaire en état de décomposition qui déambule à poil dans les couloirs, ou "impossible" comme une statue qui se téléporte lorsque vous ne la regardez pas pour vous briser la nuque ?
— Eeeeeeeh biiiiiiieeeeeeeen…
— Vous avez raison, concéda Daniel, enjoué. Changeons de sujet. Les Compteurs de Kant, par exemple. Hormis le fait que le nom me fasse grincer des dents, je flaire une anomalie qui semble vous avoir échappée. Euh… Il y a un problème ?
— C'est rien, répondit Jean en défaisant sa veste. Juste un coup de chaud… C'est la canicule. Le réchauffement climatique, tout ça.
— Ah ? J'ai une bouteille d'eau dans la poche, si vous voulez. Mais j'ai peur qu'elle soit tiède. L'eau. Pas la bouteille.
— Gnnn… Non, merci.
— Comme vous voulez, fit-il en la rangeant. Revenons aux Compteurs de Kant. Si je ne m'abuse, ils permettent de mesurer le taux de Humes d'un environnement grâce à deux Ancres à Réalité maintenant un niveau de Humes respectivement haut et bas dans deux dimensions de poche artificiellement créées et consultables depuis une console, c'est bien cela ?
— Je…
— C'est exact, coupa Eustache d'un ton cassant en envoyant valdinguer son clavier comme s'il avait insulté sa tante Adélaïde. Et alors ? Où voulez-vous en venir ?
— Oh, rien. Juste trois constats. Un : vous savez accéder à d'autres univers. Deux : vous pouvez réguler leur niveau de réalité. Trois : la Terre est polluée par des entités qui représentent une menace du fait de leur capacité à abaisser notre faible niveau de réalité pour superposer le leur, parce qu'il est évidemment supérieur. Vous voyez où je veux en venir ?
Eustache se raidit, et son teint passa du rouge pivoine au blanc pâle. Il s'effondra dans son fauteuil.
Oh, non…
— Et donc, je me demandais, continua Daniel d'un air dubitatif, qu'est-ce qui vous a retenu tout ce temps de créer des univers de poche, de fixer leur taux de Humes à 100 afin de réduire à néant les propriétés surnaturelles des SCP, et de les balancer dedans ?
— Ce… C'est parce que… certains ne sont pas juste de stupides objets. Il y a des plieurs de réalité, aussi ! coassa Eustache qui commençait à suer très fort. C'est ça. Des plieurs de réalités ! Imaginez ce qu'il se passerait s'ils parvenaient à dominer ce nouvel univers ! Ce serait…
— Ridicule. Trois cas de figure. Ou le niveau de Humes de l'entité est inférieur à celui de la dimension de poche, et elle devient tellement normale qu'elle est condamnée à vivre une existence si banale qu'elle en est stéréotypée. Ou son niveau de Humes est égal à celui de l'univers, et ses propriétés sont annulées. Ou son niveau de Humes est supérieur, et son anomalie sera "juste" considérablement affaiblie par cet excès de réalité.
Hervé, Eustache et Jean transpiraient tellement fort qu'une mare salée se formait peu à peu à leurs pieds. Daniel, lui, avait troqué son chewing-gum contre un thé.
— En d'autres termes, vous avez rendu obsolète le principe même de confinement d'entités, qui est la raison la plus fondamentale de l'existence de la Fondation SCP. Oups. Mais ce sont des choses qui arrivent, n'est-ce pas ?

Ce fut la goutte d'eau qui mit le feu aux poudres.
— ÇA SUFFIT ! rugit Eustache en frappant du poing le bureau qui n'avait rien demandé. Qui êtes-vous pour juger ainsi notre travail ?
Un sourire curieusement confiant fendit le visage de Daniel.
Hervé fronça d'abord les sourcils. Puis, parcouru d'imperceptibles tremblements, il entrouvrit la bouche pour articuler d'une voix chevrotante :
— Vous êtes… ? Non. Impossible. Vous n'êtes pas… Vous ne pouvez pas être…

Daniel Diego Alejandro Lisandro de Villanueva de María de la Santisima Trinidad Esteban Maximiliano Rodríguez y Velàzquez, sa crinière blonde portée par une brise imaginaire, saisit brusquement le pli de sa chemise des deux mains, qu'il déchira, projetant d'un seul coup les boutons dans toutes les directions, dont un dans l’œil de Jean.
La blouse tomba alors pour révéler un costume moulant blanc, rayé d'incarnat et de mauve, frappé d'un énorme "CB" sur le torse. Une cape bigarrée flotta gravement un instant dans les airs, puis toucha révérencieusement le sol.
L'assortiment de couleur absolument ignoble incinéra littéralement la rétine des trois hommes.
— En vérité, annonça Daniel d'une voix solennelle, je ne suis autre que


Captain Basic,


l'implacable quêteur d'incohérences scénaristiques !

— Mille Keter, gémit Hervé en se frottant les yeux. Nous sommes faits !
— Par ma barbe ! jura Eustache. Nous sommes perdus.
— Euh… C'est qui ? fit Jean en dévisageant tour à tour ses collègues, perplexe. Vous le connaissez ?
— De réputation seulement. On raconte que certains hésitent à prononcer son nom, de peur de le faire apparaître. La légende disait donc vrai. Son costume… Dieu tout-puissant. Ça devrait être illégal de s'habiller comme ça. Je pensais jamais dire ça un jour, mais… putain. MÊME la cravate à motifs de lapins jaune et bleu flashy de Gray est moins pire.
— Mais ! songea Jean. Si vous combattez les incohérences scénaristiques et que vous apparaissez dans cette histoire, cela signifie-t-il que… ?
— Il suffit ! ordonna Captain Basic en croisant les bras. Il est temps de confronter toute l'étendue de votre crime en en dévoilant les origines grâce à mon Basico-Flashback© !
Et avant que les trois employés du DRIT n'aient eu le temps de protester contre le recyclage éhonté d'un tel lieu commun, la pièce se troubla autour d'eux, ondulant de plus en plus jusqu'à s'évanouir complètement.

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Bureau du directeur du site- ██ , quelques années plus tôt.

— MONSIEUR ! MONSIEUR LE DIRECTEUR ! Il faut que nous vous parlions ! Nous avons fait une découverte R-É-V-O-L-U-T-I-O-N-N-A-I-R-E !
Un homme d'une quarantaine d'année à la tenue soignée, assis à un bureau en chêne, interrompit dans un profond soupir la lecture d'un document marqué du sceau confidentiel.
Deux scientifiques à l'air réjoui, dont le charisme était si frappant que en avons oublié jusqu'à l'identité, et que nous appellerons donc Marmaduke et Scrameustache, se précipitèrent par la porte. Une femme apparut immédiatement après eux, ses épaules s'affaissant sous une impuissance dont elle était coutumière.
— Je suis désolée, monsieur. Je leur ai expliqué que vous étiez occupé, ils n'ont rien voulu entendre…
— Ce n'est pas grave, Catherine. Je suis sûr que ces messieurs ont une excellente raison de me déranger, et que je ne regretterai pas d'avoir laissé en suspens le contrat d'acquisition de matériaux contre les dangers cognitifs, depuis que ces derniers déciment nos effectifs depuis un mois. Alors, messieurs ? Qu'est-ce que ce sera, cette fois ?
Scrameustache débarrassa la table des stylos et des contrats qui la jonchaient d'un enthousiaste balayage du bras, les faisant choir dans la corbeille, puis y déposa une immense feuille de papier qu'il déploya.
—TA-DAAAAAAA ! Monsieur, nous avons l'honneur de vous présenter… l'homme du futur !
Le directeur se pencha sur le schéma, l'examinant avec intérêt. Tirant sur sa moustache, il plissa les yeux, puis annonça :
— Je crois qu'il est à l'envers.
Marmaduke tourna à demi la tête.
— Ah ? Tiens, oui, remarqua-t-il en faisant pivoter le plan. Alors, qu'est-ce que vous en pensez ? C'est que nous avons en passé du temps, là-dessus !
L'homme scruta le dessin, qui consistait en une succession de gribouillages avec des flèches partout et dans tous les sens, accolées à des mots dont le plus court faisait vingt-et-un caractères.
— J'en pense, observa-t-il, que je vais avoir besoin d'explications.
— Avec joie ! s'exclama Scrameustache, qui semblait guetter cette demande depuis qu'il avait déplié son griffonnage, véritable œuvre d'art moderne tant il était illisible et inesthétique.
Le scientifique attrapa fébrilement le papier et le plaqua sur le visage du directeur, croyant peut-être que cela le rendrait plus visible à défaut d'être compréhensible.
— Ce que vous voyez là, M. Le directeur, babilla-t-il, est la fin de l'ère où les hommes étaient encore la proie des SCP. La solution à toutes les brèches de confinement possibles et inimaginables. Le remède à tous les maux de la Fondation !
— Nous avons longuement réfléchi quant à la menace que représentent les SCP, ajouta Marmaduke. À votre avis, M. le directeur, qu'est-ce qui rend une entité surnaturelle dangereuse ? Hmmm ? Un indice : c'est écrit là, l'aida-t-il en lui écrasant un peu plus le plan sur la face.
— Schlmpf, répondit le directeur.
— EXACTEMENT ! Leurs propriétés surnaturelles ! Alors, on s'est dit : "Hé ! Et si on les empêchait de développer des anomalies qui sont méga-difficiles à contenir, et super-dangereuses en plus ?" La réponse était évidente. "Hé mec ! T'as trop raison ! — Tu crois, mec ? — Mais ouais, mec ! Vas-y, on fait ça ! — Bordel, on est vraiment trop géniaux, m…"
— Je propose que l'on en vienne directement au dénouement, abrégea le directeur en repoussant la feuille de papier. Qu'est-ce que vous avez fait, messieurs ?
— Monsieur, déclara Scrameustache d'un ton faussement solennel en renouant un nœud papillon imaginaire. Ce que vous tenez entre vos mains est le plan grâce auquel nous allons doter un être d'immenses pouvoirs. Un être qui sera capable de créer des univers parallèles et de manipuler la réalité ! Nous allons créer… Un dieu vivant ! La Fondation SCP, monsieur le directeur, a triomphé ! C'est un jour radieux qui se lève sur l'humanité !
Et il se figea, les bras tendus agrippant le vide, un rictus mégalomane greffé sur le visage.
Son supérieur en fut si impressionné que sa narine droite frémit brièvement. Ou peut-être pas.
— Je vois.
— Ce que mon collègue veut dire, rectifia Marmaduke, plus soucieux que Scrameustache de justifier leurs honoraires, est que nous avons réussi à isoler et maîtriser deux facteurs surnaturels. Le premier est la création d'univers artificiels à partir du nôtre, appelés "dimensions de poche", et le second est la capacité à influer sur le niveau de réalité desdits univers. Par "réalité", j'entends ce qui permet à une entité… une théière, par exemple, d'acquérir des propriétés surnaturelles. Un excès de réalité rendra notre théière exceptionnellement normale, et un manque de réalité la rendra, eh bien… anormale. Ce qui lui permettra de développer des facultés imprévisibles dérogeant aux lois de la physique. Et vous savez le meilleur ?
— Faites vite. J'hyperventile.
— NOUS AVONS RÉUSSI À DONNER CES CAPACITÉS À UNE ENTITÉ ! hurlèrent en chœur les deux génies.

Le directeur ferma les yeux, joignant les mains.
— Vous…
Il garda le silence durant vingt secondes pesantes.
— Messieurs. Vous n'auriez pas créé… par le plus pur des hasards… un genre de… 'savez… super-héros ? Un genre de… 'tendez, ça va me revenir… d'entité ridiculement puissante qui-est-supposée-faire-le-bien-mais-va-forcément-nous-péter-à-la-gueule-à-la-fin ? Je veux bien évidemment dire : un "X-Men" ?
Le corps de Marmaduke connut une variation de température qui n'était pas si différente de celle qu'il avait expérimentée quelques jours plus tôt lors d'un ice bucket challenge à cause d'un stupide pari perdu.
— Un super-héros ? Mais-mais-mais-bien-sûr-que-non-enfin-qu'est-ce-que-vous-allez-croire-ce-n'est-pas-du-tout-ce-que-vous-pensez-voyons-je-vous-assure.
— Rôôôôôh ! Monsieur le directeur, rougit Scrameustache en défaisant un ou deux boutons de sa blouse à cause d'une sudation aussi mystérieuse que soudaine. J'ai l'impression que vous cherchez à nous faire passer pour deux types réduits à inventer des personnages ou des concepts odieusement puissants afin de tenter de percer dans un domaine où plus personne n'est capable d'innover depuis deux siècles !
— Laissez la littérature en paix, s'insurgea le directeur en se redressant sur sa chaise. Il est ici question d'un Keter fait maison que vous allez me faire le plaisir de démonter maintenant-immédiatement-tout-de-suite.
Eux accueillirent sa volonté avec une expression toute penaude, qui était tout de même encore loin d'égaler le regard de dindonneau d'un certain agent de la sécurité.
— Je compte sur vous, messieurs. Nos agents de sécurité commencent à se lasser d'être rossés par des rats de laboratoire déchaînés, aussi…
— ET SI ON EN FAISAIT UNE ANCRE ?
C'était Marmaduke. Une autre de ses idées géniales avait encore fusé. Scrameustache resta interdit. Il mit environ dix secondes à comprendre, et son visage s'illumina.
Le directeur, qui pour son malheur n'était qu'un profane en recherche scientifique, se fendit d'une grimace un peu niaise.
— Je vous demande pardon ?
— MAIS OUI ! s'enthousiasma Scrameustache. Si une entité pensante est trop dangereuse à cause de son imprévisibilité… Il suffit d'utiliser un objet à la place ! Nous le contrôlerions aisément. J'imagine déjà le concept. Les ancres stabiliseraient le niveau local de réalité… Les univers seraient uniquement employés dans des compteurs pour servir de références… On foutrait une ancre dans un univers pour faire exploser le taux de réalité, et une autre dans le second univers pour le nullifier. Et nous avons nos deux valeurs de mesure élémentaires. Putain. Alors là, mec… chapeau.
Et il le salua en ôtant un couvre-chef invisible pour le tirer en une révérence pompeuse jusqu'aux pieds de Marmaduke, qui déclina modestement son admiration d'un geste de la main.
— Si je comprends bien, répéta le directeur, vous proposez qu'un être qui a le pouvoir d'élever une chenille ou une blatte au rang de danger de classe mondiale et de rendre un dieu psychopathe aussi menaçant qu'une loutre, de catapulter n'importe qui dans des plans d'existence qu'il crée à volonté, et de changer le destin de tous les êtres de l'univers pour qu'il ne devienne plus qu'un conte de fée ou une compilation de tous les scénarios de classe K devienne… une ancre ?
Le couple de chercheurs acquiesça timidement.
— Faisant ainsi passer cette aberration pour un progrès technologique au lieu de ce qu'elle est réellement ; c'est-à-dire un être dont je soupçonne les capacités de vous être apparues dans un nuage de fumée au cours d'une soirée LSD, puisque dans le meilleur des cas, il nous fait passer pour des ringards qui n'auront plus qu'à louer vingt mille mètres carrés d'installations vides à des clubs de vacances, en admettant que nous n'ayons pas nous-mêmes gagné un aller simple pour une lointaine dimension entre-temps ?
Marmaduke et Scrameustache émirent des litres de sueur en chœur.
— En fait, balbutia le premier, je… nous…
— Ou si vous préférez, il s'agirait d'un dieu vivant incarné en ancre qui rend l'existence de la Fondation aussi pertinente que la perquisition d'une usine de porcelaine anormale confiée à la CMO ?
— Hem. Euuh, alors… oui, certes, mais… enfin…
— C'EST COMPLÈTEMENT DÉBILE ! J'ACHÈTE !
Ahuris, les deux chercheurs crurent à une plaisanterie. Mais le directeur étaient réellement radieux.
— Et surtout, n'oubliez pas de donner le nom d'un philosophe quelconque à votre invention, leur confia-t-il avec un clin d’œil complice. C'est à la mode. Ça fait distingué. Le plus important, ce n'est pas d'avoir de la culture. C'est de la simuler ! Oh. Et j'allais oublier. Si le personnel vous fait remarquer qu'utiliser à des fins de mesure des passages vers des dimensions dont le niveau de réalité est modulable alors qu'on pourrait tout simplement y jeter les entités et les normaliser, invoquez des prétextes bidons. Comme la taille de la dimension de poche (qui est évidemment trop petite), les règles de l'univers (qui sont précisément incompatibles avec le SCP), notre éthique inexistante, etc. Soyez inventifs. Je compte sur vous. Avec une invention sûre et novatrice comme celle-là, le Conseil nous débloquera le budget, et nous la produirons et exporterons dans le monde entier ! Les O5 eux-mêmes ne nous refuseront plus rien !
Délaissant son bureau pour s'emparer d'une bouteille de champagne qu'il ne gardait que pour les plus prestigieuses occasions, il emplit trois coupes du liquide pétillant qu'il fit glisser sur le bureau en direction des chercheurs.
— Messieurs, babilla-t-il en levant sa flûte, je porte ce soir un toast à votre talent. Grâce à votre génie - que j'ai modestement assisté - et votre persévérance, notre site, enfin, va RAYONNER !

La dégustation se fit dans un silence euphorique, jusqu'à ce que :
— À propos ! lança tout à coup le directeur tandis que la boisson émoustillait encore les papilles délicates des géniaux inventeurs. Un détail me titille… Comment cela se fait-il que vous ayez découvert le voyage inter-dimensionnel et la manipulation de réalité mais n'ayez pas encore inventé les asperseurs qui ne nous inondent pas lorsqu'on craque une allumette ou on allume un cigare juste en-dessous, et qu'on vous avait commandé il y a quoi ? Cinq ou six ans ?
Un tintement de verres brisés retentit dans la pièce.
Marmaduke saisit dans sa poche un objet rond qu'il brandit en l'air.
— 隠遁術 - Disparition No Jutsu !
Un volute de fumée opaque aromatisée à la cannelle emplit soudainement la pièce.
Lorsqu'elle se dissipa, il ne resta des deux chercheurs plus qu'une photo dédicacée qui virevolta un temps, puis se posa doucement sur le bureau dans un silence consterné.

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Département de Recherche et d’Innovation Technologique, de nos jours.

Un sentiment de nausée qui saisit Eustache, Hervé et Jean au collet les fit revenir à eux. Captain Basic, face à eux, avait toujours les bras croisés sur son abominable costume moulant dont le soin des couleurs avait probablement été laissé à une licorne qui avait la diarrhée.
— Q… Que… Qu'est-ce que c'était que ça ? hurla Eustache, encore sous le choc.
— L'un de mes petits pouvoirs, répondit Captain Basic avec une humilité feinte. Je voulais juste savoir comment tout ce bordel avait commencé. Tout est clair, désormais.
— Vous allez nous arrêter ? gémit faiblement Jean.
— Vous avez utilisé une technologie qui met en péril l'emploi de milliers de personnes, est une arme plus dévastatrice que toutes les bombes nucléaires de la Terre réunies et nous fait passer pour des demeurés pour ne jamais l'avoir utilisée convenablement jusque-là. Rien d'illégal, donc.
— En résumé, vous nous avez dérangé, brûlé les yeux avec votre costume immonde et infligé une hallucination émétique pour rien, fulmina Hervé.
— "Pour rien", "pour rien", c'est vite dit. J'ai tout de même démasqué une imposture qu'aucun des milliers d'intellectuels qui fréquentent nos couloirs n'a capté. C'pas rien, tout de même !
Un son strident qui ressemblait à s'y méprendre à un cri de singe hystérique résonna dans la salle.
Captain Basic sortit de sa poche un automate miniature qui jouait des cymbales tout en hurlant, et dont l'apparence simiesque présentait une ressemblance troublante avec le directeur du Site-Aleph.
— Saperlipopette ! Mon Basico-Bullshitomètre© me signale qu'une autre stupidité a été proférée tout près d'ici ! Vu comme il s'emballe, ça ne m'étonnerait pas qu'il s'agisse encore d'une personne qui compte faire voyager la Fondation dans le temps comme si nous étions dans un roman de science-fiction. Au revoir, chers amis ! Le devoir nous appelle, mon super costume et moi.
Le faciès plissé et aigri du doyen se détendit subitement, comme si une information capitale venait de lui être soufflée à l'oreille.
— Puisqu'on parle de votre costume… Il a des pouvoirs ? Est-il, par exemple, indéchirable ? Infroissable ? Est-il parfumé à l'eau de Cologne? Lance-t-il… je ne sais pas moi, des… rayons lasers, des roquettes, ce genre de choses ? Ou peut-être… peut-être est-il immunisé aux balles, aux projectiles en tout genre ?
— Oh non, rien de tout ça, répondit Captain Basic en partant d'un grand éclat de rire. Pourquoi ?
Les trois ingénieurs se jetèrent un bref regard entendu et dégainèrent leur arme respective.
— C'est tout ce qu'on voulait savoir.


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