La fille de la mort
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Un destin doux-amer, un fruit condamné à être tué par l’arbre, un enfant condamné à être assassiné par son ascendance, un monde condamné à être détruit par son créateur.

Sone Tal


L’escalier semblait sans fin, tournoyant en un virage infini autour d’un pilier. La robe de cérémonie de Sandra dont la traîne glissait sur les marches, virait de l’écarlate au pourpre. Ses pas allaient à un rythme lent et régulier tandis que grâce à quelques meurtrières dans le mur, les rayons du satellite lunaire frappaient le visage fantomatique de l’Ultime.

Elle effleura avec flegme du bout de ses doigts fins le pilier tout en chantant. Un liquide opaque coula sur sa main. En haut de l’escalier, au tout premier palier, des dizaines de ganglions lymphatiques laissaient couler une humeur purulente sur les parois. Sur ce même palier, trois victimes du dernier sacrifice étaient la source d’une cascade de sang qui se répandait sur chaque marche. Le flot atteignit le dernier palier en même temps que Sandra. Le pilier se mit alors à vibrer, puis les murs, à trembler. Tout le manoir des Vorös se mit à frissonner. Chaque pierre sembla alors se gorger de sang, chaque pan de mur vira au pourpre et toutes les pièces s’assombrirent.

Au premier étage, Timéa, la jeune Zend qui avait obtenu les faveurs du Karciste Vorös, se recroquevilla dans son lit deux fois trop grand pour elle-seule tout en caressant son ventre, vaine tentative pour rassurer un simple amas de cellule vieux d’à peine deux mois.

Henri, surveillant le bon déroulement de la cérémonie jusqu’à son terme, ressentit d’instinct la détresse de Timéa mais dut attendre la fin avant d’accourir pour pouvoir la serrer dans ses bras.

Sandra finit par remonter l’escalier, au même rythme qu’elle l’avait descendu. Elle atteignit le premier palier alors que le plafond de chaque pièce venait de s’assombrir. Elle n’accorda pas un seul regard aux trois cadavres suspendus par les pieds, la gorge tranchée, et se retira dans sa chambre.

Henri se précipita alors au chevet de Timéa et la serra fort contre lui tout en lui caressant les cheveux. Il murmura autant pour la rassurer que pour se rassurer :

« Ce n’est rien… Ce n’est rien… Ce rituel est fait tous les ans pour protéger la maison de nos ennemis, ce n’est rien. »

Juste quelques morts de plus. Rien d’important par rapport à la survie de l’Ordre Ésotérique du Ver Blanc. Henri avait baigné dans le sang dès sa naissance. Il ne craignait rien de ce rituel.

Cependant, d’ordinaire, il nécessitait la présence de plusieurs Võlutaar et du Karciste de l’Ordre. Or, Sandra avait réussi à l’accomplir seule, elle avait trouvé les sacrifiés, elle les avait séduits, amenés jusqu’ici, puis tués sans sourciller. Elle avait enclenché le rituel seule avec une facilité et une flegme déconcertantes.

Cela faisait trois mois qu’elle vivait chez lui. Chaque cérémonie démontrait et décuplait sa puissance. Il se sentait bien faible face à elle. Elle lui accordait un soutien indéfectible, mais qu’en serait-il si d’aventure, elle venait à se détourner de lui ? Qu’adviendrait-il de Timéa et de son enfant s’il la décevait d’une quelconque manière ?

Il se sentait intimidé, comme il l’avait été face à son père, tête courbée, prêt à plier, prêt à s’incliner et surtout prêt à céder. Il n’était toujours pas le maître à bord ici et cela le révoltait. Mais que pouvait-il faire contre elle ?

Il contempla le visage de Timéa, ses yeux de chair dévisageant les yeux mécaniques et froids de celle qu’il aimait. Il n’appréciait toujours pas ce regard mais savait que si elle faisait partie du culte, c’était parce que cette technologie avait réussi à la guérir d’une cécité subie dès la naissance. Cela avait un peu adouci son opinion et depuis, il avait compris que même si ses yeux n’étaient plus le reflet de son âme, son sourire l’était en revanche. La dernière chose qu’il voulait, c’était de le voir s’effacer.

Non. La dernière chose qu’il voulait, c’était de le voir figé à tout jamais dans un dernier souffle éternel.

Et pour cela, il devait continuer à céder.


Elle balaya la chambre du regard. Assise sur le lit, Sandra semblait perdue, le visage vide d’émotions, le regard éteint. Le rituel lui avait demandé beaucoup de force. Elle ne laissait rien paraître mais plus les jours passaient et plus elle se sentait… faible.

Bien entendu, chaque rituel était plus compliqué et plus puissant que le précédent, cela aurait pu être normal d’être de plus en plus fatiguée. Mais elle sentait que quelque chose l’attirait vers le fond, qu’elle devait traîner un poids constamment, un poids qui se faisait de plus en plus lourd.

Plus les jours passaient et plus Sandra s’affaiblissait. Cela se ressentait dans son humeur et pour palier à cette faiblesse, elle devenait de plus en plus agressive et de plus en plus cruelle au grand dam d’Henri.

Timéa la craignait un peu plus chaque jour. Le visage de Sandra devenait pâle, presque livide, ses joues se creusaient, son corps maigrissait à vue d’œil, elle portait constamment une robe soit rouge pour accentuer sa pâleur soit blanche pour marcher, tel un fantôme, dans les longs couloirs du manoir. Elle était silencieuse, l’ombre d’elle-même. Une ruine. Et pourtant, l’épouvante qui l’entourait continuer à frapper les habitants du manoir tout comme les visiteurs. Certains lui trouvaient un air de déesse immortelle taillée dans le marbre, d’autres, d’un animal mystérieux tapi dans l’ombre prêt à bondir sur sa proie. Mais tous ressentaient cette aura distante et puissante, comme si elle s’abandonnait peu à peu à un autre monde, un monde au-delà de la compréhension humaine, d’où elle pouvait guider les destinées et enfin embrasser la sienne. C’était une aura qui réveillait les bas instincts, de ceux qui murmurent aux Hommes « reste, abandonne-toi » face à la raison hurlant « cours, fuis, tu es en danger ».

Quant à Sandra elle-même, elle était l’instigatrice de cet appel à l’abandon, cherchant à tout prix à combler ce vide en elle.

Mais rien n’y faisait.


Le verre de vin sembla tomber au ralenti avant de se fracasser en mille éclats sur le sol, répandant le liquide sur le parquet.

Elle avait fini par comprendre, après six longs mois. Devant elle, Henri et Timéa la regardaient avec crainte. Sandra s’assit sur l’un des canapés du grand hall, devant la cheminée, tout en ne les quittant pas des yeux, mortifiée.

"Va-t-en et ne reviens pas. Nous n'appartenons plus au même monde. Si je te revois un jour, tu mourras."

C’était ce qu’elle lui avait dit avant qu’il ne parte, les larmes aux yeux. Elle se souvenait encore de son amour souillé par une terreur sans nom. De l’horreur lorsqu’il l’avait vue jaillir du sang de Lovataar. De son incapacité à choisir. D’une flamme vacillante, presque éteinte, malmenée par un dur vent d’hiver.

Et pourtant, c’était cette flamme qui lui manquait. Comment l’Ultime, la dernière descendante de Lovataar, l’amante insatiable et tenace, celle qui n’avait jamais abandonné le Prophète, qui l’avait pourchassé jusque dans ses rêves, dont la haine s’était muée en un amour ardent et obsessionnel, comment elle, Sandra, pouvait-elle espérer vivre sans cette flamme ? Son pouvoir, sa force vitale, se nourrissait de ce sentiment, de cette passion, qu’elle soit amour ou haine, qu’elle soit amer ou miel, qu’importe, du moment qu’elle était un feu brûlant, magnifique et destructeur.

Elle devait le retrouver, à tout prix. C’était cette quête, cette conquête, cet accaparement qui était sa seule et unique raison de vivre. Tout comme Lovataar, elle devrait envoyer des hommes pour le ramener après d’elle. Elle n’aurait de cesse de le pourchasser jusqu’à ce qu’il revienne.

Elle demanda à Henri de le chercher pour elle, par tous les moyens. Ce dernier n’osait pas laisser seule Timéa entre les mains de Sandra mais dut s’y résoudre s’il ne voulait pas subir sa colère.

La jeune Zend le serra fort contre elle puis le rassura d’un magnifique sourire qu’il emporta lorsqu’il franchit la grande porte du manoir de son père.


« Ne reviens que lorsque tu l’auras trouvé. »

C’était la dernière chose que lui avait dite Sandra. Cela faisait une semaine qu’Henri le recherchait. Il avait tout d’abord reconstitué la vie de Justin, l’endroit où il était né, celui où il avait grandi, et plus important encore, son travail. Il travaillait chez un sous-traitant dans la grande distribution.

Henri avait l’adresse de l’entreprise. Il alla interroger les employés mais aucun n’avait vu Justin depuis huit bons mois. Il avait, semblait-il, donné sa démission. Le patron demeura évasif et expliqua qu’il ne savait pas où travaillait aujourd’hui son ancien employé, et qu’il ignorait où il habitait dorénavant.

Le bâtiment était assez grand et fourmillait de petites mains. Henri ne tarda pas à trouver une langue bien pendue dont il oublia vite le nom :

« Connaissez-vous un Justin Hochard ? Demanda-t-il dans un français dénué d’accent hongrois. »

L’homme qui lui adressa la parole lui fit un grand sourire édenté. Le pâle éphèbe aux cheveux blonds au costume impeccable ne put s’empêcher de reculer de dégoût mais contint une remarque désobligeante quant à son hygiène bucco-dentaire.

« Justin Hochard ? Vous parlez de ce gars qui bossait dans les bureaux au-dessus de nous, qui arrivait avant nous et partait bien après l’heure réglementaire ? Un vrai fantôme ce type. A croire qu’il a jamais bossé ici, j’vous jure. Et dire qu’il doit être payé comme un cadre à rien foutre alors que j’me tape un salaire à la con qui n'arrive même pas à me donner à manger. Trente-neuf heures par semaine, c’est beaucoup trop pour mon vieux dos, vous savez.
- Certes. Rien d’autre ? »

L’homme le dévisagea et haussa les épaules :

« J’ai pas envie d’avoir d’ennui et vous m’avez l’air d’être un drôle de gars. Si mon patron n’a pas voulu vous parler plus, c’est qu’il faut pas que je vous en dise trop. Tout ce que je sais c’est qu’il est parti il y a huit mois et que ça n’a rien changé au fonctionnement de l’entreprise. »

Henri le remercia le plus poliment possible puis se dirigea vers la sortie, dépité. Il leva les yeux une dernière fois vers la devanture de l’usine rachetée il y a quelques années par un entrepreneur anglais.

« Saudel Compagnie & Powell »

Henri comprit dans quel piège à loup il était tombé. Il se précipita vers sa voiture et partit le plus loin possible de cet endroit avant que quelqu’un ne l’attrape.

Ainsi, Justin Hochard avait fait partie de la Fondation SCP. Il se doutait bien que Sandra l’ignorait, sinon, elle ne lui aurait pas caché un détail aussi intéressant que problématique.

En effet, c’était problématique. Il imaginait bien que la Fondation recherchait sans doute le déserteur, sauf si elle l’avait déjà trouvé, et cela ne l’arrangeait pas du tout. Il allait devoir faire appel à des « amis » et cela ne l’enchantait pas.


« Je n’ai pas du tout apprécié son attitude. »

Le directeur du site-58 regardait le fond de son verre avec attention. Le « patron » de Saurel Compagnie & Powell toussa pour se rappeler à lui. Le directeur sursauta puis soupira :

« Navré. Suis pas dans mon assiette. Problèmes de budget en ce moment. La France n’est pas vraiment une priorité pour les O5 et les sous commencent à manquer. Je peux rien faire pour vous. De toute manière, si je résume, un dandy vient vous voir-
- Il avait plutôt l’air de venir de l’Est.
- Quoi ? Un soviet’ ?
- Non. Autrichien ou Hongrois, je dirai. Précisa le « patron ».
- Ouais, c’est pareil. Donc bref, un homme vient vous voir, vous demande des informations sur l’un de nos anciens employés qui a déserté, vous ignorez qui est cet homme et vous ignorez pourquoi il voulait avoir des infos sur lui. Qu’est-ce que je peux faire ? »

Le directeur le regarda avec un air blasé puis finit son verre pour le remplir de suite. Le « patron » précisa :

« Mais monsieur le Directeur…
- Bientôt ex-directeur, au rythme où ça va, ce site va fermer et moi, on va me mettre comme serpillière à l’entrée du site-19.
- Monsieur le Directeur ! Il cherchait Justin Hochard, nous savons que des sarkites ont enlevé sa petite amie et tué deux de nos agents ! S’emporta-t-il. »

Le directeur sursauta puis bondit de sa chaise :

« Je n’ai aucun droit à dépêcher une FIM pour vous. Je n’ai déjà pas suffisamment d’agents ici pour assurer la sécurité du site ! De toute manière, cet individu est perdu et Justin aussi !
- Surveillez au moins ceux que nous savons faire partie du culte dans notre pay-
- Je ne peux pas ! Vous comprenez ? »

Pierre Vernadeau passa sa tête dans l’encadrement de la porte :

« Besoin d’aide ?
- Pas de la vôtre en tout cas, agent Vernadeau. Merci pour vos conseils et votre expertise. Retournez à votre base… Enfin, le truc qui vous sert de base. Ironisa le directeur.
- Oh vous savez, Lille est une belle ville, si on veut. Et notre base est plus que discrète, je crois que même lorsque les O5 décideront enfin de restructurer nos sites et de nous donner un vrai budget, je garderai cet endroit. Cependant, là n’est pas la question. Je n’ai pas de missions pour le moment, je peux peut-être aider ? »

Le directeur se resservit un verre, en proposa un à Vernadeau qui refusa poliment, puis le but d’une traite avant de répondre :

« Cela concernerait les Cultes Sarkiques. Pas votre domaine, agent. Si encore, nous avions eu affaire à EMOEC.
- Je connaissais de vue monsieur Hochard. Un spécialiste de l’Église du Dieu Brisé, c’est bien ça ? »

Le patron devança le directeur d’une courte tête :

« Oui, un bon gars. Très bon dans son domaine, tout comme vous dans le vôtre. Je crains que les sarkites ne lui cherchent des ennuis.
- Il a déserté, je vous signale ! S’exclama le directeur. Je vais pas risquer la vie du directeur d’une FIM qui n’est même pas sous ma responsabilité pour retrouver un déserteur avant un quelconque sarkite.
- Mais c’est peut-être important, conclut Vernadeau. Vous ignorez les conséquences que cela pourrait engendrer. Si les sarkites le cherchent, c’est qu’il doit être très important pour eux, même au risque d’envoyer un hongrois jusqu’ici.
- … Depuis quand écoutez-vous aux portes, monsieur Vernadeau ? Demanda le directeur d’un air soupçonneux.
- Et vous, depuis quand renoncez-vous à remplir votre mission de protéger l’humanité ? »

Cela eut le don de couper la chique du directeur. Vernadeau considéra que la conversation était close et se tourna vers le « patron » :

« Aucun indice sur la localisation de Justin ?
- Aucun. Mais si l’homme que j’ai vu est bien un sarkite, il va certainement chercher de l’aide. Il existe un sarkite suffisamment influent pour pouvoir l’aider dans ses recherches. Le Karciste Sodali, deuxième du nom. J’ai déjà eu affaire à son père par le passé avant que je ne devienne le gérant d’une société fantôme. Il se cache près de Tours.
- Cela fait des lustres que nous avons perdu sa localisation, bougonna le directeur. »

Vernadeau haussa les épaules :

« Au moins, je sais ce que je vais faire de mes vacances. »

Le directeur leva des yeux étonnés vers lui :

« Et votre… mission secondaire ?
- En suspend. Je commence un peu à perdre la foi. »

Son interlocuteur ricana puis but un énième verre :

« Comme nous tous, je le crains. »


« Justin Hochard ? »

Le Karciste Sodali, dont le visage ressemblait trait pour trait à celui de son défunt père, porta son regard d’acier au loin, vers la porte-fenêtre de sa petite maison qui donnait sur un jardin de taille modeste mais très bien entretenu. Henri se sentait à l’étroit dans cet endroit. Néanmoins, il se rendit compte qu’il était douillé et chaleureux, à l’image du feu crépitant dans la cheminée du salon, bien loin de son manoir luxueux et beaucoup trop grand pour les quelques habitants qui avaient la malchance d’y vivre. Un endroit beaucoup trop accueillant par rapport à la froideur du Karciste qui l’avait fait entrer avec des manières peu polies. Assis sur le canapé en face de lui, droit comme un pic ainsi que l’exigeait son éducation, Henri tentait vainement d’ignorer le tic tac incessant de l’horloge.

Après quelques secondes qui parurent se transformer en heures pour le jeune Karciste Vöros, Sodali se leva de son rocking-chair et s’approcha de la cheminée pour contempler d’un regard triste une photo de son père, mort il y a plusieurs mois. Finalement, il reprit la parole d’une voix tranchante :

« Henri Elkar. Vous avez été bien évasif quant aux circonstances de la mort de mon père.
- … »

Henri grinça des dents, les muscles de son dos se tendirent et il serra les poings. Il devait rester calme, mener à bien cette mission, pour Timea et leur enfant mais la mention de son nom de bâtard le rendait toujours aussi explosif. Au moindre relâchement, il risquait de sauter à la gorge du Karciste et de le tuer, comme Sandra avait tué son père… ainsi que le sien.

Sa gorge le brûla alors qu’il tentait de ravaler la bile qui lui montait aux lèvres. Il bredouilla de vagues mots mais fut vite interrompu :

« Vous avez dit qu’il y avait eu un accident. Mais il n’y a pas eu de corps, pas de rapport, pas d’enquête. Rien. Je n’ai même pas pu enterrer mon père dignement. »

Henri, qui n’avait vu en son père que le moyen de faire valoir son droit du sang, ne parvenait pas à comprendre sa détresse. Il resta impavide devant Sodali qui se tourna vers lui, un tressaillement au coin de l’oeil, signe que son masque de joueur de poker commençait à se fissurer sous les assauts de la colère :

« Vous n’avez jamais eu aucun respect pour votre père qui lui-aussi est mort mystérieusement lors de cette funeste journée. J’imagine que vous n’y êtes pour rien, ni pour eux, ni pour Rötal.
- Je…
- Vous ne savez pas ce que c’est de perdre un membre de sa propre famille, vous n’en avez jamais eue. »

Ne rien relâcher. Surtout. Ne rien relâcher.

Henri pensait que s’il laissait le barrage s’effondrer, il tenterait de tuer Sodali. Cependant, à son grand désarroi, il fit une chose totalement inattendue.

Il pleura.

Sodali se retrouva, perplexe, à tendre une dizaine de mouchoirs, l’un après l’autre, à Henri qui tentait de reprendre ses esprits sans grand succès. Les mois de peur et de frustration se déversèrent dans son esprit, l’idée que Timéa et son enfant étaient seuls avec Sandra en tête.

Finalement, au prix de plusieurs longues minutes, Henri se calma et remercia de mauvaise grâce Sodali pour le peu de réconfort qu’il lui avait apporté. Puis, finalement, il bafouilla :

« C’est… C’est l’Ultime q-qui m’envoie. Elle…
- L’Ultime ? »

Une expression de terreur traversa le visage de Sodali qui connaissait la réputation de la jeune femme. Il se rembrunit mais consentit finalement à l’aider, ne voulant pas fâcher la descendante de Ion et de Lovataar. Henri regretta de ne pas le lui avoir dit plus tôt.

« Justin Hochard est un tout nouveau membre des mekhanites. Je le connais car il commence à se tailler une bonne petite réputation, des membres de mon Ordre ont fini par entendre parler de lui. Il répare des mécanismes. Vous cherchez donc un ennemi, Henri Elkar. »

Le jeune Karciste fut abasourdi par la nouvelle. Il demanda d’une voix blanche :

« Où puis-je le trouver ?
- On dit qu’il habite dans les Alpes Italiennes. On a déjà envoyé des Orin à sa recherche mais aucun n’est revenu. J’ai fini par laisser tomber. Peut-être aurez-vous plus de chance.
- Il le faut.
- Que vous a-t-elle promis en échange ? Demanda Sodali d’un air inquiet devant le teint livide d’Henri. »

Ce dernier, tremblant de peur, se contenta de répondre :

« La survie de ma famille. »

Voyant qu’il l’avait mal jugé, mais demeurant convaincu qu’il n’était pas étranger à la mort de son père et qu’il était certainement coupable de parricide, Sodali le laissa partir sur ces dernières paroles :

« Alors bonne chance, Karciste Vöros. »


L’engrenage s’imbriqua parfaitement. Justin contempla son œuvre, à la fois ravi et étonné. Il poussa un cri de joie lorsque le mécanisme s’enclencha de lui-même, sans aucune source d’énergie.

« Vraiment superbe, bravo, vous avez encore prouvé que vous êtes digne de confiance. »

Celui qui venait de le féliciter était un membre assez ancien de l’Église. Il lui donna sa paye et repartit avec l’objet mécanique. Justin le suivit jusqu’au pas de la porte du petit atelier situé sur un plateau coincé entre les montagnes alpines. Quelques vaches passèrent devant lui et le fermier voisin le salua. Justin fit de même avec un petit sourire puis porta son regard au loin. Le vent se mit à souffler et balaya les hautes herbes des pâturages. Le ciel était bleu, sans aucun nuage à l’horizon. La vue était magnifique. Pourtant, le sourire de l’ancien membre de la Fondation disparut vite et sa mine s’assombrit. Il effleura machinalement le manche du poignard qui demeurait encore et toujours accroché à sa ceinture. Qu’est-ce qui l’empêchait de repartir en Hongrie ? Certainement un signe du destin, une étincelle de courage, ou tout simplement une résolution qu’il n’avait pas su encore prendre.

Il allait refermer la porte de son atelier afin de se reposer après cette journée de travail, les cernes sous ses yeux attristés témoignant de sa ténacité et de son dévouement à l’Église du Dieu Brisé, mais des cris l’alertèrent. C’était la femme du fermier qui le hélait à grands efforts de gesticulations inutiles.

« Monsieur Justin ! Monsieur Justin ! Cria-t-elle en italien. »

Ce dernier réprima un soupir de lassitude et, abandonnant l’idée de s’allonger dans son lit confortable, se dirigea vers elle d’un pas lourd :

« Qu’y a-t-il ? »

En voyant celui qui accompagnait la femme, Justin s’arrêta net, sortit le poignard et le cacha derrière son dos. Il était encore assez loin mais il avait reconnu sa posture, sa démarche ainsi que l’aura insupportable de mensonge et de puissance qu’il dégageait.

C’était peut-être ça le signe du destin.

« Un monsieur veut vous voir ! Il a dit qu’il s’appelait…
- Je sais comment il s’appelle. Laisse-nous et rentre vite chez toi, lui ordonna Justin. »

La femme le regarda sans comprendre mais devant son air alarmé, elle se dirigea vite vers son mari et tous deux se réfugièrent chez eux non sans quelques coups d’oeil curieux vers l’étranger qui s’avançait d’un pas déterminé vers Justin.

Le plateau sembla alors se taire. Le vent cessa de souffler. Justin retint son souffle tout en serrant le manche du poignard dans sa main droite.

Henri le détailla alors qu’il continuait à avancer. Un jeune homme qui paraissait avoir vieilli de dix ans depuis leur dernière rencontre qui avait été fort houleuse et qui semblait avoir besoin de sommeil ainsi que d’un bon coiffeur : ses cheveux formaient une masse informe dépareillée, à l’image de ses vêtements trop grands et usés.

Lorsqu’il arriva à sa hauteur, ils s’observèrent un temps sans dire un mot puis Justin parla d’une voix agressive :

« Que voulez-vous ?
- Sandra. Elle veut vous voir. »

La voix d’Henri était blanche, tremblante et épuisée. Cela faisait un mois qu’il cherchait Justin. Timéa accoucherait bientôt et il devait absolument arriver à temps. Il était au bout de son voyage, il voyait enfin la lumière, la fin de ses tourments.

Alors qu’il était le plus distingué et le plus propre sur lui, Henri était aussi dévasté que Justin intérieurement, ce que ne manqua pas de constater ce dernier. Il rangea son arme, voyant que son interlocuteur ne semblait pas vouloir, ni être capable, de lui faire le moindre mal.

« Et que me veut-elle ? Demanda-t-il d’une voix moins sûre.
- Elle veut que vous reveniez auprès d’elle. Vous lui manquez. Elle a besoin de vous.
- Et si c’était un piège ? »

Henri n’avait plus la force de répondre à ses questions, il voulait juste rentrer.

« Je vous en prie, suivez-moi. Que peut-elle vous faire subir de pire de toute manière ? Je suis sûr que la mort serait une délivrance pour vous, plus que sa fidélité. »

Un frisson lui parcourut l’échine lorsqu’il se rendit compte qu’Henri semblait considérer les paroles qu’il venait de prononcer comme vraies pour eux-deux et pas seulement pour lui. Mais qu’avait fait Sandra pour rendre cet homme ainsi ? La dernière fois qu’il l’avait vu, il embrassait sa main ensanglantée avec suffisance, il était fier de se dresser à ses côtés au milieu de ce carnage. Il ne pensait pas que cet individu était capable de ressentir une telle souffrance.

« Comment est-elle ? Demanda-t-il, le ventre noué. »

Henri secoua la tête, incapable de sortir le moindre son. La fatigue le harcelait, la peur le tourmentait. Il ne se rendit pas compte lorsqu’il tomba dans l’herbe. Il ne se rendit pas compte lorsque Justin s’approcha de lui pour le soulever. Il ne se rendit pas compte qu’il l’allongeait sur un lit. Il ne se rendit pas compte qu’il enlaçait alors Morphée après des nuits sans dormir.


« Justin ? Tu es là ? J’ai peur. Je suis seule. Il fait trop sombre. »

Venait-il d’entendre sa voix ? Non, impossible. Elle était loin de lui. Beaucoup trop loin physiquement et mentalement.

Il ouvrit les yeux et l’appartement où il avait vécu avec Sandra se dévoila à lui. Il était allongé sur le canapé, en train de somnoler.

« Justin ? J’ai beaucoup trop peur ! »

Son sang ne fit qu’un tour. Il bondit du canapé et se dirigea vers la chambre. C’était elle, il en était sûr ! Pourtant, une part de lui savait bien qu’il rêvait. Et une autre part de lui savait très bien qu’une personne qui vivait dans le monde anormal ne devait jamais sous-estimer le monde des rêves.

Elle était là, en pleurs, derrière la porte qui menait à la petite pièce dans laquelle Justin avait vu tant d’horreur. Elle était si proche, il pouvait entendre ses sanglots, sentir sa présence, il pourrait bientôt la serrer contre elle. Cependant, lorsqu’il approcha sa main de la poignet, un étrange cliquetis se fit entendre. Un cliquetis qui se transforma en tic tac. Lorsqu’il ouvrit la porte, cette dernière lui échappa des mains et se disloqua dans un tourbillon de débris, le mur fut emporté lui aussi. Il ne resta bientôt plus rien de l’appartement hormis le sol de la chambre et le lit. Le reste était emporté dans un vent violent aux nuances de gris. Tout autour de Justin se mirent à s’accumuler des centaines, des milliers puis des centaines de milliers d’engrenages, de montres, de mécanismes, d’automates, tandis que le tic tac incessant devenait un fracas assourdissant.

Apparu alors devant lui une vive lumière encerclée par d’imposants rouages, mais certains manquaient à l’appel, d’autres étaient rouillés ou mal imbriqués. Par réflexe, Justin voulut aller réparer ce mécanisme qui grinçait, crissait, criait. Oui, il criait. Il hurlait à sa lente agonie.

Il voulut quitter le sol de la chambre et plonger dans les mécanismes quand une voix impérieuse l’en empêcha :

« Justin. Reste avec moi. »

Le cœur du rêveur rata un battement. Une main se glissa dans la sienne tandis qu’une larme coulait sur sa joue.

« Tu ne peux rien pour lui. Aide-moi plutôt. Aide-toi. Répare ton cœur. Répare le mien.
- Sandra… »

Les lamentations du cœur brisé continuaient à retentir mais Justin eut l’impression que plus rien n’existait hormis elle. Ses sentiments pour elle n’avaient pas changé. Il se détourna alors du cœur et la regarda avec tendresse. Elle était aussi belle qu’avant, aussi belle que le premier jour. Rien n’avait changé.

« Sauve-moi, Justin.
- Comment ? »

Sandra porta son regard derrière lui et poussa un horrible hurlement inhumain qui terrifia Justin. Le cœur était juste derrière lui, ses rouages se rompant, se disloquant, mais il tenait toujours bon. Sandra regarda celui qu’elle aimait, implorant sa pitié :

« Sauve-moi. »

Tic tac. Le temps se figea, une vive lumière jaillit du cœur et tout disparut.

La seule manière de la sauver est de la détruire.


« Depuis combien de temps ? Demanda Pierre Vernadeau dans un italien parfait.
- Deux jours, environ.
- A-t-il dit pourquoi il partait ?
- Non mais il est parti avec un étranger, un gars de l’Est, hongrois ou autrichien, je crois, une saleté de communiste, un truc du genre. J’espère qu’il ne va pas avoir d’ennui, c’est un honnête garçon vous savez. »

L’agent Vernadeau la remercia poliment puis réfléchit. L’ancien « patron » de Justin Hochard lui avait donné quelques renseignements sur les cultes sarkites qu’il connaissait bien mal. Et le seul Ordre véritablement connu dans la région de l’Autriche-Hongrie, c’était l’Ordre Esotérique du Ver Blanc, dirigé par un certain Henri Vöros.

Il arriverait certainement en retard, mais il y arriverait. Au moins saurait-il ce qui était arrivé à Justin Hochard et à sa petite amie à défaut de les retrouver en vie.


« Que comptez-vous faire quand vous serez face à elle ? »

La question d’Henri fit sursauter un Justin perdu dans ses pensées qui ne s’attendait pas à ce que le Karciste lui parle, surtout pour poser cette question.

« J’en sais trop rien.
- Je pense qu’au contraire, vous avez déjà pris votre décision.
- Et que ferez-vous ?
- Tout ce qu’il faut pour protéger Timéa et mon enfant. »

Les deux ennemis se dévisagèrent avec gravité tandis que la voiture conduite par le chauffeur des Vöros ralentissait pour entrer dans la cour du manoir.

Lorsque la voiture s’arrêta, il se passa quelques secondes avant qu’Henri et Justin ne fassent quoi que ce soit.

L’ancien membre de la Fondation devenu mekhanite inspira un grand coup puis ouvrit la portière, prêt à en découdre. Cependant, le Karciste le retint par le poignet et l’implora :

« Surtout, ne faites pas de mal à Timéa, elle est tout ce qu’il me reste.
- Vous avez tout, rétorqua Justin.
- Et pourtant, je ne suis rien sans elle. »

Henri le lâcha et le laissa s’avancer en premier tandis qu’il descendait à son tour du véhicule, la gorge nouée.

Sandra avait entendu la voiture et avait dévalé l’imposant escalier du grand hall, Timéa la suivant difficilement. Toutes deux semblaient épuisées. Les longs cheveux de Sandra étaient décoiffés, ses pieds nus et son corps devenu bien trop maigre était enveloppé dans une longue robe blanche beaucoup trop large pour elle. Timéa, qui avait du mal à marcher, était tremblante de peur et maintenant une distance de « sécurité » entre elle et l’Ultime bien que cela fusse vain.

Justin était déterminé. Il tenait d’une main ferme le poignard fabriqué dans le même métal que les rouages des mekhanites. Cependant, lorsqu’il arriva dans le grand hall et qu’il vit Sandra, sa détermination disparut. Les doutes, les peurs, les regrets, la haine, même le manoir sinistre, tout s’envola, ne restait plus qu’elle. Il remarqua bien vite son état et se précipita vers elle, laissant tomber son arme que Sandra avait remarqué avec désespoir. Lorsque ce fut au tour d’Henri d’entrer dans le manoir, il découvrit avec stupeur son jeune ennemi en train de serrer contre son cœur meurtri l’Ultime. Cette dernière dévisagea le Karciste avec un grand sourire ce qui glaça son sang.

« Henri ! »

Timéa s’approcha difficilement de lui tandis que le père de son futur enfant se remettait de ses esprits. Elle était là, devant lui, il y était arrivé, et pourtant, il n’était pas heureux. Son regard s’assombrit.

La femme qu’il aimait était mal en point.

« Que lui avez-vous fait ? Demanda-t-il à Sandra tandis qu’il caressait doucement les cheveux de Timéa qui retenait avec peine des sanglots sans larmes.
- Rien. Elle n’a fait qu’attendre avec moi. »

Henri observa le visage de la jeune Zend et put y lire des heures de solitude douloureuse et de peur viscérale. Sandra avait dû continuer les rituels sanglants et avait dû effrayer Timéa pendant ce long mois.

Quant à l’Ultime, voir Justin la rendait heureuse mais ce bonheur ne fut que de courte durée. Elle se sentait toujours aussi faible. Justin n’arrêtait pas de la toucher, comme s’il n’arrivait pas à se rendre compte qu’elle était réelle, persuadé qu’il rêvait. Mais son amour ne lui était pas totalement acquis. Il doutait encore, elle lui faisait peur, elle le révulsait toujours derrière son inquiétude et son affection. Et elle avait vu l’arme. Il comptait la tuer avant que son amour ne le rattrape mais ses sentiments n’étaient pas suffisants, pas assez forts.

« Justin, je te promets que tout redeviendra comme avant si tu me fais confiance. »

La voix de Sandra sembla le ramener à la réalité. Il cligna des yeux plusieurs fois et fronça les sourcils. Il la regarda à nouveau et vit dans ses yeux le monstre caché derrière le corps de la jeune femme. Il se mit alors à reculer vers Henri, comprenant qu’il avait été victime de sa faiblesse.

Sandra murmura un « non » de désespoir. Ce « non » se répéta, encore et encore, toujours plus fort, jusqu’à ce qu’un cri inhumain semblable à celui que Justin avait entendu en rêve surgisse de ses entrailles pour se réverbérer aux quatre coins de la pièce. Quatre coins. Quatre autels. Quatre autels qui se réveillèrent, faisant écouler le sang et la lymphe.

Sandra fit appel à son Halkost qui déchira l’air comme un monstre déchiquetterait de la chair et des créatures en sortirent, se dirigeant vers les trois.

Justin était tétanisé et cherchait du regard le poignard qu’il avait fait tomber mais dans la panique, il ne le retrouva pas. Il tenta alors de raisonner Sandra mais c’était peine perdue :

« Tu n’as que deux choix Justin, rappela-t-elle, vivre à mes côtés ou mourir. Il n’y a pas d’alternatives. »

Il leva alors les mains en signe de reddition :

« Epargne-les, ils n’ont rien fait, demanda-t-il en désignant Henri et Timéa qui se serraient l’un contre l’autre, le premier indécis, la deuxième terrorisée. Si tu me veux, prends-moi. »

Mais il ne le pouvait pas, malgré toute sa volonté, il ne pourrait pleinement aimer une… entité aussi abjecte qu’elle. Combien de personnes avait-elle tuées ? Combien pour ses rites ? Combien pour Lovataar et tous les autres ? Ses réflexes d’ancien membre de la Fondation se réveillèrent et son instinct de docteur lui soufflait de la traiter comme n’importe quelle autre créature confinée.

Sandra se mit à pleurer des larmes de sang qui coulèrent sur son visage et répandirent une tache écarlate sur sa robe. Les créatures étaient prêtes à la servir, dévisageant avec envie les trois proies que leur maîtresse voudrait bien leur offrir.

Plus Henri la regardait, plus il comprenait qu’entre elle et sa soif de pouvoir, il n’était qu’un maigre pion sacrifiable. Folle, elle était devenue folle. Et le pire dans tout ça, c’était les créatures qui regardaient Timéa. L’instinct de protection prit le dessus et l’amour fit le reste.

Sandra ne comprit pas tout de suite lorsqu’une sensation de froid envahit sa poitrine. Ce ne fut que lorsqu’elle baissa les yeux qu’elle comprit que le poignard de Justin s’était logé en plein cœur. Pourtant, ce dernier n’avait pas bougé. Henri n’avait fait ni usage de son Halkost comme Sandra l’attendait, ni usage de rites. Il avait osé la tuer avec une arme de mekhanite. Elle donna l’ordre muet d’attaquer mais les créatures devinrent un tas informe de chair purulente avant de toucher leurs proies. L’Halkost de Sandra se disloqua et mourut avec elle. Pris d’une violente crampe à l’estomac, Justin se mit à vomir sur le parquet noir. Henri contemplait sa main qui avait dérobé le poignard quelques minutes plus tôt et qui l’avait lancé d’un geste empli d’adrénaline. Timéa s’accrochait à lui et fut contrainte d’avancer lorsqu’il s’approcha du corps de Sandra. Il s’agenouilla et se saisit du poignard. D’un murmure rituel, il brisa la lame. Un souffle profond provenant de Sandra entoura Henri puis sembla le pénétrer par chaque parcelle de son corps.

Justin savait que les sarkites étaient adeptes de la théophagie et croyaient profondément que lorsqu’une personne tuait, elle absorbait l’énergie vitale de sa victime.

Ce fut autour du mekhanite de s’approcher du corps de Sandra. Aucune larme ne fut versée. Il ne ressentait qu’un immense soulagement coupable.

« Allez-vous en. Dites à vos supérieurs que vous avez tué l’Ultime. Vous monterez vite en grade chez eux. En espérant ne pas vous revoir, conclut Henri d’un ton froid.
- Et le corps ?
- Je vais aller le brûler. Partez de cet endroit de malheur.
- Et vous ?
- Partez. »

Son ton était sans appel. Justin salua Timéa et lui souhaita bon courage. Enfin, il serra la main d’Henri sans trop savoir ce qu’il pensait de ce Karciste. Un mélange de méfiance, de crainte, de haine et de respect. Puis finalement, il partit.

Henri et Timéa quittèrent vite le manoir après avoir brûlé le corps de Sandra. Ils laisseraient ce passé derrière eux et reconstruiraient leur vie loin de tout, loin, surtout du Culte.

Mais la vie en décida autrement. Trop épuisée et stressée par ce qu’il s’était produit pendant ces longs mois de grossesse, Timéa ne survécut pas à l’accouchement. Henri se retrouva père d’une petite fille aux cheveux et au visage de sa mère. Hélas, le destin s’acharna. Les autres Ordres avaient eu vent de la disparition de l’Ultime et tenaient Henri Vöros pour unique responsable. Il fut alors traqué et devint un danger pour la vie de sa fille.

Au bout d’un an, cela devint insoutenable. Elle avait failli se faire tuer lors d’un combat entre un Orin et son père. Ça ne pouvait plus durer. Il devait lui donner une chance de vivre normalement, loin de cette folie.

Ce fut devant un orphelinat qu’il décida de la laisser. C’était un pâle matin d’hiver. L’aurore donnait au ciel des couleurs chatoyantes. Une belle journée s’annonçait. Henri la regarda une dernière fois, contenant avec peine ses larmes. Elle riait sans comprendre. Mais il ne voulait pas la laisser, pas la laisser seule du moins. Et pour qu’il fusse toujours à ses côtés, il ne put faire qu’une seule chose.

Il lui offrit un ultime cadeau. Sa vie.


Pierre Vernadeau était proche de retrouver Henri Vöros. Justin Hochard s’était évanoui dans la nature, ne restait plus que le Karciste déchu. Ce fut avec stupeur qu’il le reconnut, dans une mare de sang au milieu de la neige, une lame sarkite plongée en plein cœur tandis qu’un enfant d’à peine un an pleurait en tentant de le réveiller. Son instinct paternel, quoi qu’un peu rouillé, le fit se précipiter jusqu’à la petite fille pour la prendre dans ses bras et l’éloigner le plus possible de la scène d’horreur.

Les yeux sans vie d’Henri Vöros les regardèrent s’éloigner et un sourire fantomatique sembla apparaître de manière fugace sur son visage.

La petite fille fut confiée à un autre orphelinat après que l’agent de la Fondation ait nettoyé toute trace de sang. Son père avait voulu l’éloigner de l’agitation du monde anormal en la confiant à un foyer et il comptait respecter sa dernière volonté bien que les circonstances de sa mort fussent bien étranges. Il ne voyait pas en la fille une quelconque anormalité et si des caractéristiques peu communes devaient se développer plus tard, la Fondation s’en occuperait à ce moment-là. En attendant, il comptait bien faire en sorte que tout le monde l’oublie, même lui.

L’enfant fut adoptée au bout d’un an par un jeune couple français. Elle était plus forte mentalement que les autres de son âge, ayant en elle la force vitale de son père et de l’Ultime. Elle devint une jeune femme pleine de rêves et indépendante. Mais tout bascula lorsque le monde de l’anormal la rattrapa dans une cave pleine d’œuvres d’art volées à Saint-Omer, lorsque la Fondation récupéra son fidèle acolyte, un certain Hervieux, ainsi qu’un mystérieux tableau.


Lovataar mêla l'amer au miel, laissant dériver sur le fleuve de l'oubli sa haine si parfaite envers Ion. Celle que le prophète désirait le plus, embrasa sa chair en son sein.
Quand la Lune Noire devint blanche, l’ambre devenue rouge apparut pâle et les amants purent alors contempler leur création. L'ancienne Daevite la porta au monde tandis que d'un cri, le Soleil Rouge se leva.
L'Union du prophète et de l'amour embrasé fit naître un fruit empoisonné au goût aussi doux que le miel mais à la destinée aussi amère que la haine, un destin doux-amer, un fruit condamné à être tué par l’arbre, un enfant condamné à être assassiné par son ascendance, un monde condamné à être détruit par son créateur.
Car le jour viendrait où ce fruit devrait pourrir et périr par la main de sa mère, l’amour.

Sone Tal


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