La fille de l'ambre
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Quand la Lune Noire devint blanche, l’ambre devenue rouge apparut pâle et les amants purent alors contempler leur création.

Sone Tal


Les deux flammes, minuscules face aux ténèbres, dansaient grâce à la douce mélodie du vent, narguant la nuit et ses mystères. Entre elles, Sandra murmurait des paroles inaudibles, serrant ses mains dont les articulations étaient devenues exsangues avec ferveur. Elle était agenouillée devant un autel qu'elle avait construit elle-même. Une table de chêne, des bols qui laissaient échapper des volutes de fumées causées par l'encens, une bible et surtout un crucifix. Trônant au centre de cet autel de fortune, il n'avait pas été, contrairement à la table, construit par elle, mais elle l'avait arraché des mains d'un prêtre d'une petite paroisse située à des centaines de kilomètres de là. Elle se souvenait encore de son regard épouvanté lorsqu'elle s'en était saisi avec avidité mais aussi avec espoir. Un simple crucifix de bois auquel était cloué un Jésus ensanglanté. Elle se rappelait des mains du prêtre qui tentaient de l'empêcher de le voler, puis, son regard implorant lorsqu'elle avait remporté la bataille, lorsqu'elle l'avait-

"Sub tuam misericordiam confugimus…"

Sa voix tremblait et tentait vainement d'atteindre un dieu de marbre. Cette prière était la seule qu'elle connaissait, la plus ancienne, l'une des plus puissantes, afin de la protéger du Mal et surtout d'elle-même.

"… Dei Genitrix ! Nostras deprecationes ne despicias in necessitatibus…"

Elle avait tant causé de mal. C'était peut-être derrière elle mais, cela la hantait, nuit et jour, la consumant petit à petit. Elle savait qu'elle était encore mauvaise, tentant désespérément de cacher ses méfaits récents sous la certitude profonde de faire cela pour le Bien, pour la Justice.

"… sed a perditione salva nos sola pura, sola benedicta."

Elle se souvenait encore de son regard, de ses mains. De ses mains tachées de son sang alors qu'elle l'avait poignardé. Sa vie l'avait quitté dans un dernier râle tandis qu'il tentait désespérément d'arrêter le flot écarlate.

"Amen."

Comme après chaque prière, elle se sentait vidée émotionnellement. Elle inspira un grand coup l'air renfermé de la petite pièce où elle se trouvait et souffla sur les deux cierges. Elle se releva ensuite, avec difficulté, et les prit pour les déposer délicatement sur la frêle table.

Elle voulut alors reculer pour se signer et sortir de cette pièce mais un bruit la surprit. Il ne provenait pas de l'extérieur mais de son for intérieur, un sifflement impatient, celui d'un serpent prêt à tout pour sortir, prêt à attaquer sa proie. Elle plaqua les mains sur ses oreilles, vaine tentative de se soustraire à cet appel insupportable et tomba au sol, les larmes aux yeux.

Cela faisait cinq ans qu'elle avait fui l'Ordre Ésotérique du Ver Blanc et les stigmates de son passage là-bas continuaient à la tourmenter. De profondes cicatrices couraient le long de son corps, marques éternelles des rites pratiqués par les Sarkites. Après s'être enfuie au prix de nombreuses vies, elle s'était réfugiée dans un autre culte qui lui promettait la Rédemption. Mais c'était bien insuffisant, bientôt, elle ne saurait plus résister à cet appel incessant et rejoindrait à nouveau ses semblables.


"Pouvez-vous cesser de vous agiter et de tourner en rond ? Vous me donnez déjà une profonde envie de vomir rien qu'en vous regardant, n'en rajoutez pas en me donnant le tournis, résonna la vieille voix à la fois si tremblante et si cinglante du Karciste1 Rotäl."

Le jeune homme qui lui causait cette envie de déverser son petit déjeuner sur le tapis rouge sang du grand hall du manoir des Vörös se tourna vers lui avec mépris et dégoût. La jeune Zend2, chargée de faire avancer le fauteuil roulant du Karciste, se crispa lorsque Henri Elkar-Vörös se dirigea vers Rotäl d'un air menaçant :

"Et vous, je vous prie de la fermer.
- Et je vous prie de vous rappeler à qui vous vous adressez, jeune Elkar."

Ce fut au tour d'Henri de se crisper. Il détestait qu'on lui rappelât son héritage sali par une lignée impure. Il était un bâtard de la grande famille hongroise des Vörös, famille qui dirigeait l'Ordre Ésotérique du Ver Blanc. Il était cependant l'unique enfant du Karciste Vörös et hériterait de l'Ordre à sa disparition3.

Son front pâle se fendit d'un pli irrité mais il ne trouva rien à redire. Il recula, épousseta son costume impeccable puis consulta sa montre et annonça d'une voix impatiente :

"Mon père ne devrait pas tarder à arriver, ainsi que le Karciste Sodali et les Võlutaar4."

Rotäl fut soudainement pris d'une quinte de toux. La jeune Zend lui donna une gourde d'eau dont il but le contenu avidement. Henri ne put masquer une nouvelle fois une moue de dégoût :

"Pourquoi ne pas vous soigner ? Nous avons quantité d'améliorations qui pourraient vous guérir et même plus."

Rotäl leva des yeux vitreux mais néanmoins exaspérés vers le jeune homme et s'expliqua :

"La contamination choisit les plus forts. Si je ne survis pas à celle-ci, je serai indigne de mon rang de Karciste. C'est ainsi que j'ai décidé de prouver ma valeur. Et vous ? Comment compterez-vous vous y prendre lorsque vous le deviendrez ? En méprisant vos semblables et en ne cherchant que votre Apothéose sans vous préoccuper de celle de votre Ordre ?"

Le sang d'Henri ne fit qu'un tour. Il bondit sur le Karciste, le saisit par le col de sa chemise et brandit son poing.

Ce fut à ce moment que la grande porte du manoir décida enfin à s'ouvrir, laissant passer son père, Sodali et trois femmes. Henri battit à nouveau en retraite sous un gloussement moqueur de Rotäl et se tourna vers son père, tête baissée :

"Père, j'ai cru qu'il vous était arrivé quelque chose, voilà une heure que je vous attends !"

Le Karciste Vörös, dont les jambes avaient été remplacées par un exosquelette très résistant, ignora superbement son fils pour s'asseoir au bout d'une longue table d'ébène qui trônait au centre du hall. Nul ne s'intéressa au mobilier très riche marqué par des couleurs rouges allant de l'écarlate au pourpre et par de vieilles pierres. Même la grande cheminée dont le feu faisait danser des ombres voluptueuses sur les murs, dominée par le blason de la famille Vörös, n'impressionna pas les Võlutaar et les Karcistes. Seule la jeune Zend était intimidée, ce qui n'échappa pas à Henri, encore frustré et honteux du vent magistral que lui avait infligé son père. Il l'observa alors. Son visage était oubliable, hormis ses yeux, bioniques, qui lui retiraient toute empathie. Mais les courbes de son corps lui inspiraient bien plus et il se demanda en combien de temps il arriverait à la mettre dans son lit. Il misa sur quelques minutes.

Mais avant le plaisir, il lui fallait d'abord en finir avec cette réunion. Les Karcistes et les Võlutaar s'assirent, Rotäl à l'autre bout de la table, la Zend debout derrière lui. Henri fit de même derrière son père. Elle lui jeta un coup d’œil, comme si elle avait remarqué la similitude de leur position. Cette brève connivence fut vite chassée par la voix minérale d'une Võlutaar qui rappela pourquoi les plus grands Karcistes d'Europe s'étaient réunis aujourd'hui :

"Vénérables Karcistes, mes sœurs, fils Vörös, nous sommes réunis ici aujourd'hui pour discuter des conséquences de la disparition du Karciste Amla. En effet, comme vous le savez tous ici, il était le dernier véritable descendant du Klavigar Orok5. Nous n'avons plus aucun enfant des Klavigar dans nos rangs malgré les mensonges éhontés de certains qui osent se prétendre de leur engeance. Et c'est cette certitude dont nous devons débattre. Devons-nous chercher activement de potentiels descendants en ligne indirecte afin d'honorer la mémoire des Klavigar, ou devons-nous laisser faire et espérer atteindre Adytum6 sans eux ?"

Un long silence accueillit sa déclaration puis Rotäl prit la parole :

"Je pense qu'il est temps de laisser les Klavigar devenir de l'ordre de ce que nous ne pouvons toucher. Laissons-les s'élever au-dessus de nous comme guides et abandonnons les éventuelles lignées indirectes. Elles seraient de toute manière impures et impropres à diriger nos rangs."

Les Võlutaar acquiescèrent. Le Karciste Vörös daigna enfin regarder son fils en tournant légèrement la tête vers lui comme pour chercher un quelconque soutien puis posa ses yeux sur l'assistance avant de plaquer son dos contre le dossier sculpté de la chaise.

Henri s'avança et osa poser une main hésitante sur le dossier, montrant à son père qu'il était à ses côtés. Ce dernier faisait machinalement tourner la chevalière de la famille autour de son doigt. Le Karciste Sodali le vit et fronça les sourcils :

"Qu'avez-vous à nous dire, Karciste Vörös ?"

Pour toute réponse, ce dernier se leva et fit les cents pas devant la cheminée. L'assistance le regardait faire sans un mot, attendant avec appréhension la nouvelle qu'il allait leur apprendre.

Après deux longues minutes, Vörös se décida enfin à parler. Il se tourna vers eux et annonça d'une voix forte :

"Il reste une descendante."

Sodali sentit son cœur bondir et se leva d'un coup en s'exclamant, indigné :

"Comment ? Et vous nous avez caché ce détail ? Vous ? Depuis combien de temps ?
- Je comptais vous en informer au décès du descendant du Klavigar Orok, c'est chose faite. Le dire avant était inutile. Cette descendante ne sait pas elle-même qu'elle en est une et je voulais conserver ce secret jusqu'au moment opportun. Malheureusement, il y a eu un léger… contre-temps.
- De quelle nature ?"

C'était là la partie la plus difficile. Cependant, Rotäl fut plus rapide, à l'affût du moindre tressaillement de Vörös :

"Elle a disparu. Enlevée ? … Non. Elle est partie. Vous l'avez laissée fuir !
- C'était une Võlutaar. Comment aurais-je pu croire une seule seconde qu'elle nous trahirait ? Argua Vörös avec véhémence."

Il se rassit et se massa les tempes :

"Elle nous a fourvoyés. Cela ne m'étonne guère sachant qu'elle descend de Saarn7.
- Une descendante de la Chuchoteuse ?"

Sodali n'en croyait pas ses oreilles. Vörös continua :

"Connaissant la Chair dont elle venait, je savais que je ne pouvais pas lui faire confiance. Si elle avait pris conscience de ses capacités sans qu'on ait au préalable défini un objectif, cela aurait pu être destructeur pour nous.
- Ou plutôt, cela voulait dire que vous perdriez un atout. Vous vouliez nous la dérober afin de l'utiliser pour vous seul, accusa Rotäl, pas dupe.
- Elle était la dernière de sa lignée, vous connaissez la puissance dont sont capables les Ultimes, les derniers de leur espèce. Feu le Karciste Alma était très puissant mais au moins, il avait pour Chair Orok, le loyal. Mais cette descendante de l'Ombre Lovée, de notre Saarn, allait se révéler imprévisible et impitoyable. Rassurez-vous… Elle ne restera pas longtemps en dehors de notre contrôle. Nous l'appelons constamment afin qu'elle revienne. Dès que nous l'aurons localisée, j'enverrai des Gammas à ses tr-
- Vous n'en ferez rien !"

Sodali tapa du poing sur la table et laissa sa voix porter en écho sa colère :

"Vous avez trahi notre confiance, Karciste Vörös.
- Je n'ai rien fait hormis tout pour notre cause", se défendit le père d'Henri.

Un duel de regards s'engagea, que Vörös remporta. Sodali baissa le sien et se rassit :

"Soit. Sa cavale dure depuis combien de temps ?
- Cinq années.
- Connait-elle ses capacités ?
- Non. Mais elle les utilise sans le savoir, d'où nos difficultés à la localiser.
- Je me charge de la retrouver. Vous ne faites plus rien."

Vörös fulminait intérieurement mais garda un visage lisse et un sourire poli. Son fils, cependant, le connaissait bien et savait que ce calme amorçait une guerre de rapidité entre les deux Karcistes. Celui qui arriverait à mettre la main sur cette descendante gagnerait en influence. Cela, Henri ne pouvait l'ignorer. Peut-être y avait-il là un moyen de briller aux yeux de son père ? Cela pouvait être intéressant.

Une fois la réunion finie, Sodali ainsi que les Võlutaar quittèrent le manoir. Rotäl resterait encore un peu, le voyage d'aller l'avait épuisé. Vörös expliqua brièvement à son fils que lui et Sodali avaient eu un petit différend, ce qui avait provoqué le retard d'une heure. Soulagé, Henri put enfin se préoccuper d'un projet à court terme qui consistait en la séduction d'une jeune Zend.


Elle avait dormi à même le sol pendant toute la nuit et une bonne partie de la journée. Elle se leva avec peine, le corps tout endolori. Ce fut en se traînant qu'elle parvint à sortir de la petite salle de prière, les yeux recouverts d'un voile opaque et une vilaine migraine transperçant son crâne.

Elle parvint jusqu'à la cuisine et but avidement l'eau du robinet pour ensuite s'en asperger le visage. La fraîcheur lui fit du bien et la réveilla pleinement. Ce fut à ce moment que l'on sonna à la porte. Elle sursauta de peur et alla ouvrir. Son visage terrifié se transforma soudainement pour laisser apparaître un magnifique sourire.

"Coucou toi !"

Justin s'empressa de la serrer contre elle et de l'embrasser à pleine bouche :

"Coucou ! Tu m'as tant manqué !
- Toi aussi. Mais malheureusement, tu es esclave de ton seul amant…"

Justin l'entraîna vers le canapé du salon, jeta son sac près de la porte et s'assit, entraînant Sandra qui fit de même.

"Qui ? Demanda-t-il.
- Ton boulot ! Quand est-ce qu'ils vont te donner plus d'une journée toutes les deux semaines de congés ?" Demanda-t-elle à son tour, déçue.

Elle le serra fort contre elle et put se sentir enfin en sécurité. Justin, visiblement gêné par sa question, fit la moue :

"Je fais ce que je peux mais j'ai vraiment beaucoup de travail ces temps-ci.
- Ton patron est cruel.
- Peut-être mais…"

Il se dégagea de son étreinte et fit durer le suspens tout en l'admirant avec un grand sourire :

"Mais ?
- Mais… J'ai deux jours de congés ! Je ne rentre que mardi !"

Et merde… Si leur couple fonctionnait depuis maintenant deux ans, c'était grâce à un savant mélange de sentiments, de mensonges et de distance. Même si Sandra regrettait qu'il ne soit pas là suffisamment souvent pour que sa présence puisse la rassurer, elle savait que s'il avait été toujours avec elle, cela aurait occasionné une séparation pure et simple. Il y avait des choses que Justin ne devait pas savoir sur elle et malheureusement, le lendemain, elle comptait faire une chose qui devait rester secrète.

Ce fut à son tour d'être gênée et de faire la moue.

"Qu'est-ce qu'il y a ? Demanda Justin, inquiet. Je pensais que cela te ferait plaisir !
- Je travaille demain. Ça va me prendre une bonne partie de la journée, je serai pas là avant très tard le soir."

Le visage parsemé de taches de rousseur de Justin se rembrunit.

"Désolée… Mais nous avons aujourd'hui pour profiter de l'autre, c'est déjà ça, non ?
- Ouais… On va dire ça."

Sandra, voyant qu'il était très déçu, changea de tactique et se mit à le chatouiller, ce qui le fit rire et le détourna de sa tristesse. Mais le cœur de Sandra n'y était pas. Il le fut encore moins lorsque le téléphone professionnel de Justin sonna. L'appel qu'il reçut fut succinct, il ne répondit que par oui ou par non tandis que son front se plissait, apparemment inquiet.

"Que se passe-t-il ? demanda-t-elle après qu'il a raccroché.
- C'est le boulot. Il y a eu un problème, le directeur me demande de rappliquer. Je serai de retour ce soir et promis, je ne te lâche plus !"

Il partit en courant presque, comme si le diable lui-même était à ses trousses.


En réalité, c'était quasiment le cas. Si Justin Hochard était aussi pressé, c'est parce que l'Église du Dieu Brisé venait d'attaquer un site de la Fondation SCP. S'il n'avait été qu'un simple chercheur, on se serait bien passé de lui, mais il était en réalité l'un des rares experts de ce groupe d'intérêt qu'était cette Église et le directeur du site avait besoin de ses services.

Arrivé sur place, ceux qui prenaient la Fondation pour une bande d'hérétiques étaient déjà partis depuis bien longtemps. Ils avaient réussi à s'emparer d'un objet SCP appartenant à leur Église. Trois agents de la Fondation étaient morts, aucune perte du côté de l'ennemi. De quoi faire rager le directeur qui se mit à hurler après la personne en charge de la sécurité du site qui désirait être partout sauf à cet endroit à cet instant précis, même en Enfer s'il le fallait.

Justin se dirigea vers la cellule de confinement dont il ne restait plus qu'un pan de mur et un plafond écroulé. Le directeur le rejoignit et regarda le carnage :

"Nom de Dieu, c'est la FIM Delta-34 qui ne va pas être contente. Le commandant Vernadeau avait eu un mal de chien à récupérer cette œuvre. Je sens que je vais recevoir un coup de fil dans pas longtemps."

Comme si le destin se moquait de lui, son téléphone sonna. C'était son supérieur.

"Et merde !"

Il s'éloigna en jurant tandis que Justin tentait de comprendre quels mécanismes l'Église avait utilisés pour parvenir à détruire une aile entière d'un site de la Fondation.

Une fois son rapport écrit et remis, Justin voulut rentrer chez lui mais croisa deux agents chargés de la sécurité du site qui n'étaient pas dans l'aile qui avait été détruite lorsque la catastrophe s'était produite. Justin les connaissait bien, ils étaient ses deux meilleurs amis, les agents Gaston Robert et Dylan Malange, aussi géants que sympathiques, dotés un sens de l'humour douteux et d'un goût prononcé pour l'alcool. Cependant, Justin déclina leur invitation à boire un verre, voulant à tout prix retrouver Sandra.

"Tu lui diras bonsoir de notre part à ta petite dame ! S'exclama Dylan.
- Je n'y manquerai pas. À mardi, les amis !"

Il s'élança vers sa voiture et prit la route. La soirée était belle en cette fin de juillet, il arriverait certainement avant que le soleil ne soit couché.


Sandra disposa les cierges à terre et les alluma. Leur faible lueur tenta de percer l'obscurité de la pièce sans y parvenir. Elle leva des yeux implorants vers le crucifix et se mit à prier. Elle comptait travailler le lendemain et avait besoin de toute l'aide possible. Ses clients attendaient beaucoup d'elle. Parfois beaucoup trop. Alors elle réglait leur compte, proprement, généralement d'un simple coup de poignard dans le cœur. Mais c'était uniquement lorsqu'ils la retranchaient dans ses limites. Bien entendu, Justin n'était pas au courant de la nature de son travail, il pensait qu'elle faisait la plonge dans un fast-food. Elle n'était, pour lui et pour son travail qui avait demandé des informations la concernant, qu'une femme sans histoires qui tentait tant bien que mal de payer son loyer grâce à un boulot ingrat. Ingrat était son boulot, mais il était d'une toute autre nature, une nature plus sombre et plus honteuse, mais qui payait bien mieux.

"Sub tuam misericordiam confugimus…"

Quelque chose avait bougé dans l'ombre. Elle l'avait senti. Elle se retourna, mais il n'y avait rien d'autre que le mur.

"… Dei Genitrix…"

Elle l'avait senti à nouveau. Une présence qui l'épiait en silence, tapie au fond des ténèbres. Puis, il y eut une sorte de claquement. Puis un autre.

Encore un autre.

Plus près.

Encore plus près.

Elle se leva, les mains toujours serrées l'une contre l'autre comme pour supplier à la créature qui la tourmentait de partir. Le souffle court, le corps tremblant, elle vit dans un coin de la pièce une forme humaine longiligne. C'était ça qui causait le claquement.

Un claquement de langue.

La créature bondit soudain sur elle, la faisant tomber à la renverse, et la plaqua au sol. Sandra tenta de se débattre mais fut tétanisée lorsqu'elle reconnut les yeux opaques si familiers des créatures anormales BIO-SK de type Gamma, des entités atrocement mutilées par les sarkites, dotées d'une ouïe et d'un odorat accrus.

Elle avait été retrouvée.

Une autre traversa l'unique fenêtre de la pièce et défonça la porte afin de pénétrer dans la chambre de Sandra. Cette dernière ne se laissa pas faire, et malgré la peur de voir son passé de nouveau resurgir avec fracas, plia ses jambes sous le corps pâle de la créature et donna un formidable coup de genou dans l'entrejambe de l'entité, oubliant que cette dernière n'avait plus aucun organe génital depuis longtemps. Cependant, étonnée, la créature la lâcha un temps ce qui lui permit de se dégager par une clef de bras.

Et maintenant, que faire ?

La lumière. Les Gammas haïssaient la lumière. Elle se rua vers l'interrupteur mais fut fauchée par la deuxième créature qui la saisit par la taille et la fracassa contre l'autel. La table se brisa et le crucifix tomba sur Sandra qui fut assommée. La dernière chose qu'elle vit fut une vive lumière et une ombre se pencher vers elle.


La chaleur de la tasse lui fit du bien. Le thé la détendit tandis que Justin la serrait contre elle, les poings crispés, la boule au ventre, attendant bon gré mal gré qu'elle veuille bien expliquer ce qu'il s'était passé.

Lorsqu'il était arrivé, plus tard que prévu, il avait frappé à la porte mais personne n'avait ouvert. Après avoir tambouriné et entendu le fracas d'une vitre qui se brise, il avait pris le double de la clef cachée sous un pot de fleurs à l'entrée et s'était rué à l'intérieur. Il avait alors allumé la lumière. Il avait ensuite entendu des claquements incessants puis le bruit d'une fuite. Il s'était précipité dans la chambre de Sandra pour voir la porte du fond qui était censée donner sur un placard, complètement défoncée et sa petite amie, gisant à terre, à côté d'un imposant crucifix dans une pièce qui sentait l'encens.

Il n'avait pensé qu'au bien-être de Sandra et l'avait étendue sur le lit en attendant qu'elle se réveille, vérifiant si elle n'avait aucune blessure à la tête, mais le coup certainement asséné par la croix disparaissait à vue d’œil. Sentant qu'il se passait des choses anormales, ce dont il avait malheureusement l'habitude, il avait juste attendu qu'elle se réveille tout en espérant qu'elle n'ait pas eu d'autres blessures plus psychologiques.

"Je vais bien, assura-t-elle d'une voix faible."

Première fois qu'elle parlait depuis l'incident. Justin lui caressa les cheveux, les larmes aux yeux :

"Non, c'est faux. Dis-moi ce qu'il s'est passé. Qu'est-ce qui t'a attaqué ? Pourquoi ? C'est quoi cette pièce ? Pourquoi ta blessure au front a déjà disparu ?
- Calme-toi, je t'en prie."

Elle posa la tasse sur la table de chevet et prit la tête de Justin entre ses mains :

"Je vais bien. Fais-moi confiance.
- N-non… C'est faux. C'était… C'était p-pas naturel…"

Elle essuya les larmes qui commençaient à couler sur les joues de son petit ami puis se blottit contre lui :

"Oublie ce que tu as vu, pour ton propre bien, lui ordonna-t-elle d'une petite voix."

Elle l'embrassa, savourant sa présence à ses côtés pour la dernière fois puis recula :

"Tu vas devoir partir. Tu n'es plus en sécurité ici. Tu n'es pas en sécurité avec moi. J'ai eu tort…
- Non !"

Il voulut la retenir en la saisissant par les poignets mais Sandra sortit du lit et alla vers le salon. Il la suivit, le cœur lourd :

"Explique-moi au lieu de fuir. Je peux t'aider, j'en suis sûr ! Je connais des gens qui-
- Non. Rien ne peut m'aider hormis la certitude de te savoir hors de danger. Va-t-en."

Sandra croisa les bras et lui tourna le dos, ne voulant pas croiser son regard. Justin, ne pouvant rien faire dans l'immédiat, complètement désorienté, balbutia :

"J-je reviendrai. Avec des amis. Ne… Ne bouge pas. On va t'aider."

Aucune réponse. Justin sortit en courant tout en composant un numéro de téléphone :

"Dylan ? Demanda-t-il une fois qu'il eut décroché d'une voix pressante. Tu dois venir tout de suite. Avec Gaston. Ma petite amie a été attaquée par une entité inconnue, j'ai le pressentiment qu'elle est anormale. J'ai toutes les raisons de croire qu'elle va retenter une attaque.
- Pourquoi ne pas prévenir de manière officielle ?
- Le temps qu'une FIM se bouge, elle aura le temps de revenir. Rapplique de suite, je t'en prie.
- Ok. Je prends mes affaires et Gaston, puis j'arrive."

Ils seraient là dans une heure. Justin revint dans l'appartement pour retrouver Sandra qui avait redressé le crucifix, en train de prier devant lui.


"Elle ne veut rien me dire.
- J'imagine qu'on cache nos armes. Tu lui as expliqué pour la Fonda ?
- Non, pas encore. Elle est…"

Justin se gratta la tête, gêné. Gaston l'encouragea du regard à continuer. Son ami soupira puis continua :

"Elle prie depuis que je vous ai appelés et elle m'ignore totalement.
- Elle… Prie ? Demanda Dylan.
- Elle prie."

En réalité, Sandra le faisait plus par automatisme que par ferveur, si tant est qu'elle avait déjà eu de la ferveur. Tout ce qu'elle voyait en Dieu, c'était l'illusion possible d'une rédemption. Elle n'avait jamais eu de réels dieux. Il n'y avait eu qu'un prophète, il y a bien longtemps, un dénommé Ion, suivi de ses quatre plus grands disciples. Leurs noms résonnaient dans son esprit. Le reste des dieux n'était fait que pour être absorbé afin de rendre les Hommes plus forts. La théophagie. Rien d'autre. Ion avait été comme une sorte de père spirituel pour elle alors qu'elle était encore une Võlutaar. Il avait absorbé le Chaos en lui, le plus puissant de tous les dieux.

Nadox, Lovataar, Orok, Saarn…

"Sub tuam misericordiam confugimus…"

Les faire taire, les faire taire.

"Sub… tuam…"

Les cicatrices. Elles recommençaient à brûler. Cela faisait quatre ans qu'elles ne l'avaient plus tourmentée. Le feu s'intensifia alors que l'illusion du faux dieu sombra, engloutie par un serpent qui sommeillait en elle depuis sa naissance.

Nadox, Lovataar, Orok, Saarn…

Justin et les deux agents entendirent sa voix. Le premier chercha en vain une consonance latine tandis que Dylan se contenta d'un "bordel de merde" avant de dégainer son arme et de s'avancer vers la chambre de Sandra avant que Justin ne proteste.

Sandra ne s'était pas rendue compte mais le latin avait disparu. Ne restait plus qu'une langue inconnue de Justin mais dont Dylan se souvenait clairement. C'était un mélange de Proto-Ouralique et d'Indo-Européen, uniquement utilisé par les sarkites. Il en avait entendu une fois, lors du démantèlement d'un groupuscule proto-sarkite. Un très mauvais souvenir.

"Que se passe-t-il ? Demanda Justin, suivi de Gaston."

Le visage de ce dernier s'assombrit. Il fit reculer Justin et dégaina lui aussi son arme. Ce dernier protesta et les poussa, entrant dans la pièce. Les deux agents firent de même, lui ordonnant de reculer tandis que Sandra continuait à murmurer.

Une goutte perla. Puis une autre. Le bois du crucifix se mit à pourrir tandis qu'une coulée de sang jaillissait du mur. Les deux agents, près de la porte, derrière Sandra, continuaient à la maintenir en joue.

"Mais…
- Elle est sarkite.
- Non ! C'est pas possible ! Baissez vos armes !"

Justin tenta de s'approcher de Sandra mais ses deux amis l'en empêchèrent et Gaston le fit reculer dans la chambre.

Ils devaient arrêter le rituel avant qu'il ne s'achève. Mais ils n'en eurent pas le temps. Tout le mur se mit à pourrir. Le plâtre se désagrégea et un trou commença à se former pour laisser passer deux Delta. Des attrapeurs. Ils avaient devant eux l'apparition d'un Halkost8. Un Karciste n'était pas loin.

Ils avaient en effet raison. Justin fut propulsé dans la petite pièce, près de Sandra, tandis que Vörös se tenait dans l'encadrement de la porte. Les deux agents le visèrent mais n'eurent pas le temps de tirer, les attrapeurs déroulèrent leurs tentacules rouges et les enroulèrent autour d'eux.

Gaston finit le visage écrasé contre le plafond, le cou brisé. Dylan eut les poumons perforés par des côtés pressées par les tentacules. Sa cage thoracique se brisa et il mourut d'asphyxie.

Sandra s'arrêta de murmurer et, comme une personne qui se réveillait d'un très beau rêve, se rendit compte avec effroi de la réalité qui l'entourait. Justin, reclus dans un coin de la pièce, fut saisi par un attrapeur. Sandra hurla tandis que Vörös posait une main qui se voulait rassurante sur son épaule.

"Enfin, je t'ai retrouvée, ma Võlutaar.
- Ne touchez pas à Justin…"

Elle se tourna vers lui, les yeux implorants embués de larmes :

"Vous m'avez. Laissez-le."

Vörös ricana et s'exclama :

"Je vais pas laisser un membre de la Fondation SCP en vie, très chère !
- Qu-"

Elle ne formula pas sa phrase et se tourna vers Justin qui étouffait sous la pression de l'attrapeur, suspendu dans les airs :

"Tu es…
- Oui. Je t'avais dit que je pouvais t'aider. Je pensais pas que…"

Il s'arrêta pour pousser un hurlement de douleur. L'attrapeur avait resserré son étreinte. Sandra hurla à son tour d'horreur. Justin la regarda dans les yeux. Il ne pouvait pas l'abandonner. Il pouvait trouver une solution. Ils trouveraient une solution ensemble. Mais pour cela…

"J'ai des informations pour vous ! Cria-t-il à l'intention de Vörös."

Ce dernier ne cilla pas et se contenta de prendre le poignet de Sandra pour la relever d'un mouvement sec et ferme. Justin continua, un goût amer dans la bouche, celui de la trahison :

"Je suis un membre important de la Fondation. Je suis un expert de l'Église du Dieu Brisé !"

Vörös exécuta un mouvement infime saisi par l'attrapeur qui posa sa proie à terre tout en continuant à la maintenir prisonnière de son étreinte.

"Je connais tout sur eux. J'ai un niveau d'accréditation de niveau quatre. J'ai des noms, des localisations, des informateurs."

Sandra le regarda sans comprendre mais il la rassura d'un visage serein, du visage de celui qui s'était résigné à tout renier pour celle qu'il aimait et avait pleinement accepté ce choix.

Vörös haussa un sourcil et, toujours en s'agrippant au poignet de Sandra, s'approcha de Justin :

"Vous ne mentez pas, je le sens. Si toutefois je me trompe et que vous êtes totalement inutile, je vous tuerai de mes propres mains et vous servirez d'autel à mon Ordre.
- Bien reçu. Je ne vous décevrai pas.
- Je n'apprécie pas la Fondation. Et je déteste les traîtres. Mais je hais l'Église du Dieu Brisé qui s'acharne à nous détruire depuis des siècles. Vous avez ma parole, il ne vous arrivera rien tant que vous servirez."

Justin ne dit mot mais lâcha un soupir soulagé. Il allait rester auprès de Sandra et peut-être même l'aider à s'échapper.

Vörös les mena à une berline noire qui les conduisit en Hongrie.


Le manoir était vaste et beaucoup trop familier au goût de Sandra. Elle se rendit compte qu'elle n'avait jamais réussi à effacer cet endroit de sa mémoire. Tout lui rappelait un souvenir, une impression, un événement, une réussite, un échec. Surtout des réussites. Elle avait été douée en tant que membre du culte. Mais elle avait fui. Une sorte d'éclair de lucidité l'avait emportée loin des rites ensanglantés.

Elle se souvenait encore du carnage qu'elle avait causé. Pas de bruits, pas de cris ni de larmes. Juste le silence. Un silence implacable à peine troublé par la chute d'un corps. Elle ne se souvenait guère du nombre de personnes qu'elle avait dû tuer ce soir-là pour parvenir à s'enfuir. Des dizaines, peut-être. Tuées par une ombre sur un mur, fugace et mortelle.

Justin marchait à ses côtés, intimidé face au luxueux et gigantesque manoir. Les flammes faisaient ressortir le rouge du mobilier et donnaient au grand hall une atmosphère ensanglantée. Étrangement, cela ne la dégoûta pas. Le rouge glissait sur sa peau, comme une seconde enveloppe charnelle. Elle était dans son élément, dans l'écarlate du sang.

Loin des pensées étranges de sa petite amie, le docteur de la Fondation tentait désespérément d'élaborer un plan pour qu'ils puissent s'enfuir à deux. Il y avait beaucoup d'ouvertures, de très hauts vitraux veinés de sang, marqués par les sceaux du culte sarkite. En face de lui, agrémentant un magnifique escalier, un vitrail portait le sceau du prophète Ion. Autour de la salle, sur les deux murs latéraux, trônaient les sceaux des quatre Klavigar. Justin fouilla dans sa mémoire et les reconnut : Nadox, le sage. Lovataar, l'amante. Orok, le guerrier. Saarn, la mystérieuse. En-dessous de chacun des quatre, il y avait un autel, recouvert encore du sang du dernier sacrifice.

Justin frissonna. Cet endroit était réellement malsain, comme tout ce qui entourait le culte sarkite.

Henri dévala les escaliers, suivi de la jeune Zend qui continuait à accompagner ses nuits. Elle disparut après avoir salué avec respect Vörös puis revint en poussant le fauteuil roulant de Rotäl.

"Vörös, Sodali va vous tuer.
- Qu'il essaye un peu pour voir. J'ai une Ultime avec moi."

Il caressa les cheveux de Sandra avec une tendresse feinte puis la força à avancer vers le vieux Karciste qui se pencha pour mieux la dévisager. Ne comprenant pas ce qu'il se passait, Sandra chercha un regard ami et ne put s'accrocher qu'à celui d'Henri qui serrait avec douceur la main de la jeune Zend. Le regard si familier de celui qui était en train de tomber amoureux fut comme un baume sur son cœur apeuré. Elle lança un coup d’œil vers Justin comme pour signaler à Henri qu'il n'était pas le seul à aimer. Ce dernier sembla comprendre et s'approcha un peu plus de la jeune Zend pour la serrer dans ses bras, pesant le pour et le contre.

Laissant Henri à ses réflexions, Sandra se tourna vers Vörös et demanda :

"Que me voulez-vous ?"

Ce fut Rotäl qui répondit, coupant la chique de Vörös qui lui lança un regard noir :

"Tu es une Ultime. La dernière de la lignée de Saarn, mais aussi la dernière des descendants des Klavigar. Je ne peux imaginer l'étendue de ton Halkost, ni ton influence sur les dimensions."

Vörös prononça une conjuration dans sa langue.

"Saarn, vous dites ? Répéta Sandra."

C'était étrange. Le nom de Saarn n'avait aucun écho en elle, comme s'il lui était étranger, comme si la Klavigar refusait de la reconnaître comme étant de sa chair.

Rotäl acquiesça silencieusement. Sandra secoua la tête négativement :

"Non… Ce n'est pas ça, ce n'est pas elle. Je ne me reconnais pas en elle.
- Le fait d'avoir tué nos Zend et nos Orin9 de manière si discrète ne te suffit pas ? Demanda Vörös."

Il s'avança vers elle et posa ses mains sur ses épaules :

"Tu es très importante pour nous. Sache-le.
- Non ! Je ne suis pas de Saarn !"

Elle se dégagea et recula. Justin voulut s'approcher mais Vörös l'en empêcha et le jeta à terre. Il se releva tant bien que mal tandis que Sandra continuait à reculer tout en le regardant, le visage recouvert de larmes. Rotäl tenta de calmer la situation :

"Allons, mon enfant… Il faut vous rendre à l'évidence, vous êtes de la chair de Saarn. La dernière. L'Ultime."

Sandra continuait à reculer et se retrouva sur le côté gauche de la cheminée. Elle buta sur un autel. Du sang tacha ses vêtements tandis qu'elle se retournait. Le sceau de Lovataar la surplombait.

Une sorte de chaleur l'envahit ainsi qu'une impression de puissance qui se propagea dans ses veines, comme un feu sacré.

Elle pouvait invoquer un Halkost. Même si elle n'avait été qu'une simple Võlutaar. Elle en était capable.

Sans un mot, elle ferma les yeux et s'agenouilla devant l'autel. Elle n'avait pas de créatures à ses ordres mais d'autres en avaient.

Vörös et Rotäl sentirent un tiraillement, comme si une personne tentait d'aspirer une partie d'eux. Ce n'est que lorsqu'une fissure s'ouvrit dans l'espace-temps et qu'un attrapeur surgit que Rotäl comprit :

"Arrêtez-la ! Hurla-t-il. Elle tente de s'approprier nos Halkosts !"

La jeune Zend voulut obéir à son maître mais Henri l'en empêcha et la garda contre lui :

"Surtout, ne fais rien. Laisse faire les choses, lui murmura-t-il."

Justin s'écarta de la seconde fissure qui venait de s'ouvrir, celle du Halkost de Vörös. Ce dernier tenta désespérément d'en reprendre le contrôle mais son influence était bien moindre que celle de Sandra. Le docteur de la Fondation se réfugia sous la table et attendit, espérant de tout cœur que Sandra parviendrait à survivre. Le reste, il s'en fichait royalement.

Ce fut à ce moment que la grande porte s'ouvrit d'un seul coup, laissant entrer Sodali ainsi que trois Võlutaar.

"C'en est trop, Vörös ! Menaça le Karciste."

Mais il n'eut pas le temps de dire plus, son Halkost commençait déjà à s'ouvrir, influencé par Sandra.

"Que se passe-t-il ?"

Tandis que des attrapeurs sortaient des méandres du néant, Henri et Rotäl comprirent tous deux leur méprise concernant l'ancêtre de Sandra. Un attrapeur saisit Vörös à la taille. Il hurla, implorant la mansuétude de la jeune femme.

Mais elle n'avait jamais été clémente envers ses ennemis.

L'attrapeur le jeta avec une force incroyable contre la cheminée. Sa tête fut réduite en charpie contre le sceau familial.

Henri tressaillit mais ne dit mot. Sodali et les trois Võlutaar connurent le même sort. Rotäl, dans un dernier geste désespéré, se leva de son fauteuil et s'approcha de Sandra pour l'empêcher de continuer à répandre son influence mais Henri fut plus rapide. D'un coup sec, il lui brisa la nuque sans aucun regret, ayant choisi son camp.

Sandra cessa le massacre et les Halkosts se refermèrent d'un coup sec. Du sang coulait à flot de l'autel de Lovataar. Elle se releva, son pantalon devenu pourpre jusqu'aux genoux. De ses mains coulait le flot de vie. Son regard transperça le cœur des survivants tandis que Justin sortait de sa cachette. Elle ne vit dans ses yeux que de l'incompréhension et un dégoût enfoui sous ses sentiments pour elle.

Henri s'empressa de s'agenouiller devant elle, la reconnaissant comme sa supérieure. La jeune Zend en fit de même. Les deux amants eurent droit à la mansuétude de l'enfant de l'amour.

"Te voilà Karciste de l'Ordre Ésotérique du Ver Blanc, Henri Vörös, déclara-t-elle."

Ce dernier saisit la main ensanglantée de la jeune femme et l'embrassa avec respect.

Justin demeurait interdit. Il ne savait que faire.

En réalité, il le savait. Mais il ne pouvait s'y résoudre. Il en était bien incapable. Mais elle avait tué tant de gens. Des ennemis de la Fondation, certes, mais la cruauté dont elle avait fait preuve ne présageait rien de bon pour la suite. Pourtant, paradoxalement, elle n'avait jamais été plus désirable qu'à cet instant. Coupé en deux, il restait immobile, incapable de réagir. Sandra se tourna vers lui et, blessée par son hésitation, lui lança d'une voix froide :

"Va-t-en et ne reviens pas. Nous n'appartenons plus au même monde. Si je te revois un jour, tu mourras."

En pleurs et honteux de douter, il la dévisagea une dernière fois, imprimant chaque trait de son visage dans sa mémoire. Puis, haine et amour mélangés, il s'enfuit.


Cela faisait deux semaines qu'il n'avait plus vu Sandra. Incapable de retourner à la Fondation pour expliquer pourquoi il manquait deux agents, il s'était enfui, caché, fourvoyé, dissimulé. Il avait trouvé un travail au fin fond des Alpes italiennes, chez un horloger. Il réparait les mécanismes avec un certain talent. Ce travail minutieux le calmait et l'empêchait de penser à elle. Voir une horloge se compléter, chaque rouage s'imbriquant parfaitement dans un autre, comme si ce système lui murmurait à chaque fois qu'il le complétait que chaque problème avait sa solution, voir et savoir cela lui faisait un bien fou.

Il devint vite un horloger hors pair, réparant aussi des mécanismes plus complexes. On vint le voir de très loin, reconnu comme le docteur des rouages, celui qui réparait ce qui avait été brisé.

Sans le vouloir, une personne eut vent de son talent. Un certain Théo Rodriguez. Ce Théo n'avait rien de particulier hormis son appartenance à la branche la plus ancienne d'un groupe d'intérêt que Justin connaissait très bien.

On lui proposa alors un autre travail. Même salaire, mêmes conditions de vie. Mais Justin accepta de suite. Jamais il n'avait pu penser attirer l'attention de l'Église du Dieu Brisé et cela lui convenait parfaitement. Il vit cela comme un signe du destin. Il appartiendrait aux ennemis jurés des sarkites. Alors, il n'aurait de cesse de pourchasser Sandra.

Elle avait raison, ils n'appartenaient guère au même monde et il savait bien qu'il ne réussirait jamais à la ramener dans le sien. Il n'y avait plus que deux choix : aller dans son monde ou l'éliminer.

Haine et amour. Justin se fit la réflexion que ses deux sentiments étaient très proches. Tous deux étaient absolus, tous deux le rendaient obsédé par Sandra.

Dans le secret de la nuit, il confectionna un poignard destiné à plonger dans le cœur de sa bien-aimée comme son amour avait transpercé le sien.


Lovataar mêla l'amer au miel, laissant dériver sur le fleuve de l'oubli sa haine si parfaite envers Ion. Celle que le prophète désirait le plus, embrasa sa chair en son sein.

Quand la Lune Noire devint blanche, l’ambre devenue rouge apparut pâle et les amants purent alors contempler leur création. L'ancienne Daevite la porta au monde tandis que d'un cri, le Soleil Rouge se leva.

L'Union du prophète et de l'amour embrasé fit naître un fruit empoisonné au goût aussi doux que le miel mais à la destinée aussi amère que la haine.

Sone Tal

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