La démocratie des O5
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"Madame Portanier, c'est à vous."

Le docteur Élise Portanier s'avança, tête baissée, dans le tribunal. Elle alla s'asseoir sur le banc des accusés, depuis lequel on lui fit passer les procédures habituelles et le serment.

"Madame Élise Portanier, veuillez désormais nous raconter tout ce que vous savez depuis l'origine des évènements, sans omettre aucun détail."

Ses cheveux roux étaient en pétard, et n'avaient probablement pas été coiffés depuis des mois. Elle s'avança timidement vers le micro, qu'elle saisit de ses mains moites avant de prendre la parole d'une voix tremblante.

"Tout… tout a débuté avec la révolte des employés… Cela faisait des mois que la Fondation coupait de plus en plus dans les salaires à cause de la crise du coronavirus du début de l'année. Alors forcément, ça a fait réagir même les plus sages. On réclamait d'être mieux représentés, d'être plus écoutés. Alors on s'est révoltés. Les O5 et directeurs de sites ont été destitués, et une démocratie a été proclamée. Ayant toujours voulu changer les choses, j'ai pensé "Élise, c’est ton moment, vas-y !". Alors j'y suis allée, j'ai réuni des collègues qui suivaient mes idées et on a formé une équipe de campagne, je me suis présentée à l’élection pour le poste de directeur du Site-Aleph."

"Quelles étaient ces idées ?"

"Et bien… Je voulais surtout redonner de l'argent aux employés, et aussi accorder une place plus importante à l'éthique. Je n'en pouvais plus de voir le personnel de Classe D sacrifié pour rien. Je voulais améliorer la vie de mes collègues, en gros. Et du coup on a lancé la campagne. On était cinq candidats sur tout le site. On a commencé à faire des discours un peu partout, surtout à la cafétéria, c'est là qu'on pouvait rassembler le plus de monde. Des gens ont commencé à faire des sondages, plus ou moins représentatifs. Ce qui ressortait, en moyenne, c'est que j'étais deuxième.

En première position, y'avait Émile Maoult. J'avoue que je ne l'ai jamais aimé, même si sa mort m'attriste, bien évidemment. Il travaillait dans le secteur biologie, et on avait déjà eu des contacts un peu secs par le passé. Mais il savait se faire apprécier quand il le voulait. D'ailleurs, il s'est présenté peu après moi. Je pense qu'il voulait juste me mettre des bâtons dans les roues."

"Concentrez-vous sur l'essentiel."

"Oui, pardon. Je n'avais plus que lui dans mon esprit, et j'ai décidé qu'il fallait que je le batte, par tous les moyens. Directeur du plus grand site français, ce n'est pas rien, il aurait pu… enfin au final ça s'est passé donc bon. Et du coup… j'ai juste répété ce que tout le monde voulait entendre. J'ai dit oui à tout le monde, même si ça apportait des contradictions. Il fallait que je le batte. Et pourtant, il restait premier, et en plus il m'accusait de démagogie. Et comme le grand débat arrivait, organisé par quelques stagiaires et chercheurs junior, il fallait que je trouve un moyen de le surpasser. Et puis là, Didier Conta, un agent de mon équipe de campagne, m'a informée de la non-conformité de ses expériences scientifiques. Bon, c'était pas grand chose, hein, mais assez pour faire un bon gros scandale et l'écarter de la course pour de bon.

Sauf que j'avais encore des scrupules à ce moment, et j'ai hésité pendant assez longtemps. En fait, même au moment de m’asseoir sur la chaise de la cafèt en face des quatre autres candidats, je ne savais pas encore si j'allais le faire. Et puis je me suis lancée, en plein milieu, toute la foule était choquée, elle qui croyait que Maoult était un chercheur respectable. Et c'est comme ça que j'ai été élue, par la ruse. Alors l'ancien directeur, Garett, m'a laissée son bureau en silence. Je me souviens encore de son regard, comme s'il savait ce qu'il allait se passer ensuite. Un tiers de mépris, un autre de tristesse et un dernier de peur. Mais bon, j'ai pris mes fonctions, et j'ai fait passer mes réformes, et tout le monde était content."

"Sauf que ça n'a pas duré."

Élise resta silencieuse un moment.

"La suite, s'il vous plaît."

"Oui, heu… J'ai eu accès à ce moment à plein d'informations de Niveau 4, je ne savais pas quoi en faire. J'en avais toujours un peu rêvé, vous voyez. Les niveaux d'accréditation, à la Fondation, c'était un peu comme un enfant à qui vous interdisez quelque chose. Alors j'ai tout lu en quelques jours, et j'ai recopié et caché des morceaux importants, au cas où on m'administrerait des amnésiants à la fin de mon mandat. J'avais très peur de cette possibilité, ça me hantait un peu.

Et une semaine plus tard venait l’élection des O5, les grands patrons de la Fondation. Au début, je ne voulais pas me présenter, juste rester à diriger le Site-Aleph, mais cette peur d'oublier, de ce qu'ils pourraient me faire, m'a faite changer d'avis. Alors on s'est retrouvés, à cinquante-trois, à élire les O5. On était dix-neuf candidats, il fallait donc éliminer six personnes. Les candidats se sont présentés un par un, et les directeurs posaient des questions. Et heureusement, je suis passée dans les premiers ; je pense qu'une bonne partie des candidats auraient voulu se venger de moi. À chaque fois, je leur posais des questions volontairement tordues, pour les discréditer et passer pour l'intelligente. Je… n'étais plus vraiment moi-même, je ne vivais que pour l'élection. Je n'étais pas la seule à avoir ce genre de stratégie, en passant. Et du coup, on a été élus. J'étais arrivée dixième des votes, j'étais donc O5-10. On s'est ensuite retrouvés, le lendemain, autour d'une table ronde dans une salle sécurisée. Et y'a eu un blanc pendant dix minutes.

Finalement, un O5 a brisé le silence pour se présenter et tout le monde à fait de même. Et puis retour au silence. Ensuite, on a analysé la situation actuelle de la Fondation. Il y avait des demandes d'autorisations pour les tests. Certaines nous semblaient trop inutiles, alors on a fait changer les procédures de confinement pour qu'on ne nous demande plus de validation. Et puis les semaines ont passé sans trop de problèmes, on se réunissait, on prenait quelques décisions administratives, et puis tout était bon. Jusqu'au premier incident. Y'avait eu une fuite d'informations sur Internet à propos de SCP-181-FR et ça se répandait déjà sur Twitter, les gens devenaient paranos avec leurs poubelles. Heureusement qu'il y avait 101-FR pour décrédibiliser tout ça. Du coup, on a lancé une enquête interne, et en fait, c'était un agent infiltré de l'Insurrection du Chaos qui avait réussi à convaincre Nathalie Faure, la nouvelle directrice du Site-Aleph qui avait pris ma place, de lui donner des infos, parce qu'il en avait soi-disant besoin. Forcément, elle a été destituée. Et puis un nouveau vote a été lancé, et c'est Garett, l'ancien directeur, qui a été élu. En même temps, il avait une de ces équipes de campagne… Enfin, bon. Le truc, c'est qu'il n'a pas arrêté de nous envoyer des messages d'insatisfaction et des recommandations. Alors on a menacé de le virer, et ça s'est arrêté avec un dernier "si ça pète ce sera de votre faute" qu'on a tous mal pris. Et on l'a remercié.

Les mois ont passé, et ça n'était que de pire en pire, depuis ce premier incident. Entre le bilan économique catastrophique à cause des salaires de tous les employés, les autres fuites d'informations dont il était parfois très dur de trouver les coupables, et les brèches de confinement que personne au conseil ne savait gérer… Enfin, jusque-là, on arrivait à se débrouiller, mais on a vite compris qu'être O5 ça demandait du boulot. Et puis au bout d'un semestre les comptables nous ont déposé le bilan. Je vous passe les chiffres, il était absolument horrible. Très peu de nouvelles anomalies confinées, la CMO faisait tout le boulot. L'économie plongeait, et on enregistrait très peu de découvertes. Mais bon, on était restés positifs, au début. On pensait qu'on pouvait redresser tout ça, nous, tous docteurs ou agents, avec aucune notion de gestion ni d'économie. Et puis deux jours plus tard, y'avait l'attaque du Site-Yod.

Ça nous a d'abord foutus dans un sacré état. Tellement qu'à la réunion de crise on n'était que dix. Et notre nombre n'a fait que décroître. Forcément, aucun d'entre nous ne s'y connaissait ni en stratégie, ni en détails sur l'IC. Alors on a passé des heures à lire les documents classifiés pendant que le personnel de Yod se faisait massacrer. Mais le pire, c'est que depuis l'élection, on avait gardé cet esprit de compétition. Il fallait être meilleur que les autres et leur montrer qu'on valait mieux qu'eux. Alors chacun gardait des infos sur l'IC pour soi, pour établir la meilleure stratégie. Et on n'arrêtait pas de débattre, pendant des heures. Jusqu'à ce qu'on nous dise que la tête nucléaire de Yod avait pété et qu'il y avait des dizaines de Keter en liberté.

C'est à ce moment qu'on a fini par se dire qu'il fallait peut-être pas se cacher des trucs. On s'est tous tout dit. Sauf ceux qui sont partis "aux toilettes" pour ne jamais revenir. On n'était plus que 6 quand on a vu les dégâts, quelques jours plus tard. On a mis le DCD sur le coup, forcément. Et puis on a continué comme ça pendant des semaines, pendant qu'on tentait désespérément de reconfiner les anomalies, et que notre situation économique plongeait parce que les pays ne nous faisaient plus confiance. Et puis le directeur du DCD nous a envoyé une plainte signée par tout le personnel du département comme quoi ils avaient trop de boulot et qu'ils voulaient être plus payés. Sauf qu'on avait plus un rond et déjà plein de dettes, alors on a dit non, et on l'a renvoyé et mis quelqu'un d'autre à la place. Sauf qu'on avait viré un génie, et que deux jours plus tard, la Fondation était connue du grand public. 101-FR ne pouvait rien y faire. Les poubelles mangeaient vraiment des gens, maintenant.

Vous connaissez la suite. La Fondation en redressement judiciaire, l'arrestation des quatre O5 ne s'étant pas suicidés, le renvoi de tout le personnel et la CMO dans les rues."

Un silence de plusieurs minutes s'ensuivit. On finit par déclarer :

"Fin de la séance, le jugement sera rendu demain."

Élise quitta la salle en direction de sa cellule, accompagnée par trois agents de la Gendastrerie, les mains menottées. Tout recracher l'avait apaisée, elle semblait désormais prête à accepter sa sentence. On la fit monter dans une voiture de police mal en point. Elle traversa la ville, observant les bâtiments presque effondrés, et les cadavres faisant office de seule présence humaine dans les rues. La voiture s'arrêta près d'un des seuls bâtiments encore habitables au rez-de-chaussée. On entendit soudain des coups de feu. Ce n'était plus inhabituel, les agents de la CMO devaient être en train d'affronter une anomalie dangereuse. Alors qu'elle se faisait conduire dans le bâtiment, un sifflement lui passa à côté de la tête, suivi d'un bref cri de détresse, et de l'effondrement d'un corps au sol. Une balle perdue venait d'atteindre un des agents la surveillant. Elle profita de la confusion pour s'enfuir vers une petite ruelle. L'adrénaline aidant, elle s'élança sans réfléchir, suivant des directions aléatoires, et ne s'arrêta que lorsqu'elle cessa d'entendre ses poursuivants. Elle se posa contre un mur, et observa doucement les alentours. Elle ne remarqua qu'une simple poubelle d'ordures ménagères. Son cœur se mit alors à battre très fort.


Loin de là, sur une île, se trouvaient quatorze personnes assises dans un salon, regardant la télévision. L'une d'elles prit la parole.

"Et bien… c'était une expérience."

"Au moins on sait ce que ça fait, maintenant."

"J'espère que vous vous êtes bien amusés à regarder le monde brûler. Personnellement j'étais contre, et je le reste."

"Ça va, on a pris toutes les précautions quand même. C'est pas comme si on leur avait laissé les Thaumiel."

"En parlant de Thaumiel, il serait peut-être temps d'aller les chercher, non ?"

Et les quatorze s'en allèrent. Le jour suivant, la révolte n'eut jamais lieu.

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