La défiance n'a jamais été une option
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"Alors ?

— Mais qu'est-c'que vous voulez qu'j'en sache ! Ça marche plus, ça marche plus !"

Sylvie Grant, Gendastre de son état, releva le nez de son carnet réglementaire dans lequel elle n'avait eu que le temps de noter le nom et le prénom de la personne à laquelle elle faisait face. Une personne qui dénotait complètement avec l'image que la représentante de l'ordre s'était faite : quand vous vous apprêtiez à rencontrer une écouteuse des morts dans une région comme la Bretagne, un individu lambda provenant de n'importe quel autre coin de la France (ce qui était presque le cas de Sylvie) se serait imaginé quelque chose dans le genre d'une bigoudène tout ce qu'il y avait de plus cliché. Une vieille femme ridée en robe noire et à la haute coiffe blanche passant son temps dans une ancienne maison en pierre en haut d'une falaise à parler en énigmes sans prendre la peine d'articuler, ou quelque chose dans le genre des grands-mères Tipiak.

Sauf qu'ici pas du tout : déjà, cette personne était jeune, et rien que ce détail avait déstabilisé Sylvie à un tel point qu'elle avait revérifié l'identité de celle-ci par trois fois. Écouteuse des morts, un métier qui était malheureusement tombé en désuétude au cours du XXème siècle avec la banalisation du terme "médium", et plus particulièrement l'arrivée massive des techniques et coutumes au cours des années 60 en provenance des États-Unis, issues du fameux "magic meltingpot", un mélange quelque peu contre-nature de pratiques vaudous apparues en Louisiane, de vieilles méthodes de voyance empreintes de folklore celte héritées de la perfide Albion, ainsi que d'absurdes mélanges de plantes appropriés culturellement des tribus amérindiennes qui avaient réussi à survivre. Cette nouvelle profession bonne à rien et mauvaise en tout de médium s'était répandue comme une traînée de poudre à travers le vieux continent. Son succès se basait avant tout sur les nouveautés qu'elle offrait, son sens de l'à-peu-près et un style particulier très moderne, bien loin du côté essoufflé des honnêtes et traditionnels boulots du paranormal qui n'avaient pas évolué depuis des siècles. En moins d'une trentaine d'années, on n'entendit presque plus parler de devins, druides, cartomanciens, radiesthésistes, oniromanciens et autres haruspices, à l'exception de la sorcellerie, qui continue encore aujourd'hui d'attirer des foules d'élèves grâce à sa popularité dans la culture. Le résultat avait été sans appel : la perte d'attractivité des métiers, la baisse considérable des pratiquants, la prise de conscience de l'obsolescence des méthodes, la chute de la confiance des consommateurs et enfin l'oubli pur et simple.

Mais voilà, quand des cultures se créent, des contre-cultures fleurissent immédiatement histoire d'équilibrer la situation. En réaction donc à ces métiers de médium, sorcier et sorcière, considérés comme trop "mainstream", les années 2010 avaient vu une espèce de retour aux sources envers ces anciens emplois du surnaturel, plus un moyen de se différencier des autres et crâner devant ses amis qu'un véritable besoin dans le secteur diraient plusieurs mauvaises langues. De jeunes utopistes avaient alors ressorti des placards plein de poussières les vieux grimoires moisis, les pendentifs rouillés et les grands-mères fatiguées (ou décédées, les médiums purent ainsi se faire pardonner) et redécouvrirent alors avec stupeur la richesse de leur culture, enfin du moins ce qu'ils avaient recréé : la grande majorité du savoir avait été perdue malgré des efforts d'archivage de la part de quelques visionnaires qui savaient qu'un jour leur art renaîtrait. En résultait donc une minorité de pratiquants globalement inexpérimentés (le travail de recherche, des techniques passée et de développement de nouvelles, en décourageait plus d'un) ou quelques véritables professionnels ayant survécu à cette sombre époque mais trop isolés ou égoïstes afin de partager leur savoir.

Ça bien sûr, Sylvie ne le savait pas. Elle n'avait que l'image de la grand-mère Tipiak en tête, comme si sa vision du métier était restée coincée dans les années 2000. Non, en fait c'était toute sa mentalité qui était restée coincée dans les années 2000 : la Gendastre semblait tout juger en se basant sur cette période temporelle particulière. Ainsi, tout était devenu pire : les gens s'étaient repliés sur eux-mêmes, le pouvoir d'achat avait diminué, l'environnement dégradé et le prix du camembert augmenté. Tout changement n'était devenu qu'un prétexte pour elle afin de se plaindre en comparant grâce au fameux "c'était mieux avant", arme diabolique surutilisée de nos jours par toute personne respectable envers les nouveautés qui lui déplaisaient. Mais contrairement à d'autres, Sylvie avait su aller plus loin que la simple mélancolie dans ce genre de situation : elle y ajoutait une légère colère sourde, incisive et vindicative à l'encontre de ce dérangement. Pour résumer, tout ce qui apparaissait et qui n'était pas conforme à ce qu'elle avait en tête allait bientôt être la cible de pensées mesquines et médisantes. Si se plaindre sans cesse en public et se morfondre continuellement dans son coin étaient deux caractéristiques reconnues du citoyen français de base, la Gendastre serait alors le plus pur produit du terroir qui soit, dépassant de loin tout intervenant sur les chaînes d'informations.

Donc, cette écouteuse des morts était jeune. À peine la vingtaine, ayant sûrement récemment fini ses études "officielles" avant d'embrasser la noble profession, âge corroboré par un reste d'acné, une posture quelque peu voûtée due au lourd cartable traîné pendant des années, ainsi qu'une méfiance presque naturelle envers la moindre personne ayant l'air adulte (crainte de ce qu'elle deviendra au bout de quelques années ? esprit désillusionné du monde adulte dans lequel elle était dorénavant entrée ? futilité de ses rêves d'enfant face à la complexité et la monotonie de cette catégorie de la population ?). Une personne ayant encore un pied dans l'adolescence et envisageant avec dégoût de poser l'autre dans ce qu'elle avait toujours considéré avec déni et responsable de tous les maux.

Mais ça n'était pas là sa seule caractéristique : son nez était cassé, sûrement récemment vu la couleur de l'ecchymose, ses lèvres pincées comme si elle était toujours contrariée, ses yeux si sombres que l'on peinait à distinguer l'iris de la pupille ainsi que des cheveux châtains coupés très court, à l'exception d'une longue mèche sur le devant ne cessant de lui obstruer la vue malgré de très fréquentes tentatives de recoiffage. Ajoutez à cela une quantité de bagues, de boucles d'oreille, de piercings, de colliers, de bracelets et d'anneaux qui ferait sauter un portique de sécurité ainsi que de légers vêtements rapiécés qui semblaient bien mal adaptés en cette saison auxquels on pouvait ajouter une sacoche de tissu bourrée à en craquer de colifichets, d'outils ésotériques et de petits cailloux blancs. Une fois de plus très éloigné de ce à quoi s'était attendue Sylvie.

Celle-ci décida d'ailleurs de creuser sa question, même si son interlocutrice faisait preuve d'une assez grande insolence envers elle.

"Donc, vous n'avez absolument aucune idée d'où sont passés tous les spectres ?

— Mais non j'vous dis !"

L'écouteuse des morts s'éloigna d'un pas très rapide des petits monticules au bord de la falaise, autrefois les tombes de corsaires particulièrement vicieux ayant fait naufrage non loin (le phare s'était hélas fort malencontreusement éteint pile au mauvais moment, ce qui arrangea bien les populations locales jusqu'à ce qu'elles retrouvent les corps le lendemain). Sylvie la suivit tout en se tenant prête à noter la moindre remarque, tâche particulièrement ardue étant donné la nature du terrain : chaque touffe d'herbe pouvait cacher une bosse pouvant faire trébucher les moins attentifs. Elle ne tenait pas à choir, mais au contraire à grappiller la moindre information qui pourrait l'aider à résoudre ce mystère sur lequel elle avait décidé d'enquêter, à savoir pourquoi diable les entités ectoplasmiques ne réapparaissaient pas à la tombée de la nuit. Et peut-être aussi parce qu'elle se sentait coupable de la disparition de Clothilde, en partie de sa faute.

"Alors comment pourriez-vous expliquer…

— Écoutez."

La jeune femme s'était brusquement arrêtée et retournée afin de faire face à la Gendastre située à une vingtaine de mètres, qui progressait tant bien que mal malgré les pièges tendus par le terrain. Elle prit une longue inspiration, soulée qu'elle devait être de sa situation, pendant laquelle on n'entendit plus que le vent et le ressac, puis elle se prononça :

"Ça va faire trois s'maines que j'parcours les routes afin de passer sur toutes les tombes perdues du département. À pieds parce que j'ai pas le permis ni de vélo, évidemment. J'marche des heures, sans savoir vraiment où aller, en me fiant à de vieux guides touristiques. Une fois sur place, j'répète les mêmes gestes et prononce les mêmes paroles comme indiqués dans mes notes. Et puis y'a rien. Rien depuis trois semaines. TROIS SEMAINES."

La pression se relâchait peu à peu. De toute évidence, cette personne avait besoin de lâcher du lest, de parler et de s'expliquer, justifier son échec. Il y avait de la désillusion dans cette voix un peu éraillée, quelque chose à bout. Pas de chance que ce fusse Sylvie en face.

"Veuillez tempérer vos propos je vous prie.

— Ouais, bah désolée d'me montrer aussi tendue, mais j'en ai marre. Ça marchait avant mais plus maintenant : soit tous les rituels fonctionnent plus, soit y'a plus de fantômes. Et les deux cas m'semblent pas du tout logiques, donc ça doit encore être autre chose, comme par exemple le fait que je sois une grosse daube. Et j'avoue que c'te perspective me fait un peu regretter d'avoir tout plaqué pour suivre cette voie."

Voilà, tout était dit : frustration, perte de confiance, prise de conscience du déni. Le portrait était tiré, plus rien à ajouter. Sylvie avait maintenant une bonne représentation de son interlocutrice, et elle ne désirait pas en savoir plus : de toute évidence, cette jeune impertinente ne lui serait d'aucune utilité. Celle-ci se trouvait dans la même situation que la représentante de l'ordre, à savoir un état de désemparement total face à ce mystérieux phénomène, ou plutôt l'absence de mystérieux phénomènes ces derniers temps. Plus de naissances chez les fées, de moins en moins de rituels fonctionnels, un nombre de fantômes diminuant à un rythme alarmant… Et rien pour remplacer. Les plus récentes recherches en sortilèges n'avaient rien donné, comme si toutes les règles empiriques sur lesquelles ils s'étaient basées avaient toujours été erronées. D'un côté c'était bien : moins de paracriminalité, moins d'anomalies en vadrouille, moins d'inconnues dans la vaste équation de la sécurité paranormale. Cela avait quelque chose de rassurant : en fin de compte, tout deviendrait plus facile et plus paisible. Mais de l'autre… Qu'adviendrait-il de toutes ces anomalies gardées emprisonnées ? Mais Sylvie ne poussa pas plus loin ces réflexions : elle n'était pas une personne qui apprenait à vivre avec un problème, mais plutôt de celles qui cherchaient à le résoudre ou à s'en plaindre. Ne restaient plus que quelques questions banales à poser afin de confirmer l'absence de mensonges ou d'informations importantes.

"Vous ressentiez quelque chose quand vos rituels fonctionnaient ?"

Chacun réagissait différemment aux forces du paranormal : le feu Dr Marmougolin, éminent paracriminologue de la Gendastrerie de la fin du XIXème siècle, avait tenté d'établir une classification vers la fin de sa vie des différents profils, espérant trouver à travers une série d'observations empiriques un modèle sur lequel pourront se baser ses successeurs. Sensation de froid, tête qui tourne, vide intérieur, picotements aux doigts, odeur de soufre, cheveux se dressant légèrement, pression sur les tempes, essoufflement soudain… Il mourut d'épuisement avant d'achever son œuvre, et les notes qui furent retrouvées ne laissèrent aucune place à une solution envisageable. Rien ne semblait en mesure de prédire de quelle manière un corps allait inconsciemment réagir face à des forces surnaturelles (comme le résidu ectoplasmique, l'énergie de Résonnace Tartaréenne ou encore les particules de Xanatov), si tant est qu'il réagisse.

Cette question décontenança légèrement la jeune femme, qui s'était déjà retournée pour partir, considérant sûrement que sa réponse sèche avait mis un terme à la conversation. Elle sembla réfléchir quelques secondes puis dit :

"Heu… J'ai l'impression qu'le vent se calme autour de moi, même si des gens à côté m'ont déjà assuré que non. Même en me prenant directement une rafale, je ne la sens plus lorsque je… communique.

— Et donc, depuis trois semaines…

— Ben franchement, on est en Bretagne ! Si je ne ressentais plus de vent durant mes rituels, j'le saurais !"

Sylvie nota cette information de son écriture soignée et penchée, bien que cela ne l'avançât pas à grand-chose dans son enquête : un témoignage de plus, semblable aux autres. Plus rien ne semblait fonctionner du côté de l'anormal et chaque pratiquant, quel que soit le domaine abordé, semblait rencontrer de bien curieuses difficultés encore plus inexplicables que d'habitude. Si parfois une conjonction particulière de planètes à plusieurs années-lumière de là, le déroulement d'un autre rituel à proximité, un outil s'étant un peu trop frotté à une énergie contraire ou une simple mauvaise digestion pouvait perturber sans que l'on sache vraiment pourquoi les cérémonies, cette affreusement longue période de trois semaines ainsi que cette "généralisation" du problème mettaient à mal les théories les plus sensées. Enfin, les quelques-unes qui avaient vu le jour : la plupart des experts de la Gendastrerie n'avaient pas encore reçu de directive officielle afin de commencer à enquêter sérieusement (et tout le monde sait qu'ils ne vont pas se fatiguer à faire preuve d'initiative personnelle). Certains disaient que les instances dirigeantes avaient été tellement désarçonnées par la nature de cet événement qu'elles pataugeaient dans des discussions interminables comme on sait si bien faire en France, tandis que d'autres pensaient que le gouvernement allait encore sortir un ensemble de décisions sorties du cul que chacun rechignerait à appliquer. Prévisible presque.

La représentante de l'ordre nettoya vaguement ses lunettes ovales des gouttes de pluie qui avaient commencé à s'y accumuler et reprit son pseudo-interrogatoire, auquel son interlocutrice répondait d'une voix de plus en plus éteinte. Ça n'était plus qu'un banal enchaînement de questions et de réponses dorénavant, à peine une vraie discussion :

"Avez-vous aperçu des entités ectoplasmiques ces derniers temps ?

— Ouais. Deux-trois, avant qu'eux aussi disparaissent dans la nature. J'ai même pas pu m'entraîner à leur parler en journée."

C'était là le plus grand avantage des écouteuses de morts sur les médiums : celles-ci étaient capables de communiquer avec une conscience réminiscente de fantôme quelle que soit l'heure ou la position du Soleil, alors que les autres devaient attendre la tombée de la nuit afin que les spectres réapparaissent de leur état de non-existence en journée. C'était aussi hélas un des seuls.

"Depuis quand pratiquez-vous ce métier ?

— Ça doit faire deux-trois ans. Deux ans, oui. Vous n'avez pas ce genre d'infos dans vos fichiers ? J'avais pourtant bien tout déclaré comme il faut.

— Simple vérification. Des rumeurs parmi vos semblables ?

— "Semblable", répéta-t-elle d'un ton dédaigneux, on dirait qu'vous parlez d'une autre espèce.

— Parmi vos collègues alors, se reprit Sylvie d'une voix légèrement irritée.

— Pareil, un peu le bazar. Enfin, de c'que j'ai entendu : y'a pas d'autre écouteuse des morts à moins de quarante kilomètres. La dernière fois qu'j'en ai parlé à ma formatrice…

— Comment ?

— Comment que quoi ?

— Comment avez-vous communiqué avec… Mme Mézec ?

— Bah par téléphone. 'Fin, quand ça passait."

Un Gendastre n'était jamais à l'abri de découvrir un rituel interdit au détour d'une conversation. C'en était presque devenu un réflexe au fil des années tant ces personnes étaient filoutes. Faire respecter les lois du monde anormal n'était pas de tout repos, l'entièreté des organisations étatiques du paranormal vous l'assurerait sans broncher. Mais c'était encore plus vrai en France, au grand désespoir de la Gendastrerie. Même si récemment des rumeurs faisaient état d'un budget nouveau alloué au département de recherche : peut-être leurs activités allaient-elles enfin se diversifier ? Enfin, pas pour les Gendastres en bas de l'échelle, pensa amèrement Sylvie. Toujours plus pour ceux qui peuvent s'en payer, comme par exemple l'agent Gauvec.

"Merci, et au sujet de vos récents contrats ?"

Cette question énerva sensiblement son interlocutrice, qui serra légèrement les poings et leva les yeux au ciel.

"Rien depuis plusieurs mois. Rien. C'est… affligeant. Frustrant. Non seulement je… je sers à rien, mais j'dois me reposer sur mes économies pour vivre.

— Ah, vous n'avez pas pris de métier en parallèle ?"

Afin de subvenir à leurs besoins ou pour justifier leur activité aux yeux des populations civiles, les artisans de l'anormal faisaient de leur possible afin d'obtenir un travail correspondant à peu près à leurs compétences, ou du moins faire semblant d'en posséder un. La clientèle de l'autre côté du Voile étant bien moins nombreuse que celle du monde normal, il était particulièrement difficile de mener un train de vie correct en se basant uniquement sur les revenus d'un métier qui ne rencontrait que peu de clients, patients ou consultants. Dure loi du marché réduisant considérablement l'attractivité de ces professions de l'anormal, en plus de l'absence totale d'aides de la part de l'État, malheureusement pas une exclusivité française, de nombreux autres pays ayant relégué leur population anormale dans la case "cas à problèmes à négliger" (même si certaines rumeurs faisaient état de sommes considérables versées par le gouvernement irlandais, dans un but touristique hélas). L'imprévisibilité propre au surnaturel, la législation à revoir à chaque changement, les moyens mis en place pour les dissimuler, les maigres bénéfices qui en résultaient… L'anormal n'était d'une certaine manière plus assez rentable.

"Non. Je… je pensais m'en sortir."

Et une victime de plus de l'effet Marmougolin ! Décrit pour la première fois par ce paracriminologue cité un peu plus haut, il consistait en la désillusion ressentie par les personnes lorsque celles-ci découvraient les merveilles et les possibilités offertes par l'anormal, puis les dangers ainsi que l'étouffant côté administratif (nécessaire afin de continuer à vivre dans la légalité), ce qui au final était tout aussi laborieux et ennuyeux que dans le monde normal. Le fantastique avait très habilement été compensé par le bureaucratique, encore une innovation française de surcroît. Trop encadré, trop restrictif, trop administratif, décourageant les personnes s'y intéressant. Et moins de personnes s'y intéressant signifiait moins de problèmes à gérer. Une simple réflexions aux allures de théorie du complot (techniquement plus une hypothèse étant donné qu'il n'y avait aucun élément tangible sur lequel se baser), mais qui avait commencé à peu à peu gangréner une partie de la population anormale, à un tel point que plusieurs groupes anti-gouvernementaux s'étaient formés en réponse, certains s'étant associés à EMOEC ?, voire la Main du Serpent, ou pire, ayant rejoint les Joueurs Contre l'Herbe. La population anormale semblait peu à peu se déliter au fil des années, et ces affaires de disparitions et de cessation des phénomènes singuliers n'allait faire qu'empirer les choses.

Sylvie soupira avec un peu de dédain devant cette naïveté, tout en continuant de noter ces informations. Deux questions inintéressantes plus tard, la Gendastre prit congé de son interlocutrice et rentra au poste, alors que l'après-midi approchait à son terme. En chemin, elle se remémora toutes ces petites choses étranges qui s'étaient déroulées les semaines précédentes, enfin plus étranges que d'habitude. Tant de détails qui paraissaient même anormaux face à l'anormal, des irrégularités dans l'irrégulier. Des personnes qui disparaissent, des sortilèges qui ne fonctionnent plus, des créatures incapables de se perpétuer… Plus rien ne fonctionnait comme il le fallait.

Esquivant à peine les flaques d'eau sur son chemin de terre, Sylvie regarda le village de Ploumabergue au loin, derrière ces plaines entourées de vieux barbelés et ces minuscules bosquets où résidaient encore quelques communautés de dryades, si peu de familles de fées, deux-trois kobolds… Si calme. Ce coin paumé était encore un des rares endroits épargnés par "l'urbanisation paranormale", ce phénomène où le gouvernement incorporait presque les anormaux aux populations civiles afin de les surveiller et les contrôler encore plus facilement. Ici pourtant, ceux-ci pouvaient encore rester un peu à l'écart, loin de tout, loin de l'agitation frénétique des villes, loin de la limite entre le "magique" et "l'anormal". Ici, des gnomes pouvaient trouver un endroit où se loger qui ne soit pas un appartement conçu par les autorités, comme un simple trou, une tanière abandonnée ou encore une vieille souche. Ici, les traditions ne se retrouvaient pas restreintes par d’exigeantes mesures et noyées sous une culture généralisée. C'était encore un havre de paix où l'on pensait à prendre son temps, à cuisiner et non réchauffer, à se promener et non courir, à vivre et non chercher à s'exposer. Une poche de résistance qui réchauffait un peu le cœur froid de Sylvie. En faisant fi des contraintes administratives, de l'absence de reconnaissance et de l'irrespect des jeunes générations, savoir que malgré tout des êtres pouvaient continuer à vivre tranquillement, sans être forcés de s'adapter pour survivre à ce monde qui change… Cela réconfortait quelque peu la Gendastre, qui pensait alors que cet endroit paumé méritait de rester tel qu'il était.

Mais elle craignait que ces récents changements n'impactent durablement ces lieux qui comptaient à ces yeux. Sans renouvellement, ne risquaient-ils pas de disparaître au fur et à mesure ?

La représentante de l'ordre chassa ces sombres pensées lorsqu'elle entra dans le vieux bureau dit "caché" du commissariat. Le parquet non-verni grinça, comme toujours, et deux de ses collègues appuyés à une armoire sursautèrent, pris sur le fait en train de manger une glace. Sylvie ne s'en formalisa pas, la lassitude ayant pris le pas sur son intransigeance au fil des années pour ce genre de chose, et se dirigea vers son bureau, le seul bien rangé et astucieusement placé au seul endroit parfaitement éclairé par le plafonnier. Toujours aussi pensive, elle se laissa presque tomber sur sa dure chaise de bois avant d'ouvrir une pochette cartonnée couleur saumon dans laquelle elle déposa les trois feuillets comportant les notes du précédent entretien, avant de la refermer et de la remettre à sa place d'un geste découragé. Sylvie soupira. À quoi bon ? Ce n'était qu'un témoignage de plus, qu'une pierre supplémentaire à apposer sur un tas de cailloux. Il ne semblait rien y avoir, rien à découvrir, rien à comprendre derrière toutes ces bizarreries. Des heures d'entretiens pour à chaque fois obtenir la même déclaration. Ce problème l'inquiétait, mais elle n'avait absolument aucune piste. Non que la Gendastre eut risqué un blâme pour échouer dans cette enquête, Sylvie avait d'elle-même choisi de s'intéresser au sujet sans qu'aucune personne ne le lui ait demandé, mais elle craignait au contraire pour le devenir de ces petits endroits perdus, pour ce calme qui lui était cher, pour cette innocence face au reste du monde.

La gardienne de la paix se massa le front, incertaine sur son investigation : qui interroger ? où le trouver dans ce cas ? quelles informations soutirer ? cette démarche était-elle nécessaire ? L'enquête n'avait guère avancé. Même si ses supérieurs encourageaient les initiatives personnelles, il y avait une limite au temps qu'elle pouvait investir dans cette affaire. D'ailleurs, ne rien trouver malgré ses recherches… cela la décourageait peu à peu. Force est de constater que sa patience avait des limites. Sylvie soupira, fermant brièvement les yeux. À quoi bon continuer ? Pour l'instant, elle avait surtout perdu du temps en accumulant des interrogatoires sans intérêt. Si seulement elle avait eu accès à un semblant de piste à suivre… mais non, rien de rien. Décourageant, tel était le mot.

"Au fait, Sylvie…"

L'intéressée releva la tête, le regard fatigué et quelque peu hargneux caché derrière sa frange brune. Son collègue, le Gendastre Duffretti, un grand type à moustache blonde et au visage émacié, penché au-dessus de son bureau. Sylvie ne le connaissait que très peu, si introvertie et renfermée qu'elle était, mais elle le savait quelque peu laxiste et peu avenant, ce qui lui suffisait amplement pour en établir une image négative. La Gendastre répondit par un vague grognement, qui fut interprété comme une réponse positive par son interlocuteur.

"Devine qui est de retour ?"

Encore une énigme sans intérêt dont elle ne possédait pas la réponse et que Duffretti mourrait d'envie de lui donner. Détestable question stupide. Qu'est-ce que ça pouvait être encore ? L'inspecteur du travail ? Gauvec ? Encore les Frédérickson ? Le Pape ?

"C'est Gauvec !"

Ah putain, c'était Gauvec. Pire collègue de travail au monde. Toujours à ne jamais finir ce qu'il entreprenait, se montrant insolent et hautain, désespérant les quelques personnes qui plaçaient encore de l'espoir en lui. Sylvie avait cru s'en être débarrassé lorsqu'il avait été muté sur… sur Paris si ses souvenirs étaient bons ? Bref, une grande ville moins paumée et probablement plus active que Ploumabergue. Sûrement un bon coup de pistonnage de la part d'un de ses oncles maréchal des logiques chef. Détestable, mais intouchable par ses relations, le parfait portrait du petit con imbu de lui-même. La consternation et l'abattement provoqués par cette nouvelle ruinèrent un peu plus la journée de Sylvie. Elle sourit ironiquement, l'air las.

"Quelle chance nous avons là."

Le désappointement et le désabusement étaient tels que Duffretti regretta immédiatement sa petite plaisanterie. Il préféra lentement s'éloigner et poursuivre dans un murmure où la contrition était palpable.

"Heu… oui. Enfin… Il est juste passé prendre quelques affaires chez lui."

Sylvie soupira et reporta son attention sur son affaire en cours. Il pouvait peut-être y avoir une solution à tout ceci, peut-être bien. Mais celle-ci n'évoluait-elle pas dans des sphères parascientifiques inaccessibles à ses maigres connaissances ? Déjà qu'un simple rituel d'un médium raté lui avait donné assez de fil à retordre pour en venir à consulter un spécialiste du sujet… Alors un des mystères les plus importants sur la nature-même de l'anormal ? C'en était presque présomptueux de sa part de ne serait-ce que tenter de vouloir le saisir dans sa globalité. À moins de faire partie d'une équipe d'experts, comme il devait sûrement déjà s'en être formée une à la Fondation, impossible pour elle d'en arriver, seule et inexpérimentée qu'elle était, à une quelconque conclusion plausible. C'était peine perdue, pourquoi s'y avoir intéressé ? La Gendastre avait su pertinemment, et ce dès le début, qu'elle n'était pas à la hauteur de la tâche. Que la solution, si jamais elle existait, se situait au-delà de toutes ses limites, tant physiques qu'intellectuelles. Pourquoi diable ? Afin de se prouver quelque chose à soi-même ? À part un échec… Non, à part une profonde envie de protéger ces lieux paisibles… Ou alors pour ce sentiment de culpabilité envers Clothilde… Bref, elle se perdait.

Jouant avec son briquet, les bras croisés, le regard perdu dans le vide, Sylvie ne remarqua pas la porte du bureau s'ouvrir, grinçant elle aussi sur ses gonds. Entra alors un individu des plus méprisables : tout dans son physique, son attitude, son uniforme, donnait envie de le gifler. Que cela soit le pan de chemise taché de gras et libre de voleter où bon lui semblait, de son haleine que même un chacal n'aurait pu supporter ou de son rictus hautain, le pire restait tout de même ses lunettes de soleil "de type aviateur", alors que l'éblouissement par astre solaire en Bretagne frisait le mythe. Détestable, tel était le mot adéquat pour le décrire. Un savant mélange du méchant milliardaire brûlant des forêts pour ses usines, du terroriste faisant le mal pour le mal et du gamin pourri-gâté se plaignant.

Celui-ci avança de son pas lourd et se planta juste devant le bureau de Sylvie, éparpillant au passage et pas du tout par mégarde une petite pile de feuilles qui avait été posée en équilibre sur le bord d'une table, comme pour signaler qu'il n'avait pas du tout changé. Certain de l'effet dramatique de la scène, il appuya ses deux mains sur le bureau avant de presque susurrer d'une voix volontairement rocailleuse :

"Bonjour Sylvie."

L'intéressée releva lentement la tête, les sourcils froncés, avant de poser son regard sur l'agent Gauvec. Elle réagit à peine : une moue déçue ainsi qu'un vague "Bonjour" envers cette personne qu'elle détestait. Sylvie était restée d'un calme olympien, cultivé en partie sur sa profonde lassitude, et profita de ce moment de silence pour refermer son briquet d'un geste sec. N'ayant envie ni de discuter, ni de rester à proximité de cette enflure notoire, elle se leva dans un soupir en faisant racler sa chaise sur le parquet. D'un bref coup d'œil, elle constata sur l'horloge accrochée au mur que son service était bientôt fini, les aiguilles se rapprochant inexorablement du 17h30 libérateur. Contournant agilement son bureau et ignorant superbement Gauvec, Sylvie se dirigea vers la sortie d'un air décidé. Duffretti tenta de la retenir :

"Tu vas où comme ça ?

— Deux-trois bricoles à régler, s'excusa-t-elle sans donner plus de précisions.

— Heu… Pas ce soir alors ? Tu es de veille normalement."

Comment ? Rester éveillée afin d'accueillir les ploucs paumés qui croyaient avoir vu un fantôme (ce qui devenait de plus en plus improbable avec le temps) ? Se priver de sommeil pour entendre les récits dénués de sens des rares personnes debout ? Ou plus pragmatiquement, s'ennuyer comme un rat mort jusqu'au lendemain matin ? Mais quel enfer. Sûrement la pire chose qui pouvait arriver lors de son service. Ça et le retour de la Déesse. Et une nouvelle révolte des trolls. Et une meute de gnomes déchaînés.

Au final, en relativisant, ce n'était pas le plus terrible.

Sylvie tente de s'esquiver, maladroitement cependant :

"C'est pas à Montfort cependant ?

— Gérard m'a appelé tout à l'heure, poursuivit Duffretti d'un air un peu gêné, il est bloqué dans un rond de sorcière depuis ce matin.

— Mais quel con. Il n'aurait pas pu prévenir avant ?

— Son téléphone était tombé à l'extérieur de l'anneau, il a dû bricoler un mécanisme avec des branches pour pouvoir l'attraper."

Quelle plaie ces ronds de sorcières. Bien qu'ils aient été interdits il y a de cela des décennies, le promeneur imprudent tombait parfois sur ces cercles de champignons, oubliés par leurs propriétaires ou destinés à le piéger pour un mauvais tour. Le premier cas se révélait bien plus dangereux étant donné que, comme ceux-ci se situaient généralement dans des coins paumés, les personnes piégées pouvaient rester plusieurs jours à l'intérieur. Les désactiver était extrêmement simple : parfois, simplement uriner dessus suffisait pour les plus rudimentaires. Mais la plupart du temps, les gens ne comprenaient pas, paniquaient et s'épuisaient à forcer la sortie. Comment Montfort avait-il pu tomber aussi facilement dans le panneau ? Surtout que ce genre de situation n'était pas une première pour lui. La Gendastrerie n'était-elle au final qu'un ramassis d'ahuris ?

Sylvie poussa un profond soupir de mécontentement. Une soirée gâchée de plus, comme si elle en avait besoin par les temps qui couraient. La Gendastre soupira profondément, lassée, et fit demi-tour afin de rejoindre son bureau, montrant ostensiblement son rechignement et son absence de joie de vivre. Elle jeta un bref regard noir à Duffretti, qui ne trouva rien de mieux que de lui sourire, avant de très rapidement détourner les yeux. Ses collègues maintinrent un respectueux silence, tant afin de de ne pas recevoir de réparties cinglantes que pour éviter de donner de leur pitié à Sylvie, qui détestait ça par-dessus tout. Seul Gauvec trouva extrêmement intelligent de continuer sur le sujet :

"Et bah écoute, je resterai avec toi au moins une partie de la nuit, histoire que l'on puisse prendre de nos nouvelles."

La Gendastre, les mains tremblant à la fois de frustration et de colère, entreprit de classer frénétiquement les dossiers sur son bureau, tout en restant sourde à la déclaration précédente. Elle songea très furtivement à déclencher un incendie afin de se sortir de cette situation, avant de se mettre à anticiper les lourdes déclarations que Gauvec allait lui sortir. De toute évidence, la nuit allait être très, très longue.


Deux heures. Deux heures à tenter de repousser les tentatives de conversation de la part de son collègue. Deux heures qu'elle s'était enfermée dans un silence volontairement pesant afin de le dissuader de continuer. Deux heures que Gauvec essayait, en vain, de transformer son monologue en dialogue. Autant dire que Sylvie était sur le point d'exploser : sa patience avait des limites, et cet abruti de Gendastre ne cessait d'en frôler les limites.

"Tu sais, à Paris, c'est bien plus agité, hein ? Hein ? Ouais, tellement de choses en plus à gérer. Tu n'as pas idée ! Et quand c'est pas les gargouilles, ce sont les esprits frappeurs, tenaces ceux-là ; et quand c'est pas les esprits frappeurs, ce sont les elfes de maison qui se plaignent ; et quand c'est pas les elfes de maison, ce sont les fantômes… D'ailleurs, j'avais cru entendre qu'ici aussi il y avait des problèmes avec eux ? Hein ? Certains disparaissent on ne sait où. Peut-être qu'ils meurent vraiment ? Han, ça leur ferait les pieds : déjà qu'ils se la ramènent toujours quand il s'agit de s'apitoyer sur leur pauvre petite condition, maintenant qu'ils ont la chance de pouvoir s'en débarrasser, ça va faire du bruit, moi je le dis. D'ailleurs, il n'y avait pas un fantôme qui… Clothilde ? Clothilde, c'est ça. Une teigne celle-là, hein ? Hein ? 'Fin, ça doit être de plus facile dorénavant avec l'anormal qui part en sucette. Enfin, j'espère que ça va bientôt devenir plus facile. Là je t'avoue qu'en ce moment, c'est presque pire qu'avant. Depuis que je suis arrivé sur Paris, il a fallu faire face à un exode massif. Tiens, tous les marabouts par exemple, bah pouf ! Plus aucun de leurs sortilèges ne fonctionne, leurs gris-gris auparavant bien pourris sont désormais des denrées rares, leurs baumes ne font que puer… Ça marche plus, plus de travail : ils partent chercher un loyer moins cher. Mais c'est pareil pour toutes les autres professions, hein. Les alchimistes, pareil. Les médiums, pareil. Les hypnotiseurs, pareil. Ils foutent tous le camp, tous en même temps : ça crée un bordel monstre au niveau de la paperasse, tu n'as pas idée ! Déjà que pour rembourser les rayures sur les portières des voitures, il faut investir un rein dans une imprimante et assez de papier, mais alors pour tous ces départs ! Autant prendre une tente afin de camper devant l'imprimante. Nan mais t'imagine ! Pis à mon avis, on est toujours pas sortis de l'auberge : j'ai entendu dire que le gouvernement nous préparait de ces nouvelles lois de derrière les fagots. Faut bien que l'on s'adapte à cette nouvelle situation. Mais bon, toujours avec un train de retard. Ah, ça, pas moyen d'y couper : quoiqu'on fasse, la France sera toujours en retard. Tout ce blabla administratif… Impossible de s'en sortir ! À croire qu'ils le font exprès, hein ? Hein ? Nan mais après, je peux comprendre. Y'a pas les mêmes priorités ici. Dans les endroits paumés comme Ploumabergue, on s'occupe encore d'attraper les gnomes récalcitrants à la course. Alors qu'à Paris, c'est bien pratique : ils ont tous un collier électronique. Dès qu'ils quittent leur parcelle autorisée, paf ! Ça bipe et ils sont prévenus. Si simple ! Là au moins ils font pas chier à toujours chercher à se barrer, vu qu'ils savent que la Gendastrerie leur tombera forcément dessus. Ils font moins les malins, hein ? Hein ?"

Deux heures de cet infâme mélange d'arrogance, de médiocrité et de mise en valeur superflue. Pure déception de l'humanité condensée dans cet individu tout particulièrement désagréable. Et celui-ci parlait, parlait, et parlait, encore et toujours. Non qu'il avait besoin de parler : c'était tout simplement pour à la fois se montrer intéressant et tenter d'entamer la conversation avec Sylvie. Mais celle-ci restait muette, se contentant d'émettre de temps à temps de vagues grognements. Comme si le message n'était pas assez clair : qu'il la laisse tranquille, point. Mais Gauvec ne semblait pas saisir cette évidence, ou ne le voulait pas. Donc il continuait. Et il continuait. Et il continuait.

Aux alentours de une heure du matin, alors que Sylvie réfléchissait de plus en plus sérieusement à une solution à son problème, tentant de limiter au maximum la quantité de flammes et d'explosions que son plan comportait, Gauvec se tut finalement. La transition entre ces incessants babillages adultes et ce silence presque absolu décontenança la Gendastre. Maintenant qu'elle avait obtenu ce qu'elle voulait, voilà que Sylvie ne savait plus quoi faire.

"Écoute…"

Ah, voilà qu'il reprenait. La représentante de l'ordre en était presque soulagée, ce soudain silence ne présageant rien de bon.

"J'ai l'impression qu'on est un peu en froid."

La température était effectivement assez basse, rien de nouveau sous le Soleil, mais le second degré de cette déclaration inquiéta grandement Sylvie. Quelle insanité allait-il encore lui sortir ? À moins qu'il ne se soit effectivement rendu compte que la majorité des personnes le côtoyant le trouvait insupportable ?

"Après, je peux comprendre, hein. Je suis pas facile comme type, je le sais bien. Mais tout de même, toi ! On formait un duo efficace, non ?"

Sombre période dont la gendastre ne souhaitait pas se rappeler. Sylvie préféra garder le silence. À quoi bon tenter de le raisonner ?

"Genre, ça fait heu… beaucoup de temps que je parle, et pas une fois tu ne m'as répondu. C'est fou ça. Tu es fatiguée ?

— Oui, souffla-t-elle sans plus préciser.

— C'est heu, pas la bonne période ?

— Non.

— T'as eu un problème ou…

— Stop."

Cette fois, c'en était trop. Qui pouvait encore continuer à ignorer la vérité plus qu'évidente juste sous ses yeux ? C'était pas compliqué à comprendre enfin ! Sylvie serra les poings, se leva de sa chaise décidément inconfortable et inspira profondément afin d'enfin lui dire en bonne et due forme ses quatre vérités. Qu'enfin cet infâme quiproquo de sa part puisse prendre fin. Qu'enfin il puisse prendre conscience de sa dramatique félonie.

Mais elle fut interrompue par la sonnette de la porte d'entrée. Sylvie s'immobilisa, surprise, avant de réaliser qu'elle avait une opportunité de se soustraire à cet individu. La Gendastre s'avança rapidement, passant presque par-dessus son bureau et manquant d'éparpiller ses piles de papiers bien classés, pour presque se jeter dans le vestibule. Elle ouvrit la porte d'un geste sec, et l'air frais de la nuit vint chasser quelques unes de ces idées noires qui la stressaient. Ce fut aussi pour faire face à l'écouteuse des morts de ce matin, toujours avec cette même mèche brune gênante, ce nez cassé et ces yeux noirs. Comment s'appelait-elle déjà ?

Elle semblait particulièrement fatiguée et gênée, probablement en partie à cause de cette répulsion presque naturelle entre jeunes et forces de l'ordre. La jeune femme leva les yeux afin de faire face à son interlocutrice et, reconnaissant la Gendastre, vit son visage légèrement s'éclairer.

"Ah, c'est vous. Heu bonsoir.

— Bonsoir.

— Vous tombez bien. M'avez dit qu'vous enquêtiez sur ces disparitions de fantômes ?"

Sylvie regarda à droite et à gauche, s'assurant qu'aucun civil ne les observait. Mais la rue était bel et bien déserte : personne dans les environs, aucun chat et pas la trace d'entités ectoplasmiques. Il s'agissait de ne pas briser le Voile par mégarde, surtout en ces temps-ci. La Gendastrerie n'avait pas besoin de problèmes supplémentaires, elle était déjà bien affairée à gérer ses propres agents. Sylvie répondit par l'affirmative.

"Je crois que heu, j'ai trouvé quelque chose. Mais faudrait qu'vous veniez. Vous pouvez ?"

L'occasion rêvée pour se débarrasser de Gauvec. Qu'importe le but de cette demande : c'était une raison tout à fait valable pour quitter le commissariat. Un vague sourire se dessina sur le visage de la gendastre, qui leva son doigt en l'air et murmura "Un instant s'il vous plaît". Elle courut dans le bureau, prit sa veste et prévint en deux mots son collègue de son départ, avant de se ruer dehors et de claquer la porte.

"Menez-moi à ce quelque chose."

Autant d'enthousiasme, d'énergie et de vivacité semblait complètement déplacé pour une telle personne, mais le poids dont se dégageait Sylvie… Elle pouvait bien se permettre un ou deux légers excès. Ces courts moments de véritable dévergondage pouvaient se compter sur les doigts d'une main, tant la gendastre était une personne habituellement stoïque. Même pour l'avoir croisée à peine cinq minutes, l'écouteuse des morts qui l'accompagnait trouvait cela complètement déplacé pour une telle personne.

Leur trajet dura une vingtaine de minutes. C'était d'ailleurs plus une promenade nocturne qu'une simple distance à traverser pour se rendre au lieu intéressant : il y avait plus de calme, d'insouciance et de nonchalance au final que de véritable détermination à arriver à destination. Sylvie prenait l'air avant tout, se remettait psychologiquement de ces éprouvantes heures à écouter Gauvec, profitait de la fraîcheur de cette nuitée. D'habitude, la gardienne de la paix se serait plainte de la température. Mais celle-ci offrait un contraste plus qu'agréable avec les étouffantes paroles de son collègue.

Cela lui faisait du bien, oui. Pour une fois.

Amélie Duframel, car c'est ainsi que se nommait cette écouteuse des morts qui la menait, était restée globalement silencieuse tout le long du trajet. Ce qui, il va sans dire, convenait parfaitement à Sylvie. Elle ne cessait de se frotter les mains, tant pour se les réchauffer que par malaisance avec cette gendastre. Amélie jetait de temps à autre de petits coups d'œil furtifs, comme si elle s'attendait à être arrêtée d'une minute à l'autre. La jeune femme paraissait si fragile, si peu sûre d'elle. Un léger côté sauvage, impactant la moindre relation en la rendant instable. Elle marchait rapidement, espérant écourter le plus possible ce trajet, guidant la gendastre à travers Ploumabergue. Les quelques réverbères du centre-ville éclairèrent leur chemin, leur permettant d'éviter plusieurs poteaux traîtres et même un perfide trottoir d'une hauteur non réglementaire. Mais dès qu'elles quittèrent les pâtés de maisons, les routes un peu plus goudronnées et les quelques animaux errants citadins, l'obscurité les prit. La Lune, derrière d'épais nuages gris, ne parvenait pas à éclairer leur chemin, et les deux durent faire appel à des lampes-torches afin de ne pas se perdre ou trébucher.

Le duo gagna bientôt la forêt, où il fallut éviter les branches, les racines, les toiles d'araignées et de s'emmêler les pieds dans la végétation mourante. Non seulement parce que l'hiver approchait, mais aussi parce qu'il y avait de moins en moins d'êtres anormaux pour s'en occuper. Cette récente disparition des anomalies n'avait fait qu'accélérer cette lente agonie de la Nature. Si en plus d'une crise de l'anormal venait s'en ajouter une autre de nature écologique, autant dire que le monde n'était pas encore sorti de l'auberge.

À ce moment, Sylvie pensa vaguement d'une manière un peu plus rationnelle, se disant que suivre une inconnue, dans la nuit, dans un endroit paumé, n'était pas forcément une décision très judicieuse. Cependant, cette vague crainte la quitta bien vite, après qu'elle se soit rappelé qu'elle se situait à Ploumabergue : les gens d'ici étaient filous, pas mauvais. Ce petit peuple à surveiller n'hésitait pas à truander gentiment pour arrondir leur fin de mois, mais c'était là la seule infamie dont ils étaient capables. Un peu opportunistes, pas cruels. Sympathiques pour sûr, méchants jamais. Lourds probablement, mais raisonnables évidemment. C'était d'ailleurs un petit détail que Sylvie appréciait tout particulièrement, un élément qu'elle n'avait jusque là trouvé nulle part ailleurs. Il y régnait en effet à Ploumabergue un sentiment qui disparaissait peu à peu du cœur des gens, grignoté par la multitude de visages inconnus à laquelle on a affaire dans les villes plus grandes.

La confiance en l'autre, en l'inconnu. Alors bien sûr, c'est de l'inconnu quasiment connu dans ce si petit village : on connaissait presque tout le monde. Chacun se sentait en sécurité en présence de n'importe qui, à un tel point qu'il était commun de ne presque jamais fermer à clef la porte de sa maison. Ou d'emprunter n'importe quoi à n'importe quelle heure, toujours contre une rémunération appropriée (qui consistait la plupart du temps en une rasade de chouchen). Ou à rendre un service. C'était une ambiance si reposante, bien loin de l'agitation, de la méfiance, de la crainte. À un tel point que le changement, tant d'un côté que de l'autre, se révélait être une épreuve particulièrement difficile. Sylvie en avait fait les frais par le passé, mais après réflexions, elle n'avait jamais regretté ce choix. Même si elle râlait souvent, même si ses envies d'efficacité et de droiture entraient un peu en conflit avec tous ces gens, même si ce qui comptait pour elle ne se trouvait plus ici. Ni nulle part d'ailleurs, ais c'était un autre détail. Bref, elle s'y plaisait.

Enfin, après une tentative d'assassinat de la part d'une racine (c'était du moins l'impression de Sylvie, et surtout de sa cheville), les deux femmes arrivèrent au beau milieu d'une clairière à peine éclairée par leur lampe-torche. Large d'une vingtaine de mètres, c'était véritablement un trou dans cette forêt, où les arbres n'osaient pas pousser. La Gendastre était déjà passée à cet endroit, pour une affaire dont elle ne se rappelait même plus. Probablement un contrôle de produits hallucinogènes chez les gnomes, ceux-ci n'hésitant pas à manger toutes les sortes de champignons qu'ils trouvaient dans les bois. Mais cela avait été de jour, et dans cette obscurité, la végétation paraissait particulièrement menaçante, comme si elle désirait les engloutir. Des bruissements sourds parmi les branches, des craquements suspects, un hululement résonnant toujours de derrière… Sans compter cette odeur d'humus, d'humidité et de froid. Le théâtre parfait pour une série d'actes pas forcément rassurants. Ni légaux, pensa Sylvie.

Amélie s'approcha d'un chêne des plus massifs à l'extrémité nord de la clairière, arbre imposant sûrement vieux de plusieurs centaines d'années. À un tel point qu'il avait englouti une structure, dont une extrémité métallique rouillée pointait avec peine en dehors du tronc. L'écouteuse des morts s'agenouilla devant, faisant fi du sol mouillé, et resta silencieuse quelques instants, les mains sur les cuisses et les yeux fermés. Elle inspira profondément, jusqu'à ce que sa respiration adopte le rythme des brises du vent, puis se pencha vers l'avant, posant ses paumes sur la terre curieusement meuble. Sylvie n'osa l'interrompre, ne serait-ce que pour lui demander ce qu'elles fichaient ici : il y avait là quelque rituel à l'œuvre, et il était toujours de mauvais ton de gâcher parfois des heures de préparation d'un simple mot de travers. D'autant plus quand celui-ci pourrait bien vous être particulièrement utile, le flair de la Gendastre lui indiquant clairement qu'elle allait peut-être enfin poser les mains sur un indice. Enfin, oui. Son enquête allait-elle pouvoir progresser après toutes ces semaines de stagnation ? Une solution peut-être ? Qu'elle pourrait découvrir ?

"Il y a quelque chose qui bloque."

Ses espoirs furent réduits à néant.

"Je, ça devrait pas s'passer comme ça."

Sylvie avait l'impression de perdre pied, de s'enfoncer dans une flaque de dépit. Un vague sentiment de colère commença à monter. Contre elle-même, pour avoir cru à cette issue, et contre cette Amélie. La représentante de l'ordre serra les poings, tremblante d'une rage qui ne cessait de grandir dans son corps. Il y avait eu une possibilité, une solution, un espoir, et il s'était avéré faux. On l'avait trompée, on l'avait déçue, on l'avait trahie. Une fois de plus. Ça lui arrivait souvent ces temps-ci, pensa-t-elle avec tant d'amertume que ses frustrations quotidiennes passaient pour de simples inconvenances. Curieux ça, qu'elle ne puisse jamais avancer, que toutes les pistes se ferment, que les indices soient inexistants. Même si elle ne croyait pas au destin, du moins juste assez pour faire face à certaines singularités, elle avait l'impression que l'on s'acharnait sur elle. Aucun indice, de veille, Gauvec et de faux espoirs ? Mais c'était la foire à la saucisse aujourd'hui. Qu'est-ce qui allait arriver par la suite ? Encore une mauvaise nouvelle ? ENCORE DE FABULEUSES AVENTURES ? C'ÉTAIT PAS DÉJÀ ASSEZ POUR AUJOURD'HUI ? HEUREUSEMENT QU'ELLE AVAIT DU TEMPS EN QUANTITÉ ILLIMITÉE, PAS COMME

"Heu, m'dame ?"

Amélie l'avait interpellée. Sylvie se secoua, reprenant ses esprits. D'un frisson, elle reprit le contrôle de la situation, se rendant compte qu'elle s'était quelque peu emportée. La Gendastre rentra furtivement son briquet dans sa poche, ignorant la douleur des brûlures sur ses doigts. Tentative bien maladroite de camoufler l'objet alors que la petite flamme avait brillé de tout son éclat dans la nuit. Elle grommela quelques paroles incompréhensibles, hésitant à fuir malgré son statut, honteuse d'avoir été prise sur le fait. Avec un peu de chance, la scène n'avait duré que quelques secondes et…

"Ça fait plusieurs minutes que z'étiez immobile, z'êtes sûre que ça va ?"

Non, ça n'allait pas. Pas du tout. Pourquoi cette cruche ne pouvait pas le comprendre ? Cruche.

Cruche.

Cruche ?

Il fallait qu'elle se calme. Qu'elle respire. Qu'elle…

"Ah, te voilà. Pas difficile à retrouver avec vos lumières. Bonsoir mademoiselle."

Incroyable, Gauvec. Encore. Quelle fabuleuse soirée. Elle sentait ses nerfs la lâcher. Deux des plus grandes déceptions de sa vie en une soirée, cela faisait un peu beaucoup. Avec ce froid qui n'arrangeait rien, la fatigue qui commençait à lui peser et surtout cette diffuse aliénation à son enquête… Il y avait de quoi devenir fou.

L'infâme collègue était légèrement essoufflé, rouge d'un effort récent. Il était arrivé par le même chemin, avec moins de précautions cependant : des fleurs piétinées et des branches cassées indiquaient clairement qu'il n'avait pas vraiment pris soin de son environnement lors de sa course. L'écouteuse des morts, face à l'arrivée imprévue de Gauvec, s'était légèrement rapprochée des arbres, prête à s'y fondre lorsque l'attention des deux gendastres serait focalisée sur autre chose. La fuite lui semblait en effet la meilleure option face à ce véritable submergement d'autorité. Elle paraissait encore plus mal à l'aise, osant à peine se placer dans la zone éclairée.

Gauvec se racla la gorge et signala à Sylvie :

"On a reçu un courriel sur la boîte du boulot. Un courriel qui vient de très haut."

Disant cela, il jeta un regard pas du tout discret en direction d'Amélie.

"Elle est au courant, répondit la gendastre à bout de souffle, sa respiration s'étant subitement accélérée lors de l'arrivée de son collègue.

— Ah, tant mieux. Ça semble être du président lui-même…"

Cette nouvelle ne surprit même pas Sylvie. Beaucoup trop d'émotions désagréables pour aujourd'hui, elle n'avait plus assez de ressources pour être étonnée, ni même pour paraître étonnée.

"Par l'intermédiaire de Galarneau. Un gros truc. Applicable à tout le monde. Faut vite que tu rentres lire ça."

C'était dans des situations de ce genre-ci, quand elle se trouvait au bord de l'explosion mentale, que son cerveau fonctionnait à plein régime. Dans l'esprit complètement chamboulé de Sylvie, de multiples questions s'entrechoquaient, produisant de nombreuses étincelles de déduction toutes plus inopportunes les unes que les autres. Quelle était donc la nature de cette missive ? Pourquoi Gauvec avait-il laissé de côté la veille ? Comment Gérard avait-il pu rester coincé dans ce rond de sorcière si de toute façon l'anormal ne fonctionnait plus ? Pourquoi Amélie l'avait-elle emmenée ici ? Où en était la garantie de son réfrigérateur ?

Face à cette avalanche de questions, la gendastre garda cependant une clarté toute particulière parmi ses pensées. D'une grande inspiration, elle chassa les remarques inutiles, clarifia les données à sa disposition et fut en mesure de fournir des protocoles simples pour répondre à ses interrogations. On lui avait souvent fait remarquer qu'avec cette capacité, elle aurait très bien pu être recrutée la Fondation. Tant de rationalité dans ces moments tendus, cela avait de quoi attirer la concurrence. Mais après sa formation originelle, elle avait presqu'immédiatement opté pour le poste de gendastre, sans même chercher autre part. Déjà parce qu'il était plus aisé de falsifier un dossier médical lorsque celui-ci se trouvait dans l'administration française que dans les circuits de cette organisation privée, mais aussi parce que les perspectives offertes par la Fondation ne lui plaisaient guère. En plus d'un fonctionnement qui ne lui inspirait que peu de considération.

La Fondation, c'était le modèle américain, l'international à une échelle démesurée, un mélange des cultures et des protocoles uniformisés pour satisfaire tout le monde, l'individu perdu au milieu d'un tout trop grand pour lui, une insensibilité nécessaire pour ne pas s'accrocher à un quelque chose qui disparaîtra vite dans la masse, un ton trop neutre et trop froid, la perte de ses repères personnels pour des paragraphes fixes, alinéas et listes à puces de règlements standardisés. La Fondation, c'était la mondialisation de l'anormal, en somme.

Tout ce que détestait donc Sylvie.

Quant à la Gendastrerie, on avait au contraire affaire à quelque chose de plus local. De moins connecté au monde entier, de moins méticuleusement clinique, de moins affreusement froid. Une organisation et une taille plus humaines, un endroit où rencontrer et non pas croiser, une structure où prédominent l'entraide et l'accomplissement des objectifs plutôt que le dépassement de ceux-ci et la compétitivité. Un milieu plus équilibré entre modernité et traditions, phrase bateau dans le cadre de présentation de villes, mais qui prenait tout son sens ici. Nul besoin de forcément tout savoir, tout connaître, tout comprendre, tout enfermer, tout sécuriser, tout aseptiser. Pourquoi ne pas laisser au contraire une petite part de mystère, juste assez pour toujours être surpris, mais pas trop pour l'être le plus souvent agréablement ?

Cela ressemblait un peu plus au choix par défaut de Sylvie.

"Un instant Gauvec."

Sa voix était calme et posée, quoiqu'encore un peu tendue : la gendastre était redevenue maîtresse d'elle-même, mais cet état ne tenait qu'à un fil.

"Je dois terminer une affaire."

Elle se tourna en direction d'Amélie.

"Que souhaitiez-vous me montrer, et pourquoi cela n'a-t-il pas fonctionné ?"

La jeune femme soupira, décontractant ses bras crispés.

"Il y a un esprit là, dit-elle en désignant le petit élément métallique émergent du tronc du chêne, une vieille tombe. Bouffée par l'arbre. J'l'ai trouvée en relisant deux-trois ouvrages à la bibliothèque. Du coup j'm'étais dit que…"

Elle hésita, ravala sa salive et poursuivit, devant l'absence de réactions des deux gendastres :

"Bah que ça pourrait vous, vous aider quoi."

Un silence suivit cette déclaration, ce qui frustra légèrement l'écouteuse des morts :

"Z'en avez plus besoin ? Pour votre enquête ?

— Si si, mais…"

Sylvie s'interrompit, puis eut la présence d'esprit de mettre sur son nez une paire de lunettes à vision éthérique. La quantité de résidu ectoplasmique indiquait clairement la présence d'un spectre dans les environs, même si une partie pouvait être attribuée à Amélie étant donné sa nature quelque peu anormale, à force d'entrer en contact avec les morts. Cette découverte fit bondir son cœur : il y avait là quelque chose d'anormal, quelque chose à investiguer, à interroger ! Ne manquait plus que…

"Où est l'entité ectoplasmique ?

— Justement, j'sais pas. Il devrait être là mais… ben y a rien. J'l'ai appelé mais il répond pas. Alors que… bah il est clairement là. Ou alors il était là, et on arrive trop tard."

Cette perspective fit retomber bien vite l'excitation de Sylvie. Il restait cependant une lueur d'espoir, à laquelle la gendastre tenait bien à s'accrocher. Si malgré les appels de la professionnelle, le fantôme ne se montrait pas, c'est qu'ils devaient se mettre à sa recherche. Une nouvelle enquête s'ouvrait à eux ! Et quoi de plus facile pour suivre un spectre que de s'associer avec une écouteuse des morts ?

"La Gendastrerie Nationale réquisitionne votre expertise, avec votre accord bien entendu."

Cette déclaration ne sembla pas déconcentrer outre mesure Amélie qui, sans montrer beaucoup d'entrain, accepta sans broncher. Elle s'y était probablement attendue.

Bien que Gauvec insista pour que Sylvie consulte le courriel si spécial reçu, il fut proprement reconduit par le duo afin d'aller assurer la permanence. En premier lieu parce qu'aucune d'entre elles ne souhaitait rester en sa compagnie, et en second lieu parce qu'aucune d'entre elles ne souhaitait rester en sa compagnie, mais pour des raisons différentes. Que cela soit au niveau de son tempérament, de sa manière de travailler, de ses défauts ou même de ses qualités, il y avait toujours une bonne raison pour refuser son aide. Même quand il n'y en avait pas au final.

Amélie, qui commençait à frissonner à cause de la température et à légèrement tituber étant donné sa fatigue, mit donc en place un petit rituel avec ce qu'elle avait sous la main. Des branchages, deux champignons (et plus particulièrement des russules charbonnières, dont les derniers spécimens, au vu de la saison, avaient été trouvés légèrement pourrissants), une poignée de feuilles séchées, des baies de genévrier commun ratatinées, de l'eau claire tirée d'une gourde, deux-trois pincées de poudre aromatique (du bouillon cube notamment, pour faire passer le goût infâme de la boisson), une lichette d'eau antéparadigmite acidifiée (ingrédient basique en alchimie simplifiée, dite "de cuisine") et enfin une grande gorgée de la boisson obtenue. Les mélanges ésotériques et pas forcément labellisés étaient monnaie courante parmi les professions de l'anormal encore dans des flous administratifs (c'est-à-dire environ 45 % en France), ainsi qu'une méthode toute trouvée afin de créer, vendre et consommer des produits hallucinogènes souvent dévastateurs. Les gendastres devaient se montrer particulièrement vigilant envers ces boissons étranges qui pouvaient autant être un remède aux effets légèrement euphorisants qu'une porte ouverte sur des paysages psychédéliques aux musiques sidérales.

Celle-ci, heureusement, ne faisait que rendre plus sensible une personne au résidu ectoplasmique, permettant notamment de déterminer avec plus ou moins de succès une vague idée d'où le propriétaire de la substance se trouvait. L'on ressentait alors comme une sensation désagréable au cœur, comme si un fil invisible vous tirait légèrement cet organe dans une direction précise. À plus forte dose, un individu était alors capable de naturellement discerner le fluide, sous la forme de petits points lumineux très attirants, avant de mourir d'un arrêt cardiaque. C'était une formule vieille comme le monde : plusieurs scientifiques de la campagne d'Égypte, sous le général Bonaparte, avaient pu noter qu'un mélange aux propriétés similaires était déjà utilisé lors de la XVIIIème dynastie. Certains chercheurs avaient même dit avoir retrouvé des traces du produit lors de la guerre ortotho-Daevique, mais peu de gens y croyaient étant donné la quantité minuscule d'éléments. Ou alors les informations étaient classifiées, et dans ce cas seule la Fondation y avait accès. De toute façon, la Fondation était toujours partout : où que l'on regarde, il y avait toujours un agent infiltré, un document censuré ou un accord secret. C'en était usant à la longue de toujours tomber sur eux. Une exaspération latente.

L'écouteuse des morts put donc guider la gendastre dans la nuit, suivant les tiraillements de son cœur. Ce fut presqu'une sympathique balade nocturne : la marche les réchauffait, le silence apaisant uniquement troublé par les grincements des branches repoussées et les froissements de l'herbe foulée, une vague excitation dans l'air… C'était un cadre propice aux réflexions émollientes, nécessaires après ce rodéo d'émotions qu'avait subi la gendastre.

Elles vagabondèrent, errèrent presque, parmi cette sombre forêt, empruntant des chemins de plus en plus alambiqués et allant même à traverser un ruisseau peu profond. Le duo prenait un peu son temps : aucune pression, juste une piste à suivre. Peut-être qu'effectivement qu'elles traînèrent un peu en chemin. Elles s'approchèrent finalement de l'orée des bois, d'où l'on pouvait apercevoir les lumières de Ploumabergue.

"Pourquoi vouloir m'aider ?"

La question avait fusé, déchirant le silence de la nuit. Amélie s'arrêta, incertaine, puis répondit après un petit temps de réflexion :

"Je, j'sais pas. 'Fin… Vous semblez être la seule à enquêter pour de vrai sur ce truc bizarre qui arrive. L'anormal qui cesse d'apparaître, c'est un sujet important, voyez, mais la plupart des, des autres, eux, ils préfèrent rester dans leur coin pour réfléchir en s'basant sur de grands principes de sciences paranormales d'mes deux. Y vont pas au cœur du problème, voyez. Y vont pas sur l'terrain. Y s'imaginent qui vont trouver la solution en blablatant autour d'une table. Et j'y crois moyen. Mais vous, vous essayez. J'ai pas mal discuté avec des potes c't'aprèm, ils vous ont presque tous vue. Genre, vous voulez résoudre ce problème, ça s'voit. Donc, j'fais ce que je peux pour, pour que bah pas perdre mon métier. Même si c'est pas du tout rentable, y'a que là que j'me sens bien. Écouter les familles, faire des recherches, m'isoler, effectuer deux-trois rituels, parler avec les morts… J'ai envie de continuer. J'me sens utile comme ça. J'ai pas envie de servir des burgers moisis ou de rester le cul vissé à une caisse de supermarché."

Un peu d'amertume, de navrement, mais surtout une lueur d'espoir. Tant de choses dites et de non-dites dans ces quelques paroles, Sylvie avait du mal à saisir toutes les nuances.

"Donc du coup voilà, j'vous aide. On a un objectif commun. Z'êtes différente des autres."

La gendastre fut quelque peu touchée par ces simples mots. Peut-être qu'au final, n'était-elle pas vraiment seule ?

Les tiraillements au cœur d'Amélie les menèrent, après plusieurs fausses pistes, dans le centre-ville de Ploumabergue. Il n'y avait personne à cette heure-ci, la température ayant chassé les derniers vagabonds des ruelles. Le petit village n'avait pas du tout fière allure : il paraissait typique, mais en voie d'abandon. Bien qu'il fusse reconnu qu'il était agréable d'y vivre, les habitants le quittaient peu à peu. C'était une très faible décroissance, étant donné les naissances et les citadins exilés s'installant, mais elle existait. Et inquiétait les gens du cru, dont Sylvie, qui n'était pourtant pas du coin à l'origine. Mais la vue de ces maisons vides, de ces commerces qui fermaient et de la faible quantité de gamins jouant dehors l'avaient touché. Une désagréable sensation de déjà-vu. D'inéluctabilité.

Finalement, et contre toute attente, elles retournèrent au commissariat. L'écouteuse des morts était formelle, l'entité se trouvait dans le bâtiment. Déduction corroborée par la présence de résidu ectoplasmique grâce aux lunettes à vision éthérique. La piste était encore fraîche.

Lorsqu'elles entrèrent dans le bâtiment, les deux eurent la désagréable surprise de retrouver Gauvec, qui commençait à s'assoupir. Lorsqu'il les aperçut, le gendastre se redressa du mieux qu'il put, se racla la gorge et tenta d'arborer un sourire, qui ressembla plus au final à un rictus. Curieusement, il y avait de la lumière dans un couloir adjacent.

"Ah, vous êtes là ! Déjà de retour ?

— Il semblerait que le spectre soit ici, commença Sylvie en ignorant la question de son collègue.

— Tant que tu es là, lis donc le courriel, tiens ! enchaîna tout de suite Gauvec, coupant sans vergogne la parole à la gendastre."

Sylvie soupira, puis concéda : en premier lieu, pour se mettre au courant des dernières nouvelles, et en second lieu pour faire taire Gauvec, qui n'aurait sûrement pas hésité à revenir lui en reparler par la suite. Elle contourna donc le bureau de l'entrée afin de faire face à l'écran de l'ordinateur, qui éclairait la face dorénavant presque goguenarde de son collègue. D'un coup d'œil, elle vérifia l'authenticité du message : bonne adresse, les bonnes signatures, les bons tampons, les bonnes dénominations, les bonnes personnes… Aucun doute là-dessus, c'était plus qu'officiel. C'était officiellement officiel.

Quant au contenu, Sylvie dû relire près de trois fois afin d'être sûre d'avoir tout saisi. Les nouvelles mesures lui semblaient si extraordinaires qu'elle aurait cru à un canular si toutes les mentions officielles n'y avaient pas figuré. Cela dépassait presque son entendement, mais le fait était là : la Gendastrerie Nationale allait dorénavant commencer à, si elle avait bien compris, se montrer moins coopérative avec la Fondation SCP. Voilà qui était une première. Alors qu'auparavant les gardiens de la paix anormale devaient faire place à, voire dans certains cas s'écraser devant cette organisation toute puissante, voilà que tout à coup ce devait dorénavant être l'inverse. Plus de compromis avec la Fondation, plus question de laisser des anomalies entre leurs mains, plus de coopération. Même si les mesures étaient progressives et que cet état n'allait pas être atteint avant plusieurs mois, voilà qui changeait radicalement la donne.

De nouvelles lois étaient effectives dès maintenant. Et pour une fois, pour une fois, le budget suivait ces nouvelles directives. Une très nette augmentation qui allait permettre à la Gendastrerie d'enfin pouvoir faire face aux ressources longtemps considérées comme illimitées de la Fondation. Un changement majeur dans l'Histoire, pour sûr, avec un grand H cette fois-ci. Cela allait demander un temps d'adaptation évidemment, mais ce revirement de situation était tout bonnement surprenant. Sylvie se doutait que les raisons poussant ces changements étaient très probablement liées aux récentes disparitions des anomalies, et des décisions quelque peu extrêmes avaient dû être prises.

"Ça dit quoi ?"

Les deux gendastres relevèrent leur tête vers Amélie, qui n'avait absolument aucune idée des conséquences qui découlaient de ce simple courriel. Elle pensait sûrement à du blabla administratif sans grand intérêt pour elle. D'un côté oui, mais de l'autre, les répercussions sur sa vie seraient plus que démesurées. Pauvres civils pris à partie sans leur avis. Les voilà qui allaient se retrouver impliqués dans cette affaire sans même avoir été consultés. Une affaire dont chacun ignorait encore l'étendue, la réaction de la Fondation à leur encontre allant sûrement se révéler plus qu'effarante.

"Rien d'intéressant."

Amélie soupira, jusqu'à ce qu'un bruit suspect la fit sursauter. C'était une chasse d'eau. Sylvie interrogea du regard son collègue, qui haussa les épaules.

"Un type qui passait à cette heure-ci. Il devait déposer chais pas quoi à chais pas qui, pour la gendarmerie a priori, je l'ai pas bien écouté. Il m'a demandé s'il pouvait aller aux toilettes."

Complètement improbable. La gendastre marqua un temps d'arrêt devant cette réflexion complètement détonante, qui n'avait pas du tout sembler choquer Gauvec. Elle eut à peine le temps de s'en remettre que la porte des toilettes s'ouvrit, laissant passer un grand individu habillé de noir et à l'énorme sac à dos. Celui-ci s'avança à pas lents, grognant un vague "Y a du monde à cette heure-ci". Il aurait parfaitement pu sortir sans problèmes, tant la surprise paralysait Sylvie et l'écouteuse des morts, jusqu'à ce qu'arrivé au niveau de cette dernière, Amélie porte la main à son cœur, en proie à une vive douleur. La jeune femme s'écria :

"Je, je, là !"

La gendastre recouvra ses esprits et s'équipa immédiatement de ses lunettes à vision éthérique. La surprise fut encore plus grande : de ce sac à dos émanait le fluide ectoplasmique repéré précédemment. Celui-ci la diffusait lentement, laissant une petite traînée de particules derrière l'individu.

"Ne bougez pas, intima Sylvie d'une voix puissante"

L'intéressé s'arrêta net, surpris lui aussi. Il fixa la gendastre de ses yeux écarquillés, incapable de comprendre ce qui lui arrivait.

"Veuillez me remettre votre sac à dos, poursuivit Sylvie."

L'individu resta immobile, visiblement indécis. Amélie en profita pour ouvrir le bagage.

"Que faites-vous ? s'énerva-t-il en bougeant brusquement son dos.

— Mon collègue et moi vous suspectons d'avoir pris part à un délit. Veuillez nous remettre votre sac à dos afin que nous puissions le fouiller.

— Quel délit ?

— Enlèvement d'entité ectoplasmique. Article heu…

— 224-1a, répondit rapidement Gauvec qui avait cherché à toute vitesse sur l'ordinateur.

— Exactement. Vingt-cinq ans de réclusion criminelle."

L'intéressé recula lentement, peu rassuré devant les deux gendastres. La scène s'était déroulée si vite, il n'avait même pas eu le temps d'anticiper la scène. En désespoir de cause, il brandit une carte devant lui.

"Je suis de la Fondation SCP. Je, je suis habilité à placer en détention toute entité ectoplasmique représentant un danger selon l'article…

— Selon un article venant d'être abrogé. Veuillez obtempérer.

— Mais !"

L'individu, pris de court, regarda à droite et à gauche comme s'il cherchait une issue par laquelle il aurait pu s'enfuir. Amélie remarqua bien vite son manège et se plaça de manière stratégique afin de lui bloquer la sortie. Impuissant, l'agent tenta un dernier argument :

"Mais il était consentant !

— Ça m'étonnerait. Remettez-nous l'entité."

L'individu grimaça, jaugea un bref moment ses adversaire, puis abandonna et posa son sac au sol avant d'en sortir un appareil métallique. Amélie s'empoigna le cœur, visiblement sujette à d'importants spasmes étant donné les effets de sa mixture dus à sa proximité avec le fantôme. Elle tituba, se retenant de justesse à la porte d'entrée. L'agent crut voir une opportunité et tourna sa tête en direction de la sortie, avant que son poignet ne soit fermement saisi par Sylvie. Il sursauta de douleur alors que la gendastre affirmait sa prise, puis abandonna définitivement.

"C'est bon, arrêtez. Il est à vous."

La gendastre lâcha l'individu, qui recula et se massa le poignet. Elle tremblait.

"Ce, ce n'est pas normal. Nos accords…

— Ces accords ne sont plus. Je serai cependant clémente. Veuillez dorénavant quitter la zone."

L'agent jeta un regard mauvais puis sortit dans la nuit, claquant la porte derrière lui. Sylvie se précipita vers Amélie pour la remettre d'aplomb et la mener jusqu'à une chaise où la jeune femme s'écroula presque, reprenant son souffle. Gauvec, qui était resté immobile devant la scène, cligna des yeux et ne put que commenter :

"C'était… soudain."

Sylvie soupira. Si la Gendastrerie devait faire face à la Fondation avec ce genre de personnel, c'était sûr que c'étaient ces nouvelles mesures qui allaient être soudaines. Regardant l'appareil métallique contenant le spectre, elle se massa les tempes tout en reprenant son calme. Vu ces réformes, la disparition des anomalies semblait inévitable, et ce n'était pas un interrogatoire de plus ou de moins qui allait faire bouger les choses. Il y avait d'autres préoccupations dorénavant, d'un autre acabit. Les ennuis ne faisaient que commencer.

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