La Danse Des Feuilles Mortes, Partie II : La Tour et les Serpents
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Un, deux, trois, plus personne ne craint
Le Royaume des Nuages qui dans notre monde vient.
Quatre, cinq, six, mon enfant dort sans peur
Du jardinier qui fait pousser dans son ventre des fleurs.
Sept, huit, neuf, elle est mise en terre
Ma maman, ta maman, notre maman, la Mère.

Il y avait cinq mères,
cinq petits vers de terre
et cinq espoirs enfin
de voir lever le jour prochain.

C'étaient des Naufragés ortothans…
Venant aux Nouvelles-Îles, au gré de tous les vents.
Avec eux ils amenaient le Sauveur de cet Hytoth
Enfant pas encore né, sans péché ni faute.

L'une des mères accoucha, un Sauveur fut né :
Un serpent sentant bon la myrtille et l'Alcée.

……

………

…………

Et après ?

Le bruit des mouettes par-dessus le vent. La course des nuages dont les ombres se jettent sur le visage de Théorose, jouent entre ses paupières fermées. Le doux balancement du bateau sur la mer. La douleur sur son flanc droit, lancinante et aiguë…

Il ouvrit les yeux.

D'abord, ce fut comme si rien n'existait. Il voyait le plafond de la pièce, les détails du métal, sentait sous son dos et sa nuque le sol froid et impersonnel. Mais son esprit ne fonctionnait plus. Il n'enregistrait plus rien.

Soudain, le soldat redevint fonctionnel.

Il était étalé par terre, inspirant à grand coup de bouffées d'air. Sa main vint serrer sa poitrine comme pour y sentir son cœur battre, s'assurer qu'il était bien vivant.

Il ne sentit rien.

« Eh, Théorose. Est-ce que ça va ? »

Samarah se tenait au-dessus de lui, l'air inquiète. Il ouvrit la bouche, sentit immédiatement quelque chose remonter le long de sa gorge. Pour ne pas s'étouffer, il roula sur le côté et commença à vomir.

« Oh Dieu, apparemment non. »

Elle s'agenouilla près de lui, commença à ajuster sa place pour faciliter le passage de l'estomac à l'extérieur. Quand ses spasmes furent finis, le malade prit le temps de respirer et roula sur de nouveau sur le dos, abattu.

« Eh, fit Samarah en lui donnant un petit coup de pied dans les côtes. Lève toi.
– Arrête ! s'agaça-t-il.
– Elle fait ça depuis qu'elle s'est réveillée. »

Théorose pencha la tête en arrière, réalisant enfin qu'ils n'étaient pas seuls. Raphaëlle l'observait de là où elle se trouvait, avec un peu de dégoût dans le regard. Soucieux de retrouver sa dignité, il s'essuya la bouche d'un rapide mouvement de manche avant de se relever, tant bien que mal.

« C'est pour ça que j'ai mal au côtes, soupira l'homme en jetant à sa collègue un regard assassin.
– De rien. »

Mais sa réponse manquait de vigueur.

Inquiet, Théorose parcourut la pièce du regard. Juliette était recroquevillée sur une chaise en une curieuse position fusionnant ses jambes à son torses, muette et les yeux fermés, tandis que son serpent s'enroulait autour de son bras gauche. Lise et Marija étaient adossées l'une à côté de l'autre, observant la porte avec une nervosité évidente. Raphaëlle détaillait le soldat sans aucune gêne, plus précisément sa manche souillée, avec une grimace grandissante.

Mais Thérèse…

« Où est Thérèse ? »

Samarah tressaillit, détourna le regard.

« Elle n'est pas passée. »

Théorose ne comprit tout d'abord pas. Il regarda les autres invitées, muet, interrogateur. Marija refusa de croiser son regard, blanche de colère.

« Elle n'est pas passée ?
– Non, répondit doucement sa compagne en secouant la tête. Elle n'est pas passée. Personne d'autre n'est passé. Que nous et le bateau. »

Et alors il réalisa. Passer.
De l'Autre côté.

« Tu veux dire que…
– L'explosion l'a tuée. »

C'était Raphaëlle qui venait de s'exprimer, absente et nonchalante. Mais ses mains tremblaient quelque peu.
Théorose sentit son âme chavirer.

« … Le capitaine, les médecins, les marins…
– Pareil. Aucun n'est passé. »

Théorose en fut anéanti. Il balbutia quelques sons sans sens ni forme, avant de se taire. Les autres lui jetaient des regards plein de pitié. Il ignorait tout de la durée de son inconscience, mais ses compagnons d'infortune semblaient avoir eu assez de temps à leur disposition pour se remettre du choc.

Lui aurait bien besoin de quelques minutes de plus, au moins.

Il s'assit dans un fauteuil, s'y laissant choir plus qu'autre chose. Voilà qui changeait… tout. Un Sauveur avait été perdu lors de l'explosion, leur légendaire capitaine n'avait même pas pu poser le pied sur les Nouvelles-Îles, ils se trouvaient seuls pour veiller sur trois femmes enceintes et une jeune mère ainsi que son enfant. Un désastre. Un désastre absolu.

Plutôt que de s'attarder sur l'angoissante question du futur, l'esprit du soldat erra sur les raisons de ce fiasco. Que s'était-il passé ? Les calculs du Quatrième Saint avaient-ils fait erreur ? Avaient-ils oublié quelque chose dans le rituel de mise à mort ? L'Arbre de la Vie n'avait-il pas pu atteindre tous les corps à bord du St-Hubert ?

« Pourquoi… ? lâcha-t-il pitoyablement, incapable de retranscrire sa réflexion de manière posée et construite. »

Samarah ne tarda pas à lui répondre, d'un ton énergique et forcé. Elle semblait décidée à prendre la tête des opérations, à poursuivre leur périple et à motiver tout le monde. Avec difficulté, comme si elle était engourdie, mais déterminée néanmoins.

« C'est le serpent qui nous l'a dit. Thérèse et les autres n'étaient… pas assez attachés aux Îles, aux Êtres Créateurs.
– Pas assez attachés ?
– Nous n'avons pas été appelés par Adam et Ève. L'Arbre de la Vie ne nous a rappelé à lui que parce que nous étions à proximité de ses eaux, et que nous étions en présence des porteuses d'Adam, de ses enfants. Mais toi et moi étions les seuls à véritablement nous êtes occupés des Invitées, à avoir créé des liens. Quant à Thérèse…
– Thérèse ne voulait pas de son enfant, comprit alors Théorose en fermant les yeux, découragés. Thérèse voulait s'en débarrasser. Elle n'était pas… attachée.
– C'est ça. »

Il resta immobile dans la chaise, tentant de maîtriser les errances de sa respiration. C'était trop. Trop d'un coup. Il ne prenait pas encore pleinement conscience de ce qui se passait.

« Lève-toi. Tu dormiras quand tu seras mort. »

Il se retint de justesse de répondre que c'était déjà le cas. Samarah ne faisait que le pousser à l'action, comme elle l'avait fait après la mort de sa fiancée. C'était grâce à elle s'il était encore là, qu'il avait encore un boulot, et qu'aujourd'hui il avait l'occasion d'échanger sa vie contre le salut du Sixième Saint, du monde entier.

Il rouvrit les yeux, quitta le fauteuil.

« Qu'est-ce qu'on fait ? demanda-t-il en se soumettant pour l'instant au bon vouloir de sa partenaire. »

Cette dernière sourit, timidement. Elle semblait heureuse de le voir enfin reprendre courage.

« La mission, comme prévu. On localise le Sixième Saint, on neutralise Adam et Ève.
– À deux ?
– Non. À neuf. »

Elle indiqua du menton les françaises, qui se tendirent d'un coup, méfiantes. Mais elles ne protestèrent pas.
En réalité, elles avaient l'air d'être plus perdues et terrifiées encore que les deux ortothans.

Théorose croisa le regard de Lise, qui semblait au bord des larmes. Il avait eu l'occasion, durant leur voyage, de voir cette petite âme éteinte par un viol refaire surface, s'ouvrir, sourire.
Il lui adressa une grimace d'encouragement. Il n'avait certainement pas l'intention aujourd'hui de laisser qui que ce soit d'autre mourir.

« À dix, corrigea-t-il, en indiquant du menton le serpent qui mordillait maintenant la manche de Juliette. »

Comme si elle avait senti son regard, cette dernière ouvrit brusquement les yeux et les darda sur lui. Son expression était impassible.

Elle ferma immédiatement ses paupières, à nouveau, lorsque Samarah frappa dans ses mains.

« Bon. La dernière fois que j'ai regardé, le courant nous entraînait vers le Nouveau-Havre et on ne va pas tarder à se faire repérer. Faudrait mettre les canoës à l'eau et pagayer. Va trouver une autre veste, tu pues. »

Sans s'en formaliser, Théorose se leva avec la rapidité d'un soldat recevant l'ordre de son supérieur, et courut se préparer.

Il courait pour échapper à la conviction que tout était déjà perdu.

Pour entrer dans les îles, ils firent un grand brasier
Et marchèrent dans les flammes avec témérité.
L'une des Mères ne sut pas revenir de la mort
Quatre Sauveurs il restait encore.

« On approche de la côte. »

La voix de Marija était morne, basse et inexpressive. C'était la première fois qu'elle adressait la parole à Théorose depuis l'incident de l'avortement. Depuis qu'elle avait levé la main sur lui et que tous avaient été entraînés dans la mort à leur insu.

Elle avait toutes les raisons du monde d'être en colère. Mais Théorose aurait préféré des cris et des insultes plutôt que cette apathie sans couleur qui semblait l'avoir saisie, comme si la peur l'avait transportée en dehors du réel. Que plus rien n'avait d'importance.

Les deux adultes ramaient dans leur canot de sauvetage en bois, tant bien que mal contre le courant, pour rejoindre les terres émergées. Lise, trop faible et trop jeune pour prendre part à l'exercice, observait l'onde avec appréhension. Dans un autre vaisseau plus en avant, Samarah, Juliette et Raphaëlle brassaient elles aussi l'eau avec vigueur. Il s'agissait de ne pas laisser aux envahisseurs qui hantaient l'archipel l'occasion de mettre la main sur eux alors qu'ils étaient au plus démuni.

« Courage, encouragea Théorose. Nous sommes presque arrivés. »

La respiration de la mère en devenir tournait court. Elle ne se plaignait pas pourtant, se contentant de serrer les dents. L'ortothan n'était pas médecin, mais il se doutait bien que toutes ces émotions négatives, ces efforts, ne bénéficieraient pas à l'enfant qu'elle portait.

« Il y a un navire, murmura alors Lise. »

Théorose, qui baissait le front à cause de l'effort pour se concentrer sur les mouvements de ses bras, tourna la tête vers l'horizon. Leur vaisseau-fantôme, le St-Hubert, dérivait à l'abandon vers le naufrage inexorable qui attendait sa grande carcasse. Mais il n'était plus seul, non.

Un autre vaisseau fendait la houle, habité à la fois par un esprit martial et des occupants sans doute armés, pour aller droit sur le bâtiment vide.

« S'ils sont à portée de vue, nous aussi, prévint Théorose en redoublant d'efforts. »

Marija ne répondit pas, mais il sentit bien ses mouvements accélérer.

Le canot de leurs compatriotes venaient bien de toucher terre, et elles débarquaient sur la crique avec toute la discrétion possible, sans prendre le temps de les attendre. Samarah, silhouette grandissante au loin, se retourna vers eux et leur fit signe, indiquant les parois de pierre qui les surplombaient. Elles allaient prendre la pente pour rejoindre la falaise et s'éloigner au plus possible de la ville du Nouveau-Havre, qui était sans doute possible ornée des couleurs ennemies. Dans une situation comme celle-ci, attendre était un luxe qu'on ne pouvait se permettre, il fallait bouger le plus vite possible.

Théorose poussa un soupir de soulagement lorsqu'il sauta à l'eau, lorsque ses semelles touchèrent le fond sableux marin et qu'il commença à mener le canot vers la plage. Enfin, ils quittaient la mer traîtresse pour mettre pied à terre.

Il ne s'embarrassa pas à pousser le navire jusqu'à ce qu'il s'échoue complètement, trop impatient. En revanche, il se présenta auprès de Lise et l'aida à sortir du vaisseau avec une grande délicatesse, pour l'empêcher d'être trop trempée. Marija n'attendit pas que ses galantes attentions se concentrent sur elle, et sortit du navire sans attendre une quelconque permission. Elle manqua de trébucher ce faisant, mais se rétablit sans trop de problèmes et rejoignit la plage en soulevant ses jupons imbibés, une grimace aux lèvres.

« Hladno mi je. »

Théodore hocha la tête en claquant des dents. Si l'image usuelle d'un archipel évoquait une ambiance chaude et lourde, les Nouvelles-Îles étaient loin de se conformer à l'imaginaire collectif. C'était un ensemble de cailloux où poussaient une herbe rase, quelques forêts, parsemé de falaises et de vents glaciaux. Pour paraphraser Marija, en effet, "j'ai froid".

Le sable était grossier et blanc, un genre de plage de galet ayant fait son temps. La petite crique semblait être bien dissimulée entre deux falaises, mais elle était large et trop proche de la ville : il aurait été surprenant que les envahisseurs ne l'aient pas déjà découvert à l'heure actuelle.

« Il faut qu'on rejoigne les autres ! pressa-t-il en indiquant du bras le sentier naturel, taillé dans les fougères et les rochers, qui semblait mener au sommet des falaises.
– Attend, Théo… Attend. »

Marija inspirait et expirait de façon méthodique, visiblement à bout de force. Théorose fut près d'elle en un instant, étouffé par l'inquiétude.

« Tu vas bien ? Tu as besoin d'aide ?
– Ne me touche pas. »

Il se rétracta, craignant d'avoir ranimé son courroux. Mais sa voix ne portait pas les accents de la colère, elle ne semblait pas avoir dit cela pour le blesser ou par dégoût. La nourrice enchaîna immédiatement :

« Je vais bien. Pas besoin d'aide.
– D'accord. Je vais faire un petit tour de reconnaissances. Prend le temps de respirer. »

Elle roula des yeux sans répondre, comme pour lui dire qu'elle n'avait pas besoin de ses conseils s'ils ressemblaient tous à celui-ci. Il n'insista pas.

« Prend bien soin d'elle, demanda-t-il plutôt à Lise. »

La petite, qui examinait les traces laissées dans le sable malléable, leva les yeux du sol et hocha la tête avec détermination.

« Bien sûr. »

Tous deux ignorèrent le râle agacé qui s'échappa de Marija, échangeant à son insu un regard amusé, qui s'évanouit bien vite.

Théorose tourna les talons sur la plage mouillée, et commença à marcher.

Il n'y avait que deux issues évidentes pour quitter la crique : le sentier menant vers les falaises et un passage vers l'est, qui permettait sans doute de longer la côte jusqu'à la ville, à en croire les panneaux de bois rongés qui végétaient au bord ; sauf à vouloir s'aventurer sur un terrain découvert, fait de broussailles arides et d'aspérités accidentés. Cela n'était pas souhaitable : le soldat obliqua donc en direction du passage, soucieux de savoir à quelle distance exacte du Nouveau-Havre ils se trouvaient.

Les inscriptions gravées sur le vieux panneau indicateur ne lui furent d'aucune utilité, trop effacées par les outrages du temps, de l'écume et de la vermine. Il put à peine déchiffrer le nom du port, et claqua sa langue agacé. Après une hésitation passagère, il décida de s'engager sur le chemin, juste un peu. Peut-être parviendrait-il à voir, de là où il se tenait, les toits des Nouvelles-Îles.

Lorsqu'il eut escaladé un talus légèrement pentu, toutefois, il vit bien plus.

La ville était visible en contre-bas, au loin. Une forêt sombre l'entourait et formait à sa bordure une frontière épaisse et secrète ; mais elle portait aussi les marques de combats, de brûlures, comme des cloques de cendres et de troncs abattus qui entamaient sa surface ça et là. Les bateaux reposaient tristement dans leur carcan portuaire, cloué par quelque ordre martial et emprisonné de toute façon par la brume mystique qui entourait l'archipel. Les bâtiments étaient relativement préservés et les rues animées, de ce que pouvait en voir Théorose.

Mais un élément étranger détonnait dans le paysage et l'architecture. En retrait de la ville, là où les combats avaient été les plus destructeurs à en croire les larges auréoles de terres noircies et d'arbres évanouis, un monument à la guerre avait été érigé, une immense tour blanche qui aurait pu passer pour un phare sans ses allures sinistres, la multitude de petites fenêtres qui trouaient sa surface et l'absence totale de lumière en son sommet. L'ortothan n'en reconnut ni la conception ni la matière. Il n'avait jamais vu un bâtiment de ce genre, si mince et triangulaire, comme s'il venait d'un autre monde. De quels moyens extraordinaires disposaient leurs opposants ?

En contre-bas, il y eut un mouvement.

Théorose était un soldat. Lorsqu'il vit briller dans les fourrés, à travers les branchages et la canopée, des armures et des armes faites de métaux et de tissus, il ne se posa pas de question. Il sauta en arrière d'un mouvement vif, dans l'espoir de rester inaperçu.

Mais il en doutait. Quelque chose lui disait que ces hommes l'avaient eu dans leur viseur bien avant qu'il ne puisse les repérer. Il fallait fuir, et c'est ce qu'il fit.

Sur la plage, Marija semblait avoir repris ses forces, et observait la pente qu'il lui faudrait escalader avec appréhension. En entendant leur gardien cavaler dans leur direction, elle se retourna. Son front se plissa d'inquiétude lorsqu'elle réalisa la terreur qui animait sa course.

« Ennemis en approche par l'est, lui indiqua Théorose dès qu'il fut à portée de voix. »

Marija attira Lise contre elle, effrayée mais déterminée. Malgré son fort caractère et les cicatrices que lui avait laissées la vie, elle n'était pas une combattante professionnelle. Bien conscient de cela, le cerveau du soldat fonctionnait à plein régime pour trouver une solution, une porte de sortie qui lui permettrait de sauver les êtres dont il avait la responsabilité.

Samarah et les autres avaient assez d'avance pour s'en tirer, surtout si son propre groupe se faisait appréhender entre temps et retardait leurs poursuivants. Mais Marija et Lise seraient nécessairement trop lentes, ils ne pourraient s'échapper par là. Reprendre les canots était hors de question, ils seraient criblés de balles. Il n'était pas non plus possible de les camoufler. Non, leur groupe était destiné à se faire prendre.

Ou une partie de leur groupe du moins…

« Lise, remonte dans le canot et couche toi dedans. On ne doit ni te voir ni t'entendre. »

Blanche et muette, l'enfant obtempéra. Marija l'aida bien vite à s'installer, avant de rejoindre Théorose, qui s'évertuait à relancer le navire miniature à la mer.

L'eau leur arrivait à la taille lorsque les premiers cris résonnèrent sur la plage derrière eux. Ils redoublèrent d'effort.

Lorsqu'elle sentit définitivement que son corps s'enfonçait trop, la serbe lâcha le canot, craignant de ne pas réussir à revenir vers la rive si elle avançait davantage. Pour pallier son absence, son compagnon redoubla d'effort, pour pousser leur précieux chargement le plus loin possible, loin du danger, loin de la côte et loin des hommes.

Alors qu'il avait perdu pied et que sa tête dépassait à peine de l'eau, une balle fusa dans son dos. Qu'elle fut de sommation ou un tir manqué, il ne le sut pas, mais elle rata. Quand le projectile toucha l'onde, il y eut une sorte d'embrasement qui le fit sursauter. L'eau à sa gauche devint brûlante, bouillante, par un effet anormal, de nature inconnue.

Il ne chercha pas à continuer sa course, donnant une dernière impulsion au canot avant de le lâcher, faisant mine de lever les mains en l'air.

Chose ardue, que de rester à flot ce faisant.

On lui cria enfin de revenir à terre, puisqu'il se montrait visiblement docile. La mort dans l'âme, il se plia à ces ordres, énoncés dans un français qui n'était ni canadien, ni européen.

Les hommes étaient au nombre de douze, vêtus d'armures d'une forme et d'une matérialité plus étranges que tout ce qu'il lui avait été donné de voir jusqu'à présent. Deux d'entre eux restreignaient Marija dans ses mouvements, d'une poigne ferme, peut-être un peu adoucie par la grossesse évidente de la prisonnière qui la rendait inoffensive. On ne témoigna pas à Théodore les mêmes attentions délicates : il fut violemment attiré jusqu'au rivage, et on anéantit toute ses résistance éventuelle d'un coup dans le ventre, le temps qu'on lui lie les mains dans le dos. Plié par la douleur et en toussant tout ses poumons sur la plage, l'ortothan pensa amèrement qu'il cernait maintenant assez bien la nature de la tyrannie régnant sur les Nouvelles-Îles.

Peut-être heureusement, ou malheureusement, l'attention des soldats fut moins attirée par le canot dérivant au loin que celui qui reposait encore sur la plage, preuve que d'autres âmes impies avaient posé le pied sur "leurs" terres. Six d'entre eux se lancèrent immédiatement sur le chemin menant aux falaises, se fiant à leur instinct et aux traces encore récentes du passage de Samarah et des autres.

Au moins Lise, elle, était en sécurité… Autant que pouvait l'être une adolescente enceinte lâchée dans la nature comme elle l'avait été. Mais la prison des Nouvelles-Îles empêcherait son embarcation de s'offrir au grand bleu. Elle userait des rames pour orienter sa course autant que possible, et avec la bénédiction des vagues finirait par échouer à nouveau sur une plage, saine et sauve.

Une consolation qui l'aida à ne pas perdre tout espoir, tandis qu'on le poussait, lui et Marija, vers un sort inconnu.

Lise était recroquevillée au fond du canoë. Elle ne pleurait pas. Elle était silencieuse. Immobile. C'était la dernière chose que son père lui avait dite avant de partir à la guerre.

Si des soldats ennemis parviennent jusqu'au village, s'ils investissent la maison, cache toi et ne bouge pas. Ne pleure pas, ne respire pas, ne fais aucun bruit. Attend qu'ils soient tous partis.

Est-ce que ses spasmes incontrôlables comptaient ? Est-ce que les battements de son cœur fou brisaient la règle du silence ? Est-ce que quelqu'un pouvait l'entendre, elle, tout petit point de chair et de sueur parmi le bleu de l'océan, sous la chaleur du soleil ?

L'adolescente décida que non. Elle se redressa, tant bien que mal. Son dos la lançait à cause de la friction qu'avait causé le fond de son embarcation. Elle ignora la douleur, chercha les rames.

Elle voyait la côte, oui, mais sous un angle différent. Si loin, si floue, elle avait dû dériver. La plage où sa nourrice et son curieux ravisseur avaient tous deux été appréhendés n'était plus visible.

Lise enfonça les deux avirons dans l'onde, et commença son dur labeur.

Elle n'avait jamais pagayé de sa vie. Jamais fait d'effort auparavant. Et son état ne lui facilitait pas la tâche. Mais c'était une question de vie ou de mort. La gentille petite fille bien élevée de la haute était morte, désormais, morte durant le rêve infâme qui avait marqué le début du cauchemar. Lise Fleury était désormais une prisonnière, une fuyarde, une mère en devenir.

Marija lui avait déjà fait part de son périple depuis la Serbie jusqu'en France. Elle aussi avait dû faire face à des conditions terribles, enceinte qui plus est. L'adolescente puisa dans les souvenirs de ces récits, l'émerveillement qu'elle avait éprouvé face à la bravoure de sa nourrice, de sa mère adoptive. Pour certains, la terre promise, c'était la France. Pour elle, aujourd'hui, n'importe quel petit bout de plage suffirait.

Le soleil dansait sur sa peau, sifflait entre ses oreilles et frappait sa tête. Chaque morceau de miel qui coulait du ciel était comme une goutte de pluie s'écrasant sur son être fatigué. Comme un orage. Elle cracha dans l'eau, sans les manières usuelles d'une bonne dame. Les rames étaient de plus en plus lourdes dans ses petites mains, les mouvements lents qu'elle effectuait avec ses bras ressemblaient moins à un véritable effort qu'au combat que menait le cuisinier face à une pâte trop retorse.

Lise n'avait jamais été trop bonne en cuisine non plus.

Mais au fur et à mesure, son embarcation se rapprochait de l'île qu'elle venait de quitter. Elle voulut accélérer l'effort, profiter d'une supposée dernière bouffée d'adrénaline : mais son petit corps menu n'avait plus rien à donner.

Sous le soleil, en raison de la soif, elle se sentait partir.

Au loin, de petites ombres noires crevaient l'horizon, se détachant sur la silhouette ocre et verte de l'île de Haute. Elle mit un certain temps avant de comprendre ce qu'elles étaient en réalité, sinon un mirage de son imagination.

De multiples petits canoës de bois, dont les habitants cherchaient avec vigueur à la rejoindre, fendant l'eau salée avec une puissance inéluctable.

Elle ne sut si elle devait avoir peur ou être soulagée.

Lise s'évanouit dans le bateau.

La traversée de la ville fut plus pénible encore que celle de la forêt en bordure. Les odeurs de plantes firent place à à une senteur musquée de carbone, puis de poudre. Ensuite vinrent des relents plus urbains, ceux que l'on attendait d'une ville de pêcheur et qui pourtant ne manquaient jamais de surprendre le nez. Les filets, les poissons, les chats voleurs qui allaient avec.

Autrement, les rues étaient désertes, au sens figuré. Les gens allaient et venaient, sans voir personne ou laisser une quelconque trace de leur passage dans la mémoire. Théorose croisa certains regards, qui se détournaient aussitôt, vides et effrayés. Ses pairs le reconnaissaient comme l'un des leurs, mais à leurs yeux, il était déjà mort et disparu.

Marija avait du mal à avancer. Elle avait déjà fourni beaucoup d'efforts, touchait à ses limites. Le bruit de ses pas sur les pavés glissants se faisait plus faible et plus irrégulier de minute en minute. Mais leurs ennemis avaient un minimum de décence, sous leurs armures blindées. Ils ne pressèrent pas le pas, conservant une vitesse raisonnable. L'un d'eux lui offrit même de l'eau. Bien entendu, Théorose n'eut pas droit aux mêmes égards.

Il avait pu observer brièvement ce qui se dissimulait derrière les vêtements de métal. Ces adversaires avaient le visage des hommes.

La procession, après avoir traversé le Nouveau-Havre de part et d'autre, revint en lisière de ville, s'éloignant des relents de l'océan et du port. La pointe de la tour blanche, qui n'était alors qu'aiguille à l'horizon, se transforma en cap, en tronc et enfin en géante. En parvenant au pied du bâtiment, l'ortothan sentit sa bouche devenir sèche. Lui et les autres n'étaient que d'humbles insectes en comparaison de cet autel à la grandeur.

Et les premières fenêtres étaient ornées de barreaux par lesquels s'échappaient des toux faiblardes, des regards mornes et des mains avides d'un quelconque rayon de soleil.
C'était une prison.

Les soldats les forcèrent à y entrer, après quelques rites d'identifications que les gardiens de la tour leur soumirent. Ils parlaient un français usé et particulier, non pas comme des étrangers qui auraient appris la langue, mais comme les natifs d'une contrée voisine, affiliée à la France, qui aurait développé son propre dialecte. Il lui fallut s'y prendre à deux fois pour comprendre ce qu'on lui demanda en premier lieu.

« L'paatronyyme pour l'regiiistre, énonça un soldat de forte taille lorsqu'on lui présenta les prisoniers. »

Il tournait les voyelles en longues consonances traînantes, sauf celles des déterminant qui semblaient disparaître au profit des consonnes, s'annexant au nom pour former un mot nouveau et presque incompréhensible.

« Le patronyme pour le registre.
– François Herbier. »

C'était le nom qui figurait sur les faux papiers lui ayant servi à entrer en France. Bien différent de son nom véritable.
Marija secoua la tête lorsqu'on lui demanda le sien.

« Maria Fleury. »

Elle aussi renia sa patrie le temps d'un pieux mensonge, adoptant un prénom français et un nom qui l'emplissait de fierté, celui de sa presque fille et de son presque maître.

On inscrivit ces deux noms dans un grand livre, sans plus de questions. Peut-être n'était-ce qu'une formalité. Les patronymes importaient peu lorsqu'on cherchait à enchaîner les hommes.

À la grande surprise des deux intrus, on ne les emmena pas au sommet de la tour, non.
On les fit descendre.

Les étages inférieurs, creusés dans la pierre, semblaient plus sanitaires et plus ordonnés que le reste du bâtiment. Pas une seule cellule en vue. Une lumière vive, compensant celle du soleil qui manquait en ce lieu, émanait d'étranges lanternes électriques dont la conception était incompréhensible. On y croisait des soldats, certes, mais aussi des hommes de moindre complexion, portant des archives de papier dans leurs mains et des lunettes sérieuses sur leur nez. Une annexe administrative, peut-être.

Théorose en eut la confirmation lorsqu'on le poussa dans une petite salle confortable, un bureau décoré qui appartenait sans aucun doute à un haut-gradé. Attablé au meuble central, un général ennemi rédigeait une quelconque correspondance. Il cessa ses activités en voyant qu'on introduisait chez lui deux prisonniers.

« Qu'est-ce ?
– Des vagabonds estoient. Pas des morts, mais des vivants. Pas des habitants d'ici non plus. »

L'homme les toisa d'un regard acerbe, vif. Il détaillait surtout leurs vêtements propres, leur physique relativement solide.

« Leurs patronymes ?
– Ils sont François Herbier et Marie Fleury. »

Son regard clair et âgé rencontra celui de Théorose.

« Vous êtes celui qui l'a enceindrée ? »

Il fallut un peu de temps à l'ortothan pour comprendre qu'il faisait référence à l'enfant que portait sa compagne.

« Oui, se borna-t-il à répondre dans un maigre effort pour la placer sous sa protection directe. »

Son interlocuteur secoua la tête, amusé.

« Un garçon jeune et droit comme vous, vous auriez pu avoir mieux. Enfin… Au minimum, vous ne vous êtes pas laissé marier par cette vieille coiffe. Mieux vaudrait la calotte. »

Marija fulminait, de mépris plus que de rage semblait-il. Les insultes, même dans ce langage bigarré, étaient piquantes. Mais elle tint sa langue.

« On me fait dire que vous venez de l'extérieur. Est-ce vrai ?
– Non, monsieur.
– Hm. Mais vous êtes bien vivant.
– Oui, monsieur.
– Vous habitiez sur l'île ?
– Oui, monsieur. »

Le directeur de la prison sembla se lasser de ces réponses monotones. Il haussa les épaules.

« Si vous mensongez, la torture aura raison de vos braveries.
– Aucun mensonge, monsieur.
– Je l'espère, sans grande conviction. Vous n'avez pas le type des gens du pays. Vous n'en n'avez même pas l'accent. »

Ses yeux allèrent enfin à l'autre prisonnière, sourcil levé.

« Elle parle ?
– Elle parle aux bonnes gens, répondit Marija.
– Elle parle, mais elle est un peu trop vieille et trop enceindrée pour répondre au devoir que l'on attend des femmes du pays. Mettez-les tous deux dans une cellule en attendant qu'on sache quoi en faire.
– Une cellule pour personnes importantes ?
– Non. Mettez-les en haut. Mais gardez-les en mémoire et sous l'œil. Et nourris. »

Il les chassa de là avec un geste désinvolte de la main, comme s'il ne venait pas tout juste de les condamner à un sort des plus sinistres. On les emmena sur cet ordre, les entraînant sans qu'ils ne puissent rien faire. Ils restèrent mornes, silencieux et abattus. En leur fort intérieur, chacun s'était convaincu qu'il s'agissait là de la fin de leur vie.

Théorose et Marija passèrent des souterrains aux étages supérieurs, d'un enfer à un autre. Mais plus ils touchaient au ciel, et plus leur environnement semblait tendre vers l'infernal.

Ils passèrent de longs couloirs morts, une succession de pièces grillagées et emmurées où reposaient des corps par dizaines, vivants et morts à la fois, des êtres au regard hanté et dont les os se voyaient sous leurs uniformes sales. Car ils étaient tous, presque sans exception, des hommes et en uniforme. Théorose reconnut des soldats français, allemands, anglais, et bien d'autres encore. Il s'assombrit davantage, si cela était possible. Là reposaient les victimes des sombres desseins des Êtres Créateurs. Adam se satisfaisait des femmes qui en songe visitaient l'île, Ève ramenait les morts pour qu'ils répondent à ses besoins les plus obscènes.

Ils furent amenés à une pièce, l'une des plus vides et dont l'odeur était presque supportable. On les y jeta, sans ménagement, sans même leur dire quand on repasserait les chercher. Leur arrivée sembla provoquer un regain d'intérêt chez certains de leurs nouveaux compagnons de cellule, mais la plupart restèrent allongés sur leur flanc, tordus et sans vie, le regard vide et vague.

Un des hommes en uniforme, avec une barbe hideuse et des yeux creusés, donna un coup de coude à un autre, l'air ébahi.

« Eh, mate. Y a une femelle et elle est grosse. »

Marija frissonna. Théorose voulut s'interposer entre elle et les regards indécents qu'elle pouvait récolter, mais elle le retint d'une pression.

« Laisse, petit François. Ils me regardent pas comme le font mes anciens clients, ils sont juste surpris. Toi, tu ferais mieux de faire attention. »

Et en effet, il lui sembla sentir couler sur sa nuque les yeux égarés de quelque pervers, qui contemplaient son corps en y plaçant des desseins inavouables. Il croisa leurs regards après en avoir identifié quelques uns. Ils se fondirent dans la masse, mais cela ne fit qu'augmenter la nausée qu'il éprouvait.

« T'inquiète pas, le François. Dans cette cellule-ci, on tolère pas les enculeurs. »

La voix appartenait à l'homme à la barbe, qui tout en s'adressant aux nouveaux venus se relevait d'un mouvement vacillant. Il boita jusqu'à eux, un sourire éclairant ses traits laids.

« Je suis Maurice, le bavard du groupe. Pardonnez les mots grossiers. Je n'ai pas vu de femme depuis qu'on m'a jeté au trou. J'ai oublié comment ça se traitait, une dame.
– Y a pas de mal, répondit Marija. Je suis pas une dame. »

Maurice se mit à rire. Il avait l'air aussi soulagé que ravi.

« Un peu de sourire, ça faisait longtemps aussi. Vous voulez venir dans mon coin ? On y est bien. »

Théorose était encore réticent, mal à l'aise, mais c'était ça ou trouver une autre place non loin dans la fange. Autant se montrer amical.

Ils s'assirent tant bien que mal, à même le sol froid de pierre. Maurice proposa son aide à Marija, offrant ses grosses mains caleuses en guise de support. Son regard accrocha celui de Théorose.

« Je fais pas du charme, au cas où. Je sais pas ce que c'est votre lien, si c'est ta mère, ta femme, ta sœur ou quoi, mais…
– On est pas mariés, déclara l'intéressé d'un ton absent tant cela était le cadet de ses soucis, pendant que Marija lâchait une grimace narquoise. »

Il était davantage intrigué par le corps du compagnon à qui Maurice s'était adressé tantôt, qui respirait de manière sifflante, tourné vers le sol d'une telle façon qu'on ne voyait pas son visage. Il semblait aux portes de la mort.

« Ah, mon voisin, s'attrista leur hôte. Un bon gars. Mais j'ai peur qu'il n'en ait plus pour longtemps. Il ne fait que parler de sa famille et de la guerre, des obus. Il a l'air crevé.
– Ils ont tous l'air crevés, souffla Marija d'une voix basse. »

Et pour cause. Ils l'étaient tous. Une pièce entièrement emplie de cadavres vivants, de défunts ramenés à la vie par le pouvoir des Êtres Créateurs qui déversaient leur poison en masse dans la lagune. Même ceux qui bougeaient, qui s'animaient ; leur manquait quelque chose qui faisait de l'humain un être, et du cadavre une simple viande. Tous, sans exception.
Sauf un.

Maurice avait un sourire brillant, une étincelle dans les yeux et une flamme au cœur. Il était fait de la matière des vivants. Théorose ne pouvait croire que c'était là le visage de quelqu'un qui avait été ramené des limbes.

« … Vous êtes vraiment un soldat ? Vous n'avez pas l'air d'être un soldat. »

L'intéressé lui jeta un regard perplexe, inquiet. Il pesa le pour, le contre, avant de se pencher vers les nouveaux venus avec des airs de confidence.

« La vérité ? Je suis pas comme eux. Eux, ce sont des fantômes qui sont sortis de l'eau du Nouveau-Havre et que ces porcs d'envahisseurs parquent dans leur prison sans savoir quoi en faire. Moi, je vivais aux Nouvelles-Îles avant. Sur l'Île des Heures. »

Théorose se redressa subitement, très attentif.

« L'Île des Heures ?
– La plus au Nord. Avant le brouillard, je suis venu ici pour combattre l'ennemi et sauver… les gens qui devaient l'être. »

Le Saint-Sixième.
Peut-être que cet homme savait où était le Saint-Sixième.

« Y a un mort que j'ai pêché sur la côte, une fois. Un mort qui respirait, je veux dire. Les soldats menaçaient de nous chopper, alors il m'a assommé, s'est déguisé en moi et s'est fait passer pour un habitant. Ça lui a valu une balle, et moi le trou. Bien fait pour son cul. »

Maurice les regardait sans se cacher de sa curiosité. C'était son tour de poser des questions.

« Vous non plus, vous avez pas l'air mort. »

Marija remua, mal à l'aise. Théorose leva vers le prisonnier un regard plein de chagrin, de mélancolie. Si, lui et Marija étaient morts. Pas comme tous ces hommes qui n'avaient été ramenés que pour leur semence, sans lien quelconque avec les Nouvelles-Îles ; eux avaient une raison de vivre, une connexion avec ces terres et leur destin, dont les eaux avaient accueilli leurs corps et leurs esprits suite au Naufrage.
Mais ils avaient néanmoins visité l'abyme.

« – Nous aussi, nous donnerions notre sang pour combattre. »

Une lumière s'alluma sous les sourcils broussailleux de son interlocuteur, dont le regard alla brièvement se perdre par la fenêtre, en direction de la brume qui isolait l'archipel du monde extérieur.

« … C'est précieux, le sang.
– Certaines personnes méritent qu'il soit versé pour elles. C'est ce que disait toujours mon sixième oncle. »

D'ortothan à ortothan, une entente se fit, simplement scellée par un hochement de tête.

« Vous m'avez l'air de bons gars. J'aimerais vous aider, mais ici, chacun fait ce qu'il peut pour survivre. On est tenus dans l'ombre, dans la faim et dans la pisse. »

C'est alors que le voisin, tout abattu qu'il était, se mit à émettre un long gémissement rauque et sinistre, qui fit sursauter Théorose et Marija.

« Qu'est-ce qu'il lui arrive au mourant ? demanda cette dernière en plissant les yeux avec méfiance, et en s'éloignant un petit peu, peut-être par crainte de la maladie.
– Oh, il fait ça quand il a trop dormi sur son bras et qu'il faut que je le retourne parce qu'il a des fourmis. Deux minutes, je fais ça. »

Avec une complaisance guillerette, Maurice se leva et s'intéressa d'un peu plus près au soldat étendu. Il le fit basculer avec soin sur le côté, comme un sac à patate, l'exposant à leur vue. Théorose ne put retenir un glapissement en découvrant ainsi le visage du pauvre homme. Criblé par la mort et la souffrance, recouvert de plaques et de reliefs troués qui dérangeaient l'esprit, les yeux fermés et le teint vert, c'était un musée des horreur qui marquait sa chair d'hère damné. Marija aussi avait pâli, semblant être au bord de l'évanouissement.

Mais la serbe était une forte femme. Elle tira sur sa manche, avec une poigne plus acérée qu'une griffe.

« … C'est le Père Fleury. »

Il fallut quelques minutes pour que Théorose comprenne.
Le Père Fleury. L'homme qui avait accueilli Marija, le père de Lise, disparu aux combats.

C'était lui.

Le jeune homme contempla avec un désespoir accru les traits de défunt du ressuscité. Le champ de guerre qu'était ce corps vide ne semblait pas être une prison dont on pouvait espérer réchapper.

« … C'est le Père Fleury, murmura Marija en fermant les yeux, submergée par l'émotion. C'est ce bon, ce gentil, cet incroyable monsieur Fleury. Et il est en train de mourir. »

Doucement, Théorose lui prit la main. Non, le père de Lise n'était pas en train de mourir.
Il était déjà mort.

Lise s'éveilla dans la douceur d'une couverture sèche, au coin d'un feu. Au plafond, la pierre acerbe et sombre d'une caverne lui fit croire tout d'abord qu'il faisait nuit. L'air circulait sur son visage, et lui amenait des relents d'écumes. Elle était toujours proche de la mer.

« … Bon retour, gamine. »

Samarah, acculée sur un rebord inconfortable, jetait un sourire morne, vague, dans sa direction. L'adolescente cligna des yeux, se redressa. Elle avait la bouche sèche.

« … On est où ?
– En sûreté, autant que possible. Tu as pris un sacré coup de chaud, ma pauvre. Tu te souviens de ce qui s'est passé ? »

Lise grimaça, sentant sa poitrine se serrer implacablement.

« …
– Il faudrait vraiment que je le sache. S'il te plaît.
– Des soldats nous ont trouvés. Théorose et Marija m'ont cachée dans le canot et l'ont remis à l'eau. Eux… Je ne sais pas eux. »

Elle avait les larmes aux yeux.

« J'ai entendu des coups de feu… »

Samarah serrait les dents et secouait la tête, avec une intensité insupportable au regard. Elle releva la tête, sembla noter l'humidité qui naissait doucement dans le regard de la miraculée.

« … Respire. Avale. Recrache la morve si besoin. Et lève-toi. On a à faire. »

Lise resta coite, choquée par la dureté de ces mots. En la personne de Marija, elle avait déjà eu pour modèle et soutien une femme solide, dépourvue de manière mais pleine de grandeur d'âme et de force. Cependant, la soldate ne lui témoignait aucune affection maternelle, n'adoucissait pas les coins tranchants de sa voix fatiguée, endurcie, comme la nourrice serbe le faisait autrefois quand elle s'adressait à sa protégée.

La réalisation la frappa brutalement. Elle allait avoir un enfant. Elle avait perdu et son père et sa presque mère. On la traitait aujourd'hui en égal.
Il allait falloir qu'elle grandisse et devienne une adulte, pour survivre.

« Où est-ce qu'on est ? répéta-t-elle après avoir repris un peu de contenance.
– Les Nouvelles-Îles étaient habitées avant leur invasion. Les locaux sont nos alliés, nos frères et nos sœurs. C'est l'une de leurs caches. Un réseau de cavernes dans les falaises. »

Cela expliquait l'aspect rudimentaire de l'habitation et de la décoration. Il n'y avait pour ainsi dire aucun meuble ou presque. Un système de régulation autour du feu pour éviter tout accident, un genre de matelas sur lequel la jeune femme reposait, et à sa gauche un panier de fruits frais et de poissons cuits. Son regard se fixa obstinément sur ceux-ci, comme hypnotisé.

« C'est pour toi. Les meilleurs morceaux.
– Pourquoi nous avoir accueillies ? Ils ont l'air d'avoir assez de problème comme ça. »

Miracle, le visage de Samarah s'adoucit.

« Nous avons une mission très importante ici, et elle ne pourra pas s'accomplir si vos enfants meurent. Nos hôtes le savent. Ils nous aideront dans notre quête.
– Elle doit vraiment être très importante, cette quête.
– Primordiale… C'est pourquoi il faut que tu manges. »

C'était là un ordre qu'elle pouvait accepter sans grand chagrin. Lise se pencha, examina un instant l'écuelle, puis entama son repas. C'était un peu fade, mais elle sentait bien que le cuisinier avait apporté un grand soin à son œuvre, étant donné le faible niveau de moyens. L'adolescente s'empiffra. Elle mangeait pour deux.

Ce ne fut que lorsqu'elle eut fini que Lise réalisa qu'elle n'en avait pas proposé à l'ortothanne. Elle rougit.

« Tu… Tu as mangé ?
– Ouais, ne te fais pas de bile. Juliette et La Bastille - pardon, Raphaëlle - ont aussi reçu un traitement de faveur. Je crois que le fils de Juliette se débrouille seul. On a laissé de la viande et des fruits à disposition du serpent, mais il a pas l'air d'aimer l'attention.
– Il a toujours pas de prénom ?
– Non. Juliette n'a pas l'air décidé à lui en donner, et les autres ne veulent pas le faire à sa place. Mais si tu as des suggestions, ça pourrait faire avancer les choses. »

Lise leva la tête, pour y réfléchir. Elle remarqua alors que le plafond de la caverne était percé de trous et de galeries, visiblement des cheminées pour éviter que le feu n'enfume l'espace cloisonné et ne le rende inhabitable.
De trous, comme son inspiration en ce moment même. Elle n'aurait même pas été fichue de trouver un nom pour son propre enfant, encore moins celui d'une autre.

« Je n'ai pas d'idée.
– Bah, ce n'est pas grave. »

Samarah resta un instant silencieuse.

« Est-ce que tu te sens de te lever ? Les locaux aimeraient te voir un peu, ça rassurerait. Juliette et Raphaëlle s'inquiétaient beaucoup, aussi. »

L'adolescente hocha la tête, doucement. Il lui fallut un peu d'aide pour se relever, sentant sa grossesse lui peser davantage de jour en jour. Son regard se voila.

« Est-ce que j'en ai encore pour longtemps ?
– Assez. Par contre, pour Raphaëlle, l'accouchement est presque imminent.
– Ce serait bien si on pouvait rester ici le temps que ça se fasse. »

L'adulte ne répondit pas.

La caverne dans laquelle Lise avait été confinée était relativement isolée du reste, bénéficiait d'une certaine intimité. Le reste était un dédale de matelas, de nattes, d'objets entassés et de réserves. Les possessions des locaux étaient peu nombreuses et maigres, la plupart semblait avoir été créée sur place et avec les moyens du bord. La fuite avait été rude, de même que la survie à en croire les cernes fatiguées qui ornaient chaque visage qu'elle croisait. Leur peau portait les marques d'une lutte perpétuelle, des cicatrices récoltées au fil des combats, de la survie, parfois même volontairement appliquées sur la chair à en croire leur régularité et les symboles qu'elles traçaient. Peut-être était-ce là une façon de lutter, pathétiquement, contre la fatalité de leur existence.

Mais ces gens avaient un port fier et du feu dans les yeux. Ils étaient armés, sans exception, et vigilants. Chaque fois, sans exception, qu'un regard croisait le sien, elle y lisait une forme d'acceptation, de respect, de revanche qu'inspirait sa simple vue. Lise savait qu'elle était censée être la mère d'une sorte de Sauveur, mais elle n'en prit conscience qu'à l'instant présent, quand elle rencontra la dévotion de ceux qui demandaient à être sauvés. C'était intimidant.

Les deux étrangères quittèrent le dédale imprécis et s'introduisirent dans une autre cavité, faisant office de pièce privée. En son sein, elle retrouva Raphaëlle et Juliette, la première buvant un verre d'eau et assise dans ce qui devait être l'une des seules chaises du village, la seconde adossée avec négligence à même la pierre, jouant de sa main délicate avec son enfant. La scène était digne d'une peinture fantastique, tant en l'instant présent la bergère semblait heureuse et douce, et que le serpent enserrant ses épaules rayonnait de sa corolle rosée et douce. La seule chose qu'un pinceau de maître n'aurait su retranscrire était la légère odeur de mûre et de bruyère qui accompagnait leur présence, en tout instant.

« Lise ! »

Raphaëlle en lâcha son verre et voulut se relever tant bien que mal, euphorique. Pour lui éviter l'effort de trop, la jeune adolescente se précipita jusqu'à elle et l'encercla de ses bras maigres, avec un soupir soulagé.

« Tu nous a vraiment fait peur, gamine, murmura-t-elle en lui faisant montre de trésors d'affection. »

Il y avait une certaine douceur dans son ton. Sans doute savait-elle à quel point l'absence de Marija était perturbante pour la jeune enfant. Cette dernière se défit de son étreinte, gentiment, pour lui faire comprendre que tout allait bien et qu'elle pouvait tenir seule.

« Oui. Mais je vais mieux.
– Nous en sommes tous heureux et soulagés. »

Elle sursauta. La voix, grave et masculine, lui était inconnue, et elle n'avait vu personne d'autre dans la pièce. Mais de l'ombre d'une paroi, qui parait les rayonnements des lanternes suspendues aux murs, surgit un homme de petite taille. Il avait les cheveux noirs et la peau blanche, le visage creusé par un malheur indéfinissable. L'adulte la salua d'un signe de tête plein de déférence.

« Mes hommages, Mère du Sauveur. Je suis Horace Perlondor.
– Lise Fleury, répondit-elle d'une petite voix en s'efforçant d'adopter le ton dont usaient les grandes dames en présence de la haute société.
– Horace est le dirigeant des réfugiés d'ici, glissa Samarah en les rejoignant à son tour dans le cercle de la salle. Lui et ses hommes connaissent mieux que personne les dédales des falaises, comment éviter les dangers de la marée haute et y perdre des ennemis… Cela leur donne un avantage non négligeable sur les envahisseurs qui ont pris la ville.
– C'est la seule raison pour laquelle nous sommes encore en vie, ou libre, répondit l'intéressé en haussant les épaules d'un air morne. Mais je me dois de vous dire que vos amis n'ont peut-être pas eu autant de chance que vous. »

L'adolescente sentit sa poitrine se serrer.

« … Que font vos ennemis aux prisonniers ?
– Quand ce sont les morts, ils les prennent et les enferment dans leur tour infernale. Mais pour ce qui est des vivants… Peu d'entre eux le restent longtemps. Vivants, je veux dire. »

Lise porta à Samarah un regard confus. L'ortothanne semblait incertaine, gênée.

« Je vais t'expliquer… Mais il vaudrait mieux que tu t'assoies. »

L'adolescente la fixa, sans bouger.

« Je me sens bien. Je n'ai pas envie de m'asseoir.
– Comme tu veux »

Dans son dos, la jeune française sentit que Juliette se glissait et effleurait légèrement de sa main son épaule, sans doute en guise de salut, de soutien. La bergère savait que ce qui allait suivre ne serait pas facile à entendre. La voix de la soldate se fit dure, solennelle.

« La Bastille et Juliette ont toutes les deux étaient mises au courant. Normalement, c'est secret, mais étant donné le bordel dans lequel nous sommes, je me suis dit que l'aspect officiel de la mission était bon à jeter… Et maintenant que Théorose n'est plus là, c'est moi la tête de la hiérarchie, donc je fais ce que je veux de toute façon. »

Ses fanfaronnades guillerettes masquaient une blessure béante, mais bien inconscient celui qui tenterait de la confronter sur ce point. Docile, Lise resta muette.

« Nous sommes aux Nouvelles-Îles, ça tu le sais déjà. Un archipel de trois grandes îles au large du Canada. Il est… majoritairement occupé par des adeptes de ma religion.
– Religion ?
– Rien de trop macabre, je te rassure.
– Thérèse craignait que vous ne soyez des envoyés du démon.
– Je t'assure que pour le coup, c'est une connerie. »

Samarah releva sa manche, pointant des gravures sur sa peau. Tracés au couteau, à même la chair, se trouvaient des symboles et des marques variées, qui firent trembler l'adolescente.

« Les gens de ma famille, de mon peuple… Nous sommes les ortothans. Je ne te mentirai pas : nous avons trait aux forces que vous autres chrétiens craignez comme la peste. Mais nous ne sommes pas maléfiques, au contraire. Nous venons d'un autre monde, lointain, dont nous avons été chassés il y a longtemps, bien avant ma naissance. Nous nous sommes réfugiés ici, et les champions de la guerre sont devenus nos Saints, ceux qui nous mèneraient à la victoire, nous guiderait dans notre devoir sacré qui est le nôtre. Protéger ce monde, pour éviter un second exil, un second Hytoth. Ce monde nous a accueilli, nous y avons vécu, nous l'avons fait nôtre. Nous donnerions notre sang pour lui. »

Lise pinça les lèvres, mal à l'aise et prise de frissons. Elle ne savait trop où placer les élucubrations de la femme adulte : conte de fée, invention païenne, vérité…? Dans sa tête, les voix de Marija et de Thérèse hurlaient, la première de se méfier des mensonges, la seconde de s'en remettre à Dieu…
Mais l'adolescente avait choisi d'écouter sa propre voix désormais. Et elle avait déjà été témoin de plus d'un événement incongru.

Après tout, elle était morte en mer.

« … D'accord.
– Il y a quelques temps, l'archipel a été envahi par des hommes armés. Qui viennent d'un endroit lointain, un royaume qui ne se trouve sur aucune de vos cartes, ni des nôtres.
– Ils l'appellent le Royaume d'Univers'Île, intervint Horace Perlondor.
– Oui, c'est ça. Ces connards voulaient aller plus loin encore et parvenir jusqu'au continent, mais ils ont été stoppés net. De l'extérieur, l'archipel semblait s'être évanoui, aucune terre visible, et les navires qui passaient sur ses coordonnées géographiques se retrouvaient avec un tracé de trajet aberrant. Nous ne savions pas pourquoi avant de venir sur place. Ce qu'il s'est passé… Enfin, je ferais mieux de laisser Horace raconter.
– Je viens de l'Île des Heures, la plus grande et la plus au nord, expliqua l'intéressé. Les premiers jours suivant les attaques ont été durs. Nous n'étions pas les plus touchés, bien sûr. Nous étions encore libres. Mais la peur, et les pertes… L'un des nôtres ne l'a pas supporté.»

Lise ne respirait plus, elle écoutait patiemment le conte ; et son cœur se serra lorsqu'elle anticipa la suite.
Il fallait toujours un fautif, un parjure, dans les histoires de souffrance.

« Il s'est rendu au bout de l'Île des Heures, et a activé un artefact. Un artefact qu'il n'aurait jamais dû toucher, une Horloge… Il a certes emprisonné les Nouvelles-Îles dans un voile de brume et protégé tout le reste du monde. Nous ne savions pas, nous, alors, ce qu'était l'objet. C'est votre escorte qui a pu nous expliquer l'origine de tous nos autres maux. Les ortothans de l'autre côté de la brume, guidés par le Quatrième Saint ont pu identifier l'artefact, ses pouvoirs, sa malédiction. »

Il marqua une pause, peut-être pour laisser sa consœur reprendre le fil de ses explications. Mais elle n'en fit rien, et il reprit donc :

« L'Horloge porte une autre nom. C'est le Dernier Sonneur. Celui qui, si activé, devait éveiller les Êtres Créateurs, ceux qui amèneraient la fin de l'Humanité telle que nous la connaissons, la mettre à l'épreuve. Lorsque l'horloge sonnera, la barrière des Nouvelles-Îles s'effondrera tout à fait. Ils seront libres. Et alors ce sera la fin. La vraie fin.
– Je sais que tu es de confession chrétienne, le coupa alors Samarah d'un ton doux, mais ferme. Alors ce sera peut-être difficile à entendre. Mais ces êtres, cet homme qui t'a violée et qui t'a mis ce petit serpent dans le ventre… C'est Adam. Le père de tous, l'Être Créateur. Adam et Ève se sont éveillés sur cette île. »

Une pointe intense, indescriptible, poussa contre l'abdomen de la jeune fille. On lui avait souvent dit qu'il n'était jamais trop tôt pour croire. Et Lise avait cru. Elle avait eu la foi.
Aujourd'hui, elle ne savait pas s'il lui fallait être soulagée d'être confortée dans cette dernière, ou horrifiée d'en découvrir le sinistre envers.

« Adam et Ève ne sont pas… humains. Chaque religion a une part de vérité, comme d'erreur. Le Coran et la Bible se trompaient en affirmant qu'il s'agissait des premiers hommes. Ils n'en ont pas la nature, l'esprit, ni même l'aspect. Ils nous ont engendré, c'est tout. Et ils l'ont regretté, beaucoup. Ils ne nous aiment pas.
– Heureusement que Thérèse est morte dans l'explosion, fut la seule chose que Lise trouva à répondre. Parce que ça, ça l'aurait tuée. »

Les yeux de Samarah, les yeux des autres françaises étaient infiniment compréhensifs. Aucune d'elle ne jugeait cette réflexion, un peu crue il était vrai. Elles comprenaient.

« Mais pourquoi avoir… dans nos rêves… ?
– Adam et Ève cherchent à créer une nouvelle humanité, une Seconde Humanité reprit alors Horace avec douceur. Différente, plus forte, qui nous effacerait et prendrait notre place. Des enfants qu'ils aimeraient. Ils ont d'abord essayé de copuler avec des êtres humains vivants, mais le résultat était encore trop proche de nous. Ils n'ont pas aimé leur premier enfant.
– Qu'en ont-ils faits ?
– Ils l'ont gardé, ils l'ont même nommé. Bleu. C'est lui qui menait l'assaut sur notre communauté, lui et ses serpents et les soldats de l'ennemi qui nous ont chassé de chez nous.
– Je suis désolée. »

L'homme balaya sa compassion d'un revers de la main.

« Ils payeront bien assez tôt, pour tous leurs crimes. Et ceux des Êtres Créateurs sont les plus odieux. »

Horace hésita de façon ostensible, comme s'il n'aimait pas aborder un tel sujet en présence d'oreilles si délicates. Puis, à voix basse, il se força :

« Adam et Ève se sont alors tournés vers des humains d'une autre essence. Ceux qui ne vivaient pas. Pour elle, des morts ramenés à la vie par leur Arbre, qui lui permirent d'engendrer des serpents-ronces. Pour lui, les fantômes de femmes piégées dans leur rêve, qui lui donneraient comme progéniture…
– …Des serpents roses, compléta-t-elle en murmurant. »

Elle caressa un instant son ventre, doucement.

« Notre saint a vu tout cela, expliqua Samarah sans sourciller. Ses dons de prophétie lui ont permis de comprendre tout ce qui se passait sur ses îles. Puis lui ont révélé comment nous pourrions changer la donne. Grâce à un Sauveur, qui naîtrait d'une des cinq femmes qu'Adam avait touché, dans un petit village en France… »

Lise regarda Juliette, puis Raphaëlle. Ni l'une ni l'autre ne semblait vouloir répondre aux questions dans ses yeux. Leur expression était impassible, empêchant de savoir ce qu'elles pensaient véritablement.

« Donc l'un de nos enfants doit vaincre les parents de l'Humanité entière. C'est pour ça que vous nous avez séquestrées, et tuées.
– Nous n'avions pas le choix, Lise. Notre mission est primordiale. Arrêter les Êtres Créateurs, et sauver le Sixième Saint.
– Qui ?
– Une figure essentielle de notre religion, coincée ici.
– Dans la prison du Nouveau-Havre, précisa alors Horace en se tendant rien qu'à la pensée de cet horrible endroit. Là où sont ramenés les hommes morts qui émergent des eaux, et où vos amis se trouvent peut-être, s'ils ont survécus. »

Lise se redressa brutalement, pleine d'espoir. Qu'étouffa Samarah d'un hochement de tête désolé, mais impitoyable.

« J'aimerais leur venir en aide, mais ce n'est pas notre but. Les réfugiés tenteront de libérer le Sixième Saint et les prisonniers, s'il y en a des vivants. Toi, La Bastille, Juliette, Horace et moi voyageront jusqu'à l'Île des Heures pour arrêter l'artefact et les Êtres Créateurs.
– Mais nous ne pouvons pas…
– Je t'en prie, la coupa Samarah avec une fermeté qui ne laissait aucun lieu à l'espérance. Je t'en prie. La décision est difficile pour moi aussi. Mais nous devons voyager vite, en petit groupe, pour espérer échapper aux soldats d'Univers'Île et accomplir notre office, le seul qui importe. Je ne veux pas laisser Théorose ici, ni Marija, crois-moi. Mais nous n'avons pas le choix. »

L'adolescente quêta partout un regard bienveillant, une étincelle de révolte. Mais elle ne reçut aucun soutien.

Soudain, Lise ne se sentait plus adulte du tout.
Elle se mit à pleurer.

« Pèle-mêle, pèle-mêle, annonça le soldat qui amenait leurs écuelles comme chaque jour à midi depuis leur arrivée. L'heure de baffrer estoit. »

Il ne s'embarrassa même pas de fermer la porte de la cellule derrière lui. Aucun des morts-vivants qui s'entassaient dans l'espace exigu n'était en assez bon état ni n'avait assez d'initiative pour tenter de s'échapper.

Théorose et Marija reçurent leur assiette en silence, sans plaisir. Le "pèle-mêle" consistait en une bouillie de pain, d'eau et de soupe, à laquelle venait parfois s'ajouter un gruau de céréale. C'était tout ce qu'ils pouvaient espérer comme repas.

« Vous êtes biens, vous, avait fait remarquer leur nouveau compagnon de cellule, Maurice. On reçoit à manger tous les jours depuis que vous êtes là. D'habitude, ils oublient, et je dois manger mes semelles. »

Les trois vivants mangèrent leur auge en silence, uniquement accompagnés par le raclement des cuillères au fond des écuelles et la toux des malades. Le regard de Marija ne faisait qu'aller et venir entre son propre repas et l'assiette qui reposait près du Père Fleury. Il n'y touchait pas. Il n'y touchait jamais.

Il était en train de partir, déjà parti peut-être.

« Nous ne pouvons pas rester toute une vie ici, reprit Théorose en ignorant les remarques du Maurice. Surtout, nous devons être partis avant que Maria n'accouche. »

Le sourire de l'intéressé diminua grandement, à moins qu'il ne se soit simplement perdu dans sa barbe hirsute.

« J't'entends, mais c'est pas mon choix. Je ne peux rien faire. »

Secouant la tête, l'ortothan posa son écuelle à terre sans l'avoir finie. Il était écœuré, de la nourriture et de la fatalité du sort à la fois. Cela faisait deux nuits qu'il torturait sa misérable cervelle pour trouver un plan, une échappatoire. En vain. Il ne savait même pas où se trouvait le Sixième Saint, ni où se trouvait l'artefact, ni même si le reste de son groupe pourrait voir la naissance du Sauveur. Zéro. Zéro, zéro, zéro, nul et pointé.

« Tu cherchais quelqu'un, non ? intervint brutalement Marija. »

Le jeune homme leva la tête vers elle, interrogateur, prudent. Il n'avait pas partagé avec elle tous les détails de sa mission, mais la nourrice était loin d'être idiote.

« Moins fort s'il te plaît, la pria-t-il à voix basse
– Tu cherchais quelqu'un, répéta-t-elle en obéissant. Quelqu'un d'important.
– Oui.
– Leur commandant de prison, là. Il nous a dit où étaient les cellules pour les gros calibres.
– … Vraiment ? »

La voix de Marija se fit plus rauque encore.

« Elles sont dans les étages inférieurs.
– Mais comment est-ce que tu sais ça ?
– François, kreten, fais fonctionner ta mémoire. Quand le soldat a demandé où il devait nous enfermer… »

Le souvenir d'une discussion passée le frappa soudainement, et il compris :

« Mettez-les tous deux dans une cellule en attendant qu'on sache quoi en faire.
– Une cellule pour personnes importantes ?
– Non. Mettez-les
en haut. »

Si les cellules classiques étaient situées dans les étages supérieurs de la tour infernale, alors par opposition, la geôle d'un prisonnier aussi primordial que le Sixième Saint serait située…

« Maria, tu es géniale.
Znam. »

Il darda sur sa compagne un sourire chaleureux, qui sans l'égayer tout à fait sembla lui permettre de se détendre un peu, de se distraire de sa peine. Mais flottait encore entre eux un léger malaise.

C'était la première fois, depuis que Théorose avait fait avorter la tentative d'avortement, qu'ils échangeaient des mots véritables, aimables. Visiblement, Marija aussi était rongée par ce souvenir. Il décida qu'il était plus que temps de mettre leur différent derrière eux.

« Je suis désolée… Pour Thérèse, murmura-t-il alors.
– C'est curieux de le mentionner maintenant, répondit l'intéressée en lui jetant un regard incrédule. »

Très gêné, l'ortothan frottait son bras droit avec force, refusant obstinément de faire marche arrière.

« C'est juste que… Je comprends pourquoi toi et Thérèse avaient fait cela. Et je suis désolé, vraiment désolé d'avoir dû vous arrêter.
– Roh, la ferme, François. Je t'aime bien. On ne perd pas de temps à s'engueuler quand on est avec les gens qu'on aime bien. Et c'est ce qui va arriver si tu ramènes le sujet sur le tapis. Laisse, juste… Ostavi to na miru.
– Laisse tomber ?
– Ouais, c'est ça. »

C'est ce qu'il fit, avec un sourire soulagé. Si grand et lumineux que Marija se moqua de lui.

« T'es vraiment un enfant.
– Je vous envie, vous deux, nota Maurice qui les observait échanger en silence depuis tout à l'heure. Ça doit être bien, d'avoir quelqu'un sur qui compter. »

La femme leva les yeux au ciel.

« Vous êtes tous les deux des enfants. Arrêtez d'être aussi larmoyants.
– Oui M'dame, approuva le faux soldat en caressant sa barbe d'un air chafouin. »

Théorose ferma les yeux, heureux de savoir qu'il n'avait pas oublié comment sourire, profiter.

Quand il les rouvrit, toutefois, son regard était devenu sérieux. Il n'était pas temps encore de se poser, de se reposer. Il était l'heure de réfléchir à une façon d'échapper à la tour, aux ennemis.

« Je ne suis pas sûr que tu sois vraiment mieux dehors, voulut le décourager Maurice. Il y a des choses qui circulent à l'extérieur, des choses dangereuses. Parfois on en trouve dans la ville, carrément.
– Des choses ? répéta le jeune homme, sa curiosité piquée.
– Ouais, des… des genres de serpent. »

Marija et Théodore se jetèrent un regard. Un genre de serpent. Ils en connaissaient un sacré genre, de serpent. Mais de ce qu'ils avaient pu en voir, le fils de Juliette n'était pas dangereux.

« Est-ce que c'est un serpent végétal ?
– Ouais, ouais. Vous en avez vu ? De grosses vipères avec plein de ronces, méchantes. Leur morsure, elle… On ne revoit pas les gens qui se font mordre.
– Comment ça, on ne les revoit pas ? Ils meurent ? tenta de deviner Marija.
– On ne les revoit pas. J'en sais pas plus. Un de mes amis a été mordu une fois, quand les serpents-ronces se sont infiltrés dans les canalisations de notre refuge. Il nous a dit que c'était rien, qu'il nous rejoindrait. Il est jamais revenu. On a cherché partout, pourtant. Pas un cadavre.
– Ces bêtes s'infiltrent dans les canalisations, tu dis ?
– Oh, oui. Y a plusieurs fois eu des serpents dans la ville. Et dans la tour aussi je crois. Ils viennent certaines nuits, ils ravagent et ils repartent. C'est de la vermine, en plus dangereux. »

Maurice marqua un temps d'arrêt pensif.

« J'ai toujours pensé que je mourrai de ça, d'ailleurs. Pas mort de faim, pas exécuté. Mordu par un serpent-ronce. »

Théorose y pensa, frissonna. Son regard alla se perdre par la fenêtre barrée, loin dans l'horizon.

Les cris du vent, au loin, ressemblaient à des pleurs d'enfant.

La respiration de Lise se faisait sifflante, hoquetée, sous l'effet de la chaleur, de l'effort, mais aussi des sanglots qui naissaient de sa poitrine et mourraient sitôt confiés à l'hostilité de l'air extérieur. Elle maîtrisait son chagrin du mieux possible, un chagrin qui n'avait fait qu'enfler et grandir depuis qu'on lui avait annoncé que Marija, sa nourrice de toujours, son amie, sa mère pratiquement, ne lui reviendrait sans doute pas.

Autour d'elle, Samarah, Juliette, Raphaëlle et Horace faisaient mine de ne pas la voir, de ne pas l'entendre. Non par gêne, mais par délicatesse.

Le groupe avait quitté l'obscurité rassurante des cavernes dès l'horreur, offrant leurs corps à l'immensité des plaines. Ils étaient visibles, sans doute traqués, et pour couronner le tout, deux de leurs membres étaient au terme d'une grossesse difficile. Il fallait faire des pauses régulières, pour éviter tout accident infortuné ; mais aussi garder un rythme de marche conséquent, pour toujours garder une longueur d'avance sur d'éventuel poursuivants. Lise et Raphaëlle n'en pouvaient plus.

« C'est encore loin ? pesta l'étudiante à demi-voix, essoufflée.
– On va de l'autre côté de l'île, bien sûr que c'est loin, lui répondit la soldate canadienne d'un ton posé puisqu'elle était habituée à l'effort physique. Ne me dis pas que tu es déjà fatiguée La Bastille ?
– Je… vais… t'tuer, MacDonald. »

Ces noms railleurs étaient devenus affectueux. Et Lise pouvait voir briller dans les yeux de l'ortothanne une inquiétude sincère à l'égard de sa meilleure rivale.

Horace, leur guide, demeurait aux côtés de l'adolescente pour la surveiller, l'aidant avec bienveillance, et déférence, lorsque la pente d'une colline s'avérait trop raide pour ses pieds menus. Samarah le rejoignit en laissant la femme enceinte aux bons soins de Juliette et, sans prendre égard de la présence de la jeune fille, demanda :

« Tu t'y connais en accouchement, toi ?
– J'ai vu naître mes enfants, mais j'ai surtout aidé à mettre bas pas mal de bêtes au village, répondit-il. Les hommes et les bêtes, quand on revient aux fonctions premières, sont très semblables.
– Bon. Je vais te faire confiance, et ne pas dire à Raphaëlle que tu l'as comparée à une chèvre. Elle t'encornerait. »

Cette dernière boutade s'accompagna d'un sourire moqueur, à l'attention de Lise principalement. Cette dernière renifla, balaya son visage délabré d'un geste de sa manche avant de répondre par un éclat de rire bien brave, un peu forcé. C'était tout ce que demandait l'adulte, de toute façon, rien de plus. Un peu de bonne volonté.

Juliette les héla dans leur dos, d'une façon abrupte qui rappelait une bergère appelant ses moutons. Elle et Raphaëlle avaient perdu du terrain, il fallut les attendre. Horace en profita pour appeler à une pause.

« Il faudra marchait de nuit ? demanda Raphaëlle avec une lassitude extrême.
– Il faudrait, répondit Horace. Mais nous ne sommes qu'à deux heures seulement de marche, à notre rythme j'entends. L'Île de Haute n'est large que dans un sens, et fort heureusement pas sur celui que nous parcourons. Encore un effort, si je puis vous prier, Mère du Sauveur.
– Arrêtez de m'appeler comme ça, gronda l'intéressée. Je ne porte pas un Sauveur, je porte un bébé. Serpent, en plus. Pas besoin de lui mettre un carcan social avant même qu'il ne soit né. »

La femme adulte babillait plus qu'autre chose, le regard vague et vide. Elle était pâle, en sueur. Samarah quitta aussi sec le promontoire sur lequel elle était assise, grave.

« Je vais te chercher de l'eau.
– Il y a une source près de l'amas de pierre là-haut, lui indiqua Horace en lui tendant deux gourdes à remplir, prévues à cet effet mais vidées depuis longtemps.
– Où ça ? »

Dans l'effervescence sonore que motiva la quête, Lise s'intéressa aux agents du silence. Juliette était assise par terre sans révérence aucune, les jambes en creux, en train de contempler l'herbe d'un œil expert. La bergère releva la tête, accrocha le regard de la jeune fille.

« C'est un bon pâturage, ça. »

En hochant la tête sans trop savoir pourquoi, son interlocutrice cherchait du regard le serpent-rose. Il n'était pas enroulé autour de ses épaules, et elle ne voyait nulle part son corps sinueux et odorant couler sur le sol avec aisance.

« Où il est, ton fils ? »

Juliette haussa les épaules, se mit à siffloter. Bientôt, des hautes herbes émergeait le serpent, ce large boa aux écailles en pétale. Lise se surprit à l'admirer, une fois encore frappée par sa beauté. Lorsque l'animal relevait la tête, ses yeux noirs brillaient d'intelligence.

« Tu lui as appris à venir sur commande ?
– Il vient quand il veut. Ce n'est ni un chien, ni un de mes moutons.
– D'accord. Et est-ce qu'il t'a donné un nom ou toujours pas ? »

Le serpent s'approcha, non pas de Juliette, mais de Lise, à sa grande surprise. Il commença à se frotter doucement contre sa cheville, ce qui fit rire nerveusement la jeune fille. Ses pétales chatouillaient un peu.

Sa mère haussa les épaules.

« Il met du temps à se décider. Et quand il décide, ce n'est pas un bon choix.
– Lise, dit alors le serpent, faisant sursauter tout le monde. »

Tout le monde, sauf sa mère.

« Tu ne peux pas t'appeler Lise, le sermonna-t-elle avec fermeté. Une Lise, ça suffit.
– Lise, s'entêta l'animal de sa voix chanteuse, boudeuse aussi.
– Pourquoi pas Liseron ? suggéra la principale intéressée. C'est presque pareil, c'est joli, et c'est une plante. »

L'enfant-serpent fit osciller sa tête au gré du vent, semblant considérer la proposition.

« Liseron… ? »

Son corps fut parcouru d'un petit frémissement.

« Liseron ! »

L'ophidien tourna le regard vers sa mère, qui approuva d'un hochement du menton, avant de revenir à la jeune fille.

« Lise et Liseron.
– Une bonne chose de faite, s'amusa Raphaëlle, qui déjà paraissait mieux simplement suite à ce repos. »

Horace, le seul homme, canadien et ortothan du groupe, détournait le regard de leur discussion, visiblement mal à l'aise. S'il n'avait aucun problème à traiter avec déférences les "Mères du Sauveur", il n'allait pas de même en ce qui concernait le petit compagnon de leur épopée. Lise avait eu le temps de s'habituer à sa présence, et l'aimait bien même. Quand ils étaient encore sur la navire, le navire vivant, pas le navire fantôme, il arrivait parfois que l'animal se glisse sur son oreiller et lui susurre, pour l'endormir, de magnifiques histoires.

Samarah revint bien vite avec de l'eau fraîche. Les gourdes passèrent d'une paire de lèvre à d'autres, les femmes enceintes en priorité. Dans le creux des mains de Juliette, Liseron eut aussi sa part.

Le groupe reprit sa marche bien trop vite au goût de tous. Après plusieurs heures à un rythme similaire, toutefois, ils commencèrent à redescendre des hauts plateaux. Le bruit de la mer et l'odeur du sable leur parvenaient en vague, promettant une délivrance prochaine.

Ce fut alors que Raphaëlle commença à se sentir mal.

Théorose fut réveillé par un coup de pied violent en plein visage. Il ne comprit tout d'abord pas ce qui se passait. On lui marchait dessus, on lui marchait au-dessus. Avant même qu'il n'ait eu le temps d'avoir peur, l'ombre d'un grand ours étendit sa protection sur lui.

« Dégagez bande de queues molles ! Dégagez ! »

Maurice s'était interposé entre le flot d'homme fuyants et le corps encore endormi de son ami. Le soldat porta les mains à son visage, jura. Quelqu'un lui avait frappé la joue en tentant de l'enjamber, d'un coup de botte de poilu des tranchés. Visiblement, ça saignait.

« Théorose, lève toi. »

Encore sonné, le jeune homme regarda à gauche, à droite. Maurice était penché sur lui, soucieux. Marija était recroquevillée dans un coin, terrorisé. Les vivants étaient présents ; aux morts maintenant. Tous, sauf les plus morts, s'étaient regroupés à une extrémité de la cellule, en rangs désordonnés, comme une sinistre photo de classe. Leurs yeux mornes et vides étaient rivés sur un point fixe en face d'eux.

« Théorose, lève toi ! »

Maurice recula brusquement, et c'est alors que Théorose vit ce qui l'effrayait ainsi.

Au sol, dans la pénombre et sur la pierre, il y avait un serpent.

L'ortothan se redressa un peu en s'appuyant sur ses coudes, comprit son erreur. L'animal, recroquevillé en position de chasse, semblait prêt à mordre.

Le rejeton des Êtres Créateurs, le rejeton d'Ève, envoyé sans doute pour récupérer des morts, de nouveaux sillons à semence pour produire son armée.

Ils n'avaient que faire des vivants.

Le serpent-ronce bondit.

L'entraînement du soldat s'éveilla. D'un geste vif, il attrapa à pleine paume le prédateur au niveau du cou, pivota sur le côté, et dans le même mouvement, écrasa sa tête contre le sol dallé. Une fois, deux fois, trois fois, avec violence.

Quand le cadavre eut cessé ses soubresauts, Théorose lâcha l'animal et serra les dents. Il eut du mal à dégager sa chair des ronces qui émergeaient des écailles, comme une structure osseuse et animale, un exosquelette épineux. Sa main était maculée du sang de la bête, comme du sien. Le sang de l'ophidien et celui de l'ortothan, mêlés.

« Merde. T'es un dur toi, siffla Maurice en étudiant le cadavre pulvérisé du serpent. »

Le jeune homme ne répondit pas, serrant sa main blessée avec hargne. Il jeta un regard haineux, le premier de sa vie, aux fantoches de soldats qui avaient manqué de le piétiner dans leur fuite. Comme si de rien n'était, maintenant que le danger immédiat était parti, ils repartaient à leurs occupations personnelles, leur petit plaisir pour la plupart, ou simplement le néant existentiel.

Mais de toute la prison, et de ses environs, montaient des bruits étrangers. Des bruits de coup de feu, de cris.
Des sifflements.

« Qu'est-ce qui se passe ?
– Je ne sais pas, avoua Maurice. Il n'y a jamais eu d'émeute. Des serpents parfois, ouais, qui s'infiltraient. Mais cette fanfare, j'sais pas ce que c'est. »

Prudemment, l'homme s'approcha des barreaux, jeta un coup d’œil, leur signifia que le couloir avait été déserté par les gardes. Il secoua deux trois fois à la porte de leur cellule, mais elle était verrouillée.

« Merde. Pour une fois qu'il se passe un truc. »

Les clameurs de lutte au sein de la prison faisaient écho aux cris et aux rumeurs de l'extérieur. C'était toute la ville du Nouveau-Havre qui hurlait ce soir.

Des pas résonnèrent dans le couloir, couvrant le vacarme. C'était un soldat ennemi, seul, sans armure et sans arme. Sa marche était hésitante, désordonnée. Il se tenait le poignet et boitait, sa respiration était sifflante.

« Oy, l'interpella Maurice. Qu'est-ce qui se passe au-dehors ? Vous avez un problème ? »

L'homme ne répondit pas. Ses yeux rencontrèrent ceux de Marija, et ne les quittèrent plus. Il s'humidifia les lèvres, comme s'il avait des difficultés à parler et rassemblait toute son énergie pour ce faire.

« Le gouverneur veut vous laisser cloîtrés. Les morts, les vivants, tous les hommes. Mais cette femme… Cette femme enceindrée estoit. Cette femme n'a rien fait et son enfant non plus. Alors vous pouvez partir. Sera mon acte de piété avant la fin. Pour le Dieu. »

Théorose ne comprenait pas son parler particulier, en plus de son accent. Mais l'inconnu leva sa main libre, et il réalisa alors que s'y trouvait une clé, brillante et maculée de sang.

Le bruit que fit la serrure en se déverrouillant était promesse de liberté. Pourtant, l'ortothan n'osa pas sortir de la cellule quand les grilles furent écartées, craignant un piège. Marija le poussa finalement.

« Momak, quand une chance comme ça se présente, on n'hésite pas. »

Les trois vivants sortirent de la pièce. Peut-être par mimétisme, ou traversés par un subit éclat d'intelligence, certains prisonniers morts-vivants firent de même, mais se limitèrent à errer sans but dans les couloirs, sans volonté. Théorose voulut porter assistance à leur sauveur, mais Maurice le retint par la manche, en secouant la tête.

« Laisse, il est mordu. C'est son dernier acte sur Terre. »

Les yeux du jeune homme se rivèrent sur sa blessure, deux pointes sanglantes dans sa peau déchirée.
Et tout autour, la chair commençait à brunir et à verdir, à se délier comme faite de fibres et de fils. Les yeux de l'homme étaient résignés. Il savait qu'il allait mourir et avait tenu à partir dignement, la conscience tranquille.

Théorose le salua d'un geste de tête solennel, profondément désolé, avant de tourner les talons et de se mettre à courir.

Ils comprirent bien vite le danger qui menaçait la tour. Les serpents grouillaient, dans les cellules, les escaliers, à tous les étages. Les soldats combattaient la menace, mais leur nombre était sans fin, une masse grouillante et unie de vermine venimeuse qui frappait vite, au mollet, là où les bottes n'étaient pas assez épaisses pour protéger de leurs crocs épineux.

Maurice veillait, heureusement. Il les guida dans les couloirs sûrs, les escaliers vides, esquivant les gardes comme les ophidiens. Son oreille était entraînée à reconnaître les sifflements des serpents-ronces, très lourds et bruyants, pour leur avoir survécu du temps où il n'était qu'un réfugié survivant en pleine nature.

Ils parvinrent jusqu'au rez-de-chaussée. Les portes étaient fermées, mais cela n'avait aucune importance : ce n'était pas par là que les serpents entraient. Les soldats étaient allés traquer les serpents dans la tour et dans le ville, répandre de la cire et de l'huile bouillante dans les canalisations pour endiguer l'invasion. Marija voulut se précipiter vers la sortie laissée vacante, mais fut retenue par Théorose.

« C'est vrai, c'est vrai, votre mystérieux prisonnier, se souvint-elle. Descendez, vite, qu'est-ce que vous attendez ? »

Depuis l'étage inférieur, les sons des combats et de l'urgence apparaissaient étouffés. L'ambiance devenait irréelle, comme séparée du reste du monde, tant les couloirs étaient dépourvus de toute présence humaine, évacués.

Théorose essaya quelques portes aux hasards, mais c'est en arrivant devant une large porte en métal cadenassée qu'il sut qu'il avait trouvé ce qu'il cherchait. Il essaya de jouer avec la poignée, doucement. Elle était ouverte.

Dès qu'il entra, on l'assaillit avec une barre de fer.

Averti sans doute par le bruit à l'extérieur, le gouverneur de la prison s'était armé et avait tenté de l'assommer. Le soldat ortothan dévia le coup, destiné à la tempe, de son avant-bras, mais ne put dévier le second mouvement de son assaillant, qui lui broya les côtes d'un choc bien placé. Haletant, Théorose fut projeté au sol ; et il y serait sans doute resté si Maurice ne s'était pas jeté sur le dirigeant de la prison. Avec un râle d'ours, il le jeta à terre, l'immobilisa de tout son poids et commença à l'étrangler.

« … Vous n'êtes pas d'Univers'Île. »

Cette voix inconnue fit sursauter l'ortothan, qui se releva d'un bond, trop vite, prêt à en découdre avec d'éventuels renforts. Mais la silhouette qu'il avait devant lui n'était pas celle d'un ennemi.

Il se trouvait face au visage tant chéri du Sixième-Saint, assis dans un fauteuil sans aucune trace de crainte ou de méfiance.

Théorose ne sut trop ce qui se passa alors. De faiblesse, de choc, de vénération, d'émotion, il se laissa tomber à genoux et ne put se relever. Il avait le souffle coupé après s'être relevé si vite.

Derrière lui, Maurice, estimant que son adversaire en avait eu assez, lâcha ce dernier en enlevant ses mains de brutes de son cou délicat. Le gouverneur crachait ses poumons à terre, signe qu'il était encore en vie. Mais il n'était plus en état de se battre.

« … Nous sommes venus nous chercher, lâcha d'une voix rauque le jeune homme.
– Alors ce n'est certainement pas vous qui devriez être agenouillé en l'instant présent. Relevez-vous, je vous en prie. »

Théorose obéit, cillant en se remettant sur ses pieds. La tête lui tournait. Marija vint le soutenir d'un bond, l'empêchant de tomber.

« Là, là, ce n'est qu'un homme. Tu t'en remettras, lâcha-t-elle d'un ton moqueur tout en tapotant sa poitrine pour apaiser le cœur fou qui y battait. »

Il n'eut pas l'énergie de répondre au blasphème.

Le Sixième-Saint observait la femme avec curiosité, de son regard impénétrable. Il était très commun, pour un homme de son importance, si l'on excluait son calme olympien. Mais le Saint Mage était versé dans l'art de la concentration et de la maîtrise de soi. L'histoire de ses accomplissements était légendaire. Rien d'étonnant à ce qu'il ne soit pas particulièrement déphasé par la situation.

« Vous devez être la Mère du Sauveur, suggéra-t-il en hochant la tête avec déférence.
– Il paraît.
– Et moi je suis Maurice, lâcha platement le dernier membre de l'équipe. C'est un honneur de vous rencontrer, m'sieur le Sixième-Saint. Mais si j'puis me permettre, il faudrait qu'on bouge. »

Et en effet, le gouverneur reprenait ses esprits. Il levait sur ses opposants un regard de haine, une main autour de sa gorge meurtrie.

« Sang de porc, vous ne me ferez pas la nique. Je vais vous charpenter. »

Maurice lui donna un coup de pied en plein visage.

« Ouais, ouais, bouffe ma semelle. Bon sang, pire que les bestioles du Voru. »

Théorose s'était ressaisi, tenait sur ses jambes. Il s'écarta du passage pour laisser sortir le Sixième Saint.

« Faites vite, votre Sainteté. Nous devons quitter la ville. »

C'était dans les frontières du Nouveau-Havre que reposait leur espoir de survie. La mission des ortothans n'était pas finie.

Il leur fallait encore rejoindre l'Île des Heures, pour permettre au Sauveur de faire son œuvre.

Théorose, juste alors qu'il franchissait le pas fatidique qui lui ferait quitter cette tour infernale, et retrouver le ciel nocturne de l'hiver, eut une pensée pour Samarah et les autres. Il espérait les retrouver, bientôt.

Lise avait depuis longtemps abandonné tout espoir de se rendre utile, et restait plutôt assise dans un coin, à observer avec appréhension les adultes s'affairer autour de Raphaëlle. On avait pu la transporter à temps dans une caverne à proximité, où elle devrait accoucher dans des conditions plus qu'incertaines. Heureusement, Horace semblait savoir ce qu'il faisait, à la fois pour faciliter la mise à bas et alléger les souffrances de la jeune étudiante. Son auxiliaire, Samarah, ne lâchait jamais la main de la mère à venir, la broyant toujours en un étau affectif indestructible.

« Allez, courage, La Bastille. Tu vas nous mettre au monde un petit Sauveur, un petit révolutionnaire, un bébé, tout ce que tu veux. Ce sera pas un royaliste, promis. »

Les lèvres de la jeune femme remuèrent un instant, peut-être pour proférer des insanités à son égard. Mais le râle qu'elle lâcha était inaudible. Horace intervint avec sévérité.

« Elle ne doit pas parler. Il faut qu'elle économise ses forces et son oxygène. »

Mais Raphaëlle n'avait pas envie de se taire, malgré la douleur. Sa voix éraillée se fit plus puissante, força le destin.

Elle chantonnait, avec un sourire, une grimace, tout en regardant Samarah :

« … L'vieux MacDonald avait une ferme… Hiyahiyaho… »

La canadienne manqua d'en pleurer, de rire, de stress. Elle lui frappa l'épaule, tout doucement.

« Laisse le père de ma nation tranquille, sale colonisatrice de française. »

Raphaëlle ricana tout d'abord, mais une contraction plus forte que les autres la fit hurler. Le sourire de l'ortothanne s'effaça.

« Respire ma belle, respire. Reste avec moi. »

Lise, sans même s'en rendre compte, avait plaqué ses mains sur ses oreilles et avait fermé les yeux. Elle ne pouvait pas, ne voulait pas le supporter.

Quelqu'un lui effleura la main. C'était Juliette, elle et son petit Liseron enroulé autour du cou. Elle saisit la jeune fille par le bras, l'obligea doucement à se lever, puis à sortir de la caverne. Derrière elles, l'écho des cris de Raphaëlle s'estompa peu à peu.

Quand elles se furent assez éloignées, Juliette lâcha sa main. Lise se laissa tomber au sol, sans même prendre garde à sa robe ou à ses genoux. Doucement, la bergère s'agenouilla à ses côtés et, sans un mot, l'attira contre elle.

Liseron passa d'une épaule à l'autre, glissant autour du coup de l'adolescente. Son corps était froid et doux, et elle ne fit pas mine de le chasser.

Doucement, dans le creux de son oreille, le serpent se mit à lui murmurer des mots pleins d'étoiles, aussi beaux que la vue pure du firmament au-dessus de leurs têtes. Mais la jeune fille ne voulait pas d'histoire. Ce soir, aucun conte ne pourrait la distraire de son malheur.

Elle voulait simplement que tout s'arrête.

Le Nouveau-Havre était attaqué, pour la seconde fois. Les habitants avaient dû plier sous le joug des soldats d'Univers'Île, et aujourd'hui ces derniers subissaient une écrasante défaite face à un ennemi inattendu, improbable.

Les serpents-ronces n'étaient pas venus par dizaines, par centaines. Ils étaient venus par milliers. Ils recouvraient les pavés, certaines toitures, sortaient des égouts et des gouttières, investissaient l'espace de la ville entière.

Les défenseurs de la ville avaient des mousquets, des armes qui tiraient des rayons lumineux et brûlants comme s'ils appelaient le tonnerre des dieux dans leurs mains, des véhicules et des équipements comme Théorose n'en avait jamais vu. Mais toutes ces technologies leurs étaient inutiles. Les ophidiens se moquaient bien des balles et des baïonnettes. Quand l'un d'entre eux tombait, vingt autres surgissaient à leur tour et submergeaient le meurtrier de leur frère, qui mourrait alors étouffé et mordu. Les chars menaient leur hécatombe un temps, avant que leurs chaînes ne s'enrayent à cause de la masse de chair, d'os et d'écailles qui s'y accumulait à force d'écraser la vermine. Quand un projectile massif était tiré, il ne laissait qu'un cratère grouillant, et les serpents survivants envahissaient les gouttières et les bâtiments, là où les véhicules de la mort ne pouvaient les voir ni les viser.

Les gens mourraient, indistinctement de s'ils étaient ortothans ou envahisseurs.

Mais les gens se battaient.

Alors que Théorose, Maurice, Marija et le Sixième-Saint sortaient tout juste de la prison, des habitants reconnurent ce dernier. Dans le chaos, l'urgence, personne ne s'embarrassa d'explications, de présentations. On les fit passer par le seul itinéraire encore sûr, la plupart des toitures, certaines ruelles sinueuses et désertes, de fenêtre en fenêtre. La femme enceinte et le Saint Mage étaient les personnes à protéger ici : des bras forts et déterminés se relayaient pour les aider, les porter si besoin, éviter qu'une marche traîtresse ou qu'une acrobatie trop audacieuse ne leur porte préjudice.

Des poitrines s'interposèrent entre un croc et leur cœur, une balle et leur dos.

Le jeune homme ne connaissait pas le nom de ceux qui moururent pour eux. C'était de simples visages, le visages de ses sœurs et de ses frères, qui sitôt abattus s'évanouissaient dans l'ombre. C'était comme si tout le Nouveau-Havre se saignait à blanc pour leur permettre d'échapper à la mort qui partout les guettait. Les ortothans donnèrent leur vie, celle de leurs proches, de leurs enfants parfois, pour permettre à la Mère du Sauveur et au Sixième-Saint de s'en sortir vivant.

Et ils y parvinrent en effet.
Ils parvinrent jusqu'à la lisière de cendres du Nouveau-Havre. Dans la ville déjà, les serpents-ronces refluaient. Non pas de crainte, non pas parce qu'ils étaient défaits, mais parce que leur assaut les avait lassés. Quel qu'ait été leur objectif ce soir, il avait été atteint.

Maurice, Théorose, Marija et le Sixième Saint étaient tous saufs, mais à quel prix. Du groupe qui avait accompagné leur fuite au sein de la cité portuaire, seuls deux anonymes demeurèrent. Un homme et une femme, époux et épouse, qui se tenaient la main maintenant que le pire était derrière eux.

La tête de la jeune mariée fut projetée en avant sous l'impact d'une balle venue du dos. D'autres suivirent, et il fallut se mettre à couvert derrière les restes calcinés de troncs d'arbres et de souches. Théorose bouffa de la cendres tout en se jetant à terre. Il regarda en arrière.

C'était le gouverneur, et quelques soldats ennemis qui leur avait donné chasse. Déjà, leur allié anonyme avait dégainé une arme de contrebande et rendait chacun des tirs qu'on lui destinait. Maurice, vif d'esprit, s'était emparé de l'arme de la défunte et l'accompagnait dans cette symphonie meurtrière, aveugle. Mais cela ne suffirait pas. Il fallait fuir. Le jeune homme chercha Marija et le Sixième-Saint du regard. Il les trouva non loin de lui, bien abrités du déluge de balles, ensemble.

Marija saignait.

Théorose rampa jusqu'à eux et se jeta sur la nourrice serbe. Elle serrait les dents, livides, le regard lointain. Elle était vivante.

Mais une balle avait perforé son abdomen, une autre son épaule, une troisième sa jambe. Le Sixième Saint serrait sa main dans la sienne, et de l'autre traçait des signes dans son sang, celui qui sortait de son corps pour rafraîchir le sol. Ses lèvres psalmodiait des sortilèges connus de lui seul. Mais rien ne se passait. Il secoua la tête.

« Elle porte l'enfant des Êtres Créateurs, la magie d'Adam. Je ne peux pas agir sur elle. »

Théorose lâcha un râle de rage, acheva de venir jusqu'à la nourrice serbe.

« Alors arrachez le Sauveur de son ventre et soignez-là. Je ne peux pas la perdre. Je ne peux pas lui faire ça. »

Le Sixième Saint hésita, voulut tirer son poignard pour accomplir son sinistre office. Une balle fit éclater une partie de leur abri, des échardes volèrent.

« François, tu n'as plus le temps ! s'écria Maurice. Prend le Sixième-Saint et va-t-en ! »

L'ortothan voulut hurler, protester, démentir. Mais il sentit que Marija lui prenait la main et la serrait, de toute la force qu'il lui restait.

« Fais pas le con, momak. Lise est quelque part dehors. Va la chercher. Tu la ramènes sauve. Tu la ramènes en vie. Tu comprends, kreten ? Tu comprends. »

Le jeune homme avait envie de s'arracher le cœur, pour ne plus rien ressentir, pour ne pas avoir à répondre.

Mais il ne le pouvait pas.

« Oui, je comprends.
– Elle a plus de père, plus de mère, plus de moi. Il lui faut une famille. Pour s'occuper d'elle et du petit, pour se trouver un mari, faut un nom. Fais en une Trérimond. Fais en une foutue canadienne.
– Comme si c'était ma fille. Je te le promets.
– Je l'aimais comme ça, moi. Dis-le lui. J'aurais aimé avoir un beba, mais c'était elle mon enfant à moi. Dis-le lui. »

Il voulut répondre, mais fut interrompu par les salves. L'habitant du Nouveau-Havre qui les protégeait lui cria :

« Les autres Mères… A la pointe de l'île ! Elles sont là-bas les autres Mères ! On les a trouvées. »

Samarah. Raphaëlle. Lise. Juliette.

Incapable d'en dire plus, Théorose hocha la tête, serra la main de la blessée une dernière fois, avant de lâcher. Lui et le Sixième-Saint profitèrent de la couverture offerte par Maurice et l'inconnu pour fuir la bataille. Le cri de rage du gouverneur, en arrière, le fit frissonner.

Un frisson de fureur.

Sur le champ de guerre qu'il laissait, l'âme de Marija, comme celle de tous ceux qui avaient péris pour les sauver, s'envolait vers un monde meilleur. Il en était certain.

Et l'humanité survivrait grâce à leur sacrifice.

Ils accostèrent au Nouveau-Havre ;
Y furent faits prisonniers par des sauvages ;
L'une des Mères s'endormit sous leur barbarie ;
Il n'y avait plus que trois précieuses petites vies.

Lorsque Samarah émergea enfin de la caverne, les mains pleines de sang, Lise et Juliette se levèrent immédiatement pour courir à sa rencontre, laissant derrière elles le jeune serpent qui s'était endormi en rond sur une pierre.

L'ortothanne tenait entre ses doigts calleux un minuscule serpent à pétales noirs.

Les deux françaises s'immobilisèrent devant lui, émerveillées par ce prodige de la nature qui tressaillait et protestait par des cris revanchards, des cris de nouveaux nés. Il était bien plus petit que Liseron à son âge, mais plus actif aussi, tentant sans cesse d'échapper à l'étau qui l'empêchait de tomber.

« Comment va Raphaëlle ? demanda la jeune fille sans parvenir à quitter l'enfant des yeux. »

Mais quand elle leva le menton pour observer Samarah, sa joie se figea. L'expression de la soldate était comme un pieu au cœur.

« Horace s'occupe d'elle, finit-elle par répondre après quelques secondes passées à réfléchir à ses mots. Elle va mal. Elle est vivante mais… Elle va mal. On ne pense pas qu'elle… On pense qu'elle va mourir.
– Je veux la voir, se plaignit Lise, le cœur battant.
– Surtout pas. Il faut du silence et de la concentration, à Horace pour opérer et à Raphaëlle pour tenir le coup. »

Juliette, dans son dos, prit l'adolescente par les épaules.

« Occupe-toi du nouveau bébé. Il n'aime pas Samarah. »

Et en effet, l'animal s'était mit à mordiller le doigt de celle qui le tenait, avec une fureur inégalée. Il n'avait pas de dents, heureusement.

« Si tu le veux, prend-le. J'en ai marre de cette anguille. »

La soldate le lui balança sans considération, et Lise manqua de le faire glisser tant elle fut surprise. Par réflexes, ses mains se refermèrent autour de ses pétales, sans délicatesse. Le serpent n'apprécia pas, car il recommença à se tortiller et à piailler d'angoisse.

« Chut, beba, chut, lui souffla-t-elle. Tu vas voir, on va bien s'occuper de ta maman. »

Cela suffit pour que le serpent-rose cesse de s'agiter. Par une contorsion, ses yeux noirs vinrent se river sur ceux de la jeune fille.

« – … Maman ?
Oui, ta maman, le rassura la jeune fille. Chut, maintenant. »

Les deux françaises canalisèrent leur chagrin dans cette nouvelle tâche, celle de s'occuper du nouveau-né, de le nettoyer pour enlever les morceaux de sang et de placenta qui reposaient encore sur lui. Mais Samarah ne se joignit pas à elles. Le visage figé dans le plomb, elle attendait que le couperet du destin ne tombe. Et chaque fois que Lise observait la silhouette crispée de douleur de la soldate ortothanne, l'espoir mourrait un peu dans son cœur.

Lorsque Horace sortit de la caverne pour annoncer la triste nouvelle, il n'eut même pas le temps de dire un mot. Samarah pleurait déjà.

L'une des mères donna bas, un Sauveur vit le jour :
Orphelin car sa mère rendit l'âme sans secours.

Il aurait fallu fuir, prendre les canoës dissimulés sur la plage et se rendre sur l'Île des Heures, leur répéta Samarah tout le temps qu'ils prirent pour creuser une tombe dans le sol des hauts-plateaux. Mais c'était sans conviction ; ses mains froides furent celles qui s'écorchèrent le plus contre les pierres enfouies dans la terre.

De toute façon, personne n'aurait pu embarquer en mer dans leur état. Ils étaient abattus, épuisés, et les françaises se refusaient d'abandonner le cadavre de leur amie dans une caverne.

Au petit matin, Raphaëlle était en terre, sous un lit de pierre amassées. Lise avait recommandé son âme à Dieu par une prière que Thérèse lui avait apprise, et tous se tenaient côte à côte face à la sépulture, en silence. Lise tenait dans ses mains le petit serpent, qui se frottait contre sa peau en gazouillant comme un oiseau, indifférent à la Mort. Juliette était derrière elle, avec son propre enfant, et ses paumes reposaient sur les épaules de l'adolescente. Désormais, elles n'étaient plus que deux françaises, ensemble.

Mais Samarah, elle, affrontait la douleur seule.

« – Il faut qu'on y aille, lança-t-elle d'une voix qui tremblait, non plus de désespoir, mais de peine et de rage. Il faut qu'on avance. Les canoës sont sur la plage en bas. »

Tourner le dos à la tombe de Raphaëlle fut infiniment dur. Mais nécessaire.

Alors que le groupe descendait tout juste des collines pour se rendre sur les dunes de sable, on les héla.

Au loin, deux silhouettes approchaient, l'une leur faisant de grands signes.

Théorose.

Le cœur de Lise bondit dans sa poitrine, alors qu'elle croyait voir revenir sa nourrice, voir l'espoir enfin se lever sur le monde.

Mais ce n'était pas Marija qui accompagnait l'ortothan.

C'était un homme adulte, péniblement anonyme. Lise le fixa, choquée, sans vouloir y croire. Sans vouloir croire les mots terribles que son instinct lui soufflait.

Les deux miraculés parvinrent enfin jusqu'au groupe. Théorose avait l'air infiniment fatigué, maigre et blessé. Son visage rayonnant, ouvert, paré de ce sourire que Marija aimait tant, était aujourd'hui morne et éteint.

Elle chercha à croiser son regard, autant peut-être qu'il chercha à l'éviter.
Il ne pouvait pas la regarder dans les yeux.
Elle ne pouvait pas y croire.

« – Samarah, Juliette, Lise… commença-t-il alors qu'il arrivait à portée de voix. Je vous présente… »

Samarah ne le laissa pas finir et se jeta sur lui pour le serrer dans ses bras, avec force. Il vacilla, accusa le coup.

« – Raphaëlle est morte en donnant la vie à un Sauveur, lui apprit-elle d'un murmure. »

Les yeux de Théorose se voilèrent davantage, si cela était possible, et il lui rendit son étreinte. Son regard quêta l'enfant prodige, tomba sur le serpent noir qui reposait tranquillement au creux des mains de l'adolescente.

Il inspira, profondément, lâcha sa partenaire ortothanne. S'approcha de la jeune fille.

Lise trouva la force de poser la question qui lui brûlait les lèvres et empoisonnait le cœur.

« – Où est Marija ? »

Le soldat se mit à genoux, s'y jetant presque, pour être à sa hauteur. Il se mit à pleurer, si fort qu'il ne put rien dire.

Mais Lise avait compris.
Elle s'effondra en sanglots.

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