La Crème de la crème
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Cette histoire commence, à la manière de tant d’autre, par un coup de fil à la gendarmerie : celui de madame Michou.

87 ans, plus toute sa tête et toutes ses dents, bénéficiant pourtant d’une retraite bien méritée, elle s’était imposée, au fil des années, comme une habituée de la ligne d’urgence de la gendarmerie française. En effet, veuve, ne disposant pas d’une appétence particulière pour les mots croisés, une haine du jardinage et personne de vraiment proche à aller emmerder même le dimanche, notre bonne madame Michou, (Jacqueline de son prénom) s’était finalement rabattue, pour occuper ses derniers jours, à la pratique quasi sportive de la délation.

Au fil des années, cette modeste ex-employée de bureau au sens de la justice aussi zélé qu’approximatif était devenue la terreur du village : rondes dans le quartier, séances de surveillance aux jumelles nature et découverte (offertes par son neveu) depuis son salon, commérages, rien ne lui échappait. Un an après son départ de la vie active, les appels avaient commencé à la brigade et le téléphone n’avait plus jamais vraiment arrêté de sonner depuis, tant et si bien que sa petite commune morvandaise pourtant toujours hors réseau s’était imposée comme l’une des communes les plus surveillées de France, au plus grand désespoir des gendarmes locaux. Le moindre crime ou délit y était signalé dans l’heure, la moindre voiture mal garée, le moindre bruit passé 22H00, le moindre soupçon déclenchait un appel de la vielle dame, représentant à elle seule les deux tiers des appels hebdomadaires et quelques burn-outs de fonctionnaires.

Toujours est-il que cette fois, l’appel était a priori sérieux, puisqu’il avait été directement transféré à un autre service. En réalité même, à une autre institution. En effet, ce matin de décembre 2020, un gendastre écouta pour la première fois Mme Jacqueline Michou lui expliquer qu’elle avait vu, en plein confinement, un homme dehors. Elle précisa également deux choses, qui attirèrent l’attention des gendastres :

La première chose, c’est qu’il volait dans le ciel. Le second, qu’elle ne put s’empêcher de préciser à plusieurs reprises vu la gravité de la situation, c’est qu’il ne portait même pas de masque, en plein confinement. Un scandale.

C’est ainsi que l’abjurant Charolles et le gendastre Fougasse se retrouvèrent à crapahuter dans la foret morvandaise à la recherche de l’individu, pour la dernière fois signalé dans les environs. Il aurait plu à votre aimable narrateur de vous présenter deux héros à fière allure, bravant le vent et le tempête pour accomplir leur noble devoir, mais je me dois, par honnêteté scénaristique, de me cantonner au réalisme. Oui, il y avait du vent, oui, il faisait froid, mais nos deux fonctionnaires n’avaient pas vraiment bonne mine. Déjà deux heures à crapahuter dans les bois, les ronces, le visage rougi par le froid, les k-ways mono-taille de la gendastrerie ne pouvaient leur donner qu’un air comique, contenant à peine la bedaine du premier et donnant des airs de grand-voile au second.

Cependant, au bout de quelques longues minutes supplémentaires, nos deux comparses réussirent à trouver notre dernier personnage qui, en dépit d’un habillement plus près du corps, affichait finalement une bien meilleure prise au vent. Solidement cramponné à la cime d’un pin, le pauvre homme s’accrochait au douglas comme à sa vie à chaque bourrasque, ce qui était sans doute proche de la réalité.

Celui-ci, après une dérive involontaire de quelques kilomètres à la suite de la perte tragique de sa masse en sortant les poubelles le matin même, avait finalement réussi à attraper la cime d’un arbre plus haut que les autres, auquel il flottait maintenant au gré du vent, tel un drapeau. S’égosillant à la vue des deux gendastres, hurlant à l’aide et au salut, il sut finalement attirer leur attention sur ses hauteurs alors que les deux fonctionnaires le toisaient du bas de l’arbre.


"Bonjour monsieur, je présume que vous savez pourquoi on nous a fait venir ?

- Enfin ! Une heure que je me cramponne ! Je vole putain, je vole ! Comment c’est possible ça ?

- Ça, mon bon monsieur, c’est à vous de me le dire. C’est pas le tout, il va falloir songer à redescendre maintenant.

- … Hein ?

- Ce que vous faites, là, monsieur, c’est pas légal. C’est une infraction au secret.

- … Hein ?!

- Vous êtes en infraction là, avec votre petite balade volante, article 27 du code des lois physiques.

- … Hein ?!?

- Ben oui monsieur, on vole pas comme ça !

- J’en dirais même plus, on ne vole pas tout court, la gravité, ça se respecte, c’est la loi, rajouta Fougasse, jusque-là muet.

- Mais bordel, c’est quoi ce bins ?

- S’il vous plaît monsieur, restez poli, nous ne faisons que notre travail.

- Mais je vole, putain, je vole !

- Justement monsieur, c’est là tout le problème, il faut arrêter. Descendez maintenant s’il vous plaît !

- Parce que vous pensez que je le fais exprès ?"


Les deux gendastres se regardèrent, gênés.


"Sérieusement ? repris l’homme haut perché.

- Disons que ce serait pas la première fois…

- Quoi, que vous voyez quelqu’un voler ?

- Non, qu’on se fout de notre gueule en disant que « c’est pas ma faute, je sais pas comment je suis arrivé là ». C’est un peu facile ça, monsieur…

- Faudrait voir à pas nous prendre pour des jambons" rajouta Fougasse. "Le coup de la gitane inconnue qui vous a lancé un sort, on le connaît.

- Mais bordel de merde, quelle gitane ? c’est quoi cette merde ? s’énerva l’homme au vent. Et vous êtes qui d’abord ? C’est pas possible, vous êtes pas flics !

- Non monsieur, pas flic, Gendastre.

- Gens quoi ?

- Gendastre, chargé de la lutte contre la paradélinquence et du respect des codes du secret, du réalisme et de l’anormal, si vous préférez.

- Code du secret ? Du réalisme ? C’est quoi ça ?

- C’est confidentiel.

- Comment ça, confidentiel ?

- C’est le code du secret monsieur, quiconque l’enfreint se doit de le connaître, et tout autre se doit de l’ignorer pour son propre mérite.

- Mais bord.. Bon, on s’en fout, vous allez m’aidez, hein ? Me sortir de là ?

- Dans un premier temps monsieur, on va surtout caractériser l’infraction et vous verbaliser.

- Me verbaliser ? Mais putain, je sais même pas comment j’ai pu me retrouver comme ça !

- Mais oui, bien sûr, vous savez pas. Bien pratique ça. Toujours est-il que vous êtes en infraction, alors on va verbaliser quand même.

- Mais merde, je suis la victime ici !

- Écoutez, si vous pensez vraiment l’être, vous pourrez toujours contester l’amende sous quinze jours ouvrés, vous expliquerez ça à mes collègues.

- Où, à la caserne de gendarmerie ?

- Oui, demandez la salle des dérogations, à l’accueil.

- Mais du coup, vous êtes bien gendarme ?

- Non, gendastre.

- Mais bordel, c’est quoi cette histoire de fou ? Sortez-moi de là !

- Mais vous vous êtes mis là-dedans tout seul monsieur, il serait peut-être temps de commencer pour vous aider vous-même et revenir sur terre !

- Mais je peux PAS descendre ducon, c’est bien le problème ! Si je pouvais, je serais pas planté là comme un débile depuis une heure !"


Retirant son képi pour se grater la tête, Charolles s’adressa finalement en aparté à son collègue.


"Bon, finalement on fait quoi ?

- Ben… On respecte la procédure, non ? Contrôle d’identité pour commencer, on sait jamais ce qu’on peut trouver sur le bonhomme dans la base de données.

- BON, MONSIEUR." reprit l’abjurant Charolles en beuglant pour combler la distance "On va procéder à quelques vérifications. Vous avez vos papiers ?

- Mes papiers ? Vous pensez vraiment que c’est l’urgence là ?

- C’est la procédure monsieur.

- Mais merde, c’est pas possible d’être aussi con, VENEZ M’AIDER !

- Monsieur, si vous ne coopérez pas, nous devrons prendre des sanctions. Ne m’obligez pas à venir vous chercher !

- Mais SI justement, c’est ce que je vous demande de faire depuis le début !

- Fougasse, sort ton taser. Il résiste.

- Tazzer ? Non non non non non ! Venez me cherchez, m’aider, m’électrocutez pas putain !

- Monsieur, je le répète, c’est la procédure, avez-vous vos papiers ?

- Une seconde, une seconde, mais rangez le taser, j’ai mis des heures à attraper un arbre, c’est pas pour le lâcher maintenant."


L’homme se contorsionna, agrippant son col en enroulant son bras le long du tronc lors d’une accalmie pour pouvoir fouiller ses poches de l’autre. Après une nouvelle bourrasque et une bonne frayeur, celui-ci réussit à dégager son portefeuille, qu’il lança aux fonctionnaires. À peine lâché, le portefeuille sans masse prit de l’altitude et s’envola au gré du vent.


"…

- Ben… Du coup, non…

- Bon, c’est quoi votre nom ?

- François Tapage."


Charolles haussa les épaules.


"Transmets le nom au central, on verra bien ce que ça donne."


Fougasse sortit alors un petit talkie attaché à son ceinturon avant de commencer une série de mouvements amples caractéristiques du fonctionnaire cherchant du réseau dans les bois.


"Vous allez enfin m’aider maintenant ?

- On va déjà attendre le retour du central, monsieur.

- Écoutez, j’ai les mains en sang à force de me tenir à ce putain d’arbre, je viens de voler sans raison depuis chez moi depuis ce matin, j’ai déjà eu le temps de souiller mes bas, vous pensez vraiment que je me suis pissé dessus par pur plaisir ? Par une action volontaire ?

- Vous auriez pas pu…Viser le sol, plutôt ?

- IL Y DU VENT CONNARD !

- Du calme monsieur, ne m-

- MAIS MERDE À LA FIN, j’avais rien demandé moi ! Je voulais juste sortir mes poubelles ! J’ai pas demandé à dériver pendant des kilomètres, j’ai pas demandé à passer ma matinée à me geler les miches en haut d’un arbre, j’ai p-

- Alors descendez, il est pas trop tard.

- ET J’AI PAS DEMANDÉ À ME COLTINER LES DEUX PLUS GROS BLAIREAUX DE LA FONCTION PUBLIQUE ! Mais putain de merde, mon Dieu, sortez-moi de ce cauch-"


Une branche craqua. En l’occurrence, celle où se tenait le pauvre homme, sous le poids d’une masse retrouvée brutalement par l’individu. L’homme interrompit sa phrase pour un hurlement de terreur de circonstance avant de s’écraser quelques mètres plus bas contre les rochers, le coupant brutalement dans son cri.

Il n’aura pas manqué à notre très estimé lecteur les dégâts que peuvent causer une telle chute sur le corps humain, en particulier quand on tente une réception sur la nuque comme ici. Une fois de plus, j’aurais eu plaisir de parler d’un silence de mort, comme si la nature elle-même venait saluer la disparition tragique d’un pauvre homme, mais force fut de constater que dame Gaïa n’en avait pas vraiment cure. Les hurlements de l’homme s’étant éteints, on entendit un rouge gorge piailler, un corbeau décoller d’un arbre. Le vent soufflait toujours, ponctuant l’ensemble.

Prenons un parti poétique plutôt que cynique et contentons-nous d’y voir une métaphore de la vie qui continue. Parti pris qui échappa d’ailleurs pleinement à nos deux fonctionnaires.


"Meeeeeerdeeeee…

- Oh la boulette !

- Putain, il est mort ?

- Ah oui, vu les dégâts, il va marcher beaucoup moins bien maintenant…

- On va encore se faire engueuler là, non ?

- Clairement… Là, on est bon pour l’avertissement, voire même un blâme.

- Mais meeeeerde…

- Tu voulais qu’on fasse quoi aussi ? Qu’on le rattrape ?

- Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

- T’as prévenu le central ?

- Non, ça captait pas.

- On leur dit quoi du coup ?

- … Je sais pas."


Un ange passa, peut-être celui du nouveau défunt.


"Analysons la situation calmement. On est donc venus suite à la dénonciation d’un homme volant, il est tombé et il est mort pendant l’interpellation.

- Ça va pas plaire ça, ça va vraiment pas plaire.

- Mais techniquement… Est-ce qu’on l’a vu voler ?

- Heu… Tomber, ça oui, voler par contre, non.

- Certes, il avait une position étrange sur l’arbre, mais c’est pas le machin de muscu sur internet, là ?

- Le drapeau ?

- Voilà, le drapeau. Du coup, je pose la question, est-ce qu’on est sûrs que le type volait ?

- …

- …

- Vu comme ça…

- Peut être juste un amateur de musculation…

- Sur un arbre, perdu au milieu du Morvan ?

- Je sais pas moi, un défi à la con, un pari perdu, un truc du genre ! C’est ça ou un homme volant.

- …

- …

- Après tout, comme dit le chef, « l’explication la plus juste est souvent la plus rationnelle… »

- « … Et ça fait moins de paperasse. »

- Amen."


Les deux fonctionnaires se signèrent.


"Du coup, c’est juste une banale affaire de défi de muscu qui a mal tourné. Classique, rien d’anormal.

- Et hors juridiction pour nous.

- Voilà. Aussi, comment ils veulent qu’on fasse correctement notre boulot si ils se plantent en nous envoyant sur le terrain ?

- Voilà, c’est pas notre faute.

- Affaire réglée.

- Putain Lucien, on est bons. Allez hop, on transmet à central.

- Mon adjurant, ils ont vraiment eu de la chance de tomber sur nous. On a fait toute l’enquête à leur place.

- C’est sûr Fougasse, c’est sûr.

- Putain, on est vraiment la crème de la crème.

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