La clef des rêves
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Une traînée onirique passa dans son champ de vision. Une palette de couleurs encore inconnues jusqu’alors explosa devant lui. La lumière était noire, l’obscurité scintillante.
Il avait toujours été émerveillé par le spectacle métaphysique du monde onirique qui sommeille au-delà de notre inconscient.

Combien de doigts avait-il en ce moment ? Impossible de les compter, lorsque l’un apparaissait, l’autre disparaissait. Il était tour à tour jeune, vieux, malade, épuisé, heureux, triste.

La plage sur laquelle il se trouvait, rêve d’une personne qui devait passer ses journées dans un bureau terne, se transforma en une matrice, rêve d’un aficionado de films de science-fiction.

Une porte apparut devant lui puis disparut. Il fronça les sourcils, si l’on pouvait considérer qu’un esprit perdu dans l’inconscient pouvait froncer les sourcils dans sa réalité immatérielle. Il se concentra, modelant par sa simple volonté la réalité onirique. La porte réapparut. Il vérifia que c’était la bonne tout en serrant une petite boussole d’argent dans sa main puis s’y engouffra.

Un hurlement muet retentit tandis qu’un dinosaure, tout droit sorti des méandres d’un classe-D affecté à un lézard assez colérique, s’amusait à mordiller une paroi infinie du monde des rêves.
La porte se referma et disparut subitement dans une explosion de couleurs.


Un laboratoire se forma sous ses yeux. La lumière, comme dans un studio, se régla difficilement. Il fut ébloui lorsque l’indice de réfraction du verre dans lequel étaient faits les fioles et autres récipients fut trop important. Il attendit donc patiemment que les jeux d’ombre, les reflets et la profondeur de champ se règlent. C’était presque comme s’il était à l’intérieur d’un appareil photo géant qui devait d’abord effectuer quelques réglages avant de pouvoir transcrire le réel.

Un homme entra. Il devait avoir la cinquantaine, sa blouse blanche était sale. Il ne vit tout d’abord pas l’intrus et alla à son bureau, vérifiant ses mails comme à son habitude sur son ordinateur. Le visiteur s’avança et attendit. Le docteur le vit et soupira :

« Avez-vous enfin les résultats ? »

Un dossier apparut dans la main de l’intrus tandis que sa forme immatérielle changeait, devenant celle d’une jeune stagiaire de vingt-cinq ans. L’intrus, ne se souvenant presque plus de son sexe d’origine, était habitué à ces changements inopinés. Sa propre volonté s’effaça devant celle du rêve, devenant à la fois acteur et spectateur de la scène.

Elle tendit le dossier au docteur :

« Le voilà, monsieur. Il semblerait que 2805 ne veuille pas parler à une personne externe à la Fondation, informa la jeune femme. »

Elle fut triste d’apprendre cette nouvelle. Il serait difficile d’approcher 2805. Le docteur, quant à lui, haussa les épaules :

« De toute manière, ça me va. Si il ne veut parler qu’à nous au moins il ne divulguera pas d’informations à des groupes ennemis. »

Elle sentit la paranoïa du docteur qui faisait frémir l’air. Le rêve réagit et soudainement une alarme retentit. Elle soupira, c’était reparti pour un tour…

C’était un cauchemar récurrent de la plupart des membres de la Fondation : une brèche de confinement causée par un groupe d’intérêt ennemi.
Elle savait exactement quoi faire et se dirigea vers le bunker, en compagnie du docteur qui paniquait comme à son habitude. C’en était presque lassant et le docteur qui dormait dans la réalité matérielle devait aussi en avoir plus qu’assez.

Elle vit que la lumière avait du mal à rester et commençait à se tenir. Le rêve commençait à perdre pied.
Une explosion retentit mais, si elle venait de la droite, ce fut le mur gauche qui s’abattit. Elle serra la boussole qui, elle, était plus tangible que le reste et ne risquait pas de disparaître dans les méandres de l’inconscient du docteur. Tout ce qu’elle risquait, c’était d’être propulsée dans les Ténèbres si le docteur mourrait dans le rêve.

Une éternité de Ténèbres… Elle l’avait déjà vécu. Le temps n’existait pas là-bas, il n’y avait rien d’autre qu’un froid mortel et une lumière noire. Un aperçu de ce qui l’attendrait si elle arrivait dans l’au-delà.
Heureusement, elle pouvait en sortir après une éternité. Une moitié seulement grâce à la boussole.

Une ombre surgit devant eux, le docteur hurla. Lorsqu’elle fondit sur eux, l’intrus regarda la boussole, se tourna pour placer l’aiguille sur le Nord puis appuya sur un bouton qui se trouvait sur le côté.


La porte se referma d’un coup sec et se mit à fondre pour ne plus être qu’une flaque d’eau.
Elle se leva et s’aperçut qu’elle était encore la jeune chercheuse. Elle prononça son nom « Camille » puis redevint lui-même, son corps comme mû par la volonté de correspondre à l’image donnée par le son de sa voix.

La porte se matérialisa à nouveau, il ne perdit pas de temps et s’y engouffra à nouveau. Le docteur avait dû se réveiller et se rendormir.


Le rêve s’étala devant lui. Il était dans la maison familiale, là où logeaient dans la réalité matérielle la femme et les enfants du docteur. Ces derniers se mirent à courir dans le jardin. Leurs rires créèrent une quintessence de couleurs chatoyantes qui s’évaporèrent.
Il devint à nouveau une femme. Sa femme.

Lorsque le docteur arriva, il l’embrassa. Sa femme vit son air fatigué et s’inquiéta :

« Comment vas-tu mon chéri ?
- Je vais bien, ne t’inquiète pas. James a bien travaillé aujourd’hui ?
- Oui, il a aussi fait ses devoirs.
- Tant mieux, conclut le docteur. »

Ses épaules s’affaissèrent. Sa femme l’obligea à s’asseoir :

« Tu as l’air pâle, que se passe-t-il ? Dis-le moi Conrad, je suis là pour ça. »

Allait-elle enfin pouvoir s'approcher de Disney ? Pouvoir enfin savoir ce que la Fondation en avait fait ?

« Il n’y a rien ma chérie. Je vais aller me reposer. »

Sa femme jura puis sortit du rêve avant que le docteur ne s’endorme et ne réveille celui qui dormait dans la réalité matérielle.


Un papillon aussi éphémère que le bonheur des hommes se laissa emporter par les vagues d'un ciel de feu. Le soleil couchant était magnifique. Soudainement, un serpent aux écailles d'un vert aussi superficiel que la vérité surgit, ouvrit sa gueule et l'engloutit. La noirceur de la nuit survint, assaillant ce monde, et le recouvrit sous une chape de plomb.

Ce fut lorsque la nuit vint qu'elle se retrouva à nouveau dans ce que le commun des mortels appelait « l’inconscient collectif ». Elle prononça son nom. Sa réalité changea pour devenir semblable à celle du corps qui ne contenait plus depuis bien longtemps son hôte, son esprit.

Cela faisait maintenant deux éternités ou trois qu’il espionnait cet homme. Il avait été affecté à ce dernier pour en apprendre plus sur la manière dont était traité la tête de Disney par la Fondation.
La petite boussole d’argent était très utile pour voyager entre les différentes strates du monde onirique et l’empêcher de sombrer dans les Ténèbres.

Il avait goûté à ses joies, ses peines, ses peurs… Il le connaissait mieux que quiconque, mieux que le docteur ne se connaissait lui-même.
Il était son plus proche confident, son meilleur ami, son propre frère, sa propre femme. Il savait tout de lui. Il en avait aussi beaucoup appris sur la Fondation, sur son personnel, sur ce qu’elle confinait.
Le collectif Oneiroi s’interrogeait sur cette Fondation. Il lui avait livré les boules à neige pour voir ce qu’elle en ferait. Maintenant, il devait surveiller la tête de Disney.

Camille savait que d’autres de ses semblables parcouraient les rêves de membres de la Fondation. Cela faisait d’ailleurs une paire d’éternités qu’il ne les avait pas croisés.

La porte se matérialisa à nouveau devant lui. Il s’y engouffra et cette fois-ci, fut étonné de constater qu’il était juste devant Disney, accompagné du docteur. La tête appela Conrad :

« Allô ? Monsieur ? Pouvez-vous m’entendre ?
- Je vous entends. Que désirez-vous ?
- J’aimerais construire un monde… »

La tête émit un soupir de lassitude :

« Mais Marty ne veut pas m’écouter !
- C’est bien dommage.
- En effet ! Imaginez un monde où le progrès ne ferait qu’un avec nous. Un monde où la métaphysique serait aussi tangible que… »

Il s’interrompit. Le docteur fronça les sourcils :

« Continuez, je vous prie.
- Aussi tangible que… Ô mon Dieu ! Mais vous ne m’aviez pas dit que vous aviez un Voyageur à vos côtés ?
- De… De quoi parlez-vous ? Demanda le docteur, visiblement perturbé. »

Le rêve craqua, Camille le sentit et grimaça. C’était mauvais signe. Il perçut un tremblement de réalité. Une vague submergea le tout et enfin, Camille comprit que le docteur venait de se réveiller dans son propre rêve.

Un rêve lucide. Une vraie plaie !

Il reporta son attention vers la tête de Disney. Étrange… N'était-elle qu'une représentation onirique émanant de l'esprit du docteur ou la tête avait-elle réussi à percer pendant un temps le voile qui séparait le monde réel du monde des rêves ? Camille n'aimait pas ça du tout… Les propres créations du Collectif échappaient souvent à leur contrôle et il s'attendait au pire. Et si la tête décidait de se rebeller ?

Le docteur cligna plusieurs fois des yeux et prit conscience de l’endroit où il était. La tête continua de parler :

« J’aimerai bien parler à ce Voyageur, si vous êtes d’accord bien entendu… C’est toujours perturbant de se rendre compte que nous sommes en train de rêver, notre naïveté et notre âme d’enfant s’envolent au loin et le monde devient plus… terre-à-terre. »

Le docteur déglutit et prit soudainement conscience de l’intrus qui se crispa, prêt à appuyer sur la boussole si tout cela devenait trop dangereux.

« Qui… Qui êtes-vous, demanda le docteur. »

Camille analysa le rêve, se demandant si la configuration en présence lui permettrait de compter sur l’oubli instantané de ce rêve par le docteur à son réveil.

Il répondit :

« Je suis le Voyageur. 2805 aimerait me parler, puis-je ? »

Il désigna le combiné. Le docteur le lui tendit, machinalement. Il balbutia :

« Je suis… Je suis dans un rêve ?
- Oui, Conrad. Mais ne vous inquiétez pas, rien ne peut vous arriver ici. Même de perdre votre temps, expliqua Camille. »

Il prit le combiné et demanda d’une voix tremblante :

« Monsieur Disney ?
- Oh, je vous en prie Voyageur, appelez-moi Walt. Auriez-vous l’obligeance de me dire pourquoi le monde dont je rêve n’est-il toujours pas devant mes yeux ?
- Vous l’avez vu ?
- Je le voyais quand mes yeux étaient fermés. Maintenant qu’ils sont ouverts pour l’éternité, je ne le vois plus. Dites-moi mon brave… Pensez-vous que Marty accepterait que cette… organisation construise ce monde, demanda la tête d’une voix anxieuse.
- Je l’ignore. Marty doit être occupé en ce moment mais je ferai de mon mieux pour vous puissiez rejoindre à nouveau ce monde, Walt.
- Pas que moi. Je veux que tout le monde en profite. J’imagine la porte devant moi, il ne me manque plus que la clef des rêves. »

Camille regarda la boussole et déglutit. Tous les membres du collectif avaient cet objet, donné dès la naissance de leur esprit dans le monde onirique et leur abandon de leur enveloppe charnelle. Il commençait à croire que Disney échappait à son contrôle et perdait la tête. Littéralement.

« Je n’ai pas la clef des rêves, mentit Camille.
- Mensonge, s’exclama la tête. Conrad ! Saisissez-vous de la clef, nous en avons besoin pour rejoindre ce monde ! »

Le docteur, un peu perdu, commençait à comprendre quelle pouvait bien être l’identité du Voyageur. Un membre du collectif Oneiroi… Dans son propre inconscient. Il se sentait souillé.

Camille siffla de colère et raccrocha. Il se saisit de la boussole et voulut s’enfuir mais le docteur le bouscula. La boussole tomba au sous-sol, le carrelage devenant aussi perméable qu’une flaque d’eau. Le rêve s’effrita tandis que dans la réalité matérielle, Conrad était proche du réveil. Camille devait absolument rejoindre la boussole sinon il devrait passer une éternité dans les Ténèbres ! Mais le docteur se rua sur la boussole, traversant plusieurs strates du rêve.

La maison familiale se forma devant eux tandis que le docteur se saisissait de la boussole. Camille hurla mais trop tard. Une dernière vague de réveil secoua le rêve qui disparut.


Son essence était bloquée dans cette lumière froide et noire. Une éternité… C’était long et horriblement ennuyeux. Mais il pouvait faire comprendre aux autres sa colère. Il propagea l’onde de rage dans les différentes strates, faisant vibrer chaque atome immatériel. Les Voyageurs le ressentirent, quelqu’un avait perdu sa clef et ne pouvait pas revenir.

Avant que les Ténèbres n’immobilisent totalement son essence, Camille rassembla toute sa volonté pour formuler une simple phrase :

« C’est la faute de la Fondation. »

Les mots s’envolèrent, porteurs de sombres pensées. Tout le collectif trembla, il lui faudrait une autre éternité pour délibérer à propos de la Fondation : allié ou ennemi ?


Conrad se réveilla et sentit qu’il tenait quelque chose dans sa main. Ce n’était qu’une petite boussole d’argent.

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