L'Homme qui ne ressentait rien
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Pile de gauche, un de plus.

C'était le 15ème de ce côté, venant concurrencer les vingt-trois présents dans la pile de droite. Je m'affalai dans mon fauteuil, terrassé par ce travail sans fin…

Sur mon bureau traînaient déjà trop de dossiers et il m'en restait encore bien assez à traiter ; cela allait sans doute se transformer en heures supp' si je traînais, mais j'étais franchement exténué.

Un café. C'est ça qu'il me faut.

Le Tampon devait être absent ; ce n'était pas une excuse pour tirer au flan, mais une bonne raison de profiter de ses pauses. Je me saisis de ma tasse et commençai par faire le tour des bureaux pour trouver un compagnon d'infortune. Frank préféra rester pour finir plus tôt, Stéphanie voulait à tout prix finir un cas épineux et Matthieu était déjà parti pour récupérer sa fille malade. J'aurais pu tenter de toquer au bureau de Joseph, mais je m'en suis abstenu : Joseph est un con. Tant pis.

Me voici seul en salle de repos…

Une fois la cafetière lancée, je m'enfouis le visage dans les mains pour me reposer rapidement les yeux.

Personne à attendre. Mis à part les membres de la commission disciplinaire, personne ne venait habituellement ici, en partie par peur de nous croiser. Cela se comprenait, je ferais sans doute pareil à leur place…

Le temps que le café se lance, j'en ai encore pour un moment. C'est vraiment de la merde ces cafetières.

Je m'approche du tableau d'affichage. Pas grand-chose de nouveau… Mes yeux s'arrêtèrent un instant sur la circulaire du comité d'éthique ; une belle blague. "De l'art du respect de l'éthique dans le jugement du personnel". Le document "fondateur" de la commission, affiché entre un photomontage humoristique de SCP-270-FR et l'annonce de Stéphanie qui essaie de vendre sa deux portes. Bien sûr, j'avais dû le lire un jour. Et le lendemain, on nous avait dit de l'oublier. Au-dessus de la circulaire, on pouvait voir une feuille de papier sur laquelle figurait des caractères bien plus épais. Celui qui conditionne véritablement le service.

Les quotas minimums.

Le nombre de personne à rétrograder, version hebdomadaire. Certaines tâches généralement létales se devaient d'être accomplies pour le bien commun, et si le nombre de classe-D nécessaire chutait trop bas, on en trouvait. On cherchait un pauvre type qui avait eu le malheur de faire une connerie et on le "rétrogradait" pour faute plus ou moins grave : ainsi était née la commission disciplinaire. "Amen", comme disent certains.

Avec le recul, on avait tous rejoint très vite l'horrible aventure. Un type qui se pointe un jour dans ton bureau, t'annonce que tu as été promu, que tu commences lundi, et qu'on t'expliquera sur place en quoi cela consistera. Remarque, au moins, ils avaient la décence de nous payer correctement pour ça. Mais pas assez pour supporter l'homme qui nous a accueilli. Anthony Demeuil, détestable "Président" de la toute autant détestée commission disciplinaire. Dit "le Tampon".

Il nous avait alors expliqué que notre but serait "d'éplucher" les dossiers et de "sélectionner" les candidats à la rétrogradation, qu'il examinerait bien entendu avec le "plus grand soin" pour prendre les meilleures décisions. Sans doute à défaut des bonnes… Bref. Notre boulot, c'était en grande partie de faire le sien. Lui, il acquiescerait simplement en souriant devant nos propositions, parfois sans même aller plus loin que la page de garde. Juste bon à mettre le tampon en bas de l'ordre de démission. D'où son surnom.

Un ancien du DAE, qui avait sans doute sauté sur l'occasion d'ajouter un titre pompeux sur son CV, et que ses collègues avaient dû barder de recommandations élogieuses pour s'en débarrasser. Et au final, tout le monde était gagnant : le DAE avait un incompétent de moins, et le Tampon avait écrit "Président" sur la porte de son bureau. Les seuls qui trinquaient, c'était nous.

Toute la journée, on trimait. À chercher à qui démérite le moins. À envoyer de vieux collègues là où l'on ne souhaiterait même pas envoyer un ennemi. Et lui se contentait de vérifier qu'il ne connaissait pas le nom sur la feuille.

Dieu que je hais ce type…

Rien que de penser au Tampon, me voilà en rage. Même plus besoin de café. Mais bon, maintenant qu'il est prêt… Je retourne alors à mon travail, caféine en main. Rien de mieux dans la vie qu'un café chaud. La tasse vous réchauffe les mains, et l'odeur vous réchauffe le cœur.

Je reprends ma sinistre besogne : aucun de ces types ne mérite vraiment ce qui va lui arriver. Celui que j'ai dans les mains, par exemple, a eu un geste malheureux lors d'une intervention. L'année dernière, on l'aurait encore envoyé chez le psy pour le retaper, mais aujourd'hui, on l'enverra sans doute à Yod. L'accident bête. Mais de toute façon, les dossiers en sont pleins. Pile de gauche, bon pour présenter au Tampon.

Au final, et en dépit du document du comité d'éthique, chacun avait développé ses propres critères pour choisir qui habiller en orange. Bien sûr, il y avait des constantes entre nous : on évitait le plus possible les couples avec enfant par exemple. On évitait aussi un maximum les grands anormaux. Sinon, les scientifiques venaient se plaindre au Tampon que ça faussait leurs recherches, et le Tampon nous en remettait une couche.

Le seul qui s'en moquait, c'était Joseph. Le Tampon ? Rien à foutre. Les anormaux ? Rien à foutre, c'était des monstres. Les mariés ? Et puis quoi encore ? En quoi le fait de porter une bague au doigt les rendaient plus légitimes que les autres ? Bref. Joseph, c'est un con. Mais au final, ça équilibrait nos stats et ça laissait une chance à tous, comme quoi, les salauds ont peut-être leur place dans un monde juste. Frank avait tendance à sauver les femmes, Stéphanie à privilégier le contexte de faute, Matthieu la situation personnelle de la personne. Moi, j'essayais de juger à la probabilité de reprise d'activité de la personne ; autant pas s'embêter avec les grands traumatisés. Certains cherchaient la mort, autant là leur donner… Je pose ma tasse, et me reconcentre.

Une agression verbale ?

Droite.

Un oubli lors d'une opération de renforcement de confinement ?

J'hésite. Droite.

Un accident responsable d'une brèche de confinement : des morts ?

Oui ? Non. Deux blessés graves, ils ne savent pas encore. Pile de gauche. De mémoire, j'ai vu le nom d'un des deux blessés dans la liste des dossiers, il y a de fortes chances qu'il rejoigne son collègue s'il s'en sort, il doit aussi être impliqué. Je me le mets de côté, des fois qu'il survive.

Je me suis un jour demandé "Pourquoi moi ? Cette assignation aurait pu tomber sur bien d'autres gens, mais la Fondation m'avait désignée. Pourquoi ?"

J'ai la réponse, à chaque fois que je glisse un dossier dans la pile de gauche.

J'aimerais dire que cette action m'arrache le cœur. Cela m'aiderais sans doute à me regarder dans le miroir, mais je n'ai pas besoin d'aide pour cela. Si l'on m'a choisi, c'est parce que je ne ressens rien. Peut-être est-ce normal, peut-être est-ce simplement que je suis incapable de faire le lien entre la feuille et la personne. Mon esprit me refuse t-il ce parallèle pour me protéger de la folie ? Peut être suis-je un monstre de ne pas être capable de le faire. C'est sans doute ça. Un monstre dans un bureau, plus paniqué par le fait de ne rien ressentir en damnant ses semblables plutôt que par le fait d'envoyer des hommes à abattoir. Je pouvais faire ce job en savourant mon café, vous ouvrir les portes de l'enfer en pensant à ce que la cantine nous servira demain. On m'avait choisi car je pouvais faire ce travail, sans vomir.
On nous avait tous choisi pour ça.

J'avais enfin atteint mon quota, et j'enfilais ma veste quand Stéphanie passa la tête dans l'encadrure de la porte de mon bureau.

"T'es toujours là Phil' ? Cool, j'avais peur d'être la dernière ici."

Je lui souris. Je n'y peux rien, elle a toujours eu un sourire très communicatif.

"Frank est passé dans mon bureau avant de partir, apparemment, il a dépassé son quota de deux. Je lui en ai pris un, mais si tu veux, je te laisse le dernier."

Un cadeau rare. Malgré tout, chacun faisait attention de ne pas trop dépasser son quota. On avait encore la décence de ne pas en rajouter pour le plaisir. J'accepte l'offre avec plaisir et la laisse partir. L'un de mes candidats allait avoir une chance inespérée. En fouillant dans la pile, j'ai rapidement identifié les cas limites, mais deux dossiers retiennent finalement mon attention. Deux conneries presque identiques. Deux situations familiales équivalentes. De bonnes appréciations des deux côtés.

Il est déjà tard, et je n'ai aucune envie de m'attarder au bureau. De toute façon aucun n'allait vraiment mériter ce qui lui arriverait. Le premier venait d'Auxerre, le second de Perpignan. J'étais déjà allé à Auxerre, c'était joli. Et pour cette fois, ça suffirai. Pile de droite pour le bourguignon, gauche pour le sudiste.

Le futur d'un homme, ça ne tenait pas toujours à grand-chose.

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