L'homme de la Lune

Quelque part, dans l'arrière-pays d'une île qu'on appelle la Corse, tout au fond d'un vieux et épais maquis, un petit homme marchait, un plan dans la main.

Passant entre les futaies et les vieux troncs, n'importe qui aurait pu le prendre pour un enfant, peut-être même pour un lutin, évadé d'un conte oublié il y a bien longtemps, à la recherche de l'histoire dont il avait pu tomber. Il n'aurait d'ailleurs pas pris ombrage à la comparaison, car elle était plus proche de la réalité que l'on ne pouvait le croire. Le petit homme était un lutin, drôlement habillé, mais un lutin tout de même. Quant à son histoire, c'était précisément ce qu'il recherchait à cet instant.

Un peu engoncé dans un étrange scaphandre qui n'avait de toute évidence pas été conçu par quelqu'un de sa race, il prêtait davantage attention à sa carte et à ce qu'elle montrait qu'à son chemin, se hâtant toujours plus vers une croix bien identifiable.

Il trouva finalement son objectif entre deux buissons de ronces.

Il y avait là un trou. Un simple trou noir, net et rond. Un large disque de vide qui semblait, lui, provenir de la valise à malice d'un facétieux personnage de cartoon et avait été abandonné à même le sol.

Le lutin rangea son plan, il avait atteint son but. La carte avait fonctionné et cette fois, pas d'envie involontaire et irrépressible de se jeter dans le trou en le voyant, contrairement à la dernière fois. Pour le moment, tout se passait comme il le souhaitait.

Le lutin s'assit sur un rocher, but dans une vieille gourde et acheva un sandwich qu'il avait déjà entamé quelques heures plus tôt. Où que mènerait le disque au sol, il se refusait à y aller le ventre creux. L'astronome-cartographe de l'Ordre, lui avait garantit que cette fois-ci, la carte irait là où il le fallait, mais le petit être commençait à suspecter le vieillard de profiter des ressources que l'Ordre de la Lune lui allouait. Les plans précédents, défectueux, avaient pu être revendus ça et là et le pécule gagné avait largement servi à financer ses recherches personnelles. Soi-disant pour la carte. Ironique pour quelqu'un qui s'était fait appeler Ingénuité.

Le lutin se releva et vissa précautionneusement un casque sur son scaphandre. On n'était jamais trop prudent. Dans le pire des cas, même séparé de la carte, il n'aurait qu'une demi-heure à tenir voire à survivre avant de revenir automatiquement ici, au fond du bois. Et cette fois, il ne devrait normalement pas oublier son expérience. De toute façon, il avait pris ses précautions et s'était encombré du matériel nécessaire pour pallier à cela.

Il hissa maladroitement un Betamovie sur son épaule. L'appareil, absolument pas adapté à de si petites épaules et gêné par le casque tanguait dangereusement, mais son utilisateur parvint tant bien que mal à le maintenir en place.

Le lutin avait conscience d'être parfaitement ridicule. Une aide humaine aurait été la bienvenue, mais il avait insisté comme il l'avait fait à chaque fois, pour être le premier à aller où menait la carte. Sa race l'y prédisposait.

Il alluma la caméra en tâtonnant.

« Le Plan fonctionne jusqu'ici. Je vais entrer. » Dit le lutin d'un ton lapidaire « Pour l'Ordre ! » Ajouta-t-il en franchissant le dernier pas vers le trou, comme pour se donner du courage.

Il se sentit basculer dans l'infini et ferma les yeux. Tout d'abord, il n'y eut rien, puis soudain, il y eut tout.


En premier, il sentit qu'il avait froid. Il se permit alors d'ouvrir un œil.

Il sentit aussi qu'il était plus léger mais paradoxalement, plus à l'aise, comme si son nouveau poids avait toujours été le sien, idéal, parfait. Il ouvrit son deuxième œil.

Sous ses pieds, le sol était rocheux mais friable et surtout, couvert de poussière. Seule la désolation s'offrait à son regard aussi loin que courait l'horizon sous un ciel de ténèbres complètes. Son souffle se bloqua une seconde dans sa gorge avant de se hacher.

Lorsqu'il vit la Terre, suspendue dans la voute céleste d'un noir parfait et implacable, ses genoux se mirent à trembler et il eut tout le mal du monde à ne pas laisser chuter la caméra de son épaule. Il venait de poser le pied sur la Lune et son esprit tout entier refusait d'y croire.

Il tourna lentement sur lui-même, offrant à l'appareil le singulier panorama dans lequel il se trouvait. Tout, de la gravité et jusqu'à la texture du sol avait changé, mais il voulait en avoir le cœur net. Le lutin posa son encombrant équipement au sol avec précaution et se mit à genoux.

Il enfonça ses gants dans le sol pour laisser la poussière glisser entre ses doigts. Il jeta une petite pierre en l'air pour la voir retomber, plus lentement qu'elle n'aurait due le faire. Il regarda la Terre une nouvelle fois et retint un rire nerveux. Il se trouvait bien sur la Lune, le doute ne lui était plus permis.

Le lutin, encore tout étourdi, sorti aussi dignement qu'il le put du champ de la caméra et marcha. Puis rapidement, il courut droit devant lui. Il ne pouvait pas sentir de vent dans ses cheveux, il n'y en avait de toute façon plus sur la Lune, mais courir, se sentir si léger, lui faisait un bien fou.

Enfin.

Après des années, il avait réussi, la Lune s'offrait enfin à lui. Il estimait avoir le droit de bien en profiter un peu.

Il courait, sautait comme un enfant, libre, oublieux de tout, libéré par un moment de toute pensée.

Il avait accompli le rêve de tout lutin, revenir à la Lune dont ils étaient descendus il y a bien longtemps sans jamais pouvoir y revenir. Il était le premier de sa race à y avoir remis le pied depuis le Vent Vide il y avait des milliers d'années. Même les quelques humains qui y étaient parvenus n'étaient pas restés longtemps et s'en étaient retournés, l'astre était à lui tout entier.

Au fond, la Lune était comme il se l'était imaginée tant de fois, grise, froide, silencieuse et vide. Le cadavre d'un monde qui n'était plus et dont toute vie avait disparue. À part lui à présent, pour encore une vingtaine de minutes. Il s'élança du haut d'un cratère pour se sentir planer alors qu'il redescendait en douceur.

Son regard se porta sur l'horizon craquelé, il n'y avait définitivement rien à la surface, seulement des trous, des collines pelées, des bosses et un type assis sur un rocher à une centaine de pieds de là. Le lutin se figea et manqua presque de s'écrouler au sol. Il se rattrapa au dernier moment et regarda dans la direction où il avait vu l'homme.

Celui-ci le regardait aussi, il frissonna.

Le lutin aurait voulu s'éloigner de cette vision déroutante, mais quelque chose au fond de lui l'en empêchait. Après tout, cette lune était la sienne et il n'avait pas consacré la moitié de sa vie à tenter d'y parvenir pour se laisser effrayer ainsi. De toute façon, si cet homme était dangereux, il aurait sans aucun doute déjà tenté quelque chose.

Alors qu'il s'approchait, il pu voir avec plus de détails les cheveux et la barbe blanche de l'inconnu mais surtout la hache accrochée à son dos. Ce fut à cet instant qu'il prit conscience que l'intrus n'avait ni scaphandre ni combinaison pour le protéger de l'absence d'atmosphère. Celui-ci l'avait vu venir mais reportait déjà son regard vers autre chose, une forme bleuté sur ses genoux.

Le lutin s'arrêta à quelques mètres, par prudence. L'étranger pris la forme qu'il avait sur ses genoux et la déposa au sol. Un lapin d'un bleu translucide fit quelques pas avant de s'arrêter pour fouiller la poussière, ignorant.

« Commandant Moon ? »

Le petit être vit les yeux gris de l'inconnu chercher les siens. Des yeux qui semblaient plein de vie et pourtant si terne. Il soutint le regard qu'on lui portait.

« Hm ? »

Il avait répondu comme un automate, sans même s'en rendre compte, bien trop surpris par la présence de cet animal et de cet homme étrange qui ne semblait gêné ni par la température ni par l'absence d'air.

« J'étais sûr que vous finiriez par venir ici. Les lutins sont étonnant à leur façon. C'était inévitable que vous finissiez par réussir à revenir ici. Je vous souhaite un bon retour chez vous, même si le décor est encore un peu… abimé. »

« Ça suffit, qui êtes vous ? Il n'y a plus beaucoup d'humains pour connaitre l'existence des lutins. » Coupa Moon avec méfiance.

Il avait surmonté sa stupeur et comptait bien diriger cette conversation sans plus se laisser impressionner.

« Et il n'y a plus de lutin ni d'humain pour se souvenir encore de l'existence des géants. Mon nom est Espoir. J'avais hâte de vous rencontrer, Moon. Mais vous n'étiez pas venu pour moi. »

« Commandant Moon. Et non, je ne suis pas venu pour vous. »

Il posa les mains sur ses hanches, leva la tête pour toiser son interlocuteur.

« Un géant ? Vous n'êtes pas plus grand qu'un humain pourtant je crois. Et qu'êtes-vous venu faire ici, sur ma Lune ? » Demanda Moon, inquisiteur.

« J'étais plutôt petit. Et nous ne dépassons les humains que de peu. Ils leur en faut bien peu pour exagérer. Dans leurs histoires, les lutins ne font plus que quelques centimètres de h- » Répondit Espoir avec flegme, les yeux à nouveau posé sur le lapin qui s'éloignait peu à peu.

« Répondez à ma question. » Coupa à nouveau Moon d'un ton sec.

« Je suis venu chercher la même chose que vous. »

Espoir regarde une nouvelle fois son interlocuteur puis tourna le dos et s'éloigna en direction d'une petite colline grise et polie comme un savon trop usé. Il fit signe au commandant de le rejoindre sans cesser de marcher. Moon le suivi d'un œil suspicieux.

« Et qu'est-ce que je suis venu chercher ? »

« Le passé. »

Le lutin ne répondit pas.


Quelques minutes plus tard, les pentes de la colline s'élevaient devant eux. Le géant entra dans une ouverture dans le coteau. Ils débouchèrent alors sur une caverne, une immense cavité creusée par le temps au cœur de la butte et qui s'étendait loin encore dans les profondeurs. Au sol, la poussière avait en grande partie disparue, laissant place à une route aux pavés anciens.

D'une fissure dans le plafond de la paroi rocheuse s'écoulait un rayon de soleil qu'un ingénieur système de miroir de métal poli reflétait pour éclairer le souterrain d'un éclat tamisé, comme un immense serpent iridescent. Mais les miroirs étaient rouillés, ternis. La lumière avait sans doute été plus éclatante autrefois.

Dans cette douce pénombre apparaissait les restes d'une ville de pierre, majoritairement taillée à même la roche, une cité depuis longtemps oubliée. Des rues où personne n'avait marché depuis des siècles, des maisons aux petites portes que l'on ouvraient plus, des ateliers silencieux dont les travaux ne seraient jamais achevés. Le silence régnait partout, pas même brisé par les pas des deux visiteurs sur les pierres froides et privées d'âme.

Espoir s'assit sur un petit banc de pierre érodé et conserva le silence.

Devant lui, Moon poursuivit son chemin à travers la ville, avec recueillement. Bientôt, le géant disparu derrière lui, happé par l'angle d'une rue. Enfin alors, il pu laisser son émotion prendre le dessus. Son gant racla les vieilles pierres d'un mur comme pour s'imprégner de leur mémoire.

Sa main rencontra une poignée. Une porte. Il entra. La petite maison était basse de plafond, bien meublée, chaleureuse et pourtant si froide et sombre. Des assiettes étaient même disposées sur la table pour des convives qui ne viendraient pas. Un petit escalier menait à un étage où des chambres vides attendaient en vain le jour où les habitants des lieux reviendraient se reposer. Quelques objets épars traînaient au sol, abandonnés.

Moon ne pu s'empêcher d'imaginer cet endroit, cette maison, cette rue si la vie ne l'avait jamais quitté, si un feu ronflait dans la cheminée, si les habitants mangeaient ensemble autour de la table qu'il avait vue à l'étage inférieur. Il imagina la lumière des chandelles et du clair de terre au travers de la faille au plafond de la caverne. Il imagina, l'odeur d'une cuisine alléchante, le son des couverts et celui des passants dans la rue, le tintement des ateliers du quartier voisins. Le quartier avait du être bien vivant en son temps.

Un poids plus grand encore tomba sur ses épaules à ces seules pensées. À quoi s'était-il attendu d'autre ? Depuis sa jeunesse sous une fidèle montagne occitane, il avait rêvé de la Lune, comme tous les autres. Mieux encore, il avait réussi à atteindre le royaume perdu.

Mais… et maintenant ?

Il se sentait bien trop stupide à présent, comme si tout ce pour quoi il s'était jamais battu était devenu vain. Leur ancien royaume avait disparu, il le savait, mais le constater de ses propres yeux ne lui avait apporter aucun réconfort. Au moins aurait-il de nouvelles informations à fournir à l'Ordre, ainsi, peut-être il y aurait-il quelques heureux au retour de ce voyage.

Il allait bientôt devoir partir, il ne lui restait que quelques minutes au plus. Il retourna dehors, remonta la rue et retrouva Espoir, assis sur son banc. Le géant ne semblait même pas avoir changé de position en son absence.

Moon ouvrit la bouche, mais ne sut pas quoi dire et la referma après quelques secondes, un peu honteux et abattu.

« J'ai accompli ton rêve. » Sourit Espoir

« Pardon ? » Fit le lutin avec une surprise contenue.

« J'accomplis les rêves, c'est ma tâche. Mais ce n'est pas tout à fait fini. N'est-ce pas ? »

« … »

« Venir ici n'est pas encore suffisant. Tu voudrais pouvoir rester, mais pas seulement rester. Tu ne veux pas être seul au milieu de ce gigantesque cimetière. Tu aimerais voir la Lune reprendre vie à nouveau, que cet endroit palpite comme autrefois ! » Murmura Espoir.

« Comment peux-tu le savoir ? » Se défendit Moon, tentant par fierté de nier l'évidence.

« Je le vois dans tes yeux, je suis doué pour ça. Et pour être parfaitement honnête, j'aimerais moi aussi beaucoup que Svartlafheim retrouve son éclat. »

« Svartlafheim… »

« Tu le connais ce nom, c'est celui que ton peuple lui donnait autrefois. »

« Mais comment fait-on pour rendre une… une…. planète à nouveau vivable !?. Il n'y a même plus d'atmosphère ici ! » Questionna Moon avec hâte, cédant peu à peu.

« C'est pour cela que je voulais te rencontrer. Nous avons chacun ce qui manque à l'autre pour cela, si nous travaillons ensemble. Avec ton Ordre, ton peuple, mes… relations, plus rien ne sera impossible. La Lune brillera dans la nuit, prête à vous recevoir à nouveau. Et votre roi pourra enfin rouvrir les yeux et revenir parmi vous. »

« Le Roi n'existe pas. Ce n'est qu'un vieux mythe. » L'interrompit Moon, rembruni.

« Ho, il existe bel et bien, il dort quelque part en attendant le jour de son réveil. Je peux t'assurer qu'il attend avec impatience le moment de son retour pour vous guider à nouveau vers la maison. » Glissa Espoir.

Le lutin se laissa choir sur le banc de pierre, c'était bien trop d'informations à encaisser. Mais s'il y avait une possibilité, un espoir, même minuscule, que cette alliance improbable avec cet inconnu fonctionne, il n'aurait aucune hésitation. Une question encore lui brûlait les lèvres.

« Qu'est-ce que tu veux en échange ? » Demanda Moon, qui n'était plus du tout aussi fier qu'à leur rencontre.

« Rien. »

« Rien ? » Fit le lutin, suspicieux.

« Rien. J'accomplis les rêves. C'est ma tâche, mon fardeau, pour apporter l'espoir. Et je crois que ressusciter la Lune pourrait rendre le rendre à bien des gens. »

Les deux compagnons gardèrent le silence alors que Moon soupesait mentalement la proposition qu'on lui faisait.

Finalement, il ne lui fallut que quelques secondes qui leur parurent une éternité pour que celui-ci ne tende la main vers le géant qui la serra avec le sourire le plus sincère que le lutin n'ait jamais vu. Il esquissa à son tour un sourire, presque imperceptible.

« Moon, j'ai une dernière question. » Ajouta Espoir avec une note d'épuisement dans la voix.

« Je vais bientôt devoir repartir. Fais vite. » Dis le Lutin d'un ton pressé.

Son décompte était fini et ce n'était plus qu'une question de seconde avant que la Terre ne le rappelle.

« Est-ce que… tu vas t'en souvenir ? »

Un silence pesa répondit et résonna douloureusement dans le crâne du Commandant. Tout à son excitation de tout à l'heure, il avait oublié son camescope sur le rocher où il l'avait laissé. Jusqu'ici, les prototypes du plan effaçait automatiquement ses souvenirs, c'était pour ça qu'il s'était encombré d'une caméra bien peu pratique.

« Je ne sais pas… j'espère. »

Moon semblait pris de doute à l'idée qu'un détail aussi stupide puisse contrecarrer leur balbutiante alliance.

« Ce n'est pas grave » Le rassura Espoir. « Si tu oublies, je t'attendrais, de toute façon ce n'est pas la pr-. »

Moon entendit un son assourdissant rebondir dans son cerveau et interrompre le géant. Une cloche titanesque venait de sonner un unique coup dans sa tête. Il ferma les yeux un instant, comme pour soulager la douleur qui résonnait dans son esprit mais lorsqu'il les rouvrit une demi-seconde plus tard, il était déjà de retour.


La ville désolée avait laissé place à la verdoyance du maquis, les oiseaux chantaient, indifférents et le soleil brillait vivement dans le ciel. Il tituba un instant et leva les yeux au ciel pour observer la Lune, à peine visible au-dessus de l'horizon à cette heure de l'après-midi.

Le Commandant Moon observa son étrange scaphandre avec étonnement et leva à nouveau le regard vers l'astre lunaire. Il secoua la tête et ramassa son sac à dos qui était resté dans l'herbe. Il s'éloigna d'un pas rapide et maladroit. La gravité lui paraissait plus étrange qu'auparavant, trop lourde.

Il lui faudrait moins d'une journée, bus compris, pour rejoindre Bastia et d'ici, le continent. Il avait hâte de retrouver l'Ordre, en particulier Ingénuité, ce vieil escroc. Il faudrait qu'il le félicite, le prototype de carte qu'il avait fabriqué avait parfaitement fonctionné. Et ils avaient désormais un nouvel objectif à accomplir.

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License