L'ardente obligation
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Équipe 7 : Gémini, Karaghan, Natemy et Tesla

Tesla

Jour 29 après la chute d'Aleph

« Salut, Gémini. »

Non, tu ne raconteras pas de mensonge aujourd'hui. Étrangement, c'était la seule chose ayant traversé l'esprit du docteur Tesla. Lui et ses camarades venaient d'échapper à une vision de l'enfer de classe Euclide, de rencontrer un survivant, membre de la Fondation qui plus est, et tout ce qui avait importé à ce moment, c'était d'interrompre l'italien. À la vue de cette veste de costume, il avait compris immédiatement. Une partie de son esprit avait refusé d'y croire, ce genre de coïncidences impossibles n'arrivant que dans des fictions. Plus rien ne me surprend. Ressuscité, fin du monde, retrouvailles avec un ancien rival… Nous pourrions croiser Guglielmo Marconi que je lui serrerais la main.

Puis ils avaient fui la Liche, puis Gémini avait raconté son histoire pleine de justifications bancales (comme à son habitude), puis le Dr. Natemy lui avait expliqué la situation d'Aleph. L'après Aleph. Les O5, Moscou, les équipes, la Zone Hermód, notre mission, notre ardente obligation… Puis Gémini s'était effondré de fatigue, et semblait rattraper des jours de sommeil perdus en quelques heures.

Karaghan décida de faire une petite halte. La Liche était désormais loin derrière, alors que leur objectif se rapprochait devant eux. Le Dr. Tesla signala à la radio la présence de SCP-060-FR, et tenta de capter quelques nouvelles des autres équipes, mais les messages étaient rares. Chaque équipe avait ses propres problèmes.
Ils sortirent tous les quatre du véhicule, robuste mais pas spécialement confortable, pour se dégourdir les jambes. La médecin et l'agent avaient remarqué la distance de sécurité s'étant implicitement instaurée entre Gémini et Tesla. Pourraient-ils oublier l'époque désormais révolue de leurs bruyantes disputes à la cafétaria d'Aleph ?

Ils se plantèrent face à face, comme deux généraux adverses après l'armistice. Deux généraux dans un bien piteux état : l'un au manteau détrempé, les cheveux s'agglutinant en paquets gonflés d'eau, et l'autre, les yeux cernés, la chemise recouverte par endroit d'un mélange de paille et de terre humide. Les mauvaises herbes ont la peau dure, se dit le Dr. Tesla. Ce qui explique sûrement pourquoi je suis également en vie. Ou parce que mon génie ne pouvait pas disparaître de cette façon. Ça aussi.

« Ne vous inquiétez pas, j'ai l'habitude de recueillir les pigeons blessés », ironisa Tesla.

Sur le moment, il n'avait pas pu s'empêcher. Gémini ne se laissa pas faire, mais Tesla était déjà parti dans ses pensées et ne l'écouta pas. Ce qui prouvait une chose : la réponse était non. Une inimitié pareille, ça ne s'oubliait pas. Apocalypse ou non.

Ils remontèrent tous dans le 4x4. Après à peine une dizaine de minutes sur un chemin de terre, les contreforts des Pyrénées furent atteints. Le sentier continuait dans un petit défilé. À quoi pouvaient bien ressembler les grandes villes, désormais ? Ils n'avaient emprunté que des petites routes, avaient traversé des champs et s'étaient parfois perdus, mais même là, ils avaient pu constater l'absence de vie, le calme sinistre qui s'était abattu sur le monde comme une chape de plomb. Cette solitude, ces paysages immobiles… tout cela était aussi glaçant que de se retrouver nez à nez avec une anomalie. Les seules choses qui brisaient parfois ce calme irréel, c'était des hurlements encore plus irréels entendus au loin. Soudain, à une trentaine de mètres de là, une voiture s'engagea dans le défilé en sens inverse.

La vue du 4x4 estampillé Fondation sembla faire réagir ses occupants. Un frein à main fut tiré, des pneus crissèrent, des hommes jaillirent de la voiture. Des hommes armés. Quatre hommes armés. Instinctivement, l'agent entama un demi-tour, quand la première balle ricocha avec fracas sur le blindage du véhicule. La rencontre était de toute évidence une coïncidence, mais, ironie du sort, le petit défilé dans lequel ils se trouvaient semblait parfait pour une embuscade. Le 4x4 peinait à effectuer son demi-tour. Le fracas s'amplifia. Les tirs résonnaient dans la petite gorge.
L'agent, dans le rétroviseur, vit ce qu'il craignait : un homme sortait un lance-roquette du coffre.

« Là ! hurla-t-il en braquant le volant vers la droite, faut que quelqu'un le descende !

Le Dr. Natemy s'empara de la première arme qu'elle trouva, un pistolet Five-seveN, ouvrit sa portière, l'utilisant comme couverture, et vida son chargeur sans même viser. Dans le même temps, le Dr. Tesla ouvrit la trappe du toit, sortit le c96 de son manteau, et l'aligna au bout de son bras. Le temps sembla s'arrêter. Les tirs s'étaient appauvris grace à la couverture du Dr. Natemy. L'agent forçait le véhicule à tourner, tandis que le Dr. Gémini, dont la portière ne donnait pas du bon côté pour qu'il puisse tirer, donnait une nouvelle arme à Natemy. Le doigt pressa la détente. Le vieux mécanisme frissonna avant de s'ébranler. Le chien s'abattit sur le percuteur, et le coup partit.
Le recul ébranla le bras du Dr. Tesla, qui n'était pas plus habitué au tir que ses camarades du Département Médical et des Affaires Externes. Mais une fois la surprise passée, le recul devint supportable. La première balle manqua sa cible, mais le docteur rappuya sur la détente. L'homme qui épaulait son lance-roquette fut projeté en arrière, deux balles dans la poitrine. Une autre souleva une petite motte de terre, tandis qu'une se ficha dans la vitre de la voiture, qui explosa sur le coup. Les trois hommes restants couraient s'abriter derrière leur véhicule, quand une nouvelle rafale du Dr. Natemy en faucha un en pleine course. Une fois les deux derniers hommes à couvert, les deux docteurs rentrèrent vivement à l'intérieur du 4x4, tout en refermant leurs écoutilles.

« Jolis tirs, lança Gémini.
-La chance du débutant, répliqua l'agent tout en serrant brutalement le frein à main. Il reste deux gus dehors, à ce que je sache. »

Il poussa le Dr. Gémini et sortit de son côté du véhicule, pour ne pas se mettre à découvert, le 4x4 étant désormais perpendiculaire à la route. Les autres l'imitèrent, et sortirent du Hawkei qui offrait désormais une bonne couverture. Une bonne couverture, tant que l'on se trouve du bon côté. L'agent appuya le bipied de sa mitrailleuse sur le capot, et lança :

« Sortez de là les mains sur la tête et je n'ouvrirai pas le feu ! »

Le silence fut sa seule réponse.

« Bon, souffla-t-il. Prenez des P90 et tenez-vous prêts à ouvrir le feu s'ils essaient de se faire la malle. »

Les trois docteurs s'exécutèrent, chacun espérant ne pas avoir à utiliser le fusil mitrailleur. Et effectivement, ils s'avérèrent bien inutiles une fois la voiture presque réduite en poussière par la mitrailleuse.

« Tesla, avec moi. Vous deux, vous nous couvrez. Je pense pas qu'il reste grand-chose, mais on ne sait jamais. »

Le visage du Dr. Tesla trahit sa seule pensée de l'instant, « Pourquoi moi ? », et il s'avança prudemment aux cotés de Karaghan. Une fois à la voiture, le bilan fut définitif : les menaces étaient "neutralisées".

« Clear ! lança l'agent. Hm. L'Insurrection du Chaos. C'était prévisible. »

Le Dr. Tesla s'arrêta devant les corps. Même après l'apocalypse, nous nous entretuons. Quelle absurdité… Comme si nos factions d'avant représentaient la moindre chose dans ce monde dévasté. Le Dr. Tesla tomba nez à nez avec le corps de l'homme au lance-roquette. Celui qu'il avait abattu. Il s'était attendu à avoir la nausée, mais ce fut un étrange vertige qui le prit. Comme si toutes les valeurs et les idéaux humanistes de l'inventeur débordaient en lui, alors qu'à ses pieds se trouvait un cadavre sanglant. À quoi bon œuvrer pour la paix… Soudain, un râle liquide fit sursauter le Dr. Tesla, qui tourna vivement la tête. Un des agents de l'Insurrection levait ses yeux vers l'agent Karaghan, sa tête comme désarticulée, son souffle court et visiblement douloureux. L'agent de la Fondation s'approcha et s'accroupit à côté du blessé.

« Qu'est-ce que vous foutez ici ? Vous avez des renseignements sur la zone ? »

Sa seule réponse fut un rictus duquel coulait un peu de sang. L'homme fixait le sol et respirait toujours. Karaghan soupira.

« Le docteur Natemy… dit-il. Elle risque de vouloir le soigner. Vous comprenez qu'on ne peut pas s'encombrer de lui. »

Le docteur Tesla grimaça. « Je… nous avons une mission. Tenter de le soigner nous ralentirait.
- Alors nous sommes d'accord. Vous devriez ne pas regarder. »

L'agent leva son arme de poing, et une dernière détonation résonna dans le défilé. Le docteur et l'agent fouillèrent la voiture : pas de vivres, mais un peu d'eau. Ils retournèrent au 4x4, qui s'éloigna rapidement de la zone du combat. Aucune question sur le dernier coup de feu. Tant mieux. Mieux valait ne pas traîner là, au cas où d'autres agent de l'Insurrection, ou pire, avaient été alertés par le bruit.

Tous les quatre soufflèrent un grand coup. En ce point du récit, l'un des personnages devrait normalement lâcher une petite blague ou une phrase légère pour détendre l'atmosphère. Mais ni le Dr. Tesla, ni le Dr. Natemy, pas plus l'agent Karaghan et pas même le Dr. Gémini ne trouvait la phrase adéquate. Tous avaient plutôt envie de libérer un « Putain. » sincère qui les démangeait. Mais ils étaient en vie, personne n'était blessé et leur objectif était tout proche. Un bilan surprenemment positif en pleine apocalypse. Finalement, après de longues minutes à attendre le calembour libérateur (qui ne vint jamais), le Dr. Tesla signala à la radio la présence de l'Insurrection du Chaos dans leur secteur. Et Gémini de rebondir :

« Des agents de l'Insurrection du Chaos ? Si vous voulez mon avis, votre Zone Hermód, c'est pas des skips qui l'ont attaquée.
-Sans blague.
-La Zone est toute proche. Plus qu'à prier pour pas croiser d'autres de ces enfoirés.
-Il fait presque nuit, remarqua Natemy. Ça pourrait nous servir. »

À ces mots, l'agent coupa les phares. « Bonne idée. »

Le 4x4 avançait à une allure plus que réduite. Chacun se taisait, comme si les paroles pouvaient les faire repérer, alors que le bruit du moteur aurait couvert chacun de leurs mots. Le Dr. Tesla se perdait dans ses pensées. Cette apocalypse pouvait s'apparenter à des vacances, se dit-il. Des vacances où la mort rodait constament. Des vacances motivées par l'ardente obligation de sauver le monde. Des vacances avec le Dr. Gémini. Il frissona. À vrai dire, le Dr. Tesla n'avait jamais connu de véritables vacances, ce qui rendait sa comparaison déplacée un peu moins illogique, dans sa propre logique tout du moins. Mais quitter le Site Aleph et son laboratoire, cela suffisait à le bouleverser. Et donc à faire des comparaisons improbables. Que n'aurait-il pas donné pour se trouver dans son laboratoire, à effectuer des simulations sur une coupure de courant à Aleph ou à concevoir une chambre de confinement en sustentation magnétique, au lieu d'être assis dans un 4x4 blindé sur une route de campagne ? Son pistolet. Ça, il ne l'aurait pas donné. Mais c'était bien la seule chose. Après une vingtaine de minutes à gravir le sentier montant vers les montagnes, celui-ci s'arrêta net.

« C'est ça, la Zone Hermód ? » grinça Gémini.

Tous les quatre sortirent du véhicule. Ils se tenaient sur une sorte de petit plateau. Le soleil avait disparu. Rien. Un cul-de-sac.

« Les coordonnées sont bonnes, pourtant », grommela Karaghan.

Chacun se mit à tourner en rond dans son coin, en espérant que la Zone Hermód se manifeste d'elle-même ou que leurs pas dans le vide soient à l'origine d'un quelconque miracle. Soudain, Gémini lança : « Par ici. » Et en effet, derrière quelques buissons se trouvait une porte métallique, preuve que tourner en rond avait une influence surprenemment positive sur l'apparition de miracles. Gémini eut envie de répéter « C'est ça, la Zone Hermód ? », mais il ne souhaitait pas donner l'occasion à son rival de lui lancer une pique sur le luxe aux frais de la Fondation auquel il était habitué. L'agent passa devant, l'arme au poing, et défonça la porte à coup de pied.
Soudain, alors que leur objectif semblait désormais à portée de main, que leur espoir renaissait quelque peu, une matraque s'abattit dans leur dos en un coup sec derrière chaque crâne, et les quatre membres de la Fondation s'effondrèrent, devant l'entrée de ce qu'ils nommaient la Zone Hermód.

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