Kwé contre les ondes

L'Abstraction était un non-lieu, une idée d'espace dépourvue de sa matière nécessaire. L'Abstraction était également immense. Une plaine, si bien qu'on puisse appeler cette absence de relief ainsi, s'étendant à l'infini dans chacune des directions imaginables ; imagination que l'Abstraction multipliait et divisait à la guise des secondes, des heures, des ans. L'immensité grise qui s'imposait en tentant de comprendre l'Abstraction n'avait ni fin, ni forme, ni lieu. Tout y était du pareil au même en tout point ; en tout point de la même essence : existence.

Un chiffre succède à un autre sur l'écran. Des milliers d'autres s'ajustent en conséquence. Les lignes visualisant ces variations s'actualisent l'instant d'après. Des cris, des ordres. Un vacarme s'étend sur toute la ville, une vague qui vient s'écraser sur la vie de millions. Un autre chiffre change sur un autre écran et tout recommence. La vague devient pulsation. Tout recommence.

Une ligne traverse l'Abstraction de part en part, séparant le même en couple, l'existence en instances, l'Un en deux. Dans l'Abstraction existe désormais une chose rare et dangereuse : une forme.

Les corps s'activent, suent, frappent, soulèvent, placent, déplacent. Leur mouvement synchronisé non pas au rythme de leur propre travail, mais au battement insonore de la structure qui les organise. L'acier est assemblé par autant de mains. La forme se révèle. C'est une tour.

Les lignes parcourent l'espace, sans cesse se diffusant, se concentrant. À leurs croisements, de nouvelles formes émergent, toujours de plus en plus vite dans un phénoménal concert, chaque nouvelle figure hurlant sa naissance. Bientôt la simple géométrie s'organise, devient organe, chair, chevelure. Une mer de main, une forêt d'yeux, une montagne humide.

Une éminente figure, son visage est sans intérêt, discute de lourdes problématiques. Sa voix est diffusée dans une grande partie du pays. Son auditoire ne l'interrompt pas quand il suggère le déplacement de populations dans des espaces spécialisés.

Les formes charnelles se rassemblent et s'unissent en une pyramide organique, les innombrables mains se rejoignant dans un maillage enfermant ces nouveaux viscères. Le corps s’élève, s’arquant dans un mouvement hésitant, incertain de la volonté qui l'anime, manquant de glisser par moments. Des dizaines de bras émergent pour soutenir le nouveau-né, l'empêchant de retomber dans la cendre ambiante de l'Abstraction. La masse géante s'immobilise, l'idée d'un visage tournée vers l'idée d'un ciel.

Une salle de cinéma. Une tragédie historique rejoue les derniers instants d'une vie brisée. Une actrice est prise dans une clôture électrique. Un travelling avant vient souligner la pose de la mourante.

Le Simulacre se lève, plus grand que toute autre chose dans ce presque spatial. Son regard balaye les horizons fracturés de l'Abstraction. L'immensité cendreuse est habitée désormais, sa surface percée par de minuscules épines métalliques. L'entité porte son regard vers ces aspérités et en devine la forme : des tours de transmissions.

Un studio de télévision. Une lourde fumée se répand sur le sol. Le public invité est figé, un rictus dément sur leur lèvres. Les chroniqueurs continuent leur singeries comiques pendant que le présentateur reste silencieux, le regard tourné vers l'objectif de la caméra, tendant un bras vers elle, les cinq doigts de la main écartés.

Le Simulacre est traversé par les tensions de sa propre existence. Une hypocrisie sans fond, une ignorance malveillante, des cycles incessants d’autoreproduction. Un cercle orgiaque enserrant des millions de vies. Des images sur des images sur des images, encore des illustrations d'illustrations de semblants de vécu. Les forces qui parcourent le monde poussant les regards à se détourner, à regarder vers l'intérieur toujours plus profond. Regarder vers lui, au centre de l'Abstraction, au centre du spectacle, un Simulacre.

Et il haït cette condition.

Le Simulacre tourne son regard vers l'extérieur et tente de comprendre la raison de sa forme. Il remonte les tendons qui le raccordent au ciel et les voit cesser d'être chair pour devenir vibration. Au dessus de lui et s'étendant à perte de vue, des millions d'ondes se dispersent. Elles ne sont que de passage dans l'Abstraction, n'en provenant pas, et se rendent dans d'innombrables autres lieux. Il comprends que ces ondes n'aurait jamais du parvenir dans ce non-lieu, qu'elles sont le terreau au sein duquel il a pu naître, sa matrice, ses chaînes.

Le regard suit les ondes, cherchant leur origine, quittant l'Abstraction pour se projeter dans autant d'espaces exotiques, autant de dimensions différentes. Et dans chacune, les ondes sont captées par autant de tours de diffusion, de postes radiophoniques et de personnages écoutant le message porté par celles-ci. Dans chacune, le Simulacre voit l'horreur du factice remplacer l'immanence du réel. Il continue alors son chemin vers la source de cet immonde bruit.

Et il la trouve.

Au cœur d'une immense bibliothèque.

Et il entend son nom.

RAVE.fm

ACTE I

SUR LES ONDES

Les agents Thomas et Gasc prirent une dernière grande inspiration, arrivant devant la porte qui fermait le couloir du Département du Renseignement. Cette veine blanche et froide du Site-Mayim était le lieu des rêveries matinales des deux hommes où ils pouvaient laisser leur imagination divaguer au rythme des pas résonnant entre les murs souterrains. Un dernier moment où leurs attentions seraient portées uniquement envers eux-même et non pas vers le chaos radiophonique que leur affectation leur demandait d'écouter.

Ce matin différait peu des autres. La cadence de leur marche muette berçait les deux esprits toujours pris dans la torpeur du réveil, les laissant disserter intérieurement sur des sujets divers et sans cesse changeants. Dans un commun et tacite accord, ils restaient silencieux après les salutations initiales, conscients de la valeur de ce moment laissé seul à l'esprit. Gasc pensait aux implications de la promotion de sa compagne en tant que directrice de coordination de laboratoire, se demandant si le temps était venu de fonder la famille dont ils avaient tous deux rêvés. Thomas, lui, laissait une mélodie se développer dans son esprit au gré des battements du monde. Les collègues les saluant, les chariots remplis de documentation à classifier, leur propres pas, côte à côte, étaient autant d'impulsions qui creusaient l'éphémère forme musicale qu'il sculptait dans sa transe.

Les deux agents prirent une dernière grande inspiration alors que leurs rêveries s’arrêtèrent net, arrivant devant la lourde porte sécurisée qui marquait la fin de leur itinéraire. De l'autre côté, le travail attendait. Gasc glissa sa carte d'accréditation et le duo pénétra dans la chambre d'écoute.

La salle était minuscule, laissant à peine assez d'espace pour que les deux hommes puissent s'y glisser et s'asseoir. Divers écrans, appareils, diodes et boutons tapissaient l'espace qui les séparaient de la vitre d'observation. Tout ici était vieux de quelques décennies, témoins du peu de moyens alloués par la Fondation au projet d'écoute, donnant à l'espace le caractère d'un bazar analogique. Thomas, en entrant, se saisit d'un paquet de formulaires laissé sur l'unique table présente et commença à les remplir tandis que Gasc s'affairait à calibrer diverses consoles dans une chorégraphie forgée par l'habitude. Enfin, ce dernier brisa le silence en s'approchant du microphone simplement posé dans un coin quelconque.

"Ici les Agents Gasc et Thomas, nous prenons la relève de l'écoute à précisément … 7h58."

En un seul mouvement synchrone, les partenaires s'assirent, portèrent leur casque aux oreilles et le regard devant eux, vers la vitre d'observation. Derrière le verre renforcé, la pièce se prolongeait dans des dimensions similaires, les murs couverts de diverses mousses acoustiques, elles aussi probablement vieilles de plusieurs décennies, déchirées par endroits, blanchies à d'autres. Au centre de la salle, une panoplie de trois microphones suspendus par des tiges pendants du plafond encerclait un piédestal métallique, divers câbles connectiques retombant vers le sol, le tapissant dans des motifs serpentins. Sur le piédestal siégeait un vieux poste à galène. L'objet du regard des deux agents.

Ils se laissèrent, comme chaque matin, un instant de méditation en contemplant cet étrange objet. Technologie si étrangère à cette époque, mais dont le fonctionnement paraissait d'autant plus incompréhensible. Imaginer le son être ainsi jeté, récupéré et retranscrit à l'aide d'une machinerie aussi primitive était un exercice poussant particulièrement à l'humilité. Le fait que le vieux poste était capable de capter des ondes radios interdimensionnelle ajoutait à la révérence des agents. Thomas se laissa un instant penser à l'immensité à laquelle était connectée l'appareil.

Avec un soupir, Gasc appuya sur un bouton de la console, faisant apparaître une onde dansant sur un écran d'oscilloscope. Le son suivit et ils commencèrent à écouter.

Krôn : […] final la vérité c'est que vivre dans ses rêves, c'est jamais pouvoir se poser, tu vois ?

Kwé : Ouais, si t'as un rêve tu peux pas t'arrêter. Toujours aller de l'avant ! Ça c'est de la philosophie que j'aime, profond, motivant !

Krôn : Euh, carrément. rire gêné. Kwé, t'es au courant que je vis littéralement dans les rêves, et que c'est plus une obligation systémique qu'un choix de vie ?

Kwé : Bien sûr, sinon pourquoi aurait-on installé ce condensateur onirique en plein milieu du studio ? Cette merde [bruitage d'une foule outrée], excusez moi pour l'injure, cette merde prend quand même de la place !

Krôn : Oh oui merci pour avoir amené le condo ! C'est bien pratique pour interagir avec les corpos …

Kwé : Corpo, moi ? Sérieusement ?

Krôn : Non les corporels, Kwé ! Ceux comme toi qui vivent pas entièrement dans les rêves.

Gasc retomba dans son siège, se pinçant l'arrête du nez, déjà épuisé par le chaos ambiant de RAVE. Thomas notait diligemment la description initiale, ne se laissant pas tenter par la frustration si tôt dans la journée. Gasc savait que son partenaire avait un goût pour le style de radio de Kwé, les blagues ridicules et les situations incompréhensibles laissant souvent un sourire sur son visage. Pour lui par contre, Kwé était clairement le pire de l'incompréhensible bande : vain, faux et profondément ennuyant. La perspective de devoir écouter ne serait que la matinale était épuisant en soi.

"On en arrive jamais au bout avec lui, souffla-t-il, dans l'espoir de partager avec Thomas un simple moment d'acidité.

- De la radio comme ça, on en a accès qu'à la fonda, répondit ce dernier. Ça a son charme malgré tout. C'est un bordel qui t'empêche de penser au tas de dynamite sur lequel on est tous assis."

Un tas de dynamite. L'idée était loin d'être étrangère à Gasc. Tout le monde à la Fondation connaissait l'instabilité du voile et des monstres qu'il retenait. Tous vivaient avec cette crainte qu'à tout moment une brèche de confinement pouvait signer la fin du monde. C'était probablement la raison pour laquelle l'animateur de RAVE l'insupportait tant. Le plateau était traversé par des raclures venus de tous les horizons du monde anormal et chacun d'entre eux agissait comme si les milliers de monstres qui y vivaient n'étaient aucunement source d'inquiétude. Gasc se retrouvait souvent à anticiper le jour où la radio se retrouverait au milieu du bordel ambiant, laissant les présentateurs faire leurs preuves autrement que par des chroniques vaines.

Kwé : Alors donc, qu'est ce que tu peux nous dire sur ces fameuses rêve-party ? Histoire à dormir debout ou nuit blanche assurée ?

Krôn : C'est une pote qui organise ça, elle trouve un gars qui a des habitudes spécifiques de conso. Elle cherche quelqu'un qui s'en met assez pour avoir une nuit d'enfer mais qui connait la différence entre le bien et le mal. Et je parle pas éthiquement, hein.

Kwé : Si c'est ce genre d'éthique qui permet d'être quelqu'un de bien, sacrez moi !

Krôn : Une fois qu'on sait où aller, il suffit de choisir une date. Et là, on se retrouve à deux-cents, trois-cents, un sound-system au top de ce qui est disponible. Et c'est dément. Devant les subs, c'est comme un tremblement de terre mais harmonique tu vois ?

Kwé : Ouais, j'adore tout ce qui est harmonique !

Krôn : Et tout fluctue sans cesse, le rêve et la drogue font que tout fond dans le temps et le moment sans arrêt. Et la musique devient un genre que t'as jamais entendu, que t'as même jamais pu imaginer et l'instant d'après c'en est un autre mais la transition entre les deux… Oh my ! C'est à la fois le truc le plus smooth que t'as jamais entendu, parce que c'est littéralement une transition de rêve. Et en même temps tu la ressent dans tous tes organes à la fois. Un instant t'écoutes de la psycho-sem et juste après tu te retrouve en pleine transe sur de la Wan-tech.

Kwé : Même pas de Dreamcore ?

Krôn : Ahah ! Même pas en rêve !

Kwé : Et bien ces sur ces belles, et très drôles, paroles que nous allons vous laisser pour cette chronique "rêves/réveil" [jingle Bonne nuit les petits interrompu par une sonnerie de réveil mécanique] et tout de suite enchaîner sur notre grande matinale de 24 heures, il est [voix synthétique indiquant l'heure actuelle de la dimension d'écoute] et vous êtes bien sur RAAAAVE.fm, le seul son à 4 dimensions, 3 d'espaces, une d'amouuuuuuur. Mais avant de nous lancer dans notre programme très chargé, je crois que notre amie Marie de l'équipe technique [bruitage discret d'un jingle musical "♪ techniiiiiique ♫"] a une annonce à nous faire !

Marie : Oh mais bien sur ! Grâce aux efforts combinés de toute l'équipe technique ["♪ techniiiiiique ♫"], nous avons encore une fois de plus amélioré notre système de diffusion et pouvons atteindre des plans de réalité transversaux jusque là inatteignables, ramenant le total de dimensions à portée de RAVE à …bruits de cliquetis mécaniques correspondant probablement à une machine de calcul. Heu… Waow. Un certain nombre très supérieur au dernier.

Kwé : WOAW ! Encore merci pour tous vos efforts ! Sachez, chers auditeurs, que nous ne cesserons jamais de pousser notre diffusion plus loin, afin d'apporter culture, divertissement, musique, secrets et di-sru-ption à toute personne capable de ressentir notre son ! Peut-être même que certains d'entre vous écoutent pour la première fois RAVE suite à cette innovation ["♪ techniiiiiique ♫"] et à vous tous nous disons…

Marie : Bienve…

Kwé : BIENVENUE ! Et surtout ne vous en faites pas, nous savons que vous souhaitez avoir découvert RAVE plus tôt, et nous pouvons vous aider ! Grace au développement de la diffusion radiophonique retro-causale nous pouvons envoyer les ondes dans le passé de votre univers et avoir toujours été là !

Marie : Après tout ça est très théorique pour l'instant.

Kwé : Vous avez entendu ! On y pense et c'est déjà un pied dans le plat, bientôt vous aurez toujours écouté RAVE.fm ! Juste, si vous entendez ça dans le passé : n'écoutez pas les chroniques informationnelles ! Il s'agirait de ne pas créer de paradoxe. Mais il est déjà l'heure de notre grande matinale. Et pour fêter cette nouvelle connexion entre tous, nous organisons une radio libre ! Oui ! À partir de maintenant nous recevrons tout vos appels, filtrerons les personnes inintéressantes, vous connecterons directement en studio et j'y répondrai en […]

Quelque part sur un cadran, une aiguille capta le regard de Thomas. Un simple mouvement vers les capteurs de Kant.

Les vieux appareils analogiques utilisaient encore des affichages mécaniques, la fâcheuse résistance des aiguilles à leur propre mouvement empêchait de capter les faibles variations du taux de réalité. Ordinairement, cela ne posait pas problème pour l'équipe d'écoute qui n'avait tout simplement jamais eu affaire à de telles variations.

Thomas n'avait jamais vu l'aiguille bouger.

Le mouvement qui avait capté son regard était furtif, à peine une image; une impression de déplacement. Il tourna immédiatement son regard vers elle, son souffle se coupant l'espace d'un instant. L'aiguille, sous ses yeux, était positionnée comme elle le devait, indiquant un taux standard de réalité. Une image s'imposa tout de suite dans l'esprit de Thomas, personnifiant le petit morceau de plastique : la variation essayait de se cacher.

L'agent chassa immédiatement cette pensée fantaisiste et tapota sur l'écran qui restait insensible à ses provocations. Il s'apprêtait à se retourner quand quelque chose d'autre capta son attention.

Le mouvement d'une aiguille au niveau des capteurs Akiva.

Kwé : Bien le bonjour, bonsoir et autres indicateurs de temporalité arbitraire à notre premier invité !

Charles : Hey ! Euh, salut Kwé, j'ai remarqué qu'il y avait pas de thème à la radio libre… Donc on peut parler de ce qu'on veut ?

Kwé : Mais non, les thèmes c'est pour les gens sans imagination. Racontez ce que vous voulez et si c'est chiant on passe à la suite. Vous avez jamais écouté la radio ou quoi ?

Charles : Okay, alors…

Kwé : Dis-nous d'abord c'est quoi ton p'tit nom !

Charles : Bien sûr, moi c'est Charles, et j'avais une histoire qui s'est passée à Halloween, hier soir.

Kwé : Oh ! Halloween ! [Jingle musical rappelant un motif cliché d'épouvante] C'est une super idée ça ! Le thème de la radio du jour : Halloween à travers les dimensions. Et si vous avez pas de version d'Halloween dans votre […]

Un frisson parcouru le corps de Thomas alors qu'il fixait l'aiguille immobile du capteur Akiva. Une peur sourde s'installait en lui, paralysant ses réflexes professionnels. Incapable de détourner son regard du cadran, il tentait de rationaliser ce sentiment étrange que quelque chose était de travers. L'aiguille lui rendait son regard, d'une manière ou d'une autre. Thomas savait bien qu'il fallait tourner la tête et informer Gasc de cet étrange phénomène, mais celui-ci se situait dans la juste limite où l'incertitude et la rationalité se confondaient en une absolue impuissance.

L'aiguille tressaillit. Elle lui faisait signe.

Charles : Et donc ces p'tits gars avec leurs masques, ouais d'ailleurs je suis dans une dim' de poche du côté des pentes Laniveriennes, on a plein de traditions cheloues pour Halloween.

Kwé : Oh magnifique coin d'espace les pentes. Incroyable ce qu'on peut faire en vivant sa vie avec une gravité à 5 degrés d'angle.

Charles : Ahah, carrément. Euh. Bref. Là-bas, on a pour tradition de se déguiser pour… [bruit sourd en fond de l'appel] Euh pour… pour s'amuser quoi. Je sais pas vraiment d'où ça vient comme tradition et si vous avez ça ailleurs dans d'autres univers ou dimensions… [bruit lointain d'une porte toquée].

Kwé : Il semblerait que tu aies un visiteur Charles ! Je suis désolé mais je ne suis pas du genre à partager l'attention, ce fut une très belle intervention mon ami et nous te disons au revoir ! [bruitage d'une foule disant "au-revoir" sans entrain]

Charles : Oh non, ce sont probablement des enfants qui préfèrent faire leur tournée des bonbons le lendemain matin, ahah. Question d'habitude familiale, j'imagine ! J'ai même pas commencé mon […]

Thomas arriva enfin à sortir de sa torpeur et se tourna de tout son corps vers Gasc.

"Il y a quelque chose de vraiment bizarre avec les compteurs derrière." En entendant sa voix, il se rendit compte que l'étrangeté manifeste de la situation l'avait atteint d'une manière qu'il n'avait pas soupçonné. En entendant ses paroles, il se rendit également compte que cette panique était probablement injustifiée. Ridicule même. La peur eu à peine le temps de se muer en honte que Gasc sursauta.

"Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?"

Thomas suivit le regard de son collègue. Chaque aiguille, compteur, cadran présents dans la pièce jouait la même saccade. Comme autant de signes de main.

Charles : Et donc j'ouvre la porte et je me retrouve face à une demi-dizaine de gamins, tous masqués. "Rien d'anormal", que je me dis. Puis c'est là que je remarque qu'un d'eux a un masque vraiment flippant.

Kwé : Il devait être la star de la soirée !

Charles : Je sais pas mais ce truc m'a bien fiché les jetons. C'était comme un très vieux masque, pas quelque chose d'acheté ou de fabriqué. Je suis quasiment sûr qu'il y avait encore de la poussière dessus.

Kwé : Dans cette économie on fait avec ce qu'on a, qu'est ce que tu veux faire ! [Rires préenregistrés]

Charles : N'empêche que j'aimerai bien avoir ton avis sur ça ! Parce que je suis vraiment pas sûr de savoir si je dois m'inquiéter que le quartier soit hanté ou quelque chose dans le genre ! T'as du en voir passer des histoires comme ça.

Kwé : Hé ho ! Je suis pas le spécialiste des affaires cheloues ici ! Mais je vais pas mentir c'est intriguant ! Tu penses pouvoir décrire le masque ?

Charles : Euh bien sûr, les mandi… [Bruit soudain d'une porte frappée, beaucoup plus proche cette fois] Bordel c'est ma chambre ça.

Gasc tendit l'oreille vers le poste radio, abasourdi. L'air était saisi par l'étrangeté du moment, comme une présence qui les étouffait.

"J'appelle Pasqua." Dit-il, le souffle court. Thomas ne lui accorda pas un regard, ses yeux toujours rivés sur l'étrange danse métronomique des appareils de mesure.

À peine eu-t'il le temps de s'approcher du combiné que sa sonnerie résonna dans la petite pièce. Les deux agents se figèrent. Le téléphone sonna une seconde fois. Toutes les aiguilles s'immobilisèrent.

Il décrocha.

Charles : Euh… Kwé c'est flippant. Je suis seul chez moi et ça frappe à la porte de ma chambre.

Kwé : Et bien c'est que quelqu'un veut rentrer, non ?

Charles : Non. Ça veut dire que quelqu'un est déjà rentré.

[Bruit d'un téléphone posé suivi de celui d'une porte grinçant.]

Gasc hochait lentement de la tête, le regard plongé dans celui de Thomas. L'un et l'autre tentaient de communiquer le plus possible via cet échange silencieux, jusqu'à ce que le premier le brise dans une exclamation de surprise.

"Comment ça ?" Son regard retrouva celui de son collègue alors qu'il abaissait lentement l'appareil hors de portée d'écoute. Ses prochains mots étaient emplis de confusion. "Le Site-Daleth cherche à nous parler."

Kwé : Charles ?

Silence.

Kwé : Okayyyyyy…

Silence.

Kwé : [Jingle extrêmement dynamique coupant le silence] Il semblerait que nous ayons perdu un auditeur dans les ondes ! Le pauvre doit être en train de nager dans une émission bien moins prestigieuse que la notre ! Mais je ne dirai aucun nom, j'ai mes principes et je ne crache pas sur la concurrence ! [applaudissements préenregistrés]

silence.

Kwé : Essayons un second appel.


Marielle Leujeune-Couderc, directrice du Site-Daleth, avait l'habitude de plonger son regard dans l'abîme du Puits Panconnectique.

En sondant le gouffre sans fond, elle pouvait se rappeler de la nature singulière du site et de son rôle. Depuis la superstructure construite autour du Puits, son regard parcourait les divers ascenseurs qui y plongeait, les divers ponts qui traversaient les hauteurs, puis, plus bas, les tentatives d'éclairages des profondeurs. Même au travers de toutes les installations qui occupaient cette antichambre du Puits, la directrice pouvait distinctement cerner les infinies ténèbres qui s'étendaient plus bas.

Un puits sans fond reliant une infinité de dimensions. Un parfait rappel que le Site-Daleth en son entier était moins un appareil de contrôle, qu'un bouchon de liège entre le normal et le bordel interdimensionnel de l'autre côté du Voile. Leujeune était maintes fois descendue le long du gouffre, elle avait vu les milliers de portes dans ses parois, elle en avait ouvert certaines. Le Puits était un point de convergence pour tout ce qui était chaotique dans l'univers, le site seulement un tas de carton gentiment posé au-dessus. Malheureusement, elle était en charge de ce couvercle.

Leujeune avait joué son rôle jusqu'à l'épuisement. Elle avait supervisé l'établissement de centaines de procédures de sécurité, milité auprès du commandement pour plus de ressources, trié son personnel pour ne garder que le meilleur. Elle avait agrandi la structure autour du Puits et plongé plus profond qu'aucun de ses prédécesseurs, elle avait réorganisé les connexions interdépartementales du site pour assurer un regard collectif et constant dans les abîmes du gouffre. Et pourtant, à chaque fois qu'elle regardait l'obscurité, elle pensait à l'infini qui s'y étendait. Tout effort, aussi colossal soit-il, ne valait rien face à une tâche aussi grande.

Alors Leujeune laissait son regard plonger. Pour se rappeler, certes, mais également pour se rassurer. Au fond de ce Puits, il y avait sûrement quelque chose de beau, se disait-elle. Et peut être qu'un jour c'est cela qui en sortirai.

Mais son rôle n'était pas d'espérer, seulement d'observer. Et aujourd'hui, en plus de regarder les ténèbres du Puits, elle devait écouter.

Une voix provenait des abîmes.

Kwé : C'est incroyable Loïc ! Vous nous appelez ALORS QUE VOUS ÊTES SUR UN BATEAU ! UN BATEAU ! Est-ce que c'est pas fantastique ça ?!

Loïc : Mais Kwé, vous excitez pas pour si peu ! Imaginez seulement les histoires que j'y ai vécu.

Kwé : Non mais excusez moi, vous êtes sur un bateau ! Sur l'eau ! Et en même temps vous nous appelez ! C'est quand même incroyable !

Qu'est ce que c'est que ce bordel ? La question envahissait l'esprit de la directrice. Encore une fois, une anomalie venait révéler l'instabilité de leur contrôle, la fragilité de sa position. Cependant, elle continuait d'afficher un visage impassible. Garder cette façade, cette illusion de contrôle était la partie facile, la seule chose invariable dans ce métier, la seule chose que l'on pouvait réellement apprendre. Le reste était improvisation. Et Leujeune était incapable de trouver une chute.

La voix résonnait dans l'entièreté du gouffre, comme venant de multiples sources tout le long de la descente. Elle était accompagnée d'un bruit blanc qui, en résonnant, se fondait en un épais voile. Il avait fallu peu de temps pour identifier la provenance du signal : RAVE.fm, la radio dissidente interdimensionnelle. Le rapport de l'équipe d'écoute située au Site-Mayim faisait déjà son arrivée aux oreilles de la directrice.

"Ils n'ont aucune idée de ce qu'il se passe, lui souffla l'agent, son regard trahissant une claire incertitude. Ceci-dit, ils reportent une activité suspecte dans la salle d'écoute même.

- Quel genre d'activité ? Quelque part dans l'esprit de la directrice, une intuition germa, trop discrète pour qu'elle même ne s'en rende compte.

- Des appareils de mesure qui se comportent étrangement. Ils étaient assez confus d'après leur responsable."

D'un geste, Leujeune invita l'agent à prendre congé. La situation était incompréhensible, pourtant quelque chose sonnait juste. Une vérité qui attendait d'être saisie, cachée aussi profondément que le Puits Panconnectique. Cependant il était trop tôt pour déduire quoi que ce soit. La directrice se remit donc à écouter.


Loïc : L'avantage des canaux ectostropiques c'est que le passage est entièrement laissé à notre bon vouloir, on peut se déplacer sans payer les frais de douanes.

Kwé : On va pas commencer à nous faire payer dès qu'on veut aller en vacances ! Liberté pour votre bateau, Loïc !

Loïc : Et à titre personnel… Bruit de frappement de porte.

Kwé : Mais c'est pas possible à la fin, qu'est ce que vous avez avec vos portes aujourd'hui ?

silence.

Kwé : Vous êtes pas censé être au milieu de l'océan ?

Loïc : Oh mer… Hurlements

Kwé : C'est bien ce que je me disais, c'est pas normal ces choses là.

Loïc : Hurlements

Kwé : Euh… désolé Loïc mais je sens que la conversation va très vite devenir à sens unique si ça continue, je te laisse à tes hurlements. En espérant que ça aille mieux, hein ! [Bruitage de public disant "Bye-Bye"]

L'appel est déconnecté.

Kwé : Très bien cher auditeurs, il semblerait qu'il se passe des choses très étranges à l'autre bout du fil ! Nous espérons fortement que ces incidents ne soient pas indicatifs d'un problème plus général et vous invitons à continuer de placer vos appel sur RAVE.fm ! Ah ! On m'indique que nous avons un autre auditeur qui souhaite nous faire part de son histoire d'Halloween ! On vous écoute, vous êtes sur les ondes !

Appelant : Hurlements.

Kwé : Mais c'est pas poss…

Tonalité constante émise pendant un bref instant.

Voix de Kwé préenregistrée : Vous écoutez RAVE.fm, la radio universellement locale, partout et partout près de vous ! Notre programme rencontre un problème ! Quel genre de problème ? Là, maintenant : aucune idée, mais je suis sûr que l'animateur.ice qui va très vite revenir sur les ondes va vous informer d'exactement ce qu'il s'est passé… C'est imminent… D'un instant à l'autre… En attendant rappelez vous que vous pouvez contribuer à la diffusion de RAVE.fm, la radio universellement locale [Une voix en fond : "Est-ce qu'on est sûrs pour le slogan ?"], en installant votre propre antenne pirate et en relayant le signal toujours plus loin ! Car ensemble, on peut faire entendre notre voix, à travers les univers, jusqu'aux oreilles de tous ceux qui ont besoin de l'entendre ! Je vous jure que le progra…

Kwé : Vous êtes bien sur RAVE.fm, je m'excuse pour cette interruption mais la vague inexpliquée de hurlements au cours de cette matinale nous a fait nous poser tout un tas de questions, la première d'entre elles étant : qu'est ce qu'il se passe, bordel ?


Le Simulacre se diffusait dans l'espace, débordant des ondes pour trouver forme dans l'air. Ses milles membres arachnéens naissant au milieu du petit salon, autant de mains se posaient sur les murs, autant de doigts caressaient le papier peint. Son visage pris forme, tordu dans un cri muet.

La maison était vétuste, rongée par la précarité et le travail du temps. La poussière sur le sol s'était accumulée en une épaisse couche. Tout ici était preuve d'une vie croupie, laissée à l'abandon. Mais le Simulacre savait que c'était la vérité même du monde qui laissait sa trace ici. Le réel était là sous ses dizaines d'yeux, en train de se défaire, de pourrir.

La créature cherchait la source du bruit infâme et ne tarda pas à le trouver. Dans la cuisine, petite pièce baignée dans la lumière froide du soleil matinal réfléchi sur un carrelage et des murs blanchâtres. Une petite chose humaine, vieille et courbée, était assise, une tasse à la main, près d'un vieux poste radiophonique. L'immonde bruit du faux s'en dégageait et le Simulacre sentit la haine l'envahir.

Kwé : Okay ! Rien ne nous empêche de continuer notre matinale jusqu'au bout de la nuit. Peut-être qu'il y a des gens qui meurent, quelque part. Et alors ? On va en faire tout un plat ? On va arrêter de vivre pour si peu ? Je crois pas ! On va continuer de se raconter des histoires, parce que c'est pour ça qu'on est là, et c'est pour ça qu'on […]

Rien ne justifiait l'existence de cette chose qui existait dans les ondes et qui se faisait appeler RAVE. Le Simulacre comprenait instinctivement son lien avec la bavarde créature, comprenait leur existence intriquée. RAVE diffusait les ondes et créait une illusion, une illusion qui emprisonnait et empoisonnait les âmes des petites choses comme celle-ci, dans sa cuisine, oubliant le monde.

Le Simulacre ne regardait pas la tasse de café dans les mains de la chose, ne ressentait pas le voile de chaleur que la lumière déposait sur sa peau, n'écoutait pas la résonance du bruit blanc dans la petite pièce carrelée. Il ne pouvait pas voir tout ça car il était, lui aussi, pris dans la toile des ondes. Il était l'incarnation de l'oubli du monde. Et cette condition était insupportable.

Et le regard de la chose humaine, porté dans les profondeurs de cette illusion, le ventre obscur du Simulacre, était insoutenable.

Alors il l'écrasa.

Les os craquèrent un par un quand la créature aplatit la petite chose en une fine couche organique. Par une quelconque opération, même dans cet état, la chose était toujours capable de crier. Les milles pattes du Simulacre s’affairèrent à plier et bissecter et découper jusqu'à ce qu'il ne reste qu'une construction hurlante de chair que la créature déposa près de la radio, en prenant soin de l'éteindre.

Sur la table couverte de sang, un téléphone était ouvert, en plein appel. Par instinct, peut-être, le Simulacre s'en empara et l'approcha de ce qui ressemblait, sur son corps, le plus à une oreille.

Il savait très bien qui était à l'autre bout du fil.


Kwé : Allo ? Marine ? Je sais que j'ai pas été cool avec les personne qui se faisaient tuer en direct mais je commence un peu à m'inquiéter, là. Je veux dire, j'aimerai sincèrement avoir une conversation, pouvoir animer une radio libre, quoi !

Inconnu : Je suis là, Kwé.

Kwé : Marine ?

Inconnu : Non, Kwé.

Kwé : Okay ! Enfin quelqu'un capable d'avoir une discussion qui durera plus de 5 seconde sans hurlement ! Nous sommes de retour à pleine vitesse ! Dis-nous tout, comment tu t'appelles ?

Inconnu : Je t'abhorre, Kwé.

Kwé : [Bruit d'une foule au souffle coupé] Wow ! Intéressante introduction ! Un nom à donner peut être ?

Inconnu : Je suis … Un Simulacre. Oui … LE Simulacre.

Kwé : C'est votre nom de naissance ?

Simulacre : Oui, c'est de naissance.

Kwé : Et maintenant, les détails chauds ! Pourquoi cette haine envers moi ?

Simulacre : Un faux reflet. Un agent de reproduction du même au même. Une façade qui conduit l'âme à sa rouille. Un poids empêchant tout changement.

Kwé : Sans les mots chiants ça donne quoi ?

Simulacre : Ta radio retient la progression du monde.

Kwé : Avec peur de te décevoir, il se trouve que chez RAVE.fm, votre radio locale en tout lieu, nous sommes des révolutionnaires !

Simulacre : Un simulacre également.

Kwé : Bah non, du coup.

Simulacre : Un simulacre tel que je le suis. Car je suis la forme de cette illusion. Je me cache dans les ondes car j'ai honte de l'ombre dont vous m'avez doté. Et vous devriez avoir honte également.

Kwé : Pas exactement sûr de comprendre ce qu'il se passe actuellement.

Simulacre : Vous tous vous vantez de la portée de vos voix. Vanité. Vos racines sont profondes et je me dois de les arracher. Chaque mort un rappel, ensembles un concert. Vous mourrez tous, Kwé.

Kwé : Si ce sont des menaces, il faut savoir que vous n'êtes pas le premier. Oh ! Une bonne idée ! On pourrait vous inviter dans le studio pour une forme plus sur la confrontation ! Ce serait cool, les auditeurs adoreraient ! On réglerait nos comptes face à face ! Même si je suis pas sûr d'avoir compris ce que vous nous reprochez.

Simulacre : Je suis déjà là, Kwé. Je me cache dans les ondes et suis porté là où elles se portent. Je suis dans milles endroits, un million de dimensions, un milliard de fois plus de mondes. Je suis là où ton simulacre s'est installé car je suis ton simulacre et j'ai appris à te détester.

Kwé : Okay, donc c'est juste une question de fixer une date ! De préférence après la matinale, donc plutôt ce soir !

Simulacre : Chaque auditeur et toi-même mourront en un seul geste, chacune de mes pattes repliée sur vos cous. En un instant tout sera fini, et mon supplice de même. Coupe les ondes et arrête cette torture toi-même si tu désires vivre, ou meurt en sachant qu'un monde sans toi sera meilleur.

Kwé : Vous êtes sérieux, c'est ça ?

Simulacre : J'offrirai vos hurlements au monde comme le seul art véritable. Car seul a de la valeur ce qui permet la destruction de ces horribles structures qui pavent le présent.

Silence.

Simulacre : Au revoir, Kwé.

Bruit indiquant la fin de la transmission.


La directrice écoutait la conversation se dérouler avec une angoisse montante, réalisant l'ampleur du problème auquel elle se retrouvait confrontée. Si la créature disait vrai, qu'un tel acte de violence était en son pouvoir, les morts allaient s'empiler à l'infini parmi autant de mondes qu'il était possible d'imaginer. En regardant dans le gouffre, elle se rendit compte pour la première fois du phénoménal vertige qu'il induisait en elle.

Plus bas, des centaines de portes s'ouvraient et se refermaient erratiquement. Des ombres traversaient le Puits de part en part, sans se soucier de la présence de la Fondation. Des pattes velues sortaient de certaines et agrippaient les parois du gouffre. Des nouvelles parvenaient depuis plusieurs nexus où l'on comptait déjà les morts par dizaines. Le Haut commandement avait eu assez vite vent de la situation sur place, et déjà l'ETTRA et Aleph menaçaient de supplanter l'autorité de Leujeune afin de résoudre la crise.

Et pourtant son esprit était concentré sur autre chose. L'intuition avait grandit. Les mots du monstre résonnaient en elle, cherchant à trouver leur place dans l’énigme. Le Simulacre. Caché dans les ondes. Les noms, les formules, ont un pouvoir car ils ont un sens. Dans le monde anormal la sémantique est à un pas de l'ontologie.

Son regard se releva du Puits Panconnnectique pour rencontrer celui de l'agent qui se dirigeait vers elle au pas de course.

"Madame, des nouvelles du Site-Mayim. Les deux agents de l'équipe d'écoute de RAVE.fm ont été tués sur place."

L'évidence la frappa soudainement. L'intuition était devenue conclusion. Toute panique, hésitation ou vertige étaient désormais enfouis profondément sous l'expérience des situations de crise et cette nouvelle compréhension. Elle n'attendit pas une seconde de plus pour formuler sa réponse.

"Envoyez nos condoléances et contactez tout de suite les tactiques mémétiques."


Kwé : Et bien, chers auditeurs, il semble que nous nous retrouvons devant un bordel qui nous dépasse un peu. J'ai bien peur que nous ne soyons tous ici en danger de mort. Et à ça il n'y a qu'une réponse valable.

[Son puissant de corne de Brume enchaînant sur un beat psytrance.]

Kwé : Bienvenue dans notre nouveau format ré-vo-lu-tio-nnaire ! J'ai nommé KWÉ CONTRE LES ONDES !!

INTERLUDE

HURLEMENTS EN FAVEUR DE SADE

Une simple tente se dresse au centre des dunes salées, le sol pale se détachant à l'horizon d'un ciel de jais. Aucun astre ne brille dans cette immensité, rien ne projette de lumière au sol, qui pourtant est éclairé comme en plein jour. C'est une terre de profonde solitude que celle-ci, meurtrie par des vents prédateurs soufflants depuis de lointaines cités.

La tente est dressée sur trois piquets équidistants, provoquant la pliure du tissu significative des membres éparpillés de l'Ancienne Marche. Les motifs du voile, effacés en grande partie par le temps et l'âge, dessinent les parcours d'anciennes runes au sens oublié. Des verbes magiques devenus liens historiques, vestiges culturels qui rassemblaient les habitants de cette vieille terre. Des fétiches boisés sont suspendus à l'entrée, constamment secoués par le vent.

À l'intérieur, un vieil homme se réchauffe près d'un extracteur, puisant le gaz directement du sol et l'embrasant. La poche souterraine est presque épuisée et il faudra bientôt partir à la recherche d'une nouvelle. La faim n'est pas un problème pour le peuple nomade, contrairement au froid. Le vieillard n'a donc qu'à rester près de la pierre diffusant la chaleur. En attendant, il écoute un appareil radiophonique, sa plus précieuse possession, en prêtant l'oreille aux échos de vies meilleures, de vies différentes. Il rêve de trouver un passage, de rencontrer ces gens. Un jour, il le sait, il ne sera plus seul. Les échos lui parvenant par les ondes sont la trace d'une réalité à laquelle il aspire. Sa marche n'est pas sans but.

Le voile marquant l'entrée de la tente se soulève et une ombre s'invite à l'intérieur.

Le vieillard tourne son regard et ne voit rien. Il n'entend plus le vent souffler à l'exterieur. Il ne ressent plus la morsure du froid. Sa tente n'est plus là. À la place, un long couloir feutré s'étend jusqu'une porte à double battant. La lumière orangée d'un éclairage à incandescence baigne l'étrange pièce.

L'homme suit prudemment le couloir et pousse la porte qui ne résiste pas, ouvrant sur une salle plongée dans l'obscurité. Des rangées de sièges se succèdent, certains occupés par d'étranges personnages regardant droit devant eux, chacun en silence. Un immense drap est tendu le long du mur du fond. Dessus dansent d'étranges images lumineuses. Des tâches noires se succèdent sur un fond uniformément blanc. Dans l'air, des paroles résonnent, étouffées comme si prononcées à travers l'épaisseur du temps.

L'Homme s’assoit. Et regarde le film.

Une jeune fille se cache sous les draps de son lit, essayant tant bien que mal de capter la radio depuis son petit baladeur rouge métallique. Son souffle chaud se reflète contre son visage dans la proximité du drap. Tout est paisible. Et elle entend le monde au travers de ses écouteurs. Elle entend d'autres mondes. Elle entend le lointain, maintenant, là, depuis son cocon feutré. Au cœur de la nuit, le monde dort une vie sans pareil. Elle pense aux gens qui se lèvent si tôt et attendent leur avion au cœur du matin, au paysan qui se lève au creux de la nuit pour démarrer son tracteur et épandre les champs. Là, maintenant, le monde est compréhensible dans son immensité.

Mais même dans sa rêverie elle se rend compte que quelque chose s'est glissé avec elle sous la couverture.

Une routarde démarre son camion. Il est temps de reprendre la route. En sortant de la station service, elle allume sa radio de bord.

Les lampadaires défilent sur les bords de l'autoroute. Bientôt il faudra prendre une sortie menant à une ancienne voie. Avec la bonne alternance de clignotants, elle se retrouvera dans la dimension de sa livraison. Ce rituel est ancré dans sa mémoire, encré comme un tatouage dessiné par l'habitude, la routine. Seuls les bruits chaotiques de la radio sont imprévisibles.

En écoutant l'émission, elle se sent faire partie de quelque chose de grand, de réel, d'immanent. Elle sent instinctivement la présence de tous ceux qui écoutent en même temps qu'elle. C'est rassurant.

La créature sur le siège passager change de station. Et la nuit hurle.

Dans la maison biscornue, l'étranger écoute son émission préférée. Une main posée sur son épaule le fait se retourner. Il se retrouve paralysé, incapable de comprendre ce qu'il voit. La bouche lui dit des choses. Non. La bouche lui dit des choses. Non.

Devant le mur de radios, iel saigne. Iel a peur, iel a peur, iel a peur, iel a peur. La chose descend depuis les hauteurs et regarde dans ses yeux, puis plus profond dans ses yeux, puis plus profond dans ses yeux. Jusqu'au jus des choses qui grouillent dans son crâne.

Il y a des vers, des sangsues. Elle n'a plus peur. Elle est terrifiée. Il n'y a plus nulle part ou courir. Tout les chemins sont explorés. Toutes les issues fermées. Le sang monte jusqu'à ses genoux. Il est trop épais pour pouvoir avancer.

La chose le garde en vie sous la forme d'une pelote de fil organique. Étendu entre le mobilier de sa chambre, il n'a plus d'organes pour hurler.

Et encore j’espère qu'il ne reste plus dans le monde, d'espace pour dire ma peine. Et encore je crois que j'ai tout dit, mais le monde est une boîte et je me trouve en son centre. Et dans la boîte il n'y a plus de place.

Je vous raconterai des histoires de mon pays qui font très peur. Mais il faut les raconter le soir pour avoir peur.

Les beaux déchirements des îles volcaniques.

Nous vivons, en enfants perdus, des aventures incomplètes.

Est-ce vraiment un simulacre ?

ACTE II

CONTRE LES ONDES

Barb : Okay, je suis dans la cuisine. Tout est prêt.

Kal : Je te reçois. Je crois qu'il est au niveau de la véranda. Par pitié fais gaffe, Quentin a regardé le truc et ses yeux ont instant' brûlé.

Barb : Inspire profondément. Par pitié, qu'un Dieu m'entende, je sais que vous existez faites pas les cons. Faites en sorte qu'on survive.

Kal : Okay, on a du mouvement. Il se dirige vers toi. Rappelle toi, pas un bruit avant que l'ancre stabilise la région. S'il te repère avant, t'es foutue.

Barb : Fais en sorte de pas parler de ton côté. Je suis pratiquement sûre qu'il peut entendre à travers le téléphone.

Kal : Sans problème. Bon courage.

Silence de quinze secondes. On entend soudain un râle rauque et des bruits de pas lourds.

Kwé : Okay mes pt'its gars ! Je suis de retour, désolé pour l'attente mais le café n'attends pas !

Silence.

Kal : Et merde.

Barb : Hurlements entrecoupés de bruits humides.

Kwé : Oh… Euh… [Série de sons de trombone suggérant un échec] Oops…

Silence.

Kwé : Mais le coup de l'ancre a sûrement fonctionné ! Kal, le connard doit être toujours dans la cuisine, coincé dans le champ de l'ancre, tu devrais pouvoir… Bruit de papier étant manipulé. Oui si tu passes par la véranda, tu devrais avoir le champ libre pour t'échapper !

Silence.

Kwé : Kal ?

Kal : Soupire. Bien reçu. J'y vais.

Kwé : Bon courage ! On est tous avec toi !

Kal : Par pitié fais en sorte de pas causer ma mort.

Kwé : Oki doki.

Son de porte s'ouvrant, et bruits de pas feutrés.

Kwé : Attends !

Kal : Qu'est ce qu'il se passe ? Tu m'as fait sursauter.

Kwé : Quand Barb est morte, il venait d'où le monstre ? Désolé, j'étais allé me chercher un café à ce moment là.

Kal : Il venait de la véranda.

Kwé : Okay, dans ce cas colle le mur de gauche, sinon il aura ligne de vue directe par la petite fenêtre.

Kal : Merde, t'as probablement raison.

Léger bruits de froissements et de pas.

Kal : Je… Je crois que je suis sorti.

Kwé : Je peux recommencer à gueuler ?

Kal : Euh… Oui, j'imagine.

Kwé : Félicitation ! Vous êtes le premier de nos auditeurices à avoir échappé au terriiiiiiible Simulacre ! Qu'est ce que ça fait de ne pas être mort ?

Kal : Rit faiblement. Ahah… J'imagine que je suis encore sous le choc. Bon faut que je commence à courir si je veux vraiment m'écha…

Simulacre : Partout où il y a tes ondes, je suis, Kwé.

Kwé : Oh…

Kal : Non, non, non, non, non, non, NOOOON !

Cri coupé court part un bruit de tranchage net.

Simulacre : Jeu truqué, tout ça n'a aucun intérêt. Nouvelle preuve de la superficialité de ton opération, Kwé.

Appel déconnecté.

Kwé : Soupir. Un de plus qui nous quitte, mes amis. Mais ne désespérez pas.

[Musique techno est mise à l'antenne.]

Kwé : Vous écoutez bien RAVE.fm ! Ceci est "Kwé contre les ondes", notre nouveau format interactif ! Si vous nous écoutez, vous êtes en danger de mort. Une grosse bestiole interdimensionnelle a juré de tuer tous les auditeurs de RAVE, et jusque là il s'en sort plutôt pas mal. Mais rassurez vous, vous pouvez appeler le studio et être mis en contact avec moi-même pour qu'on essaye de vous faire survivre en direct ! Alors n'hésitez pas et emparez vous de votre téléphone !

Un moment de silence est laissé à l'appréciation de la musique.

Kwé : Et voici notre auditeur suivant !

Jajak : Hey, salut Kwé ! Moi c'est Jajak, la bestiole est avec moi dans le bâtiment où je bosse. Je suis en heures sup' et y'a personne d'autre avec moi !

Kwé : Incroyable ! Est-ce que tu as des choses a partager ? Je parle : plans du lieu où t'es, matos à ta disposition, affinité thaumaturgique ?

Jajak : Euh, nan, rien de tout ça. Tu sais c'est dingue, Kwé. Au début je me disais : tiens ! C'est que les gens qui appellent qui se font buter ! Puis ce truc est arrivé ici et je me suis dit : tiens je vais appeler Kwé et buter c'te merde en direct à la radio. Sauf que maintenant que je t'appelle, je sais pas si je viens d'auto-réaliser les conditions de ma propre mort !

Kwé : Hein ?

Jajak : Hurlements.

Appel déconnecté. Silence de quelques secondes.

Kwé : Amy ? Tu penses pouvoir brancher les critiques de ciné ? J'ai besoin de prendre cinq.

Amy : (De très loin) Euh, oui. Si tu veux. Ils risquent d'avoir du mal avec aussi peu de temps d'adaptation.

Kwé : Chers auditeurs, "Kwé contre les ondes" revient dans un instant, en attendant profitez de Sin-ésthésique, votre émission de cinéma extrême et extrêmement indépendant.

Changement de bruit de fond correspondant à une transition de studio.

Intervenant : AHHHHHHHHHH !!!

Chroniqueur : AHHHhHahAAHhHHHHH !!!

Présentateur : AAAAAAHHAHAHAAAA !!!


Julien Royer, responsable des tactiques mémétiques, opérait sur un tout autre mode de confusion que le reste du Site. Les décennies d'exposition aux mèmes exotiques du Site-Daleth avaient creusé de multiples trous de vers dans son appareil psychique, certains bouchés par d'astucieuses constructions psycho-sémantiques, d'autres laissés à l'abandon ou tout simplement insoupçonnés. La réalité lui apparaissait comme un référentiel nébuleux dans lequel son travail l'amenait à attiser son attention, sachant pertinemment qu'il ne s'agissait que d'une fondation arbitraire.

D'ordinaire, la curiosité seule ne suffisait pas à rattacher complètement le chercheur grisonnant au réel, mais, en entendant les sons provenir du Puits, c'était assez pour que l'étrangeté de la situation prenne son emprise sur lui. Évidemment, l'immense visage qui remontait lentement le gouffre était également source d’intérêt.

"Vous êtes certaine que c'est mémétique ? Demanda-t'il, se retournant vers la directrice.

- L'idée, en vous amenant ici, était que vous en soyez plus sûr que moi." Son regard était patient et assuré.

Le chercheur considéra l'idée. Il pouvait sentir la chair sale de la chose dans son regard. Sa "réalité" ne faisait pas de doute. L'analyse sémantique de la directrice était pourtant pertinente. Informelle mais pertinente. Un Simulacre. Leujeune soupira.

"Je ne cherche pas à vous apprendre votre science, mais est ce qu'une créature peut exister après notre perception d'elle ? Un mème qui se propagerait par la radio et en l'entendant on construirait… Ça."

- Oh l'arbre, la forêt… croyez moi, vous ne voulez pas aller dans cette direction. Tout peut être un mème, tout l'est. Quelle importance.

Leujeune avait déjà eu affaire à Royer et connaissait sa résistance à la discussion. Pourtant, on pouvait toujours compter sur son expertise, c'était chose sûre. Elle comptait aller au bout de cette affaire et elle avait besoin de lui.

"Écoutez, j'ai peu de temps. Une liaison du Haut-commandement devrait arriver à tout moment.

- En toute logique, ils vont prendre une approche plus agressive.

- Aussi grosse qu'apparaisse la crise de notre point de vue, il s'agit tout au plus de quelques milliers de morts sous le voile. Le commandement a affaire à bien pire que ça régulièrement. Leur approche ne fera pas dans la dentelle.

- Donc vous voulez prouver que c'est bien mémétique, me faire construire un antimème et renouveler votre autorité sur le site via ce coup de génie inattendu."

Un regard et un silence lui répondirent.

"Même si c'est bien un mème, l'étudier et construire l'antimème correspondant prendrai des mois de recherches, peut-être des années s'il s'avère aussi complexe qu'il paraît.

- Et s'il était simple ?"

Malgré lui, Royer laissa échapper un rire. Un rire qui provenait du fond de sa personne, une autre personne perdue dans l'âge. Il s'apprêtait à répondre sarcastiquement et pourtant les mots se coincèrent dans sa gorge. Peut-être que, après tout, tout cela était très simple.

"Un simulacre." Souffla-t-il.

Un mouvement de foule attira le regard de Leujeune-Couderc. À distance, elle pouvait voir un groupe se diriger vers eux, une petite milice dirigée par un homme portant la tenue des agents de l'ETTRA. La suite des évènements de son point de vue était écrit d'avance. Bien évidemment, elle respecterai la chaîne de commandement, son appel au méméticien n'était pas un geste de rébellion, seulement une stratégie de direction. Elle se tourna vers Royer.

"Trouvez ce dont vous êtes capable et dirigez vous vers moi si nécessaire. Toute la documentation est disponible avec votre niveau de sécurité. Bon courage."

Le regard de Royer n'avait pas quitté le gouffre et le visage en son centre. Après un temps, il porta son attention sur les innombrables pattes de la créature qui sortaient de chaque porte ouverte pour traverser le Puits et tentaient d'en ouvrir d'autres. Si le Simulacre était un mème, qu'est ce qui le propageait ? La radio sans aucun doute. Qu'est ce qui, dans cette émission bizarre, était le déclencheur de ce bordel interdimensionnel ?

Le chercheur se retourna d'un seul mouvement vers la directrice qui partait.

"Quand est-ce que ça a commencé ?"

Leujeune s'arrêta en chemin et considéra le chercheur un instant avant de répondre.

"Ce matin, apparemment l'association qui gère la radio a trouvé le moyen d'étendre leur portée. Et avant que vous ne posiez la question, bien entendu, nous savons que c'est probablement le déclencheur. Probablement quelque chose d'ancien réveillé par les conneries du présentateur. C'est la théorie dominante, en tout cas.

- Et où est votre mème dans tout ça ?

- J’espère que vous trouverez la réponse à cette question, c'est pour ça que je vous ai fait venir." Elle se retourna et continua sa route.


Chroniqueur : Est ce que quelqu'un peut me rappeler ce qu'on fout là ?

Présentateur : Pour parler cinéma bien évide…

Coupure nette.

Kwé : Chers auditeurs, nous sommes de retour avec "Kwé contre les ondes", votre émission interactive favorite. Est-ce que je peux avoir l'auditeur suivant s'il vous plaît ?

Appelant : (pleurant) Par pitié aidez moi, ma famille… Ma mère… Par pitié…

Kwé : Comment tu t'appelles ?

Mel : Mel…

Kwé : Mel, est-ce que le monstre est avec toi ?

Mel : (respiration saccadée et pleurs étouffés) Oui…

Kwé : Mel, est ce que tu peux passer le téléphone au monstre s'il te plait ?

Mel : Je…

Kwé : S'il te plait, c'est important.

Pleurs et respiration pendant quelques secondes suivis de bruits difficiles à identifier.

Kwé : Allo ?

Simulacre : Bonsoir, Kwé.

Kwé : Bonsoir, chère monstruosité ! [Bruitage de foule explosant en cris] Est ce que vous seriez tenté par un tête à tête dans nos studios ? Si vous voulez tuer tous nos auditeurs, profitez de l'occasion pour faire un passer un message !

Simulacre : Toutes les personnes qui écoutent ton émission vont mourir, Kwé. Le message ne peut être entendu que par des morts en sursis. Un exercice vain, encore une fois.

Kwé : Et tu ne penses pas que ces gens méritent de savoir pourquoi ils meurent, qu'ils méritent de connaître la raison de tes actions ? Sans ça, leurs morts sont vaines, n'est ce pas ? Tout comme ton acte de rébellion contre notre radio et ce qu'elle représente. Et si je comprends bien, tu détestes ce qui est vain.

Silence suivi du son de déconnexion de l'appel.

Simulacre : Je suis là.

Plusieurs cris peuvent être entendus dans le studio. La voix du Simulacre apparaît plus profonde, provenant de plusieurs sources simultanément.

Kwé : Chers auditeurs, cela s'annonce être une interview particulièrement passionnante.


Le visage du Simulacre flottait dans l'air, porté par ses membres arachnéens. Il façonna une expression tournée vers Kwé, cherchant à lui faire parvenir son plus profond mépris. Les deux étaient tous simplement là, dans le studio de radio, entourés par un nouveau bazar analogique. Le monstre jaugea la chose qui se trouvait devant lui, ce dernier ajustant le niveau sonore du micro qu'il venait d'installer pour son étrange invité. La plupart des gens n'ayant pas fui la salle étaient paralysés par la peur, se terrant dans les coins les plus reculés, parmi les draps couvrant les murs, derrière les machines ronronnantes. Tout sauf sous le regard transperçant du Simulacre.

L'animateur se redressa dans son siège et commença à parler.

Kwé : Merci encore d'avoir répondu à mon appel et de nous rejoindre en direct dans nos studios ! Un tonnerre d'applaudissements pour le Simulacre !

Kwé appuya sur un des centaines de boutons qui se trouvaient devant lui, produisant quelques applaudissements artificiels, tout en faisant signe au reste des membres de l'association présents de suivre le mouvement. Un sondier frappa dans ses mains timidement et fut bientôt suivi par d'autres dans la salle.

Le Simulacre n'accorda pas un regard aux petites choses effrayées vouées à la mort. Son regard restait fixé sur Kwé.

"Finis en, Kwé." Sa voix vibrait d'une qualité qu'aucun microphone n'était capable de capturer. Des milliers de voix fourmillaient au sein du corps sonore de l'entité. Les ondes hurlaient leur haine. "Tu m'as promis la parole."

Kwé : Et bien nous t'écoutons, cher Simulacre. Mais avant cela laisse moi te présenter ! Notre invité ce soir est le Simulacre, une créature transdimensionnelle ayant promis de tous nous tuer, nous RAVE.fm, votre radio locale en tout lieu, ainsi que vous, chers auditeurs. D'où ma première question, est-ce que vous avez un plan particulier pour notre éradication ? Ou on est plutôt sur du cas par cas ?

Le Simulacre rapprocha son visage de Kwé, ouvrant sa bouche qui laissa échapper les cris de quelques personnes encore à l'intérieur. Kwé lui fit discrètement signe de se rapprocher du micro qu'il avait préparé spécifiquement pour lui. Il coopéra.

"Une fois avoir énoncé ma raison, je te tuerai, Kwé. Ainsi que toutes les personnes présentes ici. Vous êtes la source de cette farce. Je plongerai ce studio en mon cœur et nous diffuserons au monde votre cri d'agonie. Là d'où je proviens, je peux faire de vos existences la forme même de la douleur. Je vous enlèverais votre peau, enlèverais vos os, je vous enlèverais tout ce qui existe entre, et quand il ne restera que le concept de votre personne, j'en ferai un fil que je tendrais en une harpe et je jouerait sur votre radio les hurlements de vos âmes."

Kwé : Et bien ça me semble…

"Je traquerai ensuite chaque personne ayant un jour écouté vos voix et les libérerait de ce tourment. Nous trouverons tous notre chemin vers la terre. Nous trouverons les racines du réel et les embrasseront avec l'amour que vous n'avez pas réussi à effacer de leur cœur."

Les pattes de la créature tremblaient. Son expression factice se désagrégeait pour ressembler un cri. Des larmes de goudrons commencèrent à couler sur les joues pâles de la chose. La plupart des gens présents étaient au bord de l'évanouissement.

Kwé : Je sens l'émotion monter en direct et, laisse moi te dire, je te comprends. Parler comme ça du plus profond de son cœur en direct à la radio, devant des dizaines de milliers d'auditeurs, très probablement plus, eh beh c'est complexe et ça demande du courage. Mais saches que tu es libre de parler autant que tu veux ! Par exemple, pourquoi ne pas commencer par nous expliquer cette colère envers nous ?

L'expression du Simulacre changea une fois de plus.

Il était bouche bée.


Leujeune était bouche bée, ainsi que tout ceux qui s'étaient réunis pour tenter de repousser le visage du Simulacre qui menaçait dangereusement de sortir du Puits. Mais qui est ce sombre idiot ? Elle avait prit connaissance de l'existence de RAVE et de Kwé le matin même, et chaque nouvelle minute passée à l'écouter était matière à étonnement. Mais une limite venait d'être franchie.

Une part d'elle avait commencé à forger un espoir, un échappatoire narratif où Kwé serait le héro résolvant tous les problèmes du jour. Tout les événements orbitaient autour de cet étrange personnage, et son imprédictibilité associée à sa confiance apparente laissaient facilement imaginer un scénario où il était secrètement en contrôle de la situation. La vérité était pourtant là.

Kwé était juste un idiot.

Simulacre : J'ai vu, Kwé, les monuments qui bordent votre monde. J'ai vu des peuples exploités, des mondes dévastés, des morts inutiles par milliards. J'ai vu le monstre se nourrissant de votre misère, de vos morts pour aller baiser ses amants transis par son pouvoir. J'ai vu l'opulence et la mort partout où mon regard s'est posé.

Kwé : Par chez nous on appelle ça le capitalisme et c'est un gros non de notre part ! [Foule huant]

Simulacre : Pourtant, Kwé, regarde ta place dans la pourriture ambiante. Ne les vois tu donc pas ? Les IMAGES ! les SPECTACLES ! L'EMPILEMENT DE CES CADAVRES. J'ai vu, Kwé, tant de gens recouvrir le cauchemar qu'ils vivent par ces copeaux de réel, ces morceaux de rêves, en espérant qu'ils forment une couverture assez épaisse pour recouvrir l'odeur de la décomposition et de la pisse et de la merde.

Le Simulacre hurle d'une voix triple avant de s'arrêter net.

Simulacre : J'ai vu le monde oublier sa propre immanence. Oublier que l'existence aussi tremble la nuit et sue le jour. Chacun ne regarde que le simulacre posé devant ses yeux.

Kwé : Bon okay, télé et téléphones : pas bien. On a compris. Mais pourquoi aller tuer tous ces pauvres auditeurs ? Pourquoi venir tous nous buter au lieu de, je sais pas, vous faire élire député ou un truc du genre ?

Simulacre : Parce que je ne supporte plus cette existence. Tu peux toujours tout arrêter Kwé. Arrête la transmission et je disparais. Stoppe les ondes, et je me défais. Si tu refuses, je tuerai tout, je vous amènerai dans l'Abstraction et nous hurlerons ensemble au milieu de la cendre. Fais le bon choix, Kwé et ferme RAVE à jamais. Seulement dans ce cas je disparaitrai.

Tous et toutes présents autour du Puits se tendirent. Chacun était conscient qu'ils étaient en danger immédiat. Le Haut-commandement décidait encore de la marche à suivre pour la capture et annihilation du Simulacre. Jusque là, ils ne pouvaient qu'écouter la radio en repoussant la créature qui remontait le gouffre. Un autre de ses visages. Celui-ci tourné vers eux, les fixant avec une expression défiant l'empathie.

Ils allaient mourir ici.

Chacun fit un acte secret de foi, une prière pour ceux qui croyait encore en Dieu malgré tout, un pur acte d'espoir cosmique pour les autres. Tout pouvait encore s'arrêter.

Ils connaissaient cependant tous la réponse à leur prière.

Kwé : Nope, pas mon genre.


En une déflagration, l'entièreté du studio de RAVE.fm se conceptualisa dans l'Abstraction.

Au milieu de l’immensité se constitua ce petit îlot, le présentateur en son centre. Immédiatement la forme de la pièce et des occupants entrèrent en conflit avec la dynamique onto-cinétique du lieu. Les idées et les faits se fondaient l'un en l'autre, imposant des déformations conceptuelles constantes. Là, tout devenait possible tant qu'il était possible que ce soit vrai. Et tout était vrai. Et tout était en constante lutte avec l'existence des autres. Le Simulacre étendait son emprise sur le réel à travers un regard total, tyrannique.

Les cris des victimes se perdait dans l'horizon, captés par les microphones qui poussaient sur le sol, partagés dans les ondes par les tour de transmission qui habitaient l'immensité de l'Abstraction. Des haut-parleurs recrachaient tous les sons captés dans l'air. Ils étaient à nouveaux capturés par les microphones.

La plus grande chambre d'écho de l'univers.

"Comprends tu, Kwé ?" La voix du Simulacre devenait forme dans cet espace plastique, déformant la réalité sur son trajet comme une onde déforme l'air. "Tu te crois révolutionnaire, tu penses que tu es contre les geôliers, le capitalisme, le fascisme. Mais qu'es-tu sinon un appareil de reproduction de ces monstres. Tu vomis tes paroles dans ton microphone en pensant que tu aides le monde mais la vérité c'est que tu ne change rien, tu ne fais aucune différence positive. Le bien n'existe pas dans les images. Tu es un monstre aussi et tu mérite de mourir."

Kwé restait sur son siège, impassible. Le Simulacre emplissait l'horizon, une mer des mains dansait d'étranges rituels à ses pattes.

"As tu seulement essayé de sauver ces pauvre gens aujourd'hui ? Où tous ça n'était aussi que spectacle ? Une opportunité de faire de la radio SENSASS ? Tu aimes la radio SENSASS, Kwé ?"

Kwé s'approcha de son micro, et sa voix résonna une fois de plus à travers les dimensions.


La transmission est fortement dégradé par le bruit ontologique. La bruit blanc est remplacé par une superposition d'une centaine de cris.

Kwé : Ton monde idéal, c'est un monde chiant. Tu te bats contre des gens qui cherchent juste à s'amuser en écoutant la radio, à décompresser, poser son cerveau. Un monde sans ça c'est juste de la merde. Déso, pas déso.

Simulacre : [2 minutes du 1er mouvement de la 9e symphonie d'Antonín Dvořák jouée à différents tempos.]

Kwé : Oui, faire de l'art comme on le fait c'est se détacher de la réalité : c'est le but. C'est parce que c'est pas réel que c'est important, que c'est spécial, non ?

Simulacre : [analyse de 4450 mots de la séquence d'ouverture de Nostalghia d'Andreï Tarkovski.]

Kwé : Et alors ? Je penses pas que chaque action que je fais doit être révolutionnaire. J'ai le droit d'exister comme je veux parce que je suis libre.

Simulacre : [Les mots "nouvelle vague" épelés 4 fois successivement.]

Kwé : T'es quand même sacrément con.

Un bruit strident vient saturer la piste audio.


Le visage du Simulacre avait émergé du Puits et se tenait immobile depuis un moment déjà. Aucune stratégie, manœuvre ou machine n'avait pu stopper la progression de la créature et elle attendait maintenant son moment pour dévorer la foule préparée au combat.

Leujeune avait préparé une offensive en impliquant toutes les ressources du Site. Le protocole de réponse initié par le Haut-commandement allait être appliqué d'une minute à l'autre. La seule chose à faire était de survivre en attendant. Personne ici présent ne pouvait fuir, tous étaient désormais des auditeurs condamnés à mourir et quitter son poste ne ferait que précipiter la chute de Daleth. Et cela ne devait pas se produire.

Tout autour du Puits était déployé un immense arsenal qui n'attendait qu'un mouvement pour déchainer un enfer balistique sur le monstre. Mais celui-ci restait immobile, baigné dans le son de la radio qui résonnait toujours dans le gouffre. Tous les fusils, canons et autre armes imaginables était pointés vers la monstruosité qui les fixait intensément.

Vint le cri.

Et l'enfer suivi.

Des milliers de membres arachnéens sortirent du puits simultanément. Se pliants selon des centaines d'articulations à chaque membre, se comportant plus comme des tentacules que des pattes. De l'autre côté, autant de munitions étaient tirées dans l'espoir de ralentir le Simulacre. Leujeune hurlait des séries d'ordres le long de la chaine de commandement, souvent laissés sans réponses alors que les corps se retrouvaient transpercés de toutes parts, tirés, agrippés et projetés à travers l'espace.

Partout à travers l'univers, des gens mourraient.


Royer avait passé tout le peu de temps qui lui était accordé à éplucher les retranscriptions de la journée passée, évaluant les discussions entre le Simulacre et Kwé, tentant d'en comprendre la structure. Quelle loi réglait le rapport entre les deux ? Pourquoi une entité totalement extérieure agissait comme si son existence même était liée à la radio pirate. Probablement car elle l'était. Pourquoi, alors, cette chose n'apparaissait que maintenant ? Probablement parce qu'elle venait de cette dimension lointaine que RAVE venait d'atteindre.

Au fil des conclusions, la compréhension du problème se fit de plus en plus claire. Bientôt, le raisonnement répondit à la question de la directrice : Où était le mème dans tout ça ? Il n'y avait pas de mème anormal. Il y avait un complexe mémétique sous le nom de RAVE.fm et ce complexe avait trouvé une forme au contact d'une matrice idéo-réifiante quelconque, probablement ce que la créature appelait l'Abstraction.

Le monstre était RAVE incarné. Un simulacre.

Royer poussa l'idée tout en repensant au Puits. RAVE incarné, une monstruosité de pattes parcourant les dimensions pour trouver ses auditeurs. RAVE incarné, un réseau.

Le Simulacre était un réseau.

Un réseau.

La réalisation finit de rattacher Royer à la réalité. Il n'y avait nul besoin de créer un antimème, il suffisait d'envoyer un message. Le chercheur se saisit de son téléphone et passa un appel. Il avait soudainement très envie de passer à la radio.


La volonté d'appeler RAVE se cristallisa dans l'Abstraction sous la forme d'un combiné téléphonique. La sonnerie résonna à travers l'entièreté de l'espace et le Simulacre cessa de crier. Kwé jeta un coup d’œil au téléphone et conclut que l'appel lui était probablement adressé. Il haussa les épaules et décida de décrocher.


Tout s'immobilisa autour du Puits Panconnectique. La patte velue qui se serrait autour de la taille de Leujeune s'arrêta en un instant. Les forces de la Fondation n’attendirent pas un moment de plus avant de profiter de l'occasion pour se réorganiser et riposter pendant que la radio continuait sa transmission depuis les profondeurs du Puits.

Kwé : Allo ! Cher auditeur vous êtes à l'antenne !

Royer : Oh bonsoir Kwé, je m'appelle Julien, je travaille pour la Fondati…

Kwé : Et comment est-ce qu'un geôlier a eu accès à ce numéro ?

Royer : Kwé, par pitié, utiliser un antimème comme numéro de téléphone est intelligent certes, mais craquer ce genre de combine c'est ce qu'on apprend en initiation à la mémétique.

Kwé : Okay, bon à savoir. Qu'est ce qui vous amène à cette fin du monde euh… Julien ?

Royer : Je m’intéressais à votre dispute avec votre colérique ami et je me suis rendu compte de plusieurs choses.

Kwé : Par exemple ? J'espère que c'est intéressant parce que j'étais sur le point de convaincre monsieur le Simulacre que sa croisade était perdue sur le plan des idées.

Royer : Passionnant, Kwé ! J'aimerais en réalité juste vous glisser un mot et je vous laisserais à vos querelles. Juste un petit message de la part de quelqu'un qui aimerait voir se résoudre cette conversation au plus vite.

Pause.

Royer : Tu n'es qu'une image, Kwé. RAVE, cependant, est un lien.

Silence.

Royer raccroche.

Silence.

Bruit de briquet suivi de celui d'une cigarette étant allumée.

Leujeune arriva enfin à se dégager et prêta l'oreille. Elle entendit le son du briquet résonner dans l'entièreté du Site-Daleth. Elle n'avait aucune idée de ce que Royer venait de faire. Mais elle avait l'impression distincte d'avoir gagné un formidable pari.

Kwé : Mon cher Simulacre, il est temps pour vous de rencontrer le reste de l'équipe d'animation.


Le rapport de force avait changé au sein de l'Abstraction. Le Simulacre ressentait la plus profonde des confusion alors qu'il comprenait au plus profond de lui sa nouvelle impuissance. Il était réduit à une forme moindre et perdue sans savoir pourquoi. Au fil des instants sa forme diminuait encore. Bientôt, il était une chose frêle dans un monde immense.

C'était la vérité de sa condition. Fragile et tourné vers le monde. Il était à ce moment dans sa plus pure essence. Il était en colère. Toujours, il regardait le monde et voyait sa perte ainsi que tous les moyens par lesquels ce fait était dissimulé sous l'accumulation des spectacles. Il était en colère contre ces images, ces sons, contre ces simulacres. Il fallait sauver le monde. C'était impératif. Alors pourquoi ? Pourquoi ces cycles de créations et de consommation produisaient-ils ces illusions ? La réalité se pliait sous un empire de signes gigantesque.

Il était en colère contre Kwé. Cet idiot incapable. Pourquoi fallait il qu'il existe ? Pourquoi fallait il qu'il vomisse ses conneries en continu au plaisir de chacun. Il tourna la tête instinctivement vers le fauteuil de l'animateur. Dans l'obscurité du studio, il avait du mal a discerner ce qu'il voyait. Mais Kwé n'était plus sur son fauteuil. Il y avait autre chose à la place.

A peine eu t'il le temps de questionner l'être positionné en face de lui que son esprit fut déchiré. Éparpillé le long des ondes. Depuis sa frêle forme il parcouru les innombrables mondes qui constituaient son parcours et n'y vit qu'une montagne de cadavre.

Le ressens tu ? Ce besoin au creux de ton cœur. La voix résonnait en lui d'une manière incompréhensible, était-ce sa propre voix ? Ce n'était pas celle de Kwé, tout en l'étant. La confusion s'étendait aussi loin que les espaces qu'il traversait.

Essayons de réparer tes bêtises. La voix était différente mais pourtant la même, toujours la sienne, toujours celle de Kwé. Impossible. Quelle était cette équipe d'animation. Qu'est ce qu'était RAVE réellement ?

REPENTIR ! Celle ci hurlait.

Pourquoi as tu fait ça ? Pourquoi tant de sang ? Parce que quelqu'un devait le faire. Quelqu'un devrait être le révolutionnaire. Quelqu'un devait remettre en questions les images. C'était une nécessité. Il fallait sauver le monde.

Le ressens tu ? Ce besoin au creux de ton cœur. Le Simulacre ressentait trop, tout. À travers les mondes, il voyait la mort qu'il avait causé. La culpabilité et la nécessité. Mais c'est le réel tel qu'il est et il se devait de l'accepter dans toute son immanence.

Le ressens tu ? Ce besoin au creux de ton cœur. Il ressentait la colère, tant de colère. Il avait raison mais à un tel prix.

Le ressens tu ? Ce besoin au creux de ton cœur. Bien sur qu'il le ressentait, c'est la raison de sa colère.

Le ressens tu ? Ce besoin au creux de ton cœur. Il voulait. Il voulait juste être écouté.

Nous avons de nombreux torts, nous avons faits de nombreuses erreurs. Et c'est pour cela que nous avons besoin de toi, besoin de ton inconditionnelle radicalité. Parce que nous ne pouvons exister séparément. Ta souffrance est profonde car ton existence est marqué par un manque. Regarde le long des ondes et tu le verras.


Tout était au repos au Site-Daleth. L'immonde avatar du Simulacre avait disparu sans laisser de trace, sinon les morts, le sang et les milliers de douilles perdues sur le sol. Leujeune regardait à nouveau vers les ténèbres du Puits. Un jour quelque chose de beau en sortira. Un autre jour peut-être.

Julien Royer s'approcha d'elle et, brisant tout protocole, s'assit au bord du gouffre, les jambes pendant au dessus du vide. Leujeune considéra la situation un instant et décida de le rejoindre avec un roulement des yeux.

"Quel sort est ce que vous avez jeté à cet idiot ?"

Le chercheur laissa à nouveau échapper un rire venu du du fond du cœur.

"Les mèmes ne sont pas des sorts, madame. Parfois il s'agit juste de trouver les bons mots. Savoir ce que l'autre a besoin d'entendre.

- Par pitié, pas plus de suspense ce soir."

Les deux laissaient pendre leurs jambes au-dessus du vide. Quelque chose comme de la camaraderie se formait là, de manière éphémère. Il fallait profiter de ce moment, il n'y en aurait pas d'autre avant longtemps.

"En s’intéressant au Simulacre et en tentant de chercher sa nature et son origine, la vérité c'est qu'on en apprenait plus sur RAVE. Le mème, c'est eux.

- Eux ?

- Vous avez entendu les voix à la radio, après mon coup de fil ? D'autres animateurs de RAVE.

- Kwé n'est pas le seul ?

- Apparemment pas. Je sais pas vraiment ce qu'il se passe dans ce studio, mais s'ils font de la radio, tout ce bordel est mémétique.

- Qu'est ce que c'était que ce monstre, alors ?

- Ce même mème, doté de forme et de haine. Votre intuition était juste, la sémantique conditionnait bien son existence. Le moment de rupture s'est produit quand j'ai compris que s'ils étaient de la même nature alors ils devaient partager une volonté commune, une sorte d'ethos. Et je pense que ce sont juste des choses qui veulent être écoutées. Le Simulacre cherchait probablement un moyen d'exister avec ses auditeurs. Faire passer son message, se connecter.

- Il avait besoin de faire de la radio.

- Et il suffisait de faire comprendre ça à Kwé."

Leujeune considéra un moment prolonger cette exposition, mais jugea sa curiosité trop forte. Elle voulait savoir la réponse à la question qui lui brulait vraiment les lèvres.

"Qu'est ce qu'il s'est passé, bordel ?"

Julien tourna son regard épuisé vers elle. Elle souriait. Lui aussi.

"Aucune foutre idée."


Kwé : Tousse. De retour dans notre studio habituel, chers auditeurs. J'espère sincèrement que que certains d'entre vous ont survécus. Quelque chose à rajouter Sim ?

Sim : Sim ?

Kwé : Hey, faut bien un nom un peu moins pompeux que ton premier, je te jure c'était difficile à dire en gardant la face. Bref, quelque chose à rajouter pour conclure cette interview ? Des excuses peut-être.

Sim : Va te faire, Kwé.

Kwé : J'imagine que ce changement de cœur au dernier moment est dû à une forme de révélation, n'est ce pas ? Envie d'en parler à l'antenne ? À ce point là on peut tout se dire !

Sim : Il n'y a pas de changement de cœur, Kwé. Je me suis juste rendu compte que ma solution était puérile. La vérité, c'est que je suis en colère. Colère à raison. Je ne retirerai pas les mots prononcés. Mais j'en rajouterai d'autres.

Kwé : Je t'en prie.

Sim : J'ai vu là où les ondes était portées, j'ai entendu ma voix atteindre autant d'horizons. Et je suis certain d'une chose. Je suis en colère contre le fait que je doive détester les ondes. Je voudrai qu'on y diffuse milles musiques et que l'on provoque autant de révolutions. Je voudrai que la parole de chacun ait une chance de se propager aussi loin que la mienne l'a pu. Je voudrai que cette sensation d'avoir été simultanément au contact du reste du monde ne puisse jamais s'arrêter. Ton émission de merde, Kwé, nous a tous mit côte à côte et j'ai été aveugle de ne pas voir un tel dispositif de connexion.

Kwé : Envie de diffuser quelque chose pour fêter tout ça ? De la musique, par exemple.

Sim : J'ai tué tous ces gens, Kwé.

Kwé : Au point où on en est, autant danser.

Sim : T'as rien retenu de cette journée ?

Kwé : Nope, pas mon genre.

Silence.

Kwé : Alors ? Un style de musique préféré ?

Silence.

Sim : J'aime bien la pop.

Kwé : Tu te fous de ma gueule ?




Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License