Kendrick
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« Détour humanitaire | Kendrick »

Kendrick profitait d’un instant de détente, une tasse de café bien chaud entre les mains, affalé dans son fauteuil favori, près de la fenêtre donnant sur la rue. C’était un de ses moments préférés de la journée, cet instant où il attendait avec impatience le retour de sa petite famille, bien à l’abri, tandis que des nuages sombres s’amoncelaient dehors. Bientôt viendrait l’heure de préparer le chocolat chaud et de sortir les gâteaux, puis le rituel immuable des devoirs, les moments tendres volés avec son compagnon…
En y réfléchissant, bien des moments de la journée lui semblaient être ses préférés, désormais. Jamais il n’aurait cru que la vie d’un citoyen lambda pouvait être aussi délectable, et il savourait chaque instant de quiétude comme un précieux cadeau.

Alors qu’il savourait d'avance l’énième itération de cette routine quotidienne, quelque chose attira subitement son attention dans la rue. Un simple mouvement, un passant, rien de bien inquiétant, et pourtant…
L’instinct d’agent sous couverture qui sommeillait en lui prit rapidement le dessus. Le fait lui apparut comme inhabituel, anormal ; Kendrick vivait dans un quartier résidentiel particulièrement calme à cette heure de la journée, les promeneurs étaient rares.
Il s’obligea à reprendre son calme. De trop nombreuses années passées à travailler pour le compte de la Fondation l’avaient rendu parano. Quoi de plus banal qu’un passant baladant son chien dans un quartier résidentiel ?

Son chien…

Kendrick se contorsionna sur son siège pour mieux voir. Non, il n’était pas en train de rêver. Ce visage, cette casquette, ce berger allemand…

Les pensées se succédèrent à toute vitesse dans son esprit. Qu’est-ce que l’agent Koop, un de ses anciens collègues et amis, pouvait bien faire là, devant chez lui ?
Il identifia les possibilités qui pouvaient faire de cette apparition un innocent hasard : avait-il été réintégré à la vie civile dans les environs ? Impossible, on l’aurait prévenu, et il l’aurait déjà croisé. Peut-être était-il devenu commercial, ou quelque chose du genre, ce qui justifierait sa présence dans les environs ? Non, pas son genre. Et dans ce cas, il n’aurait pas arboré son indéboulonnable casquette et n’aurait pas été en compagnie de Kalach, qu’il n’aurait sans doute pas eu l’autorisation de garder…
Peu à peu, il se fit à l’idée que le Xavier Herriot qu’il scrutait à cet instant était le même que celui qu’il avait salué pour la dernière fois plusieurs mois auparavant, sur le site Samech.

Il se leva d’un bond et, prenant garde à ne pas être vu depuis la rue, se dirigea vers le buffet de la salle à manger. Il extirpa une clé de sa poche de pantalon et ouvrit le tiroir de droite. Il en tira un Five-seveN ainsi qu’un taser X26, espérant qu’il n’aurait pas à s’en servir, mais sachant aussi qu’il n’hésiterait pas une seule seconde à le faire si la situation l’exigeait.
Un rapide coup d’œil par la fenêtre lui apprit que l’ex-agent était en train de traverser la route, toujours suivi de près par son compagnon canin. Il profita du laps de temps restant pour établir mentalement un plan pour la suite des événements, bien décidé à garder le contrôle de la situation.


L’instinct de Koop lui criait que quelque chose clochait depuis le début de leur planque, deux jours plus tôt. Et cette impression était due à une incohérence de taille, qu’il ne parvenait pas à s’expliquer.
Kendrick vivait dans un magnifique manoir, dans une banlieue pleine d’autres grandes et anciennes bâtisses du même genre, ce qui n’avait pour lui aucun sens.
Même si la façon de parler et le comportement de l’archiviste avaient toujours laissé penser qu’il avait bénéficié d’une bonne éducation, son poste peu prestigieux et son train de vie de l’époque de la Fondation ne collaient pas avec l’impressionnante demeure qu’il occupait aujourd’hui. Et l’hypothèse d’un beau cadeau d’adieu de la part de son employeur paraissait encore plus improbable, vu sa situation financière. D’autant plus que Kendrick n’avait jamais rien fait, à sa connaissance, qui puisse justifier un traitement de faveur.

En découvrant ça, Antoine et lui avaient hésité sur la conduite à tenir. Ils avaient un temps pensé à tout annuler, mais chaque voyage en France impliquait un risque non négligeable d’être localisés et capturés, et ils devaient donc les rentabiliser au maximum. De plus, Koop était persuadé que s’il avait s’agit d’un piège tendu par la Fondation, celle-ci aurait justement fait en sorte qu’il soit moins évident. Il fallait tenter le coup.
Et c’est ainsi qu’il s’était finalement retrouvé en route vers sa porte, jetant des coups d’œil prudents par-dessus son épaule pour s’assurer qu’aucun agent ne venait lui faire regretter sa témérité. Sauf mauvaise surprise, l’archiviste licencié serait seul chez lui à cette heure.

Arrivé devant l’entrée, n’ayant rien remarqué de suspect, il sonna.
Un carillon espiègle résonna à l’intérieur, et, quelques secondes à peine après, la porte en bois ouvragée s’ouvrit sur un Kendrick souriant.

« Salut, Koop, tu entres boire un verre ?

- Salut, Kofe », répondit machinalement le déserteur, abasourdi.

Dans sa tête, tous les voyants tournèrent soudainement au rouge. Il avait certes espéré que la mémoire reviendrait vite à l’ancien archiviste, mais celui-ci l’avait visiblement reconnu avant même qu’il n’ait à ouvrir la bouche, et sans afficher la moindre surprise ou perplexité. Par-dessus le marché, son invitation à boire rappelait désagréablement celle d’Antoine, à l’issue de laquelle il s’était retrouvé avec l’arme de poing de Marie Clavel pointée entre les deux yeux.
Kendrick dû percevoir son trouble, car il lui affirma, un sourire vaguement amusé aux lèvres :

« Je ne vais pas te manger, entre. »

Koop entra. Même s’il avait refusé qu’Antoine l’accompagne, préférant qu’il reste dans la voiture pour assurer leurs arrières, il était cette fois-ci accompagné de Kalach, et le berger allemand était de loin l’élément le plus dangereux de leur petit duo. Si une Marie Clavel bis s’avisait de le mettre en joue, la tâche ne serait pas aussi aisée que la fois précédente.
En tout cas il l’espérait, car pour l’instant, le chien, ravi de retrouver une vieille connaissance, était directement allé lui réclamer une gratouille, que Kendrick s’était empressé de lui accorder. Il fallait espérer qu’il n’hésiterait pas à se retourner contre un homme qu’il avait côtoyé pendant plusieurs années.

Il suivit le propriétaire des lieux dans une entrée où l’ancien et le moderne se côtoyaient dans une harmonie inattendue, et remarqua que la démarche de son hôte paraissait étrangement différente. Là où l’archiviste Kendrick qu’il avait fréquenté au site Samech avait toujours eu l’air un peu gauche, l’homme qui le guida marchait d’un pas assuré et alerte.

Une fois dans le salon, une vaste pièce qui comprenait notamment une élégante cheminée, il proposa à son invité de s’assoir, ce qu’il fit, non sans guetter avec attention le moindre signe de guet-apens. Il se dirigea ensuite vers un magnifique buffet en bois massif qui trônait dans la salle à manger, et en tira une bouteille de bourbon ainsi que deux verres à whisky.

Xavier détailla Kendrick du regard. Il était vêtu d’un blazer bleu marine, d’une chemise bleu ciel et d’un pantalon en toile grise, accoutrement qui tranchait radicalement avec la blouse de laboratoire retouchée à la main qu’il lui avait toujours connu. Les seuls accessoires qui rappelaient leur passé commun étaient les lentilles fantaisie qu’il portait, même s’il parut au déserteur qu’il ne s’agissait pas des mêmes qu’à l’époque de Samech.
Son regard s’arrêta également sur le flacon qu’il tenait. Bien que n’étant pas un expert en la matière, il comprit à la date affichée sur l’étiquette, ainsi qu’au travail de la bouteille, que ce n’était pas exactement le genre de tord-boyaux qu’on pouvait trouver chez le premier quidam venu.

« Nos retrouvailles valent bien la peine que j’entame une bonne bouteille, expliqua Kendrick. Alors, dis-moi, que me vaut ta visite ? »

Tout en lui posant cette question, il lui tendit un verre légèrement rempli que l’ex-agent ne put s’empêcher de lorgner avec suspicion. Voyant ça, l’hôte éclata d’un rire qui lui parût un peu froid et moqueur.

« Ne t’inquiète pas, Koop. Mélanger du poison à un tel millésime serait un formidable gâchis ! »

Et, pour rassurer son invité, il se servit lui-même un verre, dont il avala une gorgée. Il l’invita ensuite à prendre place dans un des fauteuils en cuir qui garnissaient la pièce.

« Aaaaah… Excellent ! Alors, tu n’as pas répondu à ma question, Koop… Qu’est-ce qu’un individu qui devrait, au moment où nous parlons, avoir oublié jusqu’à mon existence vient faire chez moi, avec des manières de bête traquée ?

- Je rends visite à de vieilles connaissances, je ravive les vieux souvenirs… » répondit évasivement Xavier, tout en trempant ses lèvres dans son propre verre.

En effet, le bourbon était excellent.

« Raviver des vieux souvenirs, hein ? Ce n’est pas bien, ça, Koop… Pas bien du tout. Mais d’un autre côté, je mentirais si je disais que ça m’étonne, venant de toi.

- Que veux-tu ? On ne se refait pas… »

Le maître-chien avala une nouvelle gorgée de bourbon, et reprit :

« Par contre, on dirait que tu n’as pas eu besoin de moi pour te rafraîchir la mémoire. Et tu n’as pas l’air tellement surpris de me voir, d’ailleurs.

- Hé bien… Tu dois commencer à t’en douter, mais j’étais… Un peu plus qu’un simple archiviste, dirons-nous. Et j’occupais d’ailleurs un poste où on ne peut pas se permettre d’être surpris…

- Ni amnésié, apparemment », asséna Xavier, que ses doutes commençaient à refroidir de plus en plus.

Il avait du mal à soutenir le regard de Kendrick, non seulement à cause de ses perturbantes lentilles qui figuraient une galaxie, mais aussi parce qu’il émanait de lui une détermination et une confiance en soi inattendues chez le discret archiviste.

« C’est le cadeau que j’ai pu arracher à la Fondation, en récompense de tout ce que j’ai fait pour elle, et parce qu’elle sait que je ne trahirai ses secrets sous aucun prétexte. Ma mémoire, intacte. Enfin, aussi intacte que peut l’être celle d’une personne ayant passé une bonne partie de sa vie au service de la Fondation SCP, bien sûr.

- Et tout ça ? demanda le visiteur en pointant du menton le très coquet et très vaste intérieur de sa demeure.

- Ah… Ça ne va sûrement pas beaucoup plaire à un marxiste acharné comme toi, mais ce privilège-là, je le dois à ma naissance. Je me suis dit qu’un nouveau départ dans la vie était le moment idéal pour mettre à profit une partie de mon héritage. Je n’en avais pas fait grand usage, jusque-là. »

Il avala une nouvelle gorgée de whisky, qu’il parut apprécier en connaisseur, puis accorda à Kalach quelques caresses, conformément à leurs anciennes habitudes. À nouveau, son regard sidéral croisa celui, beaucoup plus banal, du caporal.

« Je crois que je devine ce que tu es en train d’essayer de faire, Koop. « Raviver de vieux souvenirs »… Et je ne dois pas être le seul que tu cherches à retrouver, j’imagine ?

- J’appréciais pas mal de monde, mine de rien, sur Aleph et Samech. Et je déteste la solitude.

- Oh, je n’en doute pas. »

Il déposa son verre, désormais vide, sur la table basse, laissant un instant le silence presque complet dans lequel était plongé la maison reprendre ses droits. Koop aurait juré que chacun de ses gestes, chacune de ses paroles était au service d’un seul objectif : assurer son emprise totale sur la conversation et, plus généralement, sur la situation. Il se sentait de plus en plus comme un rat dans une souricière.

« Et tu es bien conscient de tout ce que ça implique, n'est-ce pas ?

- Je pense, oui. »

Kendrick soupira.

« Je pourrais te faire compte-rendu complet sur les failles que je vois dans ta décision, Koop. Tous les risques que tu cours, et que tu fais courir à ceux que tu présentes comme tes amis, ainsi qu’à l’organisation qui garantit la survie du genre humain tout entier. Cependant, je te connais, je t’apprécie, et, dans une certaine mesure, je te comprends. Et puis, nous manquons de temps pour les sermons, par-dessus le marché. »

Il joignit les mains. Ses yeux vrillèrent ceux de l’ancien agent.

« Je n'essayerai pas de faire changer d'avis, Koop, je sais que c'est inutile. Mais je ne te suivrai pas. J’aime cette vie, j’aime sa simplicité, j’aime les gens qui m’entourent désormais. J’aurais aimé, sincèrement, que tu puisses goûter à une vie de ce genre. Tu aurais pu, mais tu es qui tu es, c’est ainsi.

- Je connais les risques. Et je ferai en sorte que ceux que je retrouverai en soient parfaitement conscients eux aussi avant d'accepter quoi que ce soit.

- Tu sais déjà qui tu vas contacter ?

- Oui, plus ou moins. Et en parlant de ça… »

Xavier hésita un instant, souhaitant poser une autre question mais, maître de la danse jusqu’au bout, Kendrick y répondit avant même qu’il ait eu le loisir de la formuler.

« Je ne sais pas où elle est, Koop. Je ne sais pas ce qu’elle fait, je ne sais… même pas si elle est toujours en vie, à vrai dire. Et même si je le savais, je ne te dirais rien. Pas même sous la torture.

- Alors, elle aussi, elle est un peu plus qu’un simple archiviste…

- En effet. Mais tu t’en doutais déjà, pas vrai ? Quoiqu’il en soit, ne gaspille pas ton temps et ton énergie à lui courir après. Tu ne la retrouveras pas. Et ça vaut mieux, pour toi et pour elle. »

Koop se gratta pensivement la nuque, à la fois dépité et chamboulé par toutes ces découvertes. Le fiasco complet de sa tentative du jour était une vraie douche froide, surtout après le succès inattendu de la récupération d’Antoine Valdez.

« Alors, on dirait que j’ai plus rien à faire ici », déclara-t-il finalement en se levant.

Kendrick le fixa intensément, à lui en donner la chair de poule.

« Si ça avait été un autre que toi… entama-t-il, laissant planer la menace implicite de la suite sans la formuler. Mais, même si je suis bien placé pour savoir qu’il ne faut pas se fier aux apparences, je crois que tu es un gars bien, Koop. Tu as tes défauts, bien sûr, mais tu es quelqu’un de bien. Je sais que tu feras au mieux. »

Xavier ne trouva rien à répondre à ça. La déclaration était sincère, pour autant qu’il put en juger, mais il ne savait plus que croire, venant de cet homme qu’il avait eu l'impression de connaître mais qui s’avérait être un parfait inconnu.
Comprenant qu’il n’obtiendrait rien d’autre de lui qu’un silence embarrassé, l’hôte se leva à son tour et le raccompagna jusqu’à la porte. Une fois devant celle-ci, il annonça, d’une voix parfaitement calme.

« À l’instant où tu passeras cette porte, Koop, je contacterai mon superviseur pour lui annoncer que tu viens de me rendre visite. Éloigne-toi d’ici aussi vite et aussi loin que possible, change de voiture, de vêtements si tu peux, assure-toi que Kalach ne soit pas trop visible… Enfin, j’imagine que tu connais la musique, maintenant.

- Ouais, je ferai ça.

- Et, Koop, s’il te plait, ne reviens jamais ici. Jamais. La Fondation, c’est fini pour moi. Et je refuse que ma famille soit impliquée, d’une façon ou d’une autre.

- Si la Fondation, c’était vraiment fini pour toi, tu l’aurais laissée te vidanger le ciboulot, Kendrick. Enfin, t’inquiète pas, j’étais venu chercher Koffe, l’archiviste un peu emprunté mais sympathique, mais j’ai pas l’impression qu’il vive ici. Je n'ai donc plus aucune raison de traîner dans le secteur.

- En effet, répondit-t-il en lui ouvrant la porte, une vraie tristesse affichée sur son visage pour la première fois depuis le début de leur court entretien. J’ai bien peur que ce Kendrick-là soit mort avec Samech. »

Koop s’en alla sans un regard en arrière, dépité. Son échec l’affectait plus qu’il ne l’aurait avoué, et son optimisme quant à la suite des événements était sérieusement entamé. Jusque-là, il avait surtout craint que sa réussite avec Antoine n’ait été qu’un coup de chance, mais il était maintenant confronté à un autre problème non moins inquiétant, à savoir que ses interventions pourraient bien être considérées comme une malédiction plutôt que comme un service rendu.

Le plus important dans l’immédiat restait néanmoins de vider les lieux au plus vite, suivant les conseils de Kendrick.
Alors qu’il s’engageait sur le trottoir, Kalach sur les talons, prêt à rejoindre la voiture où l’attendait Antoine, il croisa un homme qui lui adressa un sourire chaleureux accompagné d’un « bonjour » de circonstance. Celui-ci fut aussitôt imité d’une voix joyeuse par un bambin d’environ sept ans, un cartable aux couleurs pétantes sur le dos. L’agent en cavale leur répondit distraitement, plongé dans ses pensées. Ce ne fut que quand il entendit la porte qui venait de se refermer sur lui s’ouvrir qu’il comprit qui ils étaient.


Kendrick accueillit son compagnon avec un tendre baiser, souleva son fils adoptif dans ses bras et lui demanda comme de coutume comment s’était passée sa journée. L’enfant répondit avec application, énumérant des informations anodines qui prenaient tout leur intérêt pour un parent aimant. Il prépara ensuite le chocolat chaud, sortit les gâteaux, et s’enquit des devoirs à faire pour le lendemain.

Une fois que tout ceci fut fait, il s’autorisa un petit instant de répit, retourna au salon et jeta un rapide coup d’œil par la fenêtre, s’assurant que son inopportun visiteur avait bel et bien disparu. Seulement alors il souffla, libérant d’un coup toute la pression accumulée pendant les interminables minutes de leurs retrouvailles.

Il estima que les choses s’étaient somme toute bien passées, en premier lieu parce qu’il n’avait pas eu à faire usage de la force. Maîtriser à la fois le chien et son maître aurait pu s’avérer ardu, même avec son entraînement et l’aide de l’effet de surprise, sans parler des explications qu’il aurait fallu fournir à sa petite famille à leur retour.

Sans doute aurait-il dû contacter son superviseur à l’instant même où il avait aperçu son ancien collègue par sa fenêtre, mais il n’avait pu s’y résoudre. Et, tout bien réfléchi, il était intimement convaincu que la Fondation pourrait avantageusement tirer parti de l’insubordination de Xavier Herriot.
Mieux valait en effet que les anciens employés revanchards soient réunis par lui plutôt que par un groupe d’intérêts ouvertement hostile à l'organisation, qui se serait empressé de les retourner directement contre leur ancien employeur. Il pensait connaître suffisamment le maître-chien pour savoir que son objectif n’était pas belliqueux.
Et si d’aventure tel devait être le cas, éliminer tous les renégats réunis autour de l’ex-agent serait indiscutablement plus facile que s’ils étaient éparpillés dans la nature.

Ses pensées dérivèrent ensuite vers Tara, son ancienne protégée. Il n’avait pas menti en disant qu’il ignorait tout de sa situation actuelle, et il aurait donné cher pour la revoir, juste pour s’assurer qu’elle allait bien. Il s’était fait une raison, cependant : ils étaient destinés à ne jamais se retrouver. Il devait donc se contenter d’espérer qu’elle se tirerait toujours aussi admirablement bien qu'elle ne l'avait fait jusque-là des missions que lui confierait la Fondation.

Son compagnon remarqua son air pensif, tandis que son regard se perdait dans la rue déserte. Il s’approcha, l’enlaça tendrement, et lui demanda :

« Tout va bien, chéri ? Tu as l’air préoccupé…

- Vraiment ? demanda Kendrick avant de l’embrasser. Ce n’est rien du tout, juste un peu de… nostalgie.

- Ah oui ? Ça a un rapport avec ton invité ? Tu ne m’avais pas dit que tu attendais de la visite…

- Bah, rien d’important, répondit-il d’un ton apaisant. Un ancien collègue qui est passé à l’improviste. Il voulait des infos à propos d’un dossier important sur lequel je travaillais, à mon ancien boulot. Mais il va devoir se débrouiller seul… »


L’agent Watt entra dans la pièce en trombe, surprenant son collègue, l’agent Partanen, au point que celui-ci faillit lâcher l’épais dossier qu’il était en train de consulter. Avant même qu’il n’ait pu demander ce qui justifiait un pareil empressement, Watt annonça gravement :

« Je viens d’avoir Ecclestone. Un ancien de la branche française a contacté son superviseur pour lui dire qu’Herriot venait de lui rendre visite.

- Attends une minute… Qu’est-ce que c’est que ce foutoir, qui est le type qui…

- Le professeur Kendrick, ancien employé du site Samech, on doit avoir son dossier quelque part. »

Partanen se dirigea vers une impressionnante pile de documents qui reposait en équilibre précaire sur un bureau encombré de paperasse. Le rangement n’était certainement pas son fort, mais il semblait miraculeusement capable de parfaitement se repérer dans son fatras. Il finit par en tirer le dossier du fameux Kendrick.

« Ouais, je comprends mieux… marmonna-t-il. Son dossier s’apparente plus ou moins à un gros bloc de censure, mais je lis ici qu’il n’a pas été amnésié et qu’il fait l’objet d’un suivi régulier… J’imagine que tu as fait le nécessaire pour l’arrestation…

- Oui, mais comme d’habitude cette vieille bourrique de Matthewson m’a rabâché qu’on manquait trop de moyens et d’effectifs pour s’occuper de ça. Il m’a promis d’envoyer ce qu’il pourrait, mais à tous les coups, cet enfoiré va encore réussir à passer entre les mailles du filet.

- Autant nos supérieurs sont prudents jusqu’à la névrose pour certaines choses, autant ils ne prennent la mesure de certains dangers que quand ils ont le nez dedans. »

Amer, Partanen feuilleta négligemment le dossier de l’archiviste. Il le referma finalement d’un geste agacé, puis lança avec un peu plus d’entrain :

« Enfin bon, au moins ils vont être obligés d’admettre que ce fils de pute est plus dangereux qu’ils ne le pensaient. Sa prise de contact avec Antoine Valdez n’était pas un acte isolé et désespéré. D’une façon ou d’une autre, il sait où se trouvent ses anciens collègues, et il va essayer de les retrouver. Et nous, on sera là pour le coincer.

- Ça risque d’être plus compliqué que ça, tempéra Watt. On ne sait pas encore quand, comment et où il compte agir.

- Peut-être, mais en recoupant ce qu’on sait de ses anciennes relations avec ses actions récentes et à venir, on réussira bien à dégager une tendance… Je vais en parler à Matthewson, il a tout intérêt à nous filer plus de moyens, avec ce qu’on sait maintenant… Et si on a un peu de bol et qu’on y met les bouchées doubles, on arrivera sans doute à le coincer à temps, et à sauver…

- Vous croyez toujours que Marie est encore en vie ? »

La remarque eut l’effet d’un véritable coup de poing au visage. Watt ne voulait pas être méchant, mais la finesse n’avait jamais fait partie de ses grandes qualités, et il ne voulait pas voir son supérieur fonder trop d’espoirs sur la très improbable hypothèse selon laquelle capturer Herriot permettrait de retrouver Marie Womack en vie.

« Et pourquoi pas ? demanda-t-il, laissant transparaître une certaine émotion.

- On n’a plus eu de nouvelle depuis qu’elle a appelé pour nous dire que le fugitif était dans la maison, à quelques mètres d’elle. Sa balise a cessé d’émettre presque immédiatement après ça, et Herriot n’avait aucune raison de la garder en vie. Ça m’attriste autant que vous, mais il va falloir nous faire une raison… »

Partanen soupira, une lueur mélancolique dans le regard. La disparation de sa subordonnée l'avait affecté d'autant plus durement qu'il s'en tenait pour personnellement responsable, même si Watt lui avait dit et répété que personne n'aurait pu prévoir ce qui s'était passé.

« Même si c'est le cas… Alors on la vengera. On retrouvera cette ordure et on lui fera payer sa trahison, et tout le reste. »

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