Keep Running
notation: +14+x

Yod.
Ses innombrables portes blindées, ses couloirs, ses procédures, et ses anomalies parmi les plus mortelles que la Fondation pouvait contenir.
Un endroit que je commençais à considérer comme chez moi. C'est vrai : j'y passais clairement la plupart de mon temps et je n'avais quasiment aucun contact avec l'extérieur.

Mon job est d'étudier une créature aux côtés des chercheurs, déceler ses points forts et ses faiblesses, définir un semblant de schéma comportemental… pour trouver un moyen de la retenir indéfiniment. Les prédateurs représentaient un réel défi. Si certains suivent un instinct (parfois élaboré), d'autres sont capables de réfléchir et d'élaborer des stratégies sur le long terme. Ils sont imprévisibles, et il faut essayer de prévoir chaque éventualité et comment on peut la contrer.

C'est pour ça que j'avais toute une équipe avec moi. Tous des experts dans divers domaines. On s'entendait très bien et, avec eux, notre tâche ressemblait plus à un loisir entre amis qu'un réel travail. Il faut dire qu'il y avait mon meilleur ami, Hardin, et une fille, Loren, que j'aurais certainement invitée à sortir le jour où j'en aurais eu le courage.

Notre programme était souvent très chargé, alors nous courions souvent à travers tout le site pour gagner un peu de temps. Et puis, il faut dire que la vision improbable de notre groupe traversant les couloirs du site arrachait souvent un léger sourire à nos collègues.

En théorie, nos confinements étaient et resteraient inviolables, et on y croyait tous. Sauf que rien ne se passe jamais comme prévu.

Ce matin-là semblait tout à fait normal. Le planning était aussi serré que d'habitude mais ça ne posait pas de problème. J'étais resté en arrière pour discuter un peu des détails avec le superviseur du projet tandis que le reste de l'équipe était parti prendre des mesures pour le confinement d'une autre anomalie.

L'alarme se déclencha, causant un long silence dans la pièce. Je fixai un instant tous ces visages soudain blafards et tirés par l'inquiétude, puis le superviseur déclara que tout le personnel superflu devait évacuer dans le calme. Je me dirigeais avec quelques assistants vers la sortie mais au lieu de les suivre, j'entrai dans la cellule de crise.

C'était la première fois que je voyais cette pièce en détail : les seules brèches que j'avais affrontées étaient partielles (pannes de systèmes auxiliaires, dommages mineures à la cellule…) et pouvaient facilement être réglées sur place. Un autre chef d'équipe, Davis, me fit un rapide topo en me tendant un rapport :
"L'anomalie s'est échappée de sa cellule alors qu'on se préparait à une expérience et a compromis l'intégralité d'une aile.
- Bon sang, quand penseront-ils enfin à mettre un double sas pour chaque anomalie ?" grommelai-je alors que je prenais connaissance des procédures de confinement, "Aucune brèche supplémentaire ?
- Aucune, heureusement.
- Et les systèmes sont intacts ?
- À part quelques portes, tout fonctionne. Et on pourra réutiliser la cellule de confinement initiale sans problème.
- Très bien. On a une idée de l'endroit où se situe la bestiole et de comment on peut la neutraliser ?
- La FIM du contact initial est déjà en route. On a aussi verrouillé chaque porte de la zone. Ça n'empêchera pas le skip de se balader là où il l'entend, mais ça la ralentira fortement et il ne pourra pas quitter l'aile.
- Et il reste des gens coincés là-bas ?"
Davis se mordilla nerveusement la lèvre, et je fis le lien.
"Où est mon équipe ?" demandai-je nerveusement, mais, voyant qu'il ne répondait toujours pas, je pris la direction de la porte. Il tenta de me retenir par le bras mais je me dégageai violemment et commençai à courir vers l'aile condamnée.

J'entrai dans la salle du checkpoint pour les apercevoir de l'autre côté, à travers la vitre blindée. Il manquait plusieurs personnes, et l'un d'eux restait à terre, essayant désespérément de retenir le sang qui jaillissait de sa jambe. Hardin m'aperçut et se dirigea vers la vitre avec Loren. Je fis de même de mon côté. On essaya de parler un peu mais on ne pouvait pas s'entendre. Après quelques essais de communiquer plus ou moins fructueux, je me retournai pour voir arriver Davis.
"Il faut les sortir de là !
- On ne peut pas.
- Quoi ?
- Rien ne peut ouvrir cette porte, répondit-il. C'est dans la procédure."

J'allais protester mais il y eut de l'agitation de l'autre côté de la vitre. La porte de la salle commençait à s'ouvrir lentement, ployant sous la force de la créature. Je commençai à cogner sur la vitre de toutes mes forces en hurlant. Hardin s'éloigna de la vitre, un peu chancelant.

Dans un silence terrifiant, l'anomalie entra, posant un regard carnassier sur tous ces humains si fragiles. Impuissant, je vis chacun de mes collègues être mis en pièces, leurs entrailles volant de toute part. Muscles, tendons, même les os ne pouvaient résister qu'un instant à la terrible machine à tuer. Certains hurlaient ou pleuraient en regardant la mort approcher, mais d'autres regardaient dans la direction de la vitre, vers cet endroit où ils auraient pu survivre. Où ils auraient dû survivre. La plupart eurent la chance de mourir sur le coup, le crâne fracassé ou la colonne brisée, tandis que d'autres furent éventrés ou carrément coupés en deux au niveau du bassin. Vint le tour de Loren. Puis celui d'Hardin.

Mes genoux flanchèrent.
Il ne restait plus personne. Le sang recouvrait la vitre, mais je pouvais tout de même apercevoir l'anomalie essayer péniblement de découper un Lawrence déjà mort.
Tous ceux que j'appréciais étaient morts. Ils étaient morts.

Davis m'aida à me relever et m'entraîna vers la sortie, en silence. Sur le chemin, personne ne fit attention à nous, mais je m'en fichais. Rien ne comptait plus à présent. Il me laissa à l'antenne médicale, puis repartit gérer la crise. Faire son boulot comme si rien ne s'était passé. Et il le fallait bien.

Je ne sais pas combien de temps je suis resté là. Probablement un moment. Debriefing, defusing, entretiens… Les psys passaient les uns après les autres, sans rien pouvoir faire. Je ne les regardais même pas. Je pensais à eux… À tous ces moments qui ont fait que j'avais un jour considéré ma vie comme parfaite ou presque. Tous ces moments que je ne vivrai plus jamais. Ces moments passés. Et ce sentiment de n'avoir plus aucun but, ou de n'avoir jamais servi à rien, de n'être plus rien… Ils étaient toute ma vie et j'aurais dû mourir avec eux ce jour-là.

Ce matin, les médecins ont parlé de me donner un amnésique. Mais il ne faut pas. Non, surtout pas… Il faut que quelqu'un se souvienne. Que quelqu'un se souvienne qu'ils ont existé. Que quelqu'un les arrache chaque jour au néant. Que quelqu'un continue de porter le fardeau. Pour eux. Déjà, la porte s'ouvre. Non, il ne faut pas que j'oublie… il ne faut pas que j'oublie… Il faut que…


Bonjour, Spécialiste.
- Bonjour… où suis-je ?
- Vous êtes à l'infirmerie du Site-Yod. Vous avez été victime d'un important choc émotionnel, et nous avons été obligés de vous administrer un amnésique. Nous sommes le 17 novembre mais vous n'avez probablement aucun souvenir des derniers mois.
- … Il y a quelque chose dont je devrais me souvenir ?
- Rien de très important, nous vous transmettrons les détails des différents projets de confinement que vous avez encadrés.
- D'accord. Où est mon équipe ?
- Ils vous attendent dehors. Vous ne reconnaîtrez certainement personne, mais je peux vous assurer qu'ils sont tous très compétents. Triés sur le volet.
- … Bien.
- Quelque chose ne va pas ?
- Non… rien… c'est bizarre… je ne sais pas pourquoi mais… je crois qu'il faut que je coure…

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License