Jusqu'à l'aube ?
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Il écarquilla les yeux et se redressa d'un spasme instinctif. Son front le brûlait.

Le sommeil l'avait violé, et il se trouvait maintenant assis seul dans son bureau du site Yol, dans la pénombre illuminée de quelques rayons de lune entrant par la fenêtre entrouverte. Il regarda autour de lui, encore haletant d'un rêve déjà oublié.



La pièce était froide et trop grande pour une seule personne. Elle avait toujours été trop froide et trop grande. Il sentait ses cheveux plaqués contre sa nuque par la sueur. Qu'est-ce qui s'était passé ? Il s'était endormi, oui, mais dieu seul savait comment. Il n'était pourtant pas resté travailler trop tard. Enfin, travailler…

Il n'avait plus rien à faire. Plus rien d'autre que de rester dans sa tour en s'interdisant d'utiliser la petite clé sur la porte de la salle interdite au sous-sol. Tenir l'horreur qu'il ne pouvait qu'imaginer loin des yeux et du cœur.


Esterhazy reposa son front sur la table.


Anciens quartiers de Bruce Garrett, Site Aleph : Le 2 septembre 2017.

2 h 12

Le champagne était dégueulasse. Silverman le recracha délicatement dans son verre qu'il vida dans son cactus de bureau.

Il se sentait désœuvré depuis la fin du conseil de discipline de Garrett, et le site s'effondrait tout autour de lui sans qu'il ait nulle part où intervenir. Il se contentait donc d'observer la déchéance d'un œil intéressé en découvrant les nouvelles possibilités qui s'offraient à lui.

D'un point de vue objectif, la Fondation SCP n'était plus la Fondation SCP. Du moins, si elle restait accrochée aux mêmes objectifs, la chose qui s'accrochait n'était plus la même. Partout autour du monde, le personnel de Classe D — et le personnel en général — était presque inexistant, empêchant le confinement de certains objets et forçant l'implication de chercheurs pour des tâches à haut risque. Le monde était devenu fou, et un nouvel équilibre de folie s'installait.

Pour lui, c'était une bonne chose, et tous ceux pour lesquels ce n'était pas le cas n'auraient bientôt plus à se plaindre. Pourquoi fallait-il forcément y voir quelque chose de mal ?


Il sortit en claquant les lourdes portes de fer et regarda autour de lui. Puis il se plia en deux et vomit.


C'était ça qu'il avait fait ? Faire couler le sperme, la sueur et le sang pour ces résultats pitoyables ? L'état des choses s'était gravement détérioré et le remplaçant de son ancien ennemi Garrett était du pain béni pour lui mais la pire chose qui pouvait arriver à la Fondation en termes d'évolution, de logistique - d'espoir, simplement. Cet homme n'avait pas la moindre volonté de changer les choses.

Esterhazy n'avait pas aimé faire ce qu'il avait fait, non, il avait détesté ça.

Il l'avait détesté.


Il fallait qu'il l'ait détesté.

Et maintenant, juste une impasse. Il eut la sensation de n'avoir plus de futur, plus de voie à emprunter dans ce monde qui ne tarderait pas à se craqueler de toutes parts sous l'effet de centaines d'anomalies aux puissances différentes.

Quelque chose se réveilla en lui.
Ce monde était un échec, en effet. À partir de là, que lui restait-il à faire ?
Esterhazy sentit quelque chose d'étrange. Comme si on serrait ses yeux et que son cœur battait un peu plus en arrière. Et une larme coula sur sa joue.
Il n'avait plus rien à faire ici, et il commençait à craquer pour de bon.
Il n'était pas… Triste, pourtant ? Pourquoi aurait-il été triste ? C'était ridicule.
Il n'avait rien à perdre à lâcher cette histoire ici.


Entrepôt Sécurisé 7, Site Kybian : Le 2 septembre 2017.

2 h 20

Les yeux perdus dans l'obscurité, Garrett pleurait.

Il avait échoué à empêcher le fiasco de Yol. Il finissait dans la pire galerie d'un site souterrain et isolé à garder un entrepôt sans intérêt au moment où les parois n'étaient plus que des pierres nues et humides — travaux toujours en cours, lui avait-on dit. Et enfin, la Fondation était foutue. Foutue en l'air par l'incompétence et la paresse des imbéciles pourris qui la dirigeaient maintenant.

Elle était foutue, mais il comptait bien rester sur le navire jusqu'à ce qu'il ait entièrement coulé, ainsi il pourrait au moins dire avoir rempli son rôle de capitaine même après la mutinerie. Ils pouvaient même le rétrograder en Classe D si ça les amusait, il resterait droit, planté dans ses bottes et le sol qu'elles foulaient.

Il avait trop de choses pesantes sur la conscience, trop de pertes dues à son unique naïveté, trop de remords de s'être fait sacquer pour un manque de sang-froid dont même un bleu n'aurait pas fait preuve, trop de haine d'imaginer l'ancien Directeur RH assis à son bureau.

Trop de solitude maintenant qu'il devait cacher son identité pour ne pas mourir de honte.

Tout ça serait bientôt fini. Vient un moment où la destinée d'un monde ne fait plus aucun doute : dans La Belle au Bois Dormant, le bonheur éternel du royaume après le mariage avec le prince charmant, dans Le Seigneur des Anneaux, la plénitude de Frodon Sacquet après la destruction de l'anneau et la victoire sur Sauron. Ici, il pensait plus à une fin d'histoire qui correspondrait sûrement assez bien à la fin tout court, plus grand-chose à voir après la fermeture du rideau.

Il n'avait plus qu'à jouer son rôle jusqu'à la fin et rester immobile, planté là comme une potiche.


Les histoires doivent bien se finir un jour, quoique la formulation soit inappropriée dans le cas présent.

Les histoires doivent forcément se finir un jour. Celle-ci se finira dans moins d'un an, mais comme dans plusieurs autres, personne n'a besoin de plus pour savoir comment.

Laissons donc cette histoire s'achever dans les larmes d'un juste et le sang d'un autre, les deux seuls et apeurés, leur seule agonie ayant été différente en longueur ou en moyens.

Laissons Bruce Garrett pleurer sur son sort et Edmond Esterhazy attendre un Soleil qui ne viendra pas.

Laissons retomber le silence.

Laissons retomber la nuit.










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