Je suis désolée, mais je survivrai
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Quand on travaille pour la Fondation, on pense à la mort. Au suicide.

Moi aussi j’y pense. Souvent.

C’est venu petit à petit, progressivement, ça s’est construit, ça s’est insinué en moi. Mais c’est le réaliser qui a été violent, soudain. Réaliser que j’avais un problème, qu’il durait, qu’il n’allait pas partir tout seul. Que j’allais perdre la vie un jour… et que j’attendais ce jour avec impatience.

C’était choquant. Choquant de réaliser un soir que les « Je vais mourir » qui se baladaient dans ma tête chaque fois que quelque chose de dangereux approchait, ou de mal m’arrivait, se transformaient peu à peu en « Je veux mourir ». Réaliser cette fois où j’avais la tête enfouie dans l’oreille, le cœur en miette, que oui, j’avais envie d’arrêter de respirer et de m’étouffer dans l’étreinte apaisante de mon lit, que non, ce n’était pas normal. Et que ça ne passerait pas.

Le pire je crois, c’est cette sensation d’être vide à l’intérieur, de ne rien sentir. Mais à l’extérieur, vous pleurez, vous êtes brisée, vous répétez des mots en boucles, des excuses et des peurs inavouées, des hontes passées et présentes. Je suis comme une cerise qu’on aurait vidé de son noyau, un être sans entrailles se trimballant, faussée comme fausse, parmi les êtres humains. Mon corps n’est plus qu’un vaisseau vide, et laid avec ça, laid de toutes ces fois où j’ai eu une crise, pour un tout et un rien. C’est presque insultant pour les gens qui souffrent de véritables maux, du coup, vous vous sentez laide.

Ce n’est pas comme si j’étais une exception. Beaucoup de mes amis et collègues au sein de notre structure de travail me parlent de pensées similaires. J’attire les gens près de moi, j’ai cette chance. Ils viennent et ne repartent pas… Sauf par la mort, bien entendu.

Je fais partie d’une Force d’Intervention Mobile. Nous sommes les Briseurs de Portes, nous agissons les premiers, avec brutalité, nous enfonçons des murs et des situations sans savoir ce que l’on va trouver derrière. Parfois, souvent, c’est cauchemardesque, c’est une horreur qui vous saute aux yeux et à la gorge, et pourtant il faut agir, détourner l’assaut comme les pensées nauséeuses. C’est un métier éprouvant. Rien d’étonnant à ce que nous tenions le plus haut taux de suicide de tous les escadrons de la Fondation. Nous sommes tous très soudés, pourtant. Et mes collègues m’aiment plus que n’importe qui. Je suis la doyenne du groupe, en même temps, je travaille dans cette unité depuis des années.

Cela me donne une vue imprenable, blasée, sur leur décomposition en tant qu’êtres.

Je pense que le prochain à « prendre congé » sera le petit nouveau Manu. Lui, il a des vrais problèmes. Son père est mort récemment, il l’a élevé seul lorsque sa mère s’est barrée, sans grand-parent, sans oncle ni tante pour alléger le fardeau. Son petit frère est en prison. La réalité du métier n’est pas celle qu’il avait imaginée : il a déjà fait partie de plusieurs FIM avant d’arriver ici, elles se le repassent sans cesse, il a des capacités mais il peine à les exploiter où que ce soit. Comme il a été réprimandé pas plus tard qu’hier pour une bourde monumentale sur le terrain, nul doute qu’il ne restera pas chez les Briseurs de Porte non plus. Et la direction commence à être fatiguée de jouer les entremetteuse professionnelle avec le petit Manu.

Oui. Je pense qu’il ne va pas tarder à passer à l’acte.
Enfin, qu’il n’aurait pas tardé.

Depuis l’Anomalie. Celle qui a failli me buter, avant que l’on ne me retrouve miraculeusement vivante dans cette petite pièce fermée en Andalousie.
C’est depuis cette Anomalie que les gens ont commencé à se tuer autour de moi.

Les enquêteurs de la Fondation ne sont pas stupides. Ils ont fini par y penser, par retracer les liens. Hier, ils sont venus me demander poliment de les suivre. Pour un interrogatoire.
Et des tests.

Je suis actuellement Classe-E, comme lors du retour d’Andalousie. La bouffe est bonne. Les médecins sont polis, même derrière leur vitre triplement renforcé et depuis leur microphone qui nous sert à communiquer. Mais cette fois-ci, je ne souris pas, je ne me dis pas que j’en sortirai bientôt.

Cette fois-ci, ils savent que quelque chose cloche chez moi, ils se rapprochent de la vérité. Mais ce n’est pas ça qui me fait peur.

Je ne sais pas si je vais pouvoir tenir plus longtemps sans transmettre mes envies à quelqu’un d’autre. Je ne sais pas si j’aurais les moyens d’accomplir ma volonté lorsque le fardeau sera trop grand.

Derrière sa vitre triplement renforcée et depuis son microphone, le docteur Landru fera l’affaire. Même en quarantaine, j’attire les gens près de moi. Cela n’a pas besoin d’être une présence physique. Je le sens dans sa voix, je sais qu’il éprouve un début de compassion à mon égard, et je sais aussi que c’est ce qui le tuera.

Je pousse les gens au suicide. Je leur transmets mon mal. Mais c’est un mal qui n’a pas de fin, qui n’a pas de racine. Un puits infini de noirceur. Il ne s’arrêtera qu’avec ma mort, et ça, c’est déjà une défaite. Je veux mourir, mais de toute façon on meurt tous, c’est la seule garantie humaine. Alors pas avant mon heure, non, je veux quand même profiter du temps qui m’est alloué.

C’est de vivre dont j’ai peur, vivre qui me fait mal. Je veux survivre, presque autant que mourir.

Je suis désolée. Mais je survivrai.

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