Je l'ai fait pour les enfants
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Encore des cris, ça commence à bien faire. J’ai beau avoir isolé mes murs, ces timbrés hurlent encore sur leur gamine. Bon sang, il est plus de minuit, laissez votre enfant dormir, bon Dieu !

Voilà à peu près quelles étaient mes pensées dans la nuit de ce 20 Décembre. Je ne m’explique toujours pas la raison de la haine que ce couple portait à leur gosse, mais ils étaient connus dans tout le quartier. L’enfant avait six ou sept ans, et les parents n’en avaient pas trente. À vrai dire je n'étais même pas sûr qu’ils aient plus de vingt-cinq ans. Sans doute avaient-ils eu leur fille trop tôt et reportaient la faute sur l’enfant elle-même. C’est ce qui se disait avec les copains du café. C’était de la psychologie de comptoir mais ça se tenait. Moi ça me déchirait le cœur. Toute ma vie je l’ai dédiée aux gosses, d’ailleurs c’est marrant parce que j’en ai jamais eu. Jamais été marié surtout, ça ne m’intéressait pas. Ça ne m'a pas empêché de gagner ma croûte en vendant des jouets en bois pendant plus de cinquante ans. Le bois ça me connait, je le travaille depuis que je suis tout gosse avec mon charpentier de père. Quand je pense à mon père je fais un signe de croix. J’ai envie de le revoir là-haut. S’il y a un bon Dieu c’est pas impossible, hein ?

Bref, ça gueulait dans la chaumière des voisins. J’avais déjà contacté les services d’aide à l’enfance, mais ils ont rien pu faire. L’enfant ne disait rien en même temps. Personne l’avait jamais entendue parler cette gamine, et… bref, avec tout ça, le manque de témoignages, personne ne pouvait rien faire et la fillette se faisait gueuler dessus et battre à longueur de temps. D’ailleurs la visite des assistantes sociales ça a mis ces salauds encore plus à cran je crois. Un drame. On approchait de Noël et l’enfant la plus malheureuse que j’ai jamais connu habitait en face de chez moi. J’avais un vis-à-vis sur leur jardin. Pas un dada à bascule, pas une poupée dans l’herbe, pas une petite balançoire. Je ne pouvais pas arracher la petite à son foyer infernal, mais je pouvais lui faire un petit cadeau. On était à quelques jours du réveillon, mon sens d’artisan me démangeait. J’entendais presque mes outils m’appeler du fond de leur tiroir. Le moment de reprendre du service était venu.

En redéballant mon vieil outillage, je me suis senti comme un vétéran de la guerre qui repartait au front. Et je sais ce que je dis : j’y suis allé moi en Algérie ! Je suis passé chez un copain débiteur de bois pour lui acheter sa plus belle pièce de chêne. Il m’en a fait cadeau : c’était bientôt Noël après tout. J’ouvris mon tiroir pour y trouver mes outils de mesure. Une lettre s’y trouvait. Une vieille enveloppe couleur prune dont je mis quelques secondes à retrouver l’origine : c’était il y a 10 ans, alors que j’allais partir à la retraite, que je l’avais trouvée dans ma boite aux lettres, avec un minuscule casse-noisette posé dessus. J’avais trouvé cela curieux, et, je n’arrivais pas à me rappeler pourquoi je l’avais ainsi laissée de côté. Ma mémoire me faisant défaut sur ce point, je la relus.

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Et dans l'enveloppe se trouvait effectivement un autocollant en forme de « W ». Je m’étais rappelé pourquoi j’avais rangé cette lettre à la va-vite. C’était mignon mais je n’avais ni envie d’un nouvel emploi ni l’humeur pour les blagues. Aussi, cette lettre se retrouvait entre mes mains une dizaine d’années plus tard, et avec la même négligence, je l’ai jetée sur le côté. 10 ans après, il était où le Docteur, hein ? Je l’avoue, j’ai ri avec une pointe de mépris, puis je me suis attelé à la confection du jouet.

C’est au matin du 24 Décembre que j’ai terminé mon ouvrage. C’était une poupée de bois, habillée d’une robe blanche, un rien champêtre que j’avais confectionnée un peu maladroitement, car je n’avais pas eu le temps d’en commander une digne de ce nom à mon ami tailleur, avec qui j’avais par le passé collaboré sur de nombreux jouets. Par contre pour sculpter le visage j’avais mis un soin infini et cela s’était avéré payant : elle était parfaite. Je goûtais à cette joie oubliée qu'on a quand on se dit qu’un enfant allait être heureux grâce à nous. Je l’ai emballée dans un beau papier cadeau, et je l’ai déposée sur le palier de leur porte, avec une petite note d’attention :

Parce que c’est Noël, et parce que les enfants le valent bien, j’offre humblement ce jouet à un petite qui le mérite bien.

Je n’étais pas convaincu par les mots que j’avais soigneusement écrits avec mon plus beau stylo plume, mais puisqu’on dit que c’est l’intention qui compte, je repartis chez moi confiant. J’ai fêté la naissance du Christ avec mes amis, nous nous sommes offerts des cadeaux, et j’ai pensé à cette gamine dont je ne connaissais même pas le nom, qui découvrait ce soir que la vie était aussi faite de belles surprises. J’étais heureux.

Deux jours plus tard je vis par la fenêtre, dans le jardin de mes voisins, la poupée, comme perdue dans la neige. Sa robe était tâchée de rouge par endroit. Quelques minutes plus tard, une ambulance arriva. Puis ce fut au tour de la police.

L’enfant était morte. Elle s’appelait Chloé.

J’ai passé la journée qui suivit à maudire le monde pour être aussi immonde. Le père avait poussé la petite dans les escaliers pour la punir de Dieu sait quoi. Ils avaient réussi à faire croire à la police que la gamine était tombée toute seule. Personne dans le patelin n’y croyait bien sûr. J’ai vidé une bouteille de vin qui traînait dans ma cave, je me suis remis à fumer. Je l’ai vécu comme un drame personnel et général, un échec de moi-même et de l’humanité entière.

J’ai pu récupérer la poupée.

J’ai tenté de nettoyer la robe. Rien à faire, le sang de Chloé était tenace. Ce soir-là, j’étais au fond, ivre de vin, entre autres. Je suis allé dans mon atelier et j’ai tout renversé, en hurlant. En hurlant ma peine, en hurlant ma rage. Tout ça ne servait à rien. Que peuvent de bonnes attentions face à toute la cruauté du monde ? Comment cela avait-il pu arriver ? Ma scie vola dans ma boite à clou, ma lime brisa une vitre. Je venais de prendre de plein fouet la douloureuse réalité de trop d’enfants. Et ça s’était passé près de chez moi, devant chez moi. Alors que je déambulais dans mon atelier dévasté par ma rage, subissant le poids du vide qui s’était créé en moi, ma main passa sur l’enveloppe prune.

Je ne savais pas vraiment ce que je faisais, c'était un geste résigné, absurde, au cœur de mon désespoir. J’ouvris l’enveloppe. Comme mentionné dans la lettre, il s’y trouvait un petit autocollant. Un bête autocollant en forme de « W » stylisé, comme sur l’enveloppe. Je le pris, et l’appliqua sur la nuque de la poupée. Je fis mon souhait, avec la naïveté et la sincérité de n’importe quel enfant.

Plus jamais ça.

Je suis allé me coucher. J’étais éreinté.

Le lendemain tout s’était enchaîné très vite. La police était de retour chez les voisins, et les voisins étaient en pièces détachées. Éparpillés dans leur jardin. On apprendra plus tard que seules leurs têtes étaient introuvables. Bien que très surpris, je ne fus pas mécontent de la nouvelle. Je souhaitais de tout mon cœur que ces pourritures aillent danser en enfer. Et ma position à ce sujet n’a pas changé. Quand je suis redescendu à mon atelier, la poupée, que j’ai baptisée Chloé, avait changé de place. Elle était couverte de nouvelles tâches et sang, et alors que je l’inspectais, ma terreur grandissait : je comprenais ce qui était arrivé. L’autocollant s’était fondu dans son bois, ne laissant qu’une marque semblable à celle d’une pyrogravure.

Chloé s’était vengée, et Dr. Wondertainment avait aidé.

Pris de panique, je cachais la poupée dans un coffre, que je pris soin de cadenasser. J’ai un instant envisager d’aller me saouler au troquet pour oublier tout ça, mais un petit bruit sur mon plan de travail attira mon attention.

Il ne s’y trouvait pas quelques secondes plus tôt, et bien que je crus halluciner en le voyant, il était bien réel. Un minuscule casse-noisette, posé sur une enveloppe de couleur prune. Je l’ouvris fébrilement. Une lettre.

Dr. Wondertainment vous félicite : vous êtes engagé !

La suite de la lettre contenait quelques instructions, que je lisais sans y prendre garde. Des pensés tournoyaient dans ma tête. Bien, mal, regrets, joies, excitation, peur s’entremêlaient. Puis, une certitude, claire s’imposa à moi, celle qui encore aujourd'hui guide chacun de mes pas, et les guidera jusqu’à ma mort :

Moi, je n’ai rien pu faire. Dr. Wondertainment, lui, change les choses.

Je pris une grande inspiration.

Au travail.

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