Infiltration, exécution
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There's a reckonin' a-comin'
And it burns beyond the grave
Lead inside my belly
'cause my soul has lost its way

Oh, Lazarus
How did your debts get paid?
Oh, Lazarus
Were you so afraid?

When the fires, when the fires have surrounded you
With the Hounds of Hell comin' after you
I've got blood, I've got blood on my name

When the fires, when the fires are consumin' you
And your sacred stars won't be guiding you
I've got blood, I've got blood
Blood on my name

Not a spell gonna be broken
With a potion or a priest
When you're cursed you're always hopin'
That a prophet would be grieved

Oh, Lazarus
How did your debts get paid?
Oh, Lazarus
Were you so afraid?

Can't you see I'm sorry
I will make it worth your while
Made a dead man's money
You can see it in my smile

Oh, Lazarus
How did your debts get paid?
Oh, Lazarus
Were you so afraid?

When the fires, when the fires have surrounded you
And the whole wide world's comin' after you
I've got blood, I've got blood on my name

When the fires, when the fires are consuming you
And your sacred stars won't be guiding you
I've got blood, I've got blood
Blood on my name

It won't be long
'Til I'm dead and gone

It won't be long
'Til I'm dead and gone
Watch the fires rise under my skin
Down to the bone
Scorchin' my soul

Nowhere to run
Nowhere to run
Nowhere to run

When the fires, when the fires have surrounded you
With the Hounds of Hell comin' after you
I've got blood, I've got blood on my name

When the fires, when the fires are consuming you
And your sacred stars won't be guiding you
I've got blood, I've got blood on my name

When the fires, when the fires have surrounded you
And the whole wide world's comin' after you
I've got blood, I've got blood
Blood on my name

The Brothers Bright - Blood on my name


Je suis vieux. Et pourtant j'ai le corps d'un jeune homme.
J'aimerais dire que le souci vient de mon esprit, mais celui-ci ne s'est jamais émoussé avec le temps.
Je suis né à Londres, en 1862. J'ai plus d'un siècle, pourtant j'ai le corps d'un homme de 23 ans. (…)

- Extrait du journal de Sebastian Woodville. Pré-confinement.

Zone de confinement Ansuz-7, Cellule de Sébastien, Site-Ansuz. Dimension Driscoll - 05/01/1998, 14h03.

Léonard toqua à la porte, puis entra sans attendre de réponse. Comme à son habitude.
Le jeu d'échec l'attendait. Comme à son habitude.
Léonard Devereux était le superviseur de Sébastien1 depuis presque vingt ans. C'était un homme trapu, au visage large, bordé de cheveux bouclés et grisonnants. Il portait de petites lunettes rondes devant ses yeux bleus, eux mêmes entourés de rides. Contrairement à Sébastien, il vieillissait.
Sébastien, lui, était longiligne, sans traits particuliers. Des yeux bruns, des cheveux bruns coupés court. Une apparence plutôt quelconque. Mais peut-être était-ce dû à sa nature, un effet anormal faisant qu'il était impossible de se souvenir de détails spécifiques de son anatomie ? Ou peut-être était-il juste quelconque ?

- Du thé ?

- Avec plaisir.

La question et la réponse importaient peu. Il s'agissait d'un rituel entre eux. Depuis plus de dix-huit ans, deux fois par semaines, ils prenaient le thé en jouant aux échecs. Léonard n'avait gagné que trois fois durant cette période. L'important n'était pas de gagner. L'important était de simplement discuter.

La partie durait depuis deux heures quand Léonard décida d'aborder le premier sujet important.

- J'ai deux choses à t'annoncer.

- J'écoute.

Léonard inspira, cherchant ses mots.

- On a une nouvelle mission pour toi. Quelque chose de classique, une simple infiltration. Du mondain, des occultistes. Pas de liens avérés avec un groupuscule connu de la Fondation. Tu entres, tu fais le ménage, tu sors.

Sébastien cligna des yeux avant de relever son regard de l'échiquier. Il répondit avec une voix calme.

- Tu m'agites une mission sous le nez pour noyer le poisson. Qu'est-ce que tu as de grave à m'annoncer ?

- C'est la dernière mission du Projet Eihwaz, à la fin de celle-ci, je vais être relevé de ta supervision.

Sébastien cligna des yeux à nouveau, mais resta silencieux. Mal à l'aise, Léonard reprit :

- Ce n'est pas… Je suis devenu trop vieux, tu comprends ? Ils ont décidé de me muter ailleurs, pour me ménager. Et ils préfèrent faire ça au moment où la FCM2 sera créée.

- En fait je suis plutôt étonné qu'ils ne l'aient pas fait depuis au moins cinq ans.

- Et ça ne te dérange pas ?

Sébastien haussa les épaules.

- Tu vieillis, mon cher Léonard. Pas moi. C'était inévitable que ça arrive un jour. J'espère que ton successeur sera aussi doué que toi aux échecs. Ou peut-être plus, tes stratégies se sont ramollies ces derniers temps.

- Nos parties vont me manquer… Nos conversations aussi.

- Bah. Ne nous focalisons pas là dessus. Dis m'en plus sur la mission, ça fait longtemps que je ne suis pas sorti. Échec.

Léonard réprima un grognement en balayant le fou adverse menaçant son roi avec un cavalier.

- D'après nos renseignements, c'est un trafic d'objets anormaux sous couvert de ventes aux enchères. Et pas des objets anormaux de petit calibre. Plutôt du lourd. Reliques babyloniennes, grimoires, sceaux, parchemins. Les classiques… À un détail près.

Sébastien prit le cavalier à l'aide de sa reine en invitant Léonard à continuer.

- On pense, mais on a pas pu le vérifier à cent pour cent, qu'ils ont un exemplaire de l'Évocation de Nunnaba. On ignore juste si c'est une copie ou l'original.

Un observateur inexpérimenté n'aurait pas remarqué le subtil changement d'attitude de Sébastien. Une légère modification dans son maintien, une étincelle étrange dans ses yeux. Il conserva néanmoins le silence.

- Tu es libre de refuser, tu sais.

- Mh… Depuis le temps j'ai plutôt laissé tomber l'idée d'inverser le rituel. En un siècle on s'y habitue, tu sais.

- Tu vas me dire que tu n'aimerais pas redevenir normal ?

- Ma condition a quelques avantages. Même si l'immortalité se révèle plus lassante que je ne l'imaginais. Mais je pense surtout que j'ai oublié comment vivre normalement. Je crois sincèrement, sans te manquer de respect, que je serais incapable de vivre à nouveau en ayant conscience de ma mortalité et de mon âge. Échec et mat.

- Du coup, tu refuses la mission ?

- Non, je la prends. J'ai envie de sortir. Et puis, une copie de l'Évocation en circulation, c'est la porte ouverte à un désastre.

- Encore faudrait-il que le malheureux acquéreur effectue les rituels correctement.

- Tu sous-estimes la bêtise des gens, mon cher.

Léonard coucha son roi. Sébastien le regarda.

- Tu es inquiet.

Ce n'était pas une question. Léonard prit une gorgée de thé avant de répondre.

- Je ne suis pas à l'aise, c'est tout. De ce qu'on en sait, c'est un réseau de contrebande assez étendu. Ils ont la logistique derrière pour faire tourner la machine. Je m'attends à ce que ce soit un genre de mafia.

- C'est une bonne chose que vous ayez un expert en reliques anormales de l'époque babylonienne, dans ce cas.

- Ils ont sans doute des experts aussi.

- Pas de mon niveau.

- C'est peu probable, en effet. Mais j'espère que l'affrontement sera en ta faveur. Dans tous les cas, attends le signal habituel avant de commencer.

Sébastien haussa les épaules en répondant :

- Espérons qu'ils ne me repèrent pas d'entrée de jeu alors… Il ne faudrait pas qu'ils s'échappent.

Léonard jeta regard au plateau de jeu, pensif.

Château Burrus, Sainte-Croix-aux-Mines, Haut-Rhin, Alsace. Dimension Driscoll - 10/02/1998, 20h34.

Il y avait une cinquantaine de convives. Tous bien habillés, tous minaudant les uns auprès des autres. Telles des hyènes appartenant chacune à un clan différent. Chacun attendait le bon moment pour frapper l'autre à la gorge. Sébastien portait une tenue de soirée simple. Il déambulait dans la salle de bal. Discutant de temps en temps ici avec un professeur d'université, ici avec un politicien, ici avec un riche parvenu, ici avec un noble. Tous avaient un point commun. Ils puaient.
Ils sentaient la magie. Pas la vraie magie, bien entendu. Une forme abâtardie par le temps. Une forme ayant perdu la pureté et la majesté de jadis.
En omettant volontairement des détails quand il discutait, posant des questions dont il connaissait la réponse ou en se retenant de corriger les erreurs des autres convives, il passait pour un amateur ayant économisé pour participer à la vente. Certains le méprisaient ouvertement, mais personne ne semblait se méfier de lui. C'était le plus important. Il se servit un verre d'eau via une carafe en cristal et jeta un œil à la salle, réprimant un sourire en coin. Divers objets étaient exposés en face du buffet, tous sous des vitres blindées, tous ayant une aura plus ou moins puissante. Il s'approcha pour les observer distraitement, feignant l'intérêt et la curiosité. Il y avait, entre divers artefacts, un groupement d'aiguilles cristallines laiteuses d'environ la taille d'un poing, un cyste chitineux brunâtre un peu plus gros qu'un ballon de foot, un grimoire supposément médiéval de belle taille, une petite tablette d'origine sumérienne ou babylonienne autour de laquelle il pouvait voir flotter de petites silhouettes ricanantes de couleur noire, un amas de filaments visqueux jaunes bougeant lentement et encore un tétraèdre métallique irisé de dix centimètres de haut. Ce dernier objet semblait attiser les convoitises des plus nantis à l'étonnement, non simulé, de Sébastien. Il s'agissait, selon l'étiquette, d'un Enchiridion d'Asmamum. Vu la faible aura de l'objet et son nom ronflant, ce devait être un attrape-touristes magique.
Une vague de murmures parcourut la foule. Trois hommes se dirigeaient vers l'attroupement. L'homme en tête portait une tenue orientale chatoyante et irradiait plus de pouvoir que la plupart des convives. Les deux gorilles qui l'encadraient étaient vêtus de costards gris et n'irradiaient aucun pouvoir. Sébastien devina qu'ils venaient pour lui et feignit l'étonnement quand la main d'un des deux gardes se posa lourdement sur son épaule.

- Veuillez nous suivre sans faire d'histoires, monsieur.

Il haussa un sourcil et se laissa entraîner loin de la salle de réception. Le trio l'emmena dans une petite pièce vide, à l'exception d'une chaise sur laquelle ils le ligotèrent sans cérémonie après l'avoir fouillé. Sébastien continua de feindre l'incompréhension et un début de panique.

- Qu'est-ce qu'il se passe ? Enfin je ne comprends pas, qu'est-ce que j'ai fait ?

La première réponse fut une solide baffe qui manqua de peu de le faire basculer avec la chaise. Il feignit le choc.

- Pour qui travaillez-vous ?

- Mais… Personne, je…

Seconde baffe. Ils n'y allaient pas par quatre chemins. Ils avaient dû détecter l'une de ses communications mentales avec Léonard. Il faut dire que Sébastien n'avait fait absolument aucun effort pour cacher le fait qu'il communiquait avec l'extérieur. Les responsables de la soirée n'avaient pas perdu de temps pour détecter son manège et intervenir. Sans avoir le niveau des spécialistes thaumaturgiques de la Fondation ou d'autres organisations équivalentes, ce n'étaient pas des amateurs. Il ne restait plus qu'à leur faire baisser leur garde et attendre le signal. Ça ne demandait pas beaucoup de subtilité : nier en bloc, donner des excuses, encaisser les coups de plus en plus violents, puis commencer à répondre différemment aux questions, se contredire, changer des détails, faire mine d'être confus et d'être sur le point de craquer, lentement les encourager à intensifier l'interrogatoire. Les dégâts sur son corps s'accumulaient. Sa chemise était tachée de sang provenant d'une arcade sourcilière ouverte, de son nez cassé et de sa lèvre inférieure fendue. Ses paupières gauches avaient gonflé, masquant intégralement son œil. Tout en mimant un évanouissement, Sébastien nota distraitement qu'il avait trois doigts cassés, deux côtes fêlées, une côte fracturée et deux dents qui commençaient à se déloger. C'était étonnant qu'ils ne soient pas déjà passés à une méthode d'interrogatoire alternative ; étaient-ils en manque de personnel qualifié ? Ou bien attendaient-ils de suffisamment l'affaiblir physiquement ? Ou alors ce n'était qu'un passe-temps et ils…

La voix de Léonard, lointaine, se fit entendre dans l'esprit de Sébastien, interrompant son fil de pensée.

- Protocole Rupture déclenché.

Son œil encore visible prit une couleur dorée quand il releva la tête, affichant un rictus ensanglanté en guise de sourire. Il ouvrit la bouche et son tortionnaire recula brusquement le visage balayé par une vague de chaleur lui rappelant un four ouvert . Lorsque Sébastien se mit à parler, sa voix était devenue rocailleuse. Elle évoqua immédiatement à ses auditeurs l'image mentale d'une tempête de sable érodant tout sur son passage.

- Car je suis celle qui commande aux Anun-naku et aux Igigi…3

- Qu'est-ce qu'il dit ? Demanda l'un des gardes.

- Je sais pas, mais y'a quelque chose d'anormal. Appelle Al-Firii !

- …Car je suis celle qui souffle dans le Désert…

- Tu connais cette langue ?

- Non. Merde tu crois qu'il incante ?

- Dans son état ? Aucun magicien n'arriverait à…

-… Car mon nom apporte le sang. Car vous avez oublié le nom de ma Mère…

Rama ibn Qudaa al-Firii, haut-prêtre du Culte d'Eshkil, entra dans la pièce. Lorsqu'il s'approcha de Sébastien, toujours occupé à réciter, il manqua de s'étouffer de surprise.

- … Car je suis Ninsun-Annag, fille de Celle qui vous a tout donné.

Les menottes qui bloquaient ses bras et les cordes qui maintenaient ses jambes devinrent du sable. Il se releva sous le regard médusé des gardes et du haut prêtre. Alors que les gardes dégainaient leurs armes, les chaussures de Sébastien se déchirèrent, révélant deux serres d'aigles en lieu et place de ses pieds. Les gardes firent feu, mais les balles se changèrent en sable avant d'atteindre leur cible. La tête de Sébastien se déforma pour devenir la tête d'une lionne. Son corps déchira ses vêtements en grandissant. Rama voulut sortir de la pièce. D'un seul regard, Sébastien bloqua la porte.
Il atteignait désormais les deux mètres cinquante. Il tendit sa main droite vers Rama et tendit trois doigts, le majeur, l'index et le pouce, vers trois points sur le corps du haut prêtre. La tête, le plexus et le bassin. Il referma le poing en faisant pivoter son bras à 180°. Le corps de l'infortuné Rama se disloqua et explosa dans une gerbe de sang et d'entrailles. Moins d'une seconde plus tard, les deux gardes subissaient le même sort.
La transformation était achevée. Sébastien ayant désormais revêtu le corps de Ninsun-Annag, il inspira profondément. L'air avait un goût différent dans ce corps. L'odeur du sang, même souillée par les senteurs méphitiques des entrailles déchirées, était enivrante. Lorsqu'il ferma les yeux et sonda son propre esprit, il la4 sentit s'éveiller avant qu'elle ne réponde. Une lionne ailée s'étire et baille. Elle passait de plus en plus de temps dans un état de simili-sommeil. La lionne secoue la tête en signe de négation. Non, elle ne dormait pas. Sébastien apparaît auprès de la lionne, vêtu d'un pagne sumérien. Depuis des décennies, leurs esprits se rapprochaient. Ils avaient déjà cessé de communiquer par les mots. Il s'approche de la lionne et pose sa main sur sa tête. Ce qui avait commencé comme une cohabitation chaotique, chacun luttant pour contrôler le corps physique, devenait inexorablement une symbiose. La main de Sébastien disparait sous le pelage de la lionne qui se hérisse de peur. Qu'allait laisser la fusion de leur esprits ? Sébastien et la lionne se distordent, fusionnent et prennent l'apparence d'un humanoïde bipède, doté de serres d'aigles et d'une tête de lionne. Qu'allaient-ils perdre lorsqu'ils ne feraient plus qu'un ? La créature se transforme en soleil, éclairant un désert de sable jaune. Quel serait le prix à payer pour leur erreur ? Quelque chose prend le soleil dans ce qui pourrait être une main ou tout autre appendice préhensile, si seulement de tels concepts étaient pertinents dans ce lieu. Que resterait-il d'eux quand le processus serait achevé ? Dans un lieu sur lequel le temps n'a aucune prise, s'éveille Celle dont le nom fut oublié. Combien de temps leur restait-il ? Celle qui n'a plus de nom se contente de sourire…

Un choc sourd secoua la porte de la pièce.

Sainte-Croix-aux-Mines, Haut-Rhin, Alsace. Dimension Driscoll - 10/02/1998, 22h14.

Le petit médaillon en bronze avec lequel chipotait Léonard s'illumina comme s'il était exposé au soleil. Le superviseur retint un sourire et replaça le bijou sous sa chemise.

- Il est entré en action. Bouclez la zone autour du château avec les camions de pompiers et préparez l'équipe de démolition avec les charges incendiaires. S'il ne met pas le feu à la zone, on s'en chargera pour couvrir les traces.

Les consignes étaient superflues, toute l'équipe était briefée. Mais cela faisait du bien d'entendre le chef de projet donner les ordres. Un des opérateurs du Projet Eihwaz intervint.

- Qu'est-ce qu'on fait si certains arrivent à fuir du château ?

- Vous les capturez, vous les interrogez, puis vous les exécutez. Traitez-les comme des plieurs de réalité de niveau intermédiaire.

- À vos ordres.

L'opérateur se détourna, penchant la tête pour parler dans la radio qu'il portait à l'épaule et commença à donner ses ordres. Léonard doutait que les opérateurs aient plus de trois personnes à capturer.

Très peu de gens avaient les capacités nécessaires pour survivre à un démon sumérien pleinement incarné.


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