Il s'appelait Herman
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L’assistance riait aux éclats tandis que la femme essayait d’ouvrir une porte qui n’existait pas. Edmund était le seul à ne pas rire. Son esprit essayait de comprendre pourquoi la femme butait sur un obstacle invisible. La majeure partie du public pensait tout naturellement que cette femme était l’assistante du mime et qu’elle jouait la comédie.

Mais Edmund avait vu son visage déformé par l’incompréhension. Il en avait conclu que la porte existait bien mais que des yeux, même attentifs, ne pouvaient la voir. Quant au mime, il ne daigna pas regarder la malheureuse femme une seule fois et contemplait l’assistance d’un air suffisant.

D’autres voulurent monter sur l’estrade pour vérifier si la porte que l’artiste avait mimée, existait bien ou si la femme était une menteuse. Un homme monta. Edmund le reconnut, c’était le boulanger. Il avança d’un pas rapide et se cogna violemment sur un obstacle. Le mime rit, leva les bras, et d’un ton théâtral s’exclama :

« Vous voyez ! Il y a une véritable porte ! Cependant, mesdames et messieurs, cette porte que j’ai créée à partir de rien, ne peut rester éternellement en place ! »

Tandis que la femme essayait vainement d’ouvrir la porte, l’artiste se tourna vers elle et claqua des doigts. Au même moment, le boulanger essayait de forcer la porte. La porte « disparut ». Il s’étala de tout son long, déclenchant une nouvelle vague de rire.

Les yeux marrons d’Edmund s’agrandirent d’incompréhension. Les cloches de l’église sonna midi. Le bruit retentissant des cloches fit sursauter Edmund dont le teint devint soudainement pâle. Midi ! Il était en retard !

Tandis que les deux malheureux « assistants » du mime s’en allaient en silence, l’artiste se tint debout au-dessus de la foule, savourant son heure de gloire. Le public, enthousiaste, lui jetait des pièces qui rebondissaient sur l’estrade. Edmund avait envie de crier que ce n’était qu’une supercherie, mais il haussa les épaules… A quoi bon ? Il était en retard et son père n’allait pas apprécier qu’il ait perdu son temps à regarder un numéro de foire.

Il se mit à courir vers la maison de son père. C’était la plus belle de la ville et la plus grande aussi.


Arrivé à la porte arrière, il se faufila dans les cuisines, espérant passer inaperçu. Une vieille voix criarde s’éleva dans les airs, il avait été repéré :

« Petit seigneur ! Qu’avez-vous fait qui vous ait pris toute votre matinée ? Votre professeur d’histoire est là depuis bien longtemps ! »

C’était Astrid, la gouvernante. Edmund grimaça puis se tourna vers elle et lui fit un grand sourire :

« J’étais au marché de la ville.
- Ne me dites pas que vous avez traîné avec ces saltimbanques ?
- Non, pas traîné… J’ai juste regardé un numéro… »

Le soupir d’exaspération de la gouvernante fit trembler les murs. Edmund se crispa. Astrid était aussi sèche que son physique. Il baissa la tête et partit à sa leçon d’Histoire tandis que la gouvernante le menaçait d’un :

« Le Reichsgraf1, votre père, le saura ! »

Edmund grimpa les marches de l’escalier quatre à quatre et ouvrit la porte de la salle des leçons à la volée. Le professeur le regarda comme s’il venait de voir un esprit. Edmund jeta un œil à ses propres vêtements. Ils étaient sales, pleins de poussières et de boue. Il regarda d’un air contrit le professeur qui leva les yeux au ciel devant la tenue négligée du fils du comte. Edmund soupira. La journée allait être longue…


Son père était à son bureau et comme à son habitude, il ne se préoccupait guère de son fils, préférant régler les affaires du comté plutôt que celles de sa propre famille. En tout cas, c’était l’avis d’Edmund mais pas celui d’Astrid qui alla rapporter au comte ce que le fils indigne avait fait.
Lorsqu'elle mentionna les saltimbanques, les yeux du comte s’arrêtèrent de lire le document officiel qu’il tenait dans les mains et une ride soucieuse barra son front. Il murmura :

« Ces saltimbanques… Quand sont-ils arrivés ?
- Ce matin-même seigneur mais j’avais bien mis en garde votre fils contre les mœurs inhabituelles et peu recommandables de ces gens… »

Elle fut coupée par le comte qui leva la main d’un geste agacé afin de la couper. Il murmura plus à lui-même qu’à Astrid :

« Si je me souviens bien… Dans cette troupe il n’y a qu’un mime, un jongleur et un bouffon… »

Il cherchait une information qui lui échappait. Sa voix devint presque inaudible :

« Mais… Je me souviens pas de leur avoir donné l’autorisation de venir s’installer en ville… Étrange… »

Astrid attendait, droite dans sa robe grise aussi terne que sa joie de vivre. Le comte leva enfin les yeux vers elle et lui ordonna :

« Amenez-moi Edmund dès que sa leçon d’Histoire sera finie mais avant cela, faites appeler Otton. »

Astrid fit une petite révérence sèche et fila.


Otton était l’homme à tout faire du Comte. Il était aussi celui qui connaissait tous les ragots de la ville et du comté, ce qui était très utile au comte pour connaître l’opinion de ses sujets.

Il arriva tout essoufflé, et s’inclina avec déférence devant son maître.

« Que désirez-vous Monsieur le Comte ?
- Que savez-vous de la troupe de saltimbanques qui s’est installée en ville, demanda le comte d’un ton sec. »

Otton grimaça. Le Comte le vit et s’impatienta devant le silence gêné de son homme à tout faire :

« Allons donc ! Que veulent dire ces simagrées Otton ?
- C’est-à-dire que… »

Otton continuait d’hésiter. Le Comte prit une expression sévère qui fit peur à son interlocuteur et s’exécuta de mauvaise grâce :

« On raconte que la troupe enthousiasme les foules mais…
- Mais ?
- Mais certains racontent aussi que certains numéros sont exécutés grâce à…
- Oui ? Dites mon brave, je n’aime pas perdre mon temps !
- A la magie. »

Le Comte haussa un sourcil et soupira :

« Depuis quand la magie existe-t-elle ?
- Sire… Ce ne sont là que de sombres commérages de bonne femme, rien de bien raisonnable.
- Alors pourquoi me le dire ? Tu sais bien ce que je pense des superstitions ?
- Oui Sire mais Monsieur le comte m’a demandé de raconter, donc je raconte. »

Le Comte soupira et le congédia d’un revers de la main. Puis, il se leva et fit les cents pas, attendant son fils… qui ne vint pas. Il appela Astrid qui arriva affolée :

« Monsieur le Comte ! Votre fils est parti juste après sa leçon… Où ça ? Dieu seul le sait ! »

Un léger sourire se dessina sur le visage du comte tandis qu’il pensait que lui-aussi, à cet âge-là, - Edmund avait alors à peine dix ans - avait préféré le grand air plutôt que de rester cloîtré dans une maison bien trop grande et trop intimidante à son goût. Astrid vit le sourire du Comte et le regarda d’un air consterné. Ce dernier se reprit et appela Otton.


Otton était en train de passer le pas de la porte quand un serviteur l’appela. Il fit demi-tour et monta à nouveau les marches de l’imposant escalier.

Le Comte lui ordonna de retrouver son fils :

« Il est certainement retourné voir les saltimbanques. Amenez-le moi ! »

Otton s’inclina et descendit les escaliers. Pendant ce temps-là, Astrid se lamentait devant le Comte :

« Mais que va-t-on faire de lui monseigneur ? Et si les saltimbanques l’enlevaient ? Et si nous ne le retrouvions plus ? »

Le comte lâcha un soupir d’exaspération mais l’inquiétude de la gouvernante le gagna. Il rappela Otton.

Un Otton qui dut faire à nouveau demi-tour.
Le Comte lui ordonna de prendre quelques hommes de main avec lui au cas où l’emploi de la force serait nécessaire :

« Et uniquement si elle est nécessaire, précisa le Comte »

Otton s’inclina et sortit. Au moment de passer la porte, il eut une petite hésitation. Allait-il devoir faire à nouveau demi-tour ?
Ce ne fut pas le cas.


Edmund était arrivé sur la place du marché, là où la troupe d’artistes s’était installée. Le premier artiste qu’il vit fut le jongleur. Il était en tenue bariolée et se préparait pour le spectacle. Edmund remarqua un défaut dans le costume et alla timidement le lui dire :

« M’sieur ? Vous avez des trous sur les côtés… La couture a dû s’effilocher. »

Le jongleur le regarda avec de grands yeux bleus puis éclata de rire. Il s’agenouilla pour être à sa hauteur et expliqua :

« En v’là un de petit curieux ! Si tu veux savoir, ces « trous » me sont utiles pour mon numéro spécial. »

Lorsqu’il prononça le mot « spécial », il le dit d’un ton mystérieux. Edmund demanda alors :

« Et vous allez le faire ?
- Oh non… Malheureusement, les gens, ici, ne peuvent avoir que des numéros normaux… »

Edmund laissait échapper un petit « Oh… » de dépit.
Le jongleur lui demanda comment il s’appelait. Edmund se présenta. L’artiste était surpris d'avoir en face de lui le fils du Comte mais répondit d’un ton enjoué :

« Et bien moi je suis l’Hécatonchire, l’homme aux cents bras ! »

Edmund rit :

« Cent bras ? C’est pas possible ! »

Le jongleur rit aussi puis, d’un air mystérieux, lui proposa :

« Si tu veux, je peux te faire mon numéro spécial ? Tu m’as l’air d’être un garçon honnête qui mérite que je lui montre ce que je sais faire ! »

Edmund écarquilla les yeux et accepta avec empressement. Le jongleur se leva et lui prit la main. Ils allèrent derrière la roulotte là où se tenaient, derrière un rideau rouge, les loges.

Le bouffon, n’ayant pas vu que le jongleur était accompagné, s’exclama :

« Hé ! Je suis en train de me préparer ! Va jouer ailleurs avec tes balles ! »

Le jongleur toussota et dit poliment :

« Nous avons un invité… »

Le bouffon se leva de sa chaise, abandonna son nécessaire à maquillage et se tourna vers Edmund. Ce dernier était déçu. L’homme en face de lui était maigre comme un clou et portait des vêtements bien trop larges pour lui. Il avait plutôt l’air d’un mendiant que d’un artiste. Le bouffon lui tendit une main gantée qu’Edmund serra. Le jongleur le présenta à son ami tandis que le mime entrait dans la loge à ciel ouvert :

« C’est Edmund. Il est le fils du Reichsgraf. Il m’a demandé pourquoi j’avais des trous sur les côtés de mon costume ! »

Le bouffon rit tandis que le mime regardait l'enfant avec inquiétude. Le jongleur se tourna vers le mime et le présenta à son « invité » :

« Et voici le Mime de l’Invisible ! C’est notre patron. »

Le « patron » arborait une mine sévère puis demanda d’un ton anxieux :

« Et que fait-il ici au juste ?
- Je lui ai promis de lui montrer mon numéro spécial ! »

Le visage du mime rougit de colère :

« As-tu perdu la tête ? Tu sais bien que cette époque n’est pas faite pour les gens comme nous ! Attends donc quelques siècles et on en reparlera ! »

Pensant que la discussion était close, le mime fit demi-tour pour sortir mais le jongleur s’indigna :

« Toi, tu as pu le faire ton numéro spécial ! »

Le mime se tourna à nouveau vers le jongleur et lui dit d’un ton exaspéré :

« Mon numéro spécial peut sembler ordinaire, pas le tien ! »

Le jongleur fit une moue boudeuse digne d’un enfant de cinq ans alors qu’il en avait une petite centaine. Edmund, ignorant ce qu’il se tramait, compris la "spécialité" du mime et demanda innocemment :

« Monsieur le mime ? J’ai vu votre numéro… Était-ce une véritable porte ? »

Le mime le regarda avec terreur. Le jongleur lui tira la langue et le nargua :

« Nah ! Tu vois ? Il sait pour ta spécialité ! »

Le mime ne savait plus détacher ses yeux de l’enfant aux vêtements coûteux qui avaient été salis par la poussière. Edmund le regardait avec ses grands yeux marrons, et ses cheveux blonds, ternis par la saleté, brillaient tout de même sous le soleil. Le mime eut soudainement peur de ce que pourrait apporter le garçon comme malheur. C’était le fils du comte ! S’il apprenait qu’ils étaient « spéciaux », ils étaient bons pour la potence !

Edmund vit à quel point le mime avait peur et le rassura :

« Je ne dirai rien, j’adore les secrets ! »

Le mime le regarda d’un air sceptique mais le jongleur renchérit :

« Il ne dira rien…
- Ce n’est qu’un gosse ! Bien sûr qu’il va le dire à son père !
- Je ne dirai rien, dit Edmund d’un ton déterminé, je vous le promets. »

Puis, il tendit sa main vers le mime qui la serra après avoir hésité. La poignée de mains faite, le jongleur s’exclama :

« Bon ! Le spectacle commence dans une demi-heure ! Nous avons le temps de tout lui montrer ! »

Alors, le jongleur invita Edmund à s’installer confortablement sur une chaise tandis que le mime regardait d’un air consterné le bouffon et le jongleur en train de se préparer pour leur numéro spécial.

Le spectacle commença.

Le jongleur se tint debout devant Edmund et s’exclama sur un ton théâtral :

« Je suis l’Homme aux cent bras ! Je peux jongler avec une centaine de balles en même temps ! »

Edmund l’applaudit tandis que le jongleur saluait son « public » puis sortit trois balles et se mit à jongler comme n’importe quel jongleur. Le bouffon se glissa à côté d’Edmund et lui donna une bonne dizaine de balles.

« Lance-les vers lui et tu verras son numéro spécial, lui dit-il tout en lui faisant un clin d’œil. »

Edmund les lança une par une. Au début, l’artiste continuait à jongler avec deux mains puis, au bout de cinq balles, un bras sortit de la taille du jongleur et vint jongler avec les autres bras. Edmund retint un cri de surprise. Voilà à quoi servaient les trous ! Une dizaine de bras étaient à présent sortis, cela faisait six bras de chaque côté. Il continuait à jongler. A la fin du numéro, il jonglait avec une centaine de balles multicolores. Puis, elles tombèrent toutes, rebondissant dans la loge tandis que les bras du jongleur disparaissaient dans son corps.

Le silence se fit, altéré par le bruit des balles que le mime et le bouffon ramassaient. Edmund était incapable de réagir. Puis, il applaudit lentement puis de plus en plus vite :

« C’est extraordinaire ! Je veux un autre numéro ! »

Le suivant fut celui du bouffon. Edmund se demandait bien qu’elle était sa « particularité ». Il le sut très vite.

Le bouffon salua le « public » puis ouvrit sa bouche. Il aspira alors tout l’air environnant et se mit à grossir, grossir, grossir…
Il atteignit les trois mètres. C’était un énorme ballon de chair. L'enfant comprenait à présent pourquoi les vêtements du bouffon étaient si grands. Edmund le regarda avec émerveillement tandis que le bouffon fermait sa bouche et se mettait à rouler d’un côté ou de l’autre. Edmund applaudit puis demanda :

« Et comment faites-vous pour redevenir normal ? »

Le bouffon s’exécuta et ouvrit la bouche vers le ciel. Tout l’air contenu dans le corps du bouffon s’échappa et l’artiste dégonfla pour revenir à une taille normale. Edmund applaudit une nouvelle fois tandis que le troisième numéro arrivait.

Le mime se plaça devant lui et mima une fleur qu’il offrit à Edmund.

« Prends-la, dit-il »

Edmund regarda la main du mime qui tenait du vide mais le garçon fit comme s’il y avait une véritable fleur et s’approcha des doigts du mime. Ce fut alors qu’il sentit qu’il effleurait une tige ainsi que des pétales. Edmund rit d’émerveillement et se saisit de la fleur invisible.

« Tu peux même la sentir, lui dit le mime. »

Edmund s’exécuta et sentit la fragrance très reconnaissable d’une rose. Pourtant, sa main était vide !

« Impossible, murmura-t-il.
- Et pourtant, c’est bien réel, murmura à son tour le mime. »

Puis, le mime claqua des doigts et la fleur « disparut ». L’enfant ne tenait plus que le vide. Ce fut à l’instant-même où la fleur « disparut » que les gardes débarquèrent suivi d’un Otton essoufflé. Edmund se tourna vers eux tandis que les gardes encadraient les artistes.
L’enfant se précipita vers Otton et s’indigna :

« Otton ! Mais que fais-tu ?
- Ces saltimbanques ne t’ont pas fait de mal, lui demanda à son tour Otton qui le regarda sous toutes les coutures d’un œil inquiet.
- Mais non ! Ils sont très gentils ! Ils… »

Edmund chercha un mensonge plausible. Il avisa le jongleur qui était terrifié devant les gardes puis trouva une réponse :

« Le jongleur m’apprenait à jongler !
- Ce n’est pas pour ça que je suis là. Ces artistes, dit-il d'un ton méprisant, sont soupçonnés de sorcellerie. Ils ne sont pas des personnes recommandables.
- Mais… Mais… »

Le mime se méprit :

« L'enfant les a amenés ici ! »

Edmund voulut se défendre contre cette accusation mais déjà Otton hurlait :

« C’est un aveu ! Gardes ! »

Les gardes dégainèrent leurs épées. Le mime fit de même avec une épée invisible. Edmund protesta :

« Non ! Ils sont innocents ! Ils n’ont rien fait ! »

Les trois artistes entendirent l’enfant et comprirent leur méprise mais le mal était déjà fait.
L’un des gardes se moqua du mime :

« Tu comptes te battre avec cette épée ?
- Oui. »

Le mime brandit son « épée » et toucha la lame du garde qui sentit alors la pression exercée par l’« épée » du mime. Il devint pâle et balbutia :

« L’épée… Elle est… Elle est vraie ! »

Les gardes entourèrent le mime tandis que le jongleur et le bouffon s’éclipsaient. Otton ordonna :

« Qu’on le désarme et qu’on le jette au cachot ! Il est bon pour la potence ainsi que ses compagnons ! Emmenez-le et retrouvez les autres ! »

Le mime, bien qu’il fut armé, ne savait pas se battre, il fut vite vaincu et emmené par deux gardes qui le menottèrent afin de l’empêcher de créer par le mime.

Otton força Edmund à le suivre. L’enfant hurlait que le mime et les autres n’avaient rien fait mais Otton et les gardes restèrent sourds à ses paroles. Le mime salua gravement l’enfant, son regard était serein tandis qu’il acceptait son sort. En partant, il fit tomber quelque chose à terre. Seul Edmund le remarqua, s’en saisit et le fourra dans sa poche avant d’avoir pu savoir ce que c’était. Puis, Otton l’emmena voir le Comte.


Le Comte était en colère et son visage était plein d’incompréhension. Le mime était, apparemment, un sorcier et son propre fils le défendait ! L’esclandre avait été entendue par tout le monde et Edmund était la proie des pires commérages. Le Comte dut rétablir l’ordre avant de s’occuper de son fils.

Après que la ville se fut calmée, le Comte alla à son bureau où l’attendait avec angoisse Edmund. Le père s’assit sur un fauteuil puis regarda son fils d’un air pensif. Finalement, au bout de quelques minutes de silence, il demanda :

« Qu’est-ce qu’il t’a pris ?
- Père ! Je m’amusais avec les saltimbanques et je te jure qu’ils n’ont rien fait…
- Ils sont coupables de sorcellerie, expliqua le Comte d'un ton morne.
- Je croyais que vous ne prêtiez pas attention à de telles sornettes, s’indigna l’enfant.
- Moi non. Mais le peuple le croit et si je n’applique pas la sentence appropriée, je ne serai plus digne de mon rang. »

Edmund leva les yeux au ciel. Son père le vit et gronda :

« Quoi donc ? »

L’enfant le regarda avec colère et dégoût :

« La vie d’un homme est en jeu et vous allez le tuer pour conserver votre titre ?
- Je dois respecter la loi de Dieu, de notre Saint Empereur ! Toi-même tu devras en faire autant quand je ne serai plus là !
- Jamais, hurla l’enfant en pleurs. »

Edmund s’enfuit dans sa chambre.

Le Comte n’avait pas la force de le rattraper. Il se leva et planifia la journée de demain… Le mime allait être pendu à l’aube.

L’enfant pleurait dans sa chambre, le visage enfouit sous l’oreiller. Puis, il se souvint de l’objet qui était tombé de la poche du mime… où était-ce le mime qui l’avait fait tomber pour lui ?
Il sortit l’objet de sa poche. C’était une petite pièce d’argent avec deux initiales gravées : HF
Il la contempla pendant toute la nuit.


Le lendemain matin était morose. Le lever du soleil signifiait la mort. Le Comte obligea Edmund à aller voir la pendaison comme punition.
Edmund était donc devant la potence, au premier rang. Tandis que le prêtre faisait une courte prière pour le « fils du Diable », le mime entra. La foule qui l’avait applaudi la veille, le couvrit de huées.

« Meurs démon, hurla l’assistance. »

Edmund n’arrivait pas à détacher son regard de celui du mime qui le fixait avec intensité. L’enfant brandit la petite pièce. Le mime lui sourit puis se tint devant la corde. Le bourreau fit son travail. En quelques minutes, le silence se fit. Edmund pleura.
Il ne voyait plus rien, les larmes le rendaient aveugle. Il s’échappa de la poigne d’Otton et se perdit dans la foule.
Il essaya d’essuyer ses larmes mais elles restaient collées à ses yeux. Il ne voyait presque plus rien.
L’assistance s’en alla. Edmund trébucha sur un pied et s’étala de tout son long. Il se recroquevilla sur le sol et ferma les yeux.

Il était loin d’Otton qui le perdit de vue. Il le chercha longtemps. Edmund était dans une des ruelles qui débouchaient sur la place. Une heure passa. Tous recherchaient le fils du comte.

Une main se posa sur l’épaule d’Edmund et le secoua. Lorsque cette dernière le toucha, Edmund sut tout de suite qui c’était et vit à travers les yeux du bouffon. Il voulut ouvrir les siens mais en fut incapable. Un voile opaque les recouvrait. Il était devenu aveugle. Étrangement, l’enfant ne s’affola pas, comme s’il s’y attendait. Il se leva comme s’il était encore voyant et dit :

« Bonjour monsieur le bouffon. »

Le bouffon ne fut pas étonné que, malgré sa toute nouvelle cécité, l’enfant parvenait à « voir ». Le jongleur arriva et s’agenouilla devant l’enfant. Il vit qu’il était aveugle et sut tout de suite que l’enfant avait reçu la pièce. Ce dernier apprenait à voir à travers les autres. Il toucha le jongleur et put voir à travers ses yeux. Il vit alors que les gardes le cherchaient. L’enfant parla d’un ton déterminé et autoritaire, un ton de « patron » qui contrastait avec son jeune âge :

« Les gardes cherchent Edmund. Nous devons y aller. »

Le bouffon et le jongleur se regardèrent avec émotion puis le jongleur, ne lâchant toujours pas l’épaule de l’enfant, murmura :

« Bien Herman. »


Le cadavre du mime fut brûlé. Cependant, avant que les flammes ne le consument, le Comte put s’étonner de voir que le cadavre vieillissait à vue d’œil. Il avait eu, de son vivant, l’apparence d’un adulte de quarante ans, là, sur le bûcher, il en faisait le double.
L’un des gardes demanda à son voisin comment il s’appelait. Ce fut le Comte qui répondit :

« Fuller. Il s'appelait Herman Fuller. »

Tandis que les cendres s’élevaient dans les airs, le Comte alla voir Otton :

« Où est mon fils ?
- Nous ne l’avons toujours pas retrouvé mais les recherches continuent.
- Retournez la ville de fond en comble, s'il le faut. Je veux récupérer mon fils… »

Mais le Comte n'avait pas trop d'espoir. Un père sait toujours quand son fils quitte le monde des vivants et le Comte avait deviné qu’Edmund n’existait plus.


Dix ans plus tard :

« Venez voir la troupe d’Herman Fuller, cria une nouvelle fois le petit garçon aveugle ».

Il se faufilait parmi la foule avec aisance malgré sa cécité. Puis, il toucha une femme. Il vit alors que l’assistance ne se préoccupait pas de lui et se dévissait le cou pour voir le balcon de la grande maison. Tous étaient venus pour l’événement. Le Comte venait d’avoir un enfant, dix ans après la mort de son premier fils : Edmund.
Herman changea de personne, la femme était trop petite. Il chercha à tâtons un meilleur point de vue. Finalement, il tomba sur le jongleur qui lui demanda :

« Que faites-vous monsieur Fuller ?
- Je veux voir la sœur d’Edmund. »

Le jongleur était grand et Herman put avoir un bien meilleur point de vue. Il lui demanda :

« Regarde vers le balcon s’il te plaît. »

Le jongleur s’exécuta.

Le Comte avait vieilli alors qu’Herman était resté le même. Sa nouvelle femme le suivait, tenant un nourrisson dans les bras. La foule les acclama tandis qu’Herman souriait.

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