Ça empirait chaque année dans Las Catacombas ; les champignons poussaient sur les biomatières des années 70 comme la mérule dans le bois, et chargeaient l’air de leurs spores. Des immeubles s’effondraient chaque année, pavant un peu plus les routes désaffectées de débris divers, des dizaines de mètres sous notre progression.
Encordés, nous avancions dans une jungle de tuyauterie greffée au plafond-route. Nos lampes, de rares champignons phosphorescents et mes yeux de chat label Nälkä – dont la faible modification ne m’avait pas fait rebasculer dans l’inhumanité – nous permettaient de nous repérer. Mockey, mon frère d’adoption refusé par Disney, dont il aurait dû faire office de mascotte grandeur nature, nous interrompait régulièrement. Il était par trop suspicieux, mais ma mère l’avait doté de bons yeux. Comme les miens, ils voyaient dans le noir, mais plus loin. Sur nos conseils, toute la petite équipe s’était dotée de charlottes, gants, masques, lunettes de piscine et habits longs pour éviter qu’un cheveu ou une peau morte ne laisse trop de traces de notre passage.
Nous avions emprunté notre itinéraire pour une opération conjointe avec une petite meute d’activistes. Nous poursuivions un même but pour des motivations divergentes : faire péter d’en dessous les infrastructures du dernier projet laboratoires Prometheus.
À une époque, leurs drones auraient été un problème ; mais l’effet cage de Faraday ne permettait plus que d’utiliser des drones autonomes, chers et trop souvent interceptés par les rares passants du quartier souterrain. Quant aux caméras, celles qui n’étaient pas vandalisées avaient beaucoup d’angles morts qu’on avait pris soin de repérer en amont.
Nos amis étaient là par idéalisme. Ils participaient à l’opération pour une gerbe d'intentions louables découlant de la rumeur. Cette dernière prétendait que les prototypes de téléporteurs Prometheus que nous voulions détruire ne « déplaceraient » rien, se contentant de copier le voyageur à l’atome près pour le restituer ailleurs. En plus des meurtres induits par la destruction de l’original à chaque téléportation, mes potes craignaient le contrôle de Prometheus sur l’information copiée, ainsi que les légères variations, même minimes, que risquaient de présenter les copies.
Moi et Mockey, on était là avant tout pour protéger les intérêts de l’industrie familiale. Une telle paratechnologie risquait fort d’accumuler les corps originaux des téléportés, qu’il faudrait bien écouler. La communauté sarkite à laquelle nous appartenions était presque confinée à l’industrie de la viande, dont nous étions la garantie du label Nälkä. Déjà marginalisés par le pouvoir en place, nous autres sarkites n’avions pas besoin qu’en plus notre revenu principal subisse la concurrence d’une nouvelle marque.
« Sarkites ». Ma génération avait parfaitement intégré ce terme. Larkitès, plutôt, dans le bon néo-louchébème que les bouchers parisiens avaient transmis à nos abattoirs ; mais le terme Nälkä que mes vieux utilisaient ne me venait pas naturellement. Il m’évoquait trop le label pour lequel on nous employait.
Mockey me fit signe de sa main blanche molletonnée imitant la célèbre souris de Disney. Toutes les lampes s’éteignirent : en bas, un groupe de l’ALDA rôdait, flairant sans doute un des gangs résiduels qui échappaient à leur contrôle.
Mon crâne rasé frôlait le plafond et une épaisse sueur en dégoulinait. Avancer, c’était jouable, mais entre l’instabilité du réseau de fils et mon surpoids, le sur-place n’était possible qu’à l’aide de mon bras mécanique. Ce dernier m’avait été greffé pour remplacer celui que ma grand-mère m’avait altéré en bas âge ; j’avais dû m’en débarrasser au début de l’embargo pour que son ADN mosaïque ne me fasse pas finir dans l’inhumanité. Vu la gueule du bras anormal que m’avait offert ma famille pour mon baptême, j’aurais peut-être même été tuée – comme ma grand-mère, justement. Et puis, les lames dans l’actuel étaient pratiques à l’abattoir.
Mon Mickey difforme de frère fit un signe : les Italiens étaient repartis assez loin. Les tentatives d’imiter un personnage de cartoon avaient beau le rendre chétif à tous les niveaux, ses gros yeux étaient redoutables. Le groupe se remit en route, jusqu’à atteindre le lieu ciblé. On se répartit sous plusieurs lieux du bâtiment, pour couvrir une plus large zone à saboter.
« Bip, bip… » Le minuteur était lancé.
« Bip ! Bip ! »
Aaaah. Je m’étirai dans une ambiance parfaite. Mon réveil s’était calé sur mon sommeil léger pour me réveiller tout en douceur. Les vitres envoyèrent sur mon corps de rêve les rayons d’un soleil parfait, et affichèrent un paysage de nature sauvage.
L’autre corps de rêve à ma gauche s’agita sur le lit de cuir-velours.
« Salut beauté ! », dis-je à Marie-Ange, ma conquête de la veille. Petite originalité dans l’émission, on avait commencé à coucher entre candidats, et pas avec des invités. Pour tout dire, les invités n’avaient pas toujours ce canon de beauté absolu que j’avais la chance de compter parmi mes colocataires. Les majordrones nous apportèrent bientôt nos vêtements, repassés ou remplacés. Je regardais le mien ; ça ferait déjà trois fois que je porterais ce modèle. Bien que j’en fus fier, je n’aimais pas l’idée de porter trop de fois la même tenue. Face à ma mine déconfite, le robot afficha un hologramme qui prit la forme d’un tissu changeant de forme.
« Monsieur voudra peut-être une nouvelle tenue. »
Un sourire en coin, je branchai le robot à mon port OROI pour le laisser suivre mes pensées. Une tenue s’inspirant de mes idées et les croisant aux données des grands couturiers prit forme dans l’hologramme.
« La collerette de dinosaure, je ne suis pas certaine, me fit Marie-Ange.
— Tu as raison, approuvai-je. En plus, le public ou le Conseil n’approuverait pas forcément. Je vais d’ailleurs enlever le poitrail visible, ils n’apprécient pas ça … »
Je lus sur mon RedPhone les réactions à cette proposition.
« … et le public non plus, visiblement.
— Oui. Enfin, ça, c’est parce que tu es un homme et que ce n’est pas ton style. Je n’ai jamais eu ce souci, et Pierre-Henry non plus. Mais c’est son style personnel, le public lui autorise de se sexualiser comme ça.
— Haha, tu as raison. Je vais éviter de sortir des clous et on part sur plus de classicisme. »
Je partis donc sur un faux cuir de croco bleu métallique, et un chapeau légèrement différent de la veille. Le robot-domestique commenta :
« Content d’être à votre service, Monsieur. Le nouvel habit devrait arriver d’ici trente minutes. »
Il s’en fut en voletant. En attendant, je mis mon costume de la veille pour rejoindre la pièce d’à côté. La table était déjà apprêtée, garnie de mets délicieux d’une dizaine de marques. La colocation sortit peu à peu des autres chambres. Mon amie Jeanne me fit un clin d’œil, son sourire en coin indiquant qu’elle avait vu que j’avais passé la nuit avec Marie-Ange. Je regardai mes amis dans la lumière douce d’une fausse matinée. Décidément, la vie était belle et parfaite.
Mockey galérait à tourner la trappe par laquelle on était arrivés dans les égouts.
Au loin, on avait entendu l’écho de l’explosion des labos Prometheus, et il fallait qu’on disparaisse avant que des équipes de l’Alda ne fouinent avec des casques ou yeux IR.
« Lordelbème, Mock, laisse-loimuche faire. »1
J’approchai mon bras chromé, le calai contre la paroi pour en tirer un maximum de force mécanique, et déverrouillai l’accès. Je m’y réfugiai, suivi de Mock et de nos compagnons de sabotage avant que je ne referme la trappe. Nous étions enfin à l’abri, dans la cave de ma cousine.
« Alors, nap n’a lerdémuche ? »2
La voix fluette de Ùuj me fit sursauter. Ma cousine était face à un petit autel aménagé dans sa cave, une statuette en os représentant Saarn entre les mains.
Un peu plus jeune que moi, ses parents avaient su lui éviter des modifications trop anormales qui lui auraient valu un aller simple pour l’Eurtrash. Même si son jean et son T-shirt à motif publicitaire mouvant donnaient un semblant de normalité, sa tronche rose viande d’architecture paranthropique sortie d’un remake foireux de l’île du Docteur Moreau ne laissait pas de doute quant à sa modification génétique. Son génome même avait été altéré, et elle n’avait pas pu renoncer à ses altérations comme moi. Le fait qu’elle nous ait laissé l’accès à sa cave était d’ailleurs tout autant dû aux intérêts de la famille qu’à une idéologie partagée avec nos militants de potes.
« C’est lombem, lui répondis-je. On a eu un letipem lesstroque en loisancré l'aldamuche, mais nap de lavegrem.3
— Dacodac, souffla-t-elle, ça me lassurerem.4
— Oh les charcutières, ça vous dirait d’être compréhensibles ? » s’invita dans la discussion un certain Clothaire qui avait toujours eu du mal avec la communauté sarkite.
« Elles se tenaient juste au courant du déroulement de l’opération » expliqua Mockey, soigneux d’éviter les vagues.
Clothaire plissa le nez avec dédain, avant de se poser sur le canapé de cuir fluo de ma cousine. Il fut très vite singé par notre harde, dont le principal besoin était de faire redescendre le stress. Alors que chacun remontait dans l’appartement pour poser son cul face à l’émission Royal World, Mockey s’empressa d’aller jusqu’au frigo pour en sortir quelques bières et le dernier saucisson que la famille avait mis au point pour Bayer-Monsanto.
Je laissai ma masse s’écraser lamentablement sur un pouf. Mockey, aux petits soins, distribua les Guiness. Il me tendit le saucisson, que je posai sur la planche. Une myriade de lames émergea de mon bras, et se relayèrent pour découper finement le saucisson en quelques secondes. La chair bleue et les poches de graisse violacées intriguèrent immédiatement l’assemblée.
« C’est quoi ? fit une voix.
— Production familiale. C’est un saucisson de barbaque leureusach- Euh, je veux dire de viande heureuse. Des bestioles GM, avec des tumeurs hypophysaires partout dans les muscles qui produisent de l’endorphine. Ça détend, fait baisser le stress… Boah, dis-toi que c’est du sausback à la morphine.
— C’est pas anormal, rassure-nous ? suspecta Clothaire. »
Je ne pus retenir un petit regard de tristesse. Nous, les sarkites, n’avions plus ni le droit ni la possibilité de plier la réalité pour modifier la chair. Les ancres de réalité de la ville étaient trop intenses pour ça, et de toutes façons nous n’avions plus de plieurs de réalité.
« Par l’Ozi̮rmok, Non ! répondit Ùuj avec une grâce à la hauteur de son attitude. Je pensais qu’on traînait assez avec vous pour que vous le sachiez. Nous, les Nälkä, n’avons qu’une expertise en génétique et en élevage, mais nous sommes dans la légalité. D’ailleurs, ce prototype préfigure une viande de luxe que Bayer-Monsanto devrait revendre à Ambrose.
— Mmmh, douta Clothaire, sourcil dressé. Dans la légalité, sauf en ce qui concerne la religion, c’est ça ? »
Ma cousine roula des yeux mais préféra ne pas faire de vagues. Elle prit plutôt une tranche de saucisson entre deux doigts pour le savourer. Malgré son commentaire désobligeant, Clothaire accompagna volontiers le groupe pour taper dans la chair.
Après quelques discussions gagnant en étrangeté à mesure que nos cerveaux furent envahis d’endorphine, la télé devint le centre de l’attention. Dans Royal World, Philomène, Marie-Ange, Elisabeth, ou encore Kolin étaient en train de terminer leur repas.
Un délice. Je regardai la marque que je venais de déguster. « Smilodon, les céréales qui vous feront sourire et rugir », la marque expérimentale de Nestlé. Le goût me surprit : il fallait dire que leurs arbres à céréales s’étaient considérablement améliorés en quelques années ! Voyant mes colocs partager leur plat du matin, je pris également mon RedPhone pour faire un petit live :
« Yooo, Philo mène la danse et aujourd’hui j’ai goûté les nouvelles Smilodon. Franchement les Philophiles, c’est pas mal du tout et vous devriez essayer. »
Alors que je savourai autant mon bol que mes likes, un drone franchit l’entrebâillement de la porte pour m’offrir ma commande du matin. Je repartis dans ma chambre, le temps d’enfiler mon vêtement. Je constatai que la production l’avait légèrement altéré pour le différencier d’autres habits, mais comme toujours leurs choix n’avaient fait qu’améliorer mon idée de base. Malgré cela, le fait d’avoir fourni l’amorce de cet habit m’emplissait d’une certaine fierté, dont je décidai aussitôt d’en faire part à mes fans :
« Bah franchement… C’est pas exactement ce que j’avais en tête, mais c’est vachement bien ! Encore une idée à succès pour moi ! Je vais vite devoir vous laisser parce qu’avec les colocs on va devoir faire notre séance d’entretien corporel, mais voilà, j’avais envie de vous en faire part. S’il vous intéresse, il devrait rapidement pouvoir se trouver sur la boutique en ligne de Royal World, n’hésitez pas à me dire ce que vous en pens-… »
Le slogan Philomèèèène, ambassadeur des génimaux retentit de mon téléphone. Un message d’abonné commentait :
Honnêtement tu te sens plus péter alors que ta juste laissé l’IA et la prod faire ton taf mdr
Le gars se croit couturier
Encore un hater. Il croyait quoi, cette grosse merde ? Qu’il allait faire la leçon au Philomène de Royal World ?
« Ouais bah écoute-moi gros bouffon. J’ai une émission de plusieurs centaines de milliers de spectateurs, toi t’es qui ? T’as des marques à ton nom ? Tu fais la promotion d’animaux génétiquement modifiés peut-être ? Donc ouais, je fais des habits, toi pas. Si t’avais mon talent tu serais dans la villa et pas dans mes commentaires en fait. »
Le chat affichait un nouveau message.
Ptdr T tellement assisté par ta prod sans savoir rien faire que tu croit etre un géni
« Bannissez-moi ce guignol ! », dis-je aux modérateurs du chat.
Il m’avait énervé, ce con. Ç’aurait pu me ruiner une journée parfaite, mais elle était encore longue. J’avais perdu assez de temps à faire la pub de mon nouveau design. Je redescendis le long escalier, pour me rendre dans la salle blanche. Mes colocs y étaient déjà, se servant un grand bol de probiotiques lipophages. C’était dégueu, mais c’était la condition pour bouffer des trucs gras sans prendre un gramme.
Mon pote Kolin était là aussi.
« Hey bro, me lança-t-il, tu faisais quoi ?
— Petite pub pour mon nouveau costume, dis-je en tournoyant sur moi-même. On ne t’a pas vu ce matin au repas, tu faisais quoi ?
— Je me suis couché tôt hier, donc mon réveil a sonné plus tôt. J’en ai profité pour discuter avec un ingénieur de motos sur ma chaîne, c’était trop bien. J’ai appris que de nouvelles technologies risquaient de voir le jour bientôt, comme un nouveau système antidérapant pour les motos électromagnétiques !
— Trop bien ! », dis-je en me servant mon verre de bactéries.
Tandis qu’il m’évoquait son feat, j’aperçus Marie-Ange s’intéresser à Pierre-Henry, le sex-symbole masculin de l’émission. Tant pis, nos quelques nuits ensemble avaient été enrichissantes mais les prochaines se feraient avec une autre candidate, ou avec des invitées. Il fallait savoir se contenter des plaisirs simples, après tout.
« Tiens bro, me dit Kolin, ça te dirait qu’on aille à la piscine ? Y’a un peu de temps avant la prière. »
Je le suivis tandis qu’il me conduisait vers le plan d’eau de la villa.
« Tiens regarde, commenta-t-il en montrant le portrait d’une fille magnifique sur l’application pour faire venir des invités sur son RedPhone. C’est une des nouvelles invitées. »
Ça ne m’étonnait pas du tout de Kolin. Des nouvelles candidatures pour venir en tant qu’invités à la villa Royal World, ça arrivait régulièrement, d’autant plus que la colocation préférait en voir des nouvelles. Mais Kolin avait ses exigences, et il était rare qu’une fille corresponde aussi bien à ses envies. Sur le côté de l’écran, le nombre de coches pour filtrer les invités potentiels – et les Nornes m’en soient témoins, Kolin était très exigeant – m’indiquait qu’elle était effectivement en adéquation avec ses caprices.
« Elle ira bien sur ta nouvelle moto », complimentai-je en sachant pertinemment quoi dire pour lui faire plaisir.
En réponse, son sourire emplit son visage. Il s’interrompit pour se déshabiller face à l’étendue azur de la villa que nous venions d’atteindre.
« D’ailleurs, compléta Kolin face à la piscine, j’ai refait les plans de ma moto rien que pour elle. Ça allait mal avec l’eye-liner qu’elle a sur la photo. Elle devrait arriver bientôt, j’ai hâte. »
Il plongea aussitôt, me laissant juste le temps de mettre mon nouveau costume à l’abri des éclaboussures. Je plongeai à mon tour. À peine ma tête réémergea-t-elle que Kolin prit son téléphone et m’en tendit l’écran.
« Mais du coup mon bro, comme ta Marie-Ange ne sera peut-être pas là pour toi ce soir, il est de mon devoir de pote de te trouver une candidate pour ce soir.
— À vrai dire, avouai-je, j’étais en train de me demander si je n’essaierais pas Atropa.
— Atropa ? rit le motard. Tu fais ce que tu veux, mais actuellement la prod ne voudra pas, je pense. Si tu veux pas te prendre un râteau, parles-en à tes abonnés et ça fera monter l’attente pendant quelques jours, pour préparer le public à cette éventualité. »
Il avait raison. J’étais l’ami des animaux, une figure lumineuse de l’émission. Atropa était là pour attirer un public vaguement gothique ou alternatif, et ça nécessiterait du travail plus long pour donner envie au public de nous voir ensemble.
« En revanche, ajouta Kolin avec un regard espiègle, si c’est une gothique qui t’intéresse, y’a quelques invitées potentielles que tu pourrais inviter… »
Et ainsi commença une longue discussion sur les invités. Kolin et moi commentions chaque détail de leur visage, de leur corps. J’en vins à la conclusion que j’essaierais bien un gars et une fille pour faire des tests.
Quelques blagues complimentant les physiques des invités et sur ce que nous allions leur faire plus tard, l’heure nous rappela qu’on arrivait vers l’heure du blót. Nous sortîmes de l’eau aussi vite que possible pour nous diriger vers les fauteuils.
« Les amis, dis-je à mes abonnés à travers le rectangle archi-fin de mon téléphone, avec Kolin on part accomplir notre blót. Alors n’hésitez pas à faire pareil, et on se retrouve après la pub ou après le blót ! »
Chacun s’installa confortablement dans son siège pour s’y implanter sa perfusion d’auto-musclant. Le temps qu’il commence son effet, nous branchâmes nos ports OROI aux machines pour nous plonger dans la prière, fiers de participer au calcul de l’avenir.
Je phasais devant la télé comme une mouche tournerait autour d’une lampe. J’étais bien. La viande heureuse était de très bonne qualité : chacune de mes articulations était apaisée, aucune douleur ne venait m’atteindre. Même cette merde de Royal World me paraissait géniale. Je me sentis presque avoir une légère déception au moment où Philomène et Kolin annoncèrent une page de pub tout en branchant un câble à leur port OROI.
Leur puce OROI. C’était marrant, ces stars de téléréalité n’échappaient pas au transhumanisme, mais elles parvenaient à le minimiser. Je jetai un coup d’œil autour de moi : trois ou quatre ports décoraient les nuques de la majorité des gens, rarement moins, parfois beaucoup plus. La personne qui en avait le plus parmi nous avait une petite colonne de ports divers se perdant sous son T-shirt, courant le long de sa colonne vertébrale. Outre le port OROI de base, certains étaient spécifiques à l’administration d’une entreprise, d’un système, d’un objet technologique unique.
Une première publicité défila, vantant les mérites de la veste de Philomène ; la pub aussitôt générée faisait l’exégèse d’un modèle imprimé. Il était probable que l’abattoir familial soit contacté d’ici peu pour en faire un modèle en « vrai cuir de croco bleu ». Celle d’après, vantant les mérites de la dernière moto achetée par Kolin, appela une réponse d’une de mes amies :
« Pfff, quel abruti. »
Elle expliqua d’une voix dédoublée trahissant une greffe vocale :
« Je veux dire, je m’y connais en moto. Et ouais, c’est plutôt de la bonne qualité. Mais si t’aimes vraiment la moto, n’hésite pas à acheter les Tasty Burgers Ambrose ! »
L’endorphine m’empêcha un instant de comprendre qu’elle n’avait pas dit ça intentionnellement.
« Saleté d’implant vocal sous réduc. Faudrait que je fasse sauter la pub intégrée. Je voulais dire : si t’aimes la moto, tu la bichonnes, tu la bricoles, tu t’y attaches. Et c’est très bien ! Mais là, c’est juste un grand gosse qui passe d’un cadeau à l’autre… Et en racontant de la merde dessus en plus ! Tout ce que Kolin connaît à propos des motos, c’est lesquelles vont plus vite en ligne droite. Son « design », là, c’est juste une forme archi-standard qu’il a recolorée et avec une forme vite fait changée, mais sur un moteur classique. »
L’assemblée secoua la tête lentement, engourdie par le saucisson et trop peu connaisseuse en moto pour affirmer quoi que ce soit. Flottant sous les effets du saucisson, je tentais tout de même un :
« Ouais, ces connards sont tellement des parasites. Le pire, c’est leur promotion du blót. Soyez tranquilles, tranquilles et heureux, heureux et fiers, et vas-y que je te promets un avenir meilleur qu’on voit jamais et vas-y que je te foute le bordel en ville avec des ordinateurs et une déesse qui ne viendra jamais.
— C’est tellement vrai ! m’encouragea Ùuj. Et à côté de ces pitres, c’est nous qui passons pour un culte de tueurs d’enfants ! »
Ùuj plaça sa main sur sa gueule, comme si elle venait de dire une connerie. Je consultai Mockey du regard : il émettait un petit gloussement incertain. Puis, je regardai le groupe : la gêne régnait, secondée par l’indignation de quelques-uns.
Hésitante, j’osai un :
« J’ai dit quelque chose de travers ? »
Clothaire me répondit d’un ton acéré :
« Tu sais, tout le monde n’est pas une raclure d’hérétique comme toi, ici.
— Du calme, Clothaire, tempéra un autre militant. Chacun ses croyances, tu sais que-
— Je devrais dire quoi ? C’est mon culte qu’on insulte, je devrais me taire ?
— Oui, nous sommes désolés, tenta de l’apaiser Mockey. Si on se calmait autour d’un repas ? Ùuj, tu as toujours un bon vin ou une bonne viande en rés-
— T’épuise pas pour ce connard, Mockey, l’interrompis-je. Clothaire, on fout le bordel en ville à des entreprises qui mangent dans la main de ton culte. Fallait trouver d’autres connards avec qui traîner si tu ne voulais pas qu’on crache sur ta foi. »
J’interceptai un regard de consternation qu’échangeaient Mockey et Ùuj. Je venais de ruiner leurs tentatives d’apaiser la situation. Malgré l’approbation d’une partie des militants, la question de la religion les divisait visiblement plus que je m’y serais attendu venant d’activistes.
« Tu apprendras que je peux combattre une entreprise nuisible pour l’éthique publique sans remettre en question ma foi.
— Mais pour n’importe quelle foi oui, mais pas les Nornes bordel ! »
L’indignation était sortie instinctivement de mes poumons. Cumulé à l’endorphine, le stress me donnait une étrange sensation de mal-être. Je continuai :
« Ces connards n’hésiteraient pas une seconde à nous envoyer un Inquisiteur s’ils pensaient qu’on agissait pour des raisons religieuses ! C’est ce connard de culte d’État qui a massacré plus de la moitié de ma famille ! C’est ça que tu défends ? Une religion intégrée à l’urbanisme même d’Eurtec ?
— Mais tu dis de la merde, pauvre conne ! Je peux vénérer les Nornes en admettant que l’Inquisition va trop loin ou est détournée de son but d’origine ! Tout comme je peux combattre les dérives d’Eurtec sans vouloir débrancher les Nornes parce que j’ai confiance en elles !
— Voile-toi la face tant que tu veux. Mais le jour où l’Inquisition viendra nous chercher, je saurai qui nous aura dénoncés. »
Avant que je ne me rende compte de quoi que ce soit, Clothaire avait franchi l’espace séparant nos fauteuils pour enfoncer son poing dans la graisse de ma joue. L’impact me fit rouler derrière le canapé. J’eus à peine le temps de me relever et, par réflexe, de faire sortir toute une panoplie de lames de boucher de mon bras droit pour me défendre, qu’il était déjà retenu par deux autres personnes. Ùuj s’était interposée, Mockey restait à l’écart, conscient de son physique frêle.
« Ferme ta gueule grosse vache ! T’es mal placée pour juger d’une croyance quand vous sacrifiez encore des gens y’a moins de vingt ans ! Encore heureux qu’on a les Nornes plutôt que vous, saletés de cannibales. Vous êtes pitoyables, à bosser pour Génochrome et Bayer pour qu’ils se vantent de leur label Nälkä. Vous n’êtes que l’ombre de vous-mêmes et ne serez bientôt plus que de l’histoire ancienne ! »
D’autres l’assirent dans un coin pour le calmer, tandis qu’une sensation de vertige me prit. Le goût ferreux qui prenait ma bouche me conforta dans l’idée de me réfugier dans les chiottes de Ùuj. Je m’assis sur l’abattant pour mater ma tronche. Je crachais un peu de sang. J’imaginais déjà ma grosse bouille au crâne rasé s’orner d’un bleu le lendemain.
Et merde. Grosse vache.
La raclure, il avait touché là où ça faisait mal. C’est vrai que j’étais grosse. Comme un criminel passant après une scène de crime, je regardais mon bide dans le miroir. Sa masse était constellée de varices et d’un buisson de vergetures. L’alimentation à base de viande grasse facile ne réussissait pas à mes origines sibériennes. D’année en année, je voyais les kilos s’accumuler et donner à ma couenne l’apparence d’un lac flétri par un léger vent. Ironiquement, la pire mutation que je subissais en tant que sarkite était parfaitement naturelle. Çà et là, on pouvait encore distinguer des scarifications. Certaines encore fraîches. Elles témoignaient des nombreuses tentatives désespérées de punir mon obésité, comme si je pouvais presque trancher dans le lard pour m’en débarrasser. Pour les assumer, il m’arrivait de les présenter aux quelques personnes qui les apercevaient comme des rites sarkites.
Je passai ma bouche dans l’eau pour en enlever le sang. Un filament de muqueuse buccale arrachée pendait dans ma bouche. Je l’arrachai pour éviter qu’il ne m’incommode. L’envie de violence à l’égard de Clothaire, le stress, l’insulte sur mon poids, les effets de la viande heureuse, tout ça se mélangeait désagréablement. Les bords de ma vision s'assombrirent ; mon poul, comme ma respiration, s'emballèrent. Mes sens me parurent irréels, faux, comme si j'assistais à ma vie au travers d'un cinéma.
J’imaginais parfois qui j’aurais pu être dans le fin fond de la Russie natale de mes grands-parents. Mon alimentation aurait été différente, mon activité physique également. J’aurais eu des capacités anormales, aussi. J’aurais sans doute gardé mon bras natal. Je ne sais pas trop s’il me manquait ; l’actuel avait ses avantages, mais celui que je m’étais retiré était réellement à moi. J’aimais m’imaginer en une magicienne de la chair. Puissante, magnifique à sa manière. Avec le lot de dégeu que supposait une magie de la chair traditionnelle ; mais au moins, une morphologie dont j’aurais eu le contrôle, qui aurait découlé de mes choix, d’un remodelage assumé.
Je relevai la tête vers la glace après avoir craché une dernière salve de sang. Ma vision assombrie par l’angoisse ne se limitait qu’à un tunnel en noir et blanc. Elle n’eut rien d’autre à m’offrir que la tronche lamentable qu’Eurtec m’imposait.
Mon membre moite s’émancipa de l’homme mandé à la villa à ma demande pour la fin de la journée. Notre parade terminée, mes invités se relâchèrent pour se glisser dans mon immense lit. La fille, je n’avais pas pris le temps d’apprendre son nom, me tendit une pilule que je gobai avec plaisir en pensant qu’il s’agissait d’un des cachets qui nous étaient autorisés dans la villa.
Je pris mon téléphone. Surpris, mes invités firent une moue gênée que j’ignorai alors que je commençais à faire mon retour d’expérience sur nos ébats. Je détaillai le fait d’avoir testé un garçon pour la première fois, notai l’appréciation que j’avais pour leurs corps, sur la position de tel grain de beauté, sur la forme de leurs tétons ou le galbe de leurs fesses. Je créais le standard en exposant ce qui m’avait plu ou non.
Un trait de la fille arrêta mon attention :
« …et honnêtement les cheveux roses, même si je les préférerais plus longs et plus frisés, c’est assez joli… »
Je me fis la réflexion qu’ils étaient roses jusqu’à la racine. Elle avait sans doute quelque chose de mutant, une modification génétique quelconque. Était-elle humaine ? À quel degré ?
Je fis donc part à mes abonnés du doute qui me saisit :
« Yo la team, Philo mène la danse ! Et aujourd’hui je viens de baiser deux invités, ils étaient ultra potables, mais à vrai dire je me pose une question. En gros, je ne suis pas sûr d’à quel point ils sont humains, et je me demandais : ça vous parait logique qu’on baise des non-humains ? En vrai je me dis, soit on se souille avec eux, et faut que j’arrête. Ça me paraîtrait un peu logique parce que je préfère Marie-Ange par exemple. Mais d’un autre côté, qu’on les baise, ça paraitrait logique qu’on prenne nos droits sur eux aussi. Il y a peut-être deux degrés de baise qui ne se valent pas aussi, avec les humains et avec les autres. Du coup voilà, dites-moi ce que vous en pensez, je suis curieux de connaître vos avis sur la question ! »
Je pivotai sur moi-même, cherchant sur mes invités un visage présentable pour illustrer mon post. Mais faisaient une tête déplorable, m’obligeant à les faire sourire par un filtre sur le post. Je ne relevai pas spécialement leur indignation, dont la cause était définitivement bien mystérieuse.
Ma première envie, qui était de repartir me reposer dans le lit, entra en conflit avec les effets de la pilule qu’on m’avait donnée. Investi d’une énergie nouvelle, je m’agitai. Alors que mes invités se rhabillaient pour partir, je vérifiai mes messages à la recherche d’une activité, d’un coloc avec qui passer la soirée.
Marie-Ange testait plusieurs filtres VR pour améliorer la tête de ses amis, Pierre-Henry faisait son tutoriel sur les meilleures façons d’attirer à soi les gens en essayant des kits de phéromones, parfums, et aphrodisiaques, Elisabeth testait la capacité de destruction de plusieurs marques de bras mécaniques… Ah ! Kolin faisait un tour de moto sur la piste de la villa avec son invitée, en lui cherchant des habits de luxe pour essayer de l’assortir au maximum à l’engin qu’il venait de demander.
« Allô Kolin ? fis-je dans le rectangle transparent me servant de téléphone. Le temps que je descende à la piste, ça te dirait de faire un tour de moto ?
— Pas de souci mon broooo ! À tout de suite ! »
Le temps de me rhabiller, et les effets de la drogue étaient décuplés.
« Woaaah, c’est génial ton truc ! dis-je à la fille aux cheveux roses, dont les mouvements m'apparurent décuplés par un effet stroboscopique. Ce n’est probablement pas approuvé par la prod mais j’adore ! »
Je la vis à peine sourire après mes mots ça que je m’engouffrai dans l’entrée de ma chambre. Investi d’une énergie nouvelle, je sortis, dévalai les marches de l’escalier… Et glissai. Je compris à peine ce qui se passait quand le plafond me fit face, avant de ressentir un choc douloureux à l’arrière du crâne.
Grande nouvelle : la conception génétique de Mockey l’immunisait contre la redescente de l’endorphine, et l’homme-souris avançait tranquillement devant nous. Ce n’était vraiment pas mon cas, ni celui d’Ùuj. La gueule de bois me vrillait le cerveau, mon estomac chatouillait ma glotte en déconfinant un rot acide chaque demi-heure, et chacune de mes articulations me faisait souffrir comme jamais. Et même si Ùuj gardait une contenance de façade, la pâleur qu’elle affichait sur la route pour l’abattoir trahissait des symptômes semblables. J’eus même l’impression de souffrir depuis mon bras mécanique alors que je n’avais pas eu de douleur fantôme depuis mes douze ans.
Nous passâmes par une rue couverte d’une voûte dont les écrans publicitaires fonctionnels alternaient ceux éteints en damier, archivant les publicités des trois derniers mois. Par trois étages d’ascenseurs mal entretenus. Par un pont mal sécurisé au-dessus du vide, surplombé de dirigeables publicitaires à la gloire de mes employeurs de Bayer-Monsanto, et par une décharge garnie de carcasses de drones.
Enfin, nous flairâmes l’odeur ferreuse dégueulasse de la maison, entendîmes les beuglements des bêtes, et virent la rigole de sang pavant la route en caricature de tapis rouge. Nous nous immisçâmes entre un hologramme rouge de cochon mutant tatoué label Nälkä et le logo de Bayer-Monsanto pour emprunter la porte réservée au personnel.
Nous enlevâmes les caillots sanguins hérités de la rivière à l’entrée sur un paillasson moite. Je posai mes chaussures dans mon casier bio-façonné de kératine, et les remplaçai par mes bottes de boulot. Ma veste enfilée, mon masque sur ma gueule, la journée pouvait commencer dans une atmosphère fraîche et humide.
Bien que mon travail fût officiellement bouchère, la famille se chargeait de superviser un peu toutes les tâches de l’abattoir. Ce terme était d’ailleurs impropre : c’était plus une usine à viande. Nous nous chargions en vase clos de la conception génétique, de l’élevage, de l’équarrissage et de la boucherie. Ainsi, notre communauté pouvait articuler au mieux les étapes de la chaîne de production et garantir la qualité qui faisait la renommée de leur label tant pour la viande que pour les autres produits animaux. Nous disposions pour cela de subalternes, des employés non-sarkites de Bayer-Monsanto à qui dispenser des instructions. C’était par ce biais que des bouchers parisiens, volontaires pour peupler Eurtec, nous avaient transmis le largonji.
La première étape de la journée consista à vérifier que les cultures cellulaires n’eussent pas subi d’infection ou de mutation. Vers sept heures, je passai entre les casiers de vaches-citernes cubiques, m’assurai que les découpes de viande latérale n’avaient pas provoqué d’infection et que leur régénération suivait son cours habituel. L’une d’elles meuglait ; un cousin avait visiblement mal fait son travail de dévocalisation, ce qui avait permis aux cordes vocales de se régénérer. Je m’approchai de la zone de céphalisation atrophiée, où se fichaient les tubes nutritifs et d’où sortaient des vestiges de meuglement. De mon bras sortirent deux petits scalpels, une pince, un couperet et une aiguille à coudre automatique. Je tranchai un bon coup pour y voir plus clair, sectionnai les cordes vocales assez largement pour y voir clair tout en contournant les artères avant de recoudre le tout. En théorie, elles ne souffraient pas – du moins, d’après ceux de la famille qui avaient pu évaluer leur empreinte cognitive. Mais elles conservaient un réflexe de hurlement qui, à force, avait de quoi rendre fou.
Mockey m’appela pour un problème dans la section des bêtes à viande spécialisées : un protohumain qui était en train de développer un cerveau. Je franchis les tigres à viande verte, les cages à animaux de compagnie sur mesure et les boules de poils, dont la peau repliée dans tous les sens fournissait les plus belles fourrures-velours d’Eurtec.
Je regardai le souci. Mockey avait vu juste : un ganglion nerveux se formait dans le crâne de l’être. Encore assez petit pour que la chair ne bascule pas dans la catégorie des viandes pensantes. Nous avions le droit de les travailler, mais le changement de catégorie nous aurait imposé de l’administratif en plus à remplir.
J’interrogeai la mascotte génétique du regard, ne comprenant pas vraiment pourquoi il avait besoin de mon aide, avant de saisir que la créature GM était trop lourde pour ses bras de toon.
Il débrancha donc les tuyaux nutritifs tandis que je le traînai hors de sa batterie. On le posa sur un billot pour mettre ses parts en barquette. Mockey prit une lame tandis que je sortais la mienne de mon bras, et le travail de découpe commença pour séparer les différentes parties : foie gras, pied-d’humain, jambon-épaule, oreilles croustillantes… Les drones-crocs récupéraient les pièces les plus lourdes pour les suspendre. Le ganglion nerveux nous permit d’ajouter aux barquettes une noix-de-cervelle, un mets apprécié de la haute société.
« Au fait, m’annonça Mockey d’un air penaud, j’ai vu lassépem ta laronneduche. Elle m’a dit que vous aviez un rilueltoque de lamillefem ce lidimuche. »5
Même si je considérais ce pauvre Mockey comme mon frère, il n’était pas vraiment de la famille d'un point de vue religieux. Les traditions sarkites mettaient l’emphase sur les liens du sang, et les repas de famille remuaient le couteau dans la plaie de son exclusion. Après tout, il n’était qu’un prototype génétique qu’on avait adopté.
« Si ça peut te lassuréruche, dis-je le plus honnêtement du monde, je n’ai pas hâletem du tout. Tu peux être sûr que lontontic œil-de-lorpic va encore lamenératte un lauvrppem lon-humanoc louvétra dans la luerem pour « lespectérem les laditiontrics » et que lapipoque néo va encore se laindreploque son lariagemem avec notre lanclem. »6
Son museau beige se tortilla pour former un sourire triste.
« Mouais, dit-il. N’hésite pas à me liredoc comment ça se sera lassépem, on se letrouveruche après. »7
Je partis en direction des logements. Bayer-Monsanto nous avait laissé un vieux bâtiment, qu’ils consentaient à nous laisser aménager comme on l’entendait pour peu que nous nous occupions de leur industrie. Si possible, nous préférions vivre dans des appartements alentours comme je le faisais, mais il devenait plus difficile chaque année de trouver un logement pour les inhumains tels qu’une grande partie de la famille. En plus, l'ancienne génération passait plus de temps que nous dans les abattoirs ; ils y avaient "leurs pièces secrètes" où devait s'accumuler la paperasse et où se préparaient les commandes au détail pour la hiérarchie, qui ne voulait pas que tout l'abattoir soit au courant de ce qu'ils pouvaient demander. La cuisine des abattoirs demeurait donc la salle des réunions de famille.
La générosité de nos employeurs était motivée. En nous laissant le champ libre pour décorer notre salon et salle à manger, Bayer-Monsanto s’assurait que ce dernier regroupe de nombreux colifichets macabres typiques de notre culture : des crânes ancestraux, des bougies à la cire mêlée de sang, une icône de Sainte Imanta sculptée dans de l’ivoire humain hypertrophié, le blason des Sangforts de la maison Vörös, la tête empaillée du Halkost d’un Karciste passé… Autant de décorations qui garantissaient l’authenticité de notre savoir-faire à leurs actionnaires, tout en nous rendant éternellement suspects aux yeux de l’Inquisition de Silicium. Le cocktail parfait pour nous garder en laisse.
J’entrai dans ce cabinet de curiosités témoignant du métissage des sarkites eurtecois. La famille était déjà là, notre nombre réduit compensant l’exiguïté de la pièce. La purge de l’embargo avait élagué notre arbre généalogique. Il n’en restait plus que Maman, Tonton œil-de-porc, Papy néo, Tata Clapier, mes deux adelphes, et cinq cousins. Ces derniers incluaient Ùuj, qui pour l’occasion avait enfilé une robe sibérienne traditionnelle, amplement décorée par des dents, os, cheveux et broderies, complétée par divers colifichets.
Dès qu’elle vit ma tronche contusionnée entrer dans la pièce, Maman accourut vers moi. Ses différents implants de bioware s’agitèrent sous son visage grêlé. Ces derniers avaient beau être envahissants et dérangeants pour les Étrangers, ils ne faisaient que décorer une silhouette résolument humanoïde. Ils n’étaient que de pâles palliatifs aux mutations traditionnelles qu’aurait dû avoir une Karciste.
« Agni, qu’est-ce qui s’est passé ! s’exclama-t-elle en caressant la partie violacée de mon visage. Vous avez encore traîné au Pils and Pills, c’est ça ? Vous savez que c’est dangereux ! C’est rempli de gens fichés par l’Inquisition et…
— Ne t’en fais pas, Maman, c’est rien… »
Elle croisa les bras, un sourcil levé.
« C’est normal de s’inquiéter, Agni, lorsque tu ignores ce que ta fille fait dans un bar qui peut nous attirer les foudres de l’Inquisition ! Il ne faut…
— …Pas faire de vagues, je sais, Maman. Mais je n’ai rien fait de grave hier, promis. »
Son front plissé indiquait qu’elle ne me croyait pas. Elle me flaira et m’analysa un moment ; avec ses sens, il lui était relativement facile de deviner que je lui mentais. Elle finit par émettre un soufflement de nez suffisant pour me signifier qu’elle ne me croyait pas, mais n’en dit rien.
Reprenant son air soucieux, elle ouvrit sa bouche et dévoila une langue creuse aux aires de ver tubicole. Elle pencha la tête pour permettre à un renflement à la base de son cou de remonter jusqu’à sa mâchoire. Sa langue ouvrit son évent pour laisser dépasser un proboscis de chair rougeoyante. L’appendice humide se posa sur mon bleu pour y déverser une matière brunâtre et tiède. La sécrétion régénérante m’apaisa presque immédiatement en formant un cataplasme.
Ma mère rentra son organe, laissant l’enflement redescendre dans son diaphragme. Elle repartit prendre sa place pour présider au rituel tout en m’invitant à m’asseoir.
« Bien, dit-elle. Puisque nous sommes tous là, nous allons pouvoir commencer. »
La prière rituelle commença en Ämärangnä8, mêlé de plusieurs mots de français cajun, d’anglais, de latin, de russe et de bantou.
« Très chère famille. Nous sommes réunis en ce jour par les liens du sang pour combler ensemble notre faim. Nous dévorerons ensemble comme nous l’a enseigné l’Ozi̮rmok, et ferons de notre festin notre chair. Ainsi, lorsque viendront les ténèbres à nous pour nous attirer dans les bras de la mort, nous saurons leur dire : Non, vous n’êtes pas dignes de confiance. Parce que les Klavigars ont colporté Sa parole : nous sommes nés pour servir de bétail aux dieux, mais nous refusons ce destin. Nous refusons la mort, nous refusons la roue, et nous la briserons avec l’aide du Grand Karciste. »
« Kadar ? » demanda ma mère à son beau-frère.
Tonton Œil-de-porc se retira dans la pièce d’à côté, et revint avec un homme ridé – âgé ou usé par la santé publique d’Eurtec. Nu, il s’agissait sans doute d’un SDF ou d’un patient de clinique récemment décédé. Ses épaules étaient trempées du sang coulant de sa nuque, là où l’implant neuro-manipulateur était implanté. Pour que nous disposions sans problème de sa carcasse, il devait être non-humain pour une obscure raison de génétique altérée, bien que rien dans son apparence ne permette de l’affirmer.
Les implants nerveux insérés dans sa moelle épinière prolongeaient l’activité biologique de son corps le temps du rituel, mais son regard vide était la signature du module de manipulation neurale. Petite, j’avais pu voir les rituels du Karciste ayant précédé Maman : il utilisait sa magie pour tordre la chair à sa guise et la faire parler selon son bon vouloir. Mais depuis la purge, nous avions dû trouver un moyen technologique d’imiter le procédé.
Tonton Œil-de-porc l’amena jusqu’à la table, l’y coucha, et activa de son téléphone l’enregistrement que devait prononcer le corps, toujours en Ämärangnä. Le cou se tendit, pour s’adresser à nous d’une voix monocorde :
« Je v-vous fais face aujourd’hui, et c’est avec plaisir qu-que je vous offre mon corps. Que je s-serve de repas à c-cette fa-famille pour l’unir dans la chair est un vé-véritable honneur. J’espè-père vous rassasier, que ma chair devienne la vôtre, que mon essence survive à travers vous. Quelle joie de savoir qu’elle passera par vous plutôt que de nourrir les Vultaas. Qu’elle vous donne sagesse, beauté, force et ruse. »
La tête fixa le vide un moment, avant de reprendre l’enregistrement au début :
« Je v-vous fais face- »
La tête retomba, le corps pris de spasmes. Mon oncle avait coupé l’enregistrement. Il alluma les enceintes, qui émirent la musique sur laquelle tout le monde commença à entonner la sone.
Maman laissa le repli de ses bras s’ouvrir ; le radius rabattit son avant-bras vers l’épaule en déboitant l’ulna, qui se déploya hors du bras depuis une fente. L’os, inhabituellement composé de plusieurs sections et de tendons supplémentaires, se déploya en une lame d’os rappelant une patte de mante religieuse. Elle commença à découper le corps rituellement. Le corps étant encore frais, le sang ne tarda pas à inonder la table alors que tonton distribuait les parts dégoulinantes dans des os pariétaux qui nous servaient d’assiettes rituelles.
Je reçus un œil et la langue, des parties associées à Nadox. On me souhaitait l’intelligence, peut-être par reproche pour mon coup au visage. Au moins, mon oncle évitait toute dispute ; le rituel précédent, il nous avait refilé, à moi et mes cousins, de la poitrine, des parties génitales, des fesses ou du visage. Des parties dédiées à Lovataar, qui évoquaient directement la beauté, la reproduction… Ou le mariage avec d’autres sarkites que mon oncle nous encourageait à faire depuis des années.
La sone prit fin calmement. Elle laissa la table dans un silence révérencieux. Les vieux commencèrent à consommer leur plat. Ma génération, en revanche, était comme d’habitude plus réticente à manger de la chair humaine. J’avais eu une période de doute, aussi, pendant mon adolescence. Mais maintenant qu’elle m’était passée, je devais avouer que la chair humaine était délicieuse, peut-être même ma viande préférée. Elle rendait, du moins, moins désagréables les rituels familiaux.
C’est donc l’appétit ouvert que je m’assurai que tout le monde soit bien servi avant de me jeter sur mon plat pour y planter mes dents. Je pris à peine mon repas entre mes doigts que j’entendis l’éclaircissement de voix réprobateur de papy néo.
« Quoi ?
— Traditionnellement, minä9, on n’utilise pas d’ustensiles autres que ceux dont nous a dotés l’évolution. »
Je baissais les yeux vers mes mains. Il parlait de mon bras mécanique.
« Les traditions sont souples, papy. J’ai plus mon bras natal, je vais pas manger comme une manchotte.
— Bah », se moqua le vieil homme.
Il prit un ton sec et sévère de parent de droite :
« Encore une connerie. Le bras que ma femme t’avait fait à la naissance n’était pas trop mal. Puisque tu ne l’as plus, de fait, il faudrait que tu manges d’une seule main.
— Grand-père, m’appuya Ùuj, son bras avait des scarifications thaumaturgiques. Tu sais que je respecte les traditions, mais notre situation dans Eurtec n’est-elle pas assez exceptionnelle pour faire une entorse à la règle ?
— Et même si on les avait effacées, complétai-je, il restait basé sur un ADN mosaïque. Les cellules modifiées m’auraient inhumanisée.
— On n’aurait pas dû se cacher, pesta-t-il. On est Nälkä, par le Grand Karciste ! Je ne suis pas humain, Ùuj non plus, ma fille non plus, si on suit les tests du Fil. Où est le problème ?
— Papa, temporisa ma mère, du calme. Tu étais là quand on a fait ce choix, respecte-le. Sans Agni, et tous ceux parmi nous qui endurent le fardeau légal pour notre famille par leur humanité, toi comme moi serions actuellement parmi les SDF dans la rue, ou esclaves de Bayer-Monsanto.
— Oui, et j’avais voté contre, Borbolya ! Je l’ai toujours dit : ceux des ruines d’Adytum, vous vous traînez vers la faiblesse. Vous étiez protégés par le vide des plaines sibériennes mais-
— Tu as rejoint cette famille, Papa, ne t’en exclue pas ! » hurla ma mère.
Sur son cou, ses glandes sudoripares venaient de se gonfler. Elles émirent un nuage d’odeurs supposées imposer sa domination autour de la table.
« Oui, et c’est bien que ma descendance soit indigne de ma maison qui me désole », conclut mon grand-père.
Je croquais enfin ma première bouchée, ne manquant pas de bafouiller une critique sur la façon dont Papy Néo assaisonnait son repas :
« J’ai pas de lelonçem à relevoircème d’un Loutonglatte qui lépicequème ses laplatoques.10
— Laffegas, me prévint un cousin, tu sais que mon lèrepé n’aime pas qu’on larlepé largonji ! »11
Mon cousin, un goûteur familial dont la mâchoire hypertrophiée lui donnait une apparence de caricature de journal, eut à peine le temps de refermer son immense mâchoire que son père, Tonton Œil-de-porc, s’énerva. La table vibra sous l’impact de son poing :
« Pas d’argot à table ! Vous savez très bien qu’on ne le comprend pas, alors un peu de respect et pas de messes basses.
— Désolée, tonton. »
Le repas continua dans un silence que n’interrompaient que quelques mouches et la ventilation qui rendait l’odeur de la pièce presque acceptable. Chacun mangeait révérencieusement sa part sous la lumière blanche d’une lampe fatiguée, jusqu’au moment où ma mère remarqua que ma sœur ne touchait pas à son assiette.
« Tu ne manges pas ? lui dit la Karciste.
— Je… N’ai pas très faim. »
Cette dernière avait du mal à concilier sa vie sociale hors des abattoirs avec la vie de la communauté. Elle m’avait déjà fait part de ses amis en ligne, notamment, qui lui reprochaient souvent son appartenance à notre loge.
« Une nälkä qui n’a pas faim ? commenta une cousine qui tenait sa connerie de mon oncle. On aura tout vu !
— Je… répondit l’adolescente. Je crois que j’aimerais ne plus manger de chair humaine. Les gens trouvent ça bizarre quand j’en parle sur l’eurtecnet. Même au lycée, ça a toujours mis les autres mal à l’aise.
— Frangine » dis-je franchement pour éviter une tirade à ma mère qui prolongerait à coup sûr le repas, « la ville toute entière bouffe des tasty burger. Tu connais les autres familles Sarkites, non ? »
Ma mère me foudroya du regard à la mention du terme.
« Je veux dire, les autres Nälkä ne peuvent pas chasser librement en ville. Il y a bien les Vöros, mais demande à papy : même eux ne peuvent le faire que sur des SDF non-humains et avec l’accord de leur entreprise. Sinon ils auraient les flics sur le dos. »
J’eus une pointe de culpabilité à minimiser l’angoisse de ma sœur, mais je voulais en finir avec ce repas au plus vite.
« Ce qu’on mange là, a priori c’est pas quelqu’un qu’on a tué pour le manger. Juste un pauvre gars qui est mort, et qu’on a récupéré juste après pour y mettre une puce nerveuse. Y’a rien d’immoral à ça, t’en fais pas. »
Ma sœur eut l’air de se résoudre à continuer son repas. Mon oncle se crut malin de mentionner :
« Ah, tu es raisonnable. Emel aura peut-être plus de chance avec toi qu’avec ta sœur… »
Mon sang ne fit qu’un tour. Cela faisait des mois que Tonton Œil-de-porc essayait de nous caser avec un néo qu’il côtoyait.
« Tonton, tu as conscience que ton pote Glouton n’intéresse personne autour de la table ? T’as déjà tenté de me le refiler, les cousins aussi, maintenant tu cherches quelqu’un d’autre à vendre ?
— Qu’est-ce qui te fait dire ça, rétorqua-t-il avec un sourire menteur ? Et puis, Emel n’est pas si mal que-
— Taisez-vous ! s’énerva maman, ses marques bioluminescentes prenant une teinte rouge. On avait dit qu’on n’en parlait plus pendant les rituels de dévoration ! »
Mon oncle s’abstint de parler, le front plissé par son air faussement innocent en se rasseoyant. Il glissa malgré tout :
« Moi ce que je dis, c’est juste qu’on a besoin d’alliés. Après tout, si des jeunes traînent avec des délinquants, les Nälkä devront faire face. »
Je lui jetai mon verre d’eau au visage, excédée :
« Tu te crois malin, le vieux ? On se démène depuis des années en tant que bouchers parce que vous vous êtes pas fait à l’idée qu’on n’est plus les sarkites d’autrefois ! Tu galères encore à utiliser un couperet, et tu sais pas parler le largonji alors que ça fait presque vingt ans qu’on est dans l’industrie de la viande. Et regarde ce repas, c’est juste une imitation des rituels traditionnels ! C’est un secret pour personne que je traîne avec des gens politisés et ça te regarde pas. Et si tu tiens tant que ça à affirmer nos liens avec ceux de Génochrome, t’as qu’à l’épouser toi-même ! »
Je me levai et tournai le dos à la face décomposée de ma mère qui voyait le rituel prendre la même tournure que le dernier.
Je dus m’être endormi pour la nuit après le choc, car je me réveillai avec une douleur certes présente, mais amoindrie, et le corps comme l’esprit reposés. La première chose que j’entendis fut :
« Philomène ? »
Mais qui est ce Philomène ? fut ma première pensée. Croyant ne pas reconnaître ce nom, j’ouvris les yeux malgré tout pour savoir qui l’appelait.
Une femme était dans le lit, face à moi, un majordrone et un drone médical flottant à ses côtés.
« A qui est-ce que vous- »
Je suis con, c’est mon nom, me remémorai-je tout en me souvenant du nom de la femme :
« Marie-Ange ?
— Ah ! Tu te réveilles enfin ! »
Bien que j’aie senti une phase d’inquiétude dans son regard, je me levai à peine que son émotion passa immédiatement à autre chose :
« Oh, tu as l’air d’aller mieux. Je préviens tout le monde et je file !
— Attends… Tu peux me dire ce qui s’est passé ? Je ne suis pas sûr…
— Oh ! Une de tes invitées a introduit dans la villa une substance non autorisée. Quand tu l’as prise, tu t’es rué dans l’escalier pour rejoindre Kolin, mais tu as glissé et l’arrière de ton crâne a pris un vilain choc.
— Évidemment, compléta le majordrone, elle a été renvoyée et la production se charge du procès. La production vous signifie d’ailleurs ses plus plates excuses pour ce désagrément, et vous fait savoir qu’elle comptait à l’origine profiter de l’émission pour faire la promotion de son produit en te le donnant pour que tu en fasses un retour.
— Ils m’ont demandé de dormir avec toi, pour t’accueillir au réveil, expliqua Marie-Ange. Maintenant que tu es réveillé, je vais faire ma journée. »
Je touchai l’arrière de mon crâne par réflexe, et bénis la médecine moderne qui permettait à quelqu’un d’aussi précieux que moi de ne pas mourir d’un bête accident domestique. Je ne sentis pas la moindre cicatrice. Comme toujours, la cicatrisation nanorobotique avait fait du bon boulot.
Je jetai aussi un coup d’œil sur mon portable. J’ignorai les réponses à ma communication de la veille malgré son nombre de partages et de réactions, et regardai la conversation avec mes amis. Une vingtaine de messages s’affichèrent, tous témoignant de l’inquiétude de mes colocataires, tous suivant la même structure polie générée par IA. Puis le message de Marie-Ange :
Philo s’est réveillé, je file au blót !
Ce dernier fut liké par tous les habitants de la villa pour témoigner de leur sérénité retrouvée, et les discussions reprirent comme si de rien n'était.
Je me levai, me rhabillai – constatant que décidément tous mes derniers choix de vêtements étaient atrocement laids – et allai prendre mon verre bactérien dans la cuisine alors que mes amis finissaient le leur.
« Broooo ! Ça va ? me salua Kolin.
— Be… Beaucoup mieux, bégayai-je.
— Bon écoute, tu as eu une journée difficile hier. Mais t’en fais pas, ton bro est là pour toi. »
Sa sollicitude me surprit. La colocation s’était inquiétée, mais avait rapidement laissé les émotions retomber dès lors qu’elle avait constaté mon rétablissement. Kolin, lui, s’inquiétait vraiment pour moi, et me le montrait.
Il saisit son RedPhone, et bascula plusieurs images sur l’holographe. Celui-ci diffusa son écran tridéo, affichant une respectable collection d’armes.
« Bon, voilà ce que je te propose, me dit-il. On chill toute la matinée, histoire que tu te remettes de tes émotions : on a des invités, on leur fait faire des trucs que vote le chat, on lit les commentaires en se marrant… Puis on les vire, on passe au blót, et là, y’a ce que je te réserve. Regarde-moi ces beautés : un nouveau flingue de chez Anderson Robotics. Il se branche au port OROI pour un guidage automatique sur la cible de tes pensées, c’est trop bien ! On le teste sur plein de matériaux dans la salle de shot. Et attends, c’est pas fini ! On se fait une bouffe pendant les tests, regarde ça. »
L’hologramme afficha un autre modèle : une viande rose fuchsia, presque brillante, persillée de graisse dorée perlant sur la surface. L’image s’accompagnait d’une odeur délicieuse qui donnait l’impression de déjà l’avoir dans sa bouche.
Autour du plat dansait une sorte de dragon à l’allure fantastique, muni de divers appendices exotiques soulignant sa modification génétique : branchies d’axolotl, ailerons façon requin, écailles brillantes, sans oublier une coiffe de cornes diverses… Il s’agissait sans doute de la noble bête dont provenait la viande en question.
« C’est la dernière viande du label Nälkä ! De la viande dernier cri, ça fond dans la bouche avec un goût… Mmmmh, succulent. Tu verras, c’est d’une finesse ! »
Le couperet de mon bras mécanique sectionna la tête mugissante de la créature. Décidément, l’espèce de ver obèse que je découpais n’avait rien à voir avec la créature de légende marketée sous la dénomination Drac d’Eurtec. C’était tristement l’une des rares souches encore munies de cerveau ; nous n’étions pas parvenus à le lui enlever, les gènes encodant le persillage de la viande étant trop liés à ceux du cerveau. C’était véritablement notre poule aux œufs d’or.
Ça ne m’enchantait pas de faire souffrir cet animal incapable de se déplacer. D’ailleurs, ça n’enchantait personne dans la famille, malgré la demande croissante et la nécessité d’entretien et de mise à mort quotidienne de ces bêtes ; mais c’était aussi une façon de m’assurer d’avoir la paix.
Allez, me rassurai-je, elle n’a peut-être qu’une vie de souffrances mais on ne fait que répondre aux contraintes du marché. Et puis, sans nous, Eurtec en serait encore à élever des porcs mutilés en batterie par dizaines.
J’étais en train de finir de trancher la viande couleur renoncule lorsqu’une déflagration retentit dans toute l’usine à viande.
Un coup de feu.
Mon envie viscérale était de fuir ce danger, quel qu’il soit. Un micro-gang de délinquants que l’ALDA n’avait pas encore mis au pas ? Des servants des Nornes par trop zélés ? Une querelle familiale ayant dérapé ? Une cellule mékhanite en roue libre ?
J’eus à peine le temps de me préparer à fuir que des hauts-parleurs retentit la voix de Ùuj, inquiète :
« Que tout le clan Tsabaakula se réunisse devant la sortie de l’entrepôt nord. On a des visiteurs importants. »
Je délaissai la chair encore palpitante et trémoussante du drac fraîchement tué pour me précipiter à l’endroit convenu. Mes pensées s’entrechoquaient pendant la cavalcade :
Un coup de feu et le personnel est appelé plutôt que de fuir ? Ça doit être…
…la police d’Eurtec, qui nous y attendait. Les habits décorés de pentagrammes, aux couleurs des casques bleus de l’ONU qu’ils portaient également, ils dénotaient dans l’environnement rouge sombre de l’abattoir. Mais la terrible surprise qui m’attendait sur place était surtout l’être qui les accompagnait.
Une femme – du moins me semblait-il – de haute stature. Bien que ses épaules fussent drapées d’un tissu azur, une courte cape rappelant celles de la police des Golden Twenties, la couleur qui dominait sa morphologie était un blanc porcelaine mat. Son visage était humain ou, du moins, paraissait l’être avec une peau grisâtre. Il était surmonté d’un casque blanc allongé, et son cou se perdait dans une structure mécanique qui pouvait aussi bien faire d’elle une humaine sertie dans un exosquelette qu’une cyborg.
Ledit corps ou armure était, lui, composé de plaques synthétiques de cette même matière blanche que celle du casque, entrecoupées de petits mécanismes sombres.
Toute la famille se rassembla devant le détachement de la police. Bien que nous sachions très bien qui était la grande femme, un jeune flic avec de la bave au coin des lèvres s’avança. Nous toisant en jouant avec sa matraque à chocs, il crut bon de l’annoncer :
« Ceci est une opération de la police d’Eurtec. Dans le cadre d’une enquête ouverte par le commissariat central, nous avons quelques questions à vous poser sur le sabotage récent du laboratoire Julian Huxley de l’entreprise Laboratoires Prometheus. En raison d’une suspicion de l’implication de votre communauté dans cette affaire, nous avons demandé la participation de l’Inquisitrice de Silicium Charlotte de Rohan. Étant l’un des inquisiteurs de silicium attachés à la surveillance de votre communauté en raison d’un passif de dérive religieuse non approuvée, elle prend la tête de l’opération tant que vous serez suspectés de complicité. »
Le visage rude de l’inquisitrice se dénoua légèrement pour tordre sa bouche en un petit sourire fier. La connasse aimait être flattée.
L’instant d’après, elle était sur moi, main à mon col.
Son châssis mécanique lui avait permis, en un saut, de franchir une dizaine de mètres, bousculer trois membres de ma famille sur le passage, et de m’agripper. Même si j’avais eu la folie de me défendre face à ce tank humain, mes quelques lames n’auraient pas pu rivaliser avec sa vélocité.
« Agni Tsabaakula, c’est bien ça ? Tu m’as l’air crevée… La journée a été rude hier ? »
Avant même que je n’aie répondu, elle commença à me traîner au travers du bâtiment, vers d’autres pièces que l’entrepôt.
« C’est drôle, des informateurs de l’ALDA, munis de bons yeux bioniques, ont su dire qu’ils avaient vu s’enfuir, au loin, des gens dans les conduits. Ils ne les ont pas rattrapés, et nous devons les croire sur parole : ils ne prennent pas le risque de se munir d'yeux enregistreurs. Mais au travers des lunettes, ils ont vu une paire d’yeux de chat sur une obèse avec un bras mécanique… Oh, ce sont des améliorations fréquentes en ville, je veux bien le croire. Mais nettement moins fréquentes parmi les groupes surveillés. »
Je vis les policiers s’interposer pour empêcher ma famille de nous suivre. Le flic baveur la suivit, par mesure de sécurité.
« Et les Nornes savent qu’il y en a peu, des groupes aptes à faire un coup pareil. Les enfants du bruit, probablement. Mais les robots auraient émis une signature thermique distincte, n’est-ce pas ? Et ils ne se seraient pas emmitouflés pour éviter de laisser des restes organiques. À vrai dire, c’est une précaution que peu de groupes, même organiques, prendraient… A moins de compter des biologistes conscients de la prise de risque que représente un cheveu perdu. »
Nous arrivâmes vers les élevages d’animaux GM. La majorité des bêtes sur-mesure de la ville étaient conçues par Génochrome, qui avait pris sous son aile les Vörös. Mais nous en avions une trentaine, et certains étaient conçus pour l’intimider, voir pour combattre illégalement.
« Et voilà, y’a ce bar. Le truc de mekhanito-gauchistes où tu vas le vendredi, parfois le samedi ou le mardi. Souvent sujet à des incartades avec des patriotes, et qui compte plusieurs groupes à risque. »
Elle grimpa sur un escalier métallique, enclencha l’ouverture du couvercle d’une des cages d’acrylique altéré.
« Lors d’une attaque d’activistes eugénistes, l’un d’eux a déclaré avoir été attaqué par une cyborg cachant des lames de boucherie dans son bras. Il n’en a pas fallu beaucoup plus pour qu’un contact nous confirme ta visite là-bas. Tu t’entends bien, apparemment, avec un groupe qu’on surveille. Je sais que tu es liée à tout ça. »
Me soulevant de terre, elle me laissa pendre au-dessus de la cage. En dessous, le crocodilien cornu et haut sur pattes commençait à dessiner des cercles, voyant déjà son repas en moi.
« Tu as de la chance. Tu as beau être humaine, je pourrais sur un caprice tous vous mettre à mort et trouver après coup des preuves de votre hérésie. Ce n’est un secret pour personne que vous bouffez encore de la chair d’homoncule ou d’humain, et c’est à ma charge de le considérer comme une dérive religieuse ou non. »
Son regard me fixait intensément. Ses yeux avaient probablement un détecteur de mensonges intégré.
« On arrête le monologue. Où sont tes potes ?
— D… De qui tu parles ? »
Vu mon niveau de stress, difficile de savoir si elle fut convaincue de mon mensonge ou si elle l’avait réellement détecté. Elle me lâcha dans la fosse. Le crocodilien commença à pivoter sur lui-même et à rouler des épaules pour calculer un saut dans ma direction.
« Écoute, la police trouve plus simple de passer par moi pour t’interroger. On connaît certains d’entre eux, on n’a juste pas les preuves pour les neutraliser. Pour l’instant. Mais on finira par y venir. Je suis pas dans une posture où je me sens de faire des promesses… Mais ça ne peut qu’arranger ton cas de nous aider. Ça nous fera gagner du temps. »
La bête me bondit dessus. L’animal était moins rapide que l’inquisitrice, et un réflexe inespéré me permit d’échapper à sa mâchoire. La bête s’écrasa contre la paroi d’acrylique, son corps longiligne encaissant l’impact en se vautrant dans un bruit sourd qui fit applaudir ma tortionnaire. Après une admiration simulée, elle reprit son interrogatoire :
« Où. Sont. Ils.
— Mais je n’en sais rien ! Je ne sais même pas de quoi vous parlez !
— Vas dire ça à Prometheus. Tu sais que les spores de las catacombas ont infecté les plastiques de l’installation ? C’est des années de recherches foutues en l’air.
— Qu’est-ce que j’y peux ! »
J’essayais de me convaincre moi-même qu’elle n’avait vraisemblablement pas de preuve directe à mon encontre. Elle se fiait à son instinct.
Le reptile, lui, se remettait de son choc. Il demeurait sonné. Il me chargea. Nous fûmes tous deux moins vifs qu'à l’assaut précédent, et il parvint à me mordre… Le bras mécanique. Vu l’angle où il me tenait, je ne pouvais pas déployer sa force physique.
Charlotte de Rohan sortit son flingue à gaz compacté, visant le monstre.
« Réponds et je peux t’aider. »
La force de serrage de la bête était prodigieuse, mais je parvins à déployer quelques lames qui commencèrent à écharper l’intérieur de sa gueule. Elle lâcha mon bras, mais je ne lui laissai pas le temps de se préparer à une nouvelle charge : ma main saisit son museau et y appliqua toute la pression possible avec ma force de serrage, tandis que mes ustensiles se chargèrent de lui asséner un violent coup à la tête qui l'acheva.
L’inquisitrice plissa les yeux en rangeant son arme. Elle hésitait visiblement sur la marche à suivre : continuerait-elle à me cuisiner ? Ou étais-je une perte de temps pour elle ?
Le policier l’accompagnant me donna la réponse en intervenant :
« Madame, l’inquisiteur Schneider est en route pour la cellule de pollueurs de blót. Nous sommes proches, mais nous devons nous y rendre au plus vite si vous voulez accomplir l’ordre de mission avant lui. »
À contre-cœur, l’inquisitrice se détourna de ma cage, non sans me lancer un dernier :
« Tu as une semaine pour me dénoncer ces connards. Après ça, crois-moi, soit j’ai des noms soit ta famille va regretter la purge. »
Elle descendit de l’escalier. De rage, elle planta ses doigts mécaniques dans la paroi d’acrylique de l’enclos voisin et en arracha une lamelle entière. La nuée de petites bestioles de commande qu’elle contenait n’attendit pas longtemps pour se disperser.
Les boules du billard s’éparpillèrent sur la table dans un claquement.
Presque tout le monde était là, à jouer et à boire un coup tout en se racontant la journée parfaite qu’ils avaient passée.
De mon côté, Kolin s’était appliqué à me faire passer un bon moment. La viande avait été effectivement la meilleure que je n’eus jamais goûtée. Les invités que nous avions commandés avaient été exceptionnels également, et avaient été acclamés par le public tout au long de la balade dans le jardin de la villa. Certains pourraient peut-être revenir – et je crois que Kolin avait envie de réinviter l’une d’entre elles. On avait même fait une incursion dans le grand jardin d’Eurtec, où une horde de journalistes et de fans assez riches pour aller dans le parc nous avait abordés.
Malgré tous les efforts de mon ami, j’avais ressenti un malaise croissant. Kolin s’était absenté, pensant que j’allais mieux, mais je ne pouvais pas m’empêcher de ressasser des choses que je n’aurais pas remises en question d’habitude. Une clope Disney à la bouche, je repensai aux relations avec les invités que j’avais… Non, qu’on avait tous dans la villa. On les consommait, on les dominait, on les exploitait pour notre plaisir. C’était vraiment ce qu’on voulait montrer ? En tous cas, la production n’avait eu aucun problème avec ça.
Je regardai à nouveau mon Redphone. J’angoissai à la relecture de mon sondage…
A votre avis, on se souille avec eux ou on prend nos droits dessus ?
Pourquoi avais-je écrit ça ? Avais-je été affecté par le cachet que m’avait refilé l’invitée aux cheveux roses ?
Non, dus-je avouer, j’ai toujours eu ce type de comportements. La question, c’est pourquoi est-ce que ça ne me dérange qu’aujourd’hui…
Beaucoup de fans me demandaient de lire les réponses que j’avais reçues. Malgré mon appréhension, je sortis de la salle de billard pour me diriger vers l’un des couloirs de la villa où je pourrais lancer un live tranquillement.
« Salut les Philophiles, Philo mène la danse et j’ai reçu pas mal de messages concernant mon dernier sondage. Il y a beaucoup de demandes pour en avoir les résultats et les commentaires que j’ai reçus, je vais essayer d’y répondre. »
Le malaise montait. Des gouttes de sueur froide commençaient à perler sur mon front. Je faisais ce live instinctivement, comme je l’avais fait toute ma vie, mais ça ne semblait pas me correspondre.
« Mais ta pa peur de choppé un maladie ??? de 2Uman4U et C’est un peu dégueu en vrai, tu devrais arrêter, de Okaware. Bah en vrai, peut être que pour vous il y a un risque mais de mon côté, on est bien soignés ici. Les Nornes de silicium ont besoin d’un blót de qualité et notre blót dépend de notre bonheur et donc de notre santé.
Pour le commentaire Bah en vrai tu vas pas les épouser au pire ? Donc enjoy on a tous des pulsions et au pire en cas d’accident tu leur rends service en diluant leur génome de ViciousBööy, je… Eh bien, je ne sais pas trop quoi te répondre, à vrai dire. Je ne pense pas que la prod approuverait qu’un enfant naisse hors de l’émission sans approbation préalable. Mais le jour où ça devrait arriver entre deux membres de la colocation, sois sûr qu’on le fera savoir ! »
Je ne me sentais vraiment pas bien. J’étais un étranger à mes propres phrases. Mentalement, j’en lus encore un :
Mdr non tkt tu te souille pas moi j’aime pas, mais les goûts ça se discute pas, tant que t’es pas bottom ça passe
Ces gens étaient-ils vraiment mes fans ? Pourquoi est-ce que je les approuvais alors qu’ils disaient ces horreurs ? Pourquoi est-ce que je n’en prenais conscience que maintenant ?
Je me sentais fiévreux. Je devais savoir si, au moins, dans mon public, des commentaires moins élogieux me remettaient à ma place.
Après quelques minutes de recherche, je n’en avais trouvé que quatre. Étaient-ils représentatifs de la population d’Eurtec ? La production avait-elle banni les commentaires les plus critiques ? Je décidai de me réfugier dans cette dernière hypothèse. Ces messages me rappelèrent par la même occasion que j’étais le relai de cette pensée immonde :
Mais bordel ça va pas….
Bon bah je note, quand je couche avec mon conjoint je prends juste mes droits sur lui si c’est un homoncule ? Bordel ça donne raison aux biohackers comme Doovdufwa
Tu as raison. Aucun de tes invités ne devrait se souiller avec une merde comme toi.
La municipalité subventionne cette merde génomiste ? Sors un peu et viens découvrir le vrai monde t’es pas prêt
Je ne pouvais pas leur donner tort. Je ressentis le besoin de penser à autre chose, de trouver une activité pour passer du bon temps. Marie-Ange m’offrirait du réconfort. Oui. Il fallait que je la trouve. Son visage m’apparaissait déjà mentalement : ses traits avaient toujours su me rasséréner.
Je la localisai à l’aide de mon RedPhone; elle était dans le salon. Sans doute en train de faire une émission en live. J’essayai de l’appeler. Pas de réponse. Zut. Direction le salon. Je m’imaginai déjà son sourire me rassurer.
Mécaniquement, je franchis les portes une à une. Les couloirs de la villa se succédaient, irréels. J’avais l’impression d’être assis dans le fond de mon crâne, assistant à mon propre champ de vision projeté sur un écran. Enfin, j’arrivai vers le salon. J’ouvris la porte. Marie-Ange était là. Kolin aussi. Elle me tournait le dos, visiblement en train de discuter avec lui. Ils étaient très proches, peut-être en train de se draguer. Tant pis, je devais les interrompre. J’avais trop besoin de Marie-Ange.
« Ma… Marie-Ange ? » dis-je fébrilement.
Kolin me lança un regard noir. Il devait m’en vouloir de lui ruiner son coup. Marie-Ange se retourna. Sa face…
« Qui êtes-vous ? » lançai-je, surpris.
Le visage n’était pas celui que j’imaginais voir.
Et après quelques secondes, je me rendis compte qu’il s’agissait bien de ma colocataire. J’avais imaginé un autre visage, comme si mes souvenirs d’elle avaient été altérés.
« Eh bien, c’est moi, Marie-Ange, pourquoi ?
— Je… Non, rien. J’ai eu une impression bizarre.
— Tu n’as pas l’air d’être dans ton état normal. Je pensais qu’on était au clair sur nos relations et qu'on ne se voyait que pour le sexe, mais on peut en parler si tu…
— Non…
— Tu es sûr ? Tu n’as vraiment pas l’air bi- »
Je ne la laissai pas finir, lui tournant aussitôt le dos pour m’enfuir dans les couloirs. Tout se bousculait dans ma tête. Pourquoi avais-je imaginé cet autre visage ? De qui s’agissait-il ? Pourquoi avais-je l’impression qu’il eut pu me rassurer, mais pas Marie-Ange ? Était-ce de la jalousie que j’avais éprouvée envers Kolin ?
Non, me commentai-je mentalement, c’est envers la personne que je m’attendais à voir à la place du visage de Marie-Ange.
Je ne pris conscience d’où ma fuite m’avait mené qu’en déboulant dans ma chambre. Je m’assis sur le lit, tentant de reprendre mes esprits. Une idée me vint en tête pour essayer d’y voir plus clair. J’appelai le majordrone.
« Monsieur ? Tout va bien ? Un petit rafraîchissement vous ferait peut-être du bien ?
— Oui, enfin, ça va beaucoup mieux.
— C’est heureux, monsieur.
— Dis, ouvre ta simulation holographique et lie-la à mon port OROI. Je veux que tu simules l’image mentale que j’ai. »
Je branchai le drone à ma prise, et me concentrai sur le visage que j’avais imaginé. Utilisant mon RedPhone, je filmai l’hologramme qui se formait. Le modèle holographique dérivait systématiquement vers des modèles esthétisés. Si le portrait ressemblait au début à l’image que j’avais en tête, il acquérait rapidement des traits de top modèles en vogue : des lèvres pulpeuses, un regard plus lascif, une peau blanche… Je demandai à plusieurs reprises au drone de repartir de zéro, afin d’obtenir une image aussi proche que possible de celle que j’avais en tête, et les diffusai sur le chat dédié à mes fans via mon compte officiel.
« Salut les Philophiles, est-ce que vous voulez jouer à un petit jeu ? Le but, c’est de me retrouver la personne à qui appartient ce visage ! »
Le chat ne comprit pas tout de suite mon petit bluff. Certains crurent à un ARG, d’autres à un message caché ou au teasing pour une invitée potentielle que je comptais inviter.
Tandis qu’ils commençaient à s’emparer de ces vidéos, à les commenter et à en discuter, je me questionnai : quelles étaient mes chances qu’un membre du chat connaisse cette personne ? Il y avait 750 000 humains à Eurtec, en plus des synthétiques et des homoncules. Avec de la chance, la personne était une jeune humaine, le profil-type de mes fans. Mais ça restait désespéré.
Dans le doute, j’envoyai également ces vidéos sur le chat de l’émission, pour tenter de toucher un public plus large. Puis, je commençai à attendre pour voir si une réponse positive finirait par émerger du chat.
« Je… Je crois que je l’ai ! »
Mockey extirpa le poisson-fouine de l’interstice qui lui avait servi de refuge. Le douzième, et probablement le dernier. Nous avions déjà pensé à abandonner leur traque lorsque, par chance, nous étions tombés sur le dernier d’entre eux. Mais nous y avions déjà passé tout l’après-midi ; les rares fenêtres de l’usine à viande laissaient apparaître, au loin, quelques aurores boréales.
La bestiole expérimentale se débattit, mais finit par rentrer dans son bocal. Nous en avions vu deux s’échapper par une fenêtre, et une autre restait introuvable.
Maman nous tenait responsables de l’intervention de l’inquisitrice, raison pour laquelle nous courions après les animaux qui s’étaient échappés. Elle nous reprochait bien plus de participer à cercles activistes et d’attirer la suspicion sur les sarkites que d’avoir effectivement participé à des actions militantes.
Je n’avais jamais vu Maman autant en colère, même quand elle nous reprochait de côtoyer des Étrangers ; là, au moins, nous avions l’excuse d’être une des générations sarkites les moins nombreuses d’Eurtec et de ne pouvoir sociabiliser qu’en-dehors du cercle familial. Même la mise à mort du crocodilien était excusable : il n’était qu’en mort cérébrale, nous avions les bons outils pour maintenir son corps en survie clinique le temps d’histocloner une tête seule.
Mais ces bestioles que l’Inquisitrice avait libérées étaient une commande particulière qu’un chercheur avait passée à Bayer-Monsanto : il voulait tester des hypothèses d’évolution spéculative. Nous avions donc conçu des animaux qu’il avait imaginé découler de poissons dans une niche écologique forestière. Un défi presque artistique, qui avait été dirigé par Papy Néo, et qui pouvait stabiliser notre situation en ville en nous offrant de nouveaux soutiens. Or, laisser fuguer ces animaux était prendre le risque que l’expérience ne fuite avant même d’avoir commencé.
Moi, Mockey et Ùuj parlions parfois de nos actes illégaux, et la famille comptait de bonnes oreilles. Même si le fait de parler louchébème nous empêchait généralement d’être compris, nous n’avions jamais réellement caché avec qui nous traînions. Mais c’était la première fois que nos accointances retombaient sur la famille avec autant de violence. Ne sachant comment réagir, elle nous avait puni, comme des enfants, en nous chargeant de retrouver les poissons-fouines évadés tandis qu’Ùuj se chargerait seule de la récolte de gélatine que nous aurions dû nous partager dans l’après-midi.
Plus que la réaction de ma mère, je ne pouvais m’empêcher de ressasser la confrontation avec Charlotte de Rohan. Ma survie était un caprice de sa part ; pire, une négligence. Attendre n’apporterait rien de bon : d’une part, je n’avais aucune bonne raison de penser qu’en l’absence d’os à ronger elle ne revienne pas nous emmerder avant la semaine de délai qu’elle avait promise. Même avec notre collaboration, à vrai dire, je ne pensais pas qu’elle me laisserait indemne. Et puis si elle allait interroger les activistes du Pills and Pils, je n’avais aucune confiance en la réaction de Clothaire face à une représentante de sa religion.
« Mockey, ça te dit un luctrème, l’Inquisiteur Schneider ?12
— Hein ? Lourquoipoque ?13
— Je loicrems que j’ai une lidéqué pour nous lirétatte du létrimpem dans lequellem on s’est mis.14 »
Mockey s’arrêta deux minutes.
« Ça me dit un trucmuche. Je loicrems qu’il est déjà lassépé aux louchériebèmes… si mes louvenirsocs sont lombems, il était plus lalmecé et lotocolaireproque que de Rohan. Par contre, je me lemandeduche s’il a pas eu des lemmerdepuches avec la lésélogesoc de la peau d’écorce.15 »
— Lelcoche loblèmeprem ? Tu as des inlofocs à ce lujès ?16
— Je n’en sais pas leaucoubèm lusploc. C’est ce que m’avait dit Cian au larbé.17 »
Ça me laissait pensive. La brutalité des Inquisiteurs de silicium et, plus largement, de la police d’Eurtec, était une réputation qui n’était plus à faire. En plus de leur surarmement, cette violence était exacerbée par des ordres mettant les unités de policiers et les Inquisiteurs en concurrence. Cette technique était efficace pour garantir des opérations rapides et brutales, mais pouvait cette fois-ci jouer en notre faveur.
« Tu lensepème à loiquème ?, m’interrogea Mockey en me voyant plongée dans mes pensées.18
— Je lensepème qu’on peut liretoc lartipème de ce Schneider. Un lachevème a lentionnème son laseblème tout à l’heure, ça doit être un livalèroc légulieroc de de Rohan. Mais je vais levoirdé faire litevème.19 »
Je finis de remettre le dernier poisson-fouine dans son enclos rafistolé pour l’occasion, et m’organisai : Mockey contacta nos potes du Pils and Pills, Ùuj regarda sur eurtecnet si des informations étaient disponibles à son sujet, et je partis interroger la loge de la peau d’écorce.
Ces derniers étaient peu appréciés des autres sarkites : ils avaient une réputation de barbares. On disait d’eux qu’ils chassaient des homoncules dans les rues pour leurs rituels, qu’ils utilisaient des paratechnologies pour pratiquer l’autofécondation à la place de la consanguinité traditionnelle, ou encore que leurs anciens membres grefferaient leurs cerveaux dans des clones pour prolonger leur vie. Rien que ne sachent faire des sarkites dans l’absolu, mais j’étais bien placée pour savoir que nous rendions bien plus de services horribles à la société d’Eurtec que nous n’en pratiquions pour nous-mêmes.
La réputation terrible de la loge des peaux-d’écorce provenait sûrement du fait qu’ils étaient souvent employés comme briseurs de grèves par Bayer-Monsanto ou Génochromes. Cette armée de réserve d’employés sarkites était la plus précaire des loges sarkites, mais disposait de sa propre boucherie et donc d’une indépendance relative.
Mon trajet vers celle-ci me fit traverser plusieurs quartiers. Après un trajet dans les artères humides et lumineuses d’Eurtec, je me retrouvai dans un métro public brinquebalant, assise sur une place priorisant les humains. En face de moi, une personne dont la chirurgie plastique imitait les traits d'Atropa, de Royal World. Peu avant mon arrêt, le véhicule passa par une section aérienne.
Suspendu entre deux immeubles à ses rails, le métro laissait voir au travers les publicités diffusées dans ses vitres toute l’aberration d’Eurtec.
Les étages s’empilaient à perte de vue dans une nuit qu’ils transperçaient d’une lueur jaune crépitante. On y devinait parfois la vie qui s’y déroulait : ici, des bureaux, là, un parc intérieur, dans un autre, des rues intra-muros. Ces étages n’étaient interrompus que par un gris métal froid, nuancé par de trop rares graffitis. En contrebas, la vie effrénée d’une cité ne dormant jamais se faisait repérer par force de néons, phares et hologrammes colorés. Au loin, quelques grandes marques avaient fait des cieux un énième panneau à leur gloire à l’aide de dirigeables ou de bâtiments iconiques.
Mon regard se porta sur le bâtiment contenant le prochain arrêt de mon métro. Sept étages sous l’arrêt, une bouche d’évacuation sanguinolente dépassait du bâtiment. Ce cloaque marquait mieux la présence d’une communauté sarkite que ne l’auraient fait les stèles sibériennes de nos ancêtres.
Je descendis du véhicule, dévalai les marches, et m’enfonçai dans les entrailles du bâtiment jusqu’à arriver à un étage puant suffisamment pour que je puisse m’orienter à l’odeur et aux rares panneaux dans les rues-couloirs.
Je passai devant la pitoyable devanture de leur boucherie. Elle était garnie de viandes dans une ruelle vide à en faire peur. À l’intérieur, un jeune homme attendait au comptoir. Ses biogreffes étaient nombreuses, mais discrètes ; elles laissaient apercevoir un visage aux dents espacées, semblable à celui de leur Karciste – les défenses en moins. Sans doute un clone.
Après les salutations d’usage et un achat de politesse, je tentai d’entamer la discussion. J’appris tout d’abord qu’ils n’avaient pas de problème particulier avec l’inquisiteur Schneider. En revanche, ce dernier avait tenté de leur demander un service.
Ils ne me le dirent cependant pas tout de suite, attendant de moi un échange de bons procédés. Ne sachant pas à quoi m’en tenir auprès d’eux, je décidai d’attendre les retours de Mockey et Ùuj. Je m’assis dans la rue, face à la vitrine, et les appelai tour à tour.
Mon frère adoptif m’apprit que l'inquisiteur avait une demeure dans les quartiers riches. L’enfant et la femme de l’inquisiteur y vivraient.
Il l’avait communiqué à Ùuj qui, de son côté, était tombée sur l’annonce publique d’une certaine Ann Schneider, qui avait eu son baccalauréat il y a deux ans au lycée Vernandi. L’inquisiteur Schneider officiant depuis une vingtaine d’années, elle constituait un candidat crédible pour être sa fille. Plus étrange, elle avait également trouvé une annulation du diplôme, sans que l’annonce n’explicite pourquoi.
Face à ce manque d’informations, je me décidai à rentrer dans la boucherie. Une femme aux cheveux huileux et courts l’avait rejoint, sans doute sa mère.
« Alors ? me fit-elle. Est-ce qu’on peut vous aider ?
— Ça m’intéresse, répondis-je sans passer par le louchébème qu’elle ne maîtrisait a priori pas. Qu’est-ce que vous demandez en échange ?
— Je pourrais te demander ton sang et une autorisation pour te cloner et utiliser ton génome, notre loge aurait besoin de sang neuf… »
L’éventualité d’être clonée ne m’effrayait pas réellement. L’idée ne m’enchantait pas, mais c’était une possibilité que tout sarkite eurtecois intégrait très tôt : le clonage était une technique simple, préalable à la majorité des altérations génétiques. Elle me testait, guettant ma réaction pour voir si l’idée me dégoûtait ; pour voir si j’étais assez sarkite pour passer un deal. Voyant que je restais de marbre, elle finit sa phrase :
« …Mais je préfère vous demander une dizaine de cuves d’élevage d’un mètre de diamètre, et un accès aux banques de génome de Bayer-Monsanto. Contrairement à vous autres, on n’a pas une corporation pour nous en fournir. »
C’était raisonnable. Dangereux à chaparder, mais pas impossible.
« Je roule. »
Elle partit chercher un stylet d’os tranchant, et m’invita à nouer nos mains autour de l’objet pour effectuer la promesse de sang traditionnelle.
J’empoignai sa main. Elle retira lentement le stylet de nos paumes, les laissant se mutiler pour que nos sangs se mêlent.
« Apporte-nous dès que tu peux ce que je t’ai demandé. Par cet accord dans le sang, nous t’accordons notre confiance. Alors écoute bien ce que je vais te dire : l’inquisiteur Schneider est passé ici il y a un an et demi. Sa fille est malade ; un virus kératinise sa peau, qui se couvre peu à peu d’écailles. Surtout, son génome mute, et elle n’est plus considérée comme humaine par le Fil. Son père nous a contactés parce que le Fil ne parvient pas à la guérir.
— Vous n’avez pas cherché à la guérir ? demandai-je.
— Nous avons prétendu ne pas en avoir la possibilité : nous nous souvenons de ce qu’il a fait lors de la mise en embargo. Et, après avoir inspecté un échantillon de la fille par curiosité, c’était de toutes façons un virus difficile à guérir, même pour des Nälkä. »
Je la remerciai pour ses informations, et sortis pour rejoindre les abattoirs de ma famille. Il fallait maintenant que je trouve une façon de joindre l’inquisiteur Schneider.
« Philo, où es-tu passé ? »
Mes colocataires me cherchaient depuis que j’avais posté la vidéo sur le chat de la villa. Depuis, la production avait tenté de me joindre. Je les avais royalement ignorés. Je ne savais pas ce qu’ils me voulaient. J’avais la sensation d’avoir mal réagi, d’avoir transgressé un tabou. Et le fait que tous mes colocataires aient commencé à me chercher ne faisait qu’empirer mes craintes. Ma suspicion m’avait poussé à me cacher dans une armoire, localisation coupée.
Recroquevillé dans mon meuble, un rai de lumière tombait sur mon visage. Du reste, je n’étais éclairé que par la lueur de mon Redphone. Dessus, un nom captait toute mon attention : Victoria Amanda.
C’était la personne que quelques fans avaient reconnue. Ce nom m’était familier. Comme si ç’avait été le mien, ou quelque chose comme ça.
Ceux qui l’avaient identifiée me renseignaient sur elle :
C’est Victoria Amanda, une amie. On avait pour habitude de se faire des soirées Royal World pour se foutre de ta gueule avec des amis. On a arrêté à cause d’un deuil. Qu’est-ce que tu lui veux ?
Un deuil ? Elle était donc encore en vie. Peut-être qu’en revanche mes souvenirs parasites provenaient de la personne qu’elle avait perdue. D’où que vinrent mes faux souvenirs, la piste prenait forme. Je réfléchis :
Est-ce qu’un hack pourrait avoir greffé ses souvenirs dans mon cerveau via mon port OROI ? Ou est-ce qu’un virus pourrait altérer les souvenirs ? Est-ce un événement que la production aurait organisé ?
Cette dernière pensée me fit frissonner. J’avais toujours eu confiance en la prod, depuis les débuts de ma starification pendant mon enfance jusqu’à maintenant. Ils étaient nos ombres, toujours là pour retoucher un habit mal taillé, diffuser un parfum dans l’air, gérer les éliminatoires pour les invités, et globalement arranger tous les petits détails pour nous rendre la vie parfaite.
Comme en réponse à ma crainte, le chat se coupa sur l’écran de mon redphone qui se mit à sonner, signalant ma position. Pris de panique, je tentai de le briser contre la paroi de l’armoire, puis dans l’encadrement de ses volets. En vain.
Des pas arrivaient dans le couloir. Je sautai hors de ma planque, lançant de rage le téléphone en espérant qu’il se briserait contre un mur. Je ne vis jamais le résultat. Atropa m’attendait dans le couloir. Je pris la fuite vers la direction opposée.
« Le voilà ! Je l’ai trouvé !» hurla-t-elle dans mon dos.
Un couloir, un escalier, je tournai dans un angle pour lui échapper et… Non ! Pierre-Henry était là, cherchant à me barrer la route. Tant pis, retour dans les escaliers, direction les chambres. Je courus aussi loin que possible, mais la panique me fit arriver dans un cul-de-sac. Dans ma course-poursuite, j’avais peut-être semé mes colocataires ? Je me figeai dans un recoin, espérant avoir raison. Et puis, la villa était grande, non ?
Quelques pas s’approchèrent de ma direction. Une ombre se profila sur le sol tandis que quelqu’un passait la tête par l’entrée de la chambre où je m’étais dissimulé. Pierre-Henry tourna la tête partout, et je crus un moment avoir échappé à sa vigilance.
Mais alors qu’il s’apprêtait à repartir, il vit ma silhouette roulée en boule dans un coin, tentant de se soustraire à ses sens.
« Il est là ! Je l’ai trouvé ! » s’écria Pierre-Henry.
Paralysé par la peur, je ne fis rien alors qu’arrivaient en renfort Atropa, Marie-Ange et Elisabeth. Ils m’agrippèrent, me tirant à travers la villa en ricanant. J’essayai de me débattre, mais rien n’y faisait :
« Arrêtez, lâchez-moi ! hurlai-je. Qu’est-ce que vous me voulez ? Laissez-moi tranquille ! »
Ils ne relâchèrent pas leur étreinte. Ils furent bientôt rejoints par Kolin, et peu à peu par tous les autres colocataires.
« Arrêtez ça tout de suite ! dis-je. Vous ne comprenez pas, tout est faux ! »
Ils riaient, comme si j’étais le sujet d’une blague. Pourquoi avaient-ils cette attitude ? Qu’est-ce qu’ils préparaient ? Est-ce que la prod leur avait préparé un jeu, ou quelque chose comme ça ?
« Vous… Vous me cachez quelque chose ! Vous êtes complices, c’est ça ? Qu’est-ce que vous allez me faire ? »
Ils finirent par être si nombreux autour de moi qu’ils me portaient désormais à travers la villa.
Couloir après couloir, me débattre n’avait plus d’autre effet que de me faire gigoter à bout de bras au-dessus de leurs sourires convenus. Ils franchirent une dernière double porte, nous arrivâmes dans une nouvelle pièce où ils me jetèrent tout à coup…
… dans une piscine à balles qui amortit mon choc. Ayant comme réflexe de me rattraper, je surnageai, pour me retrouver aussitôt dans les bras d’une dizaine d’éphèbes et de nymphes nus dans la cuvette.
« Surprise ! » firent mes colocataires tous en chœur.
Tétanisé plus que rassuré, entrelacé dans les bras de tous ces invités, mon calme apparent permit tout de même à Kolin d’annoncer :
« On a fait tout ça pour toi mon bro ! Alors, heureux ? »
Bonjour. Qui êtes-vous et que me voulez-vous ?
Je recevais enfin le message de l’inquisiteur. Un drone de livraison autorisé à passer par les quartiers riches m’avait permis de déposer sur son palier un message :
Je sais pour votre fille et peux vous aider. Joignez-moi au 108 3 24 55 12.
C’était le numéro d’un vieux Nokia acheté pour l’occasion ; un téléphone que je pourrais jeter au moindre problème de coopération. Maintenant que j'avais sa réponse, je pouvais essayer de me le mettre dans la poche.
Bonjour. Le sort de votre fille me peine au plus haut point, croyez-moi. Je peux y remédier contre un petit service.
Que demandez-vous en échange ? Et quelles garanties ai-je quant à votre compétence pour régler son problème ?
J’ai quelques soucis avec une de vos collègues. Quant aux garanties, vous n’aurez qu’à me livrer un échantillon de peau et de sang de votre fille. Je vous en fournirai des résultats préliminaires pour vous assurer que j'ai compris comment déjouer sa maladie. Une fois que vous m’aurez rendu service, je vous ferai parvenir un traitement.
Vous êtes un sarkite, n’est-ce pas ? La collègue en question est Charlotte de Rohan j’imagine ?
Aïe, il était perspicace. Cela dit, cette information lui ferait peut-être comprendre que j’étais bien une des seules personnes aptes à l’aider, ayant à la fois la compétence et la volonté de le faire.
Je dirais simplement qu'à part moi, il y a peu de monde à Eurtec à pouvoir secourir votre fille. En échange, je vous demanderai effectivement de neutraliser définitivement de Rohan.
Il mit un moment à répondre au message. Ma réponse n'avait dû faire que le conforter dans l'idée que j'étais une sarkite.
J’attendis un moment, les paupières lourdes d’une journée éreintante seulement éclairées par mon téléphone dans ma chambre miteuse. Cette dernière était composée de posters de groupes de musique, d'une icône poussiéreuse pour chaque Klavigar, et de notes éparses. Mon bureau était envahi de dessins d’observation au microscope, de concepts de créatures à encoder et d’études de certains animaux, laissant tout juste assez de place pour mon ordinateur.
J’allais m’endormir dans cette pénombre familière quand je reçus finalement la réponse de l’inquisiteur :
D’accord. Comment s’y prend-on ? Où devrai-je déposer les échantillons ?
Le quartier industriel est en chantier. La rue Robert Nozick, en face de l’entrée du bâtiment nord en construction, il y a des égouts en cours d’installation. Placez-y l’échantillon. J’irai le chercher. Je vous y déposerai, plus tard, des échantillons à destination de l’inquisitrice : prions foudroyants dans du liquide nutritif pour cyborg, et de la nourriture et boissons saturées de toxines. Je ne sais pas si elle est un cyborg ou une humaine, j’ai donc prévu plusieurs dispositifs. Vous y trouverez au même moment les premiers résultats ; de quoi vous confirmer que je n’ai pas menti sur ma capacité à vous aider.
Très bien. Comptez sur moi, je déposerai le nécessaire à l’endroit convenu.
« Mais laissez-moi tranquille ! »
Je repoussai les invités autour de moi pour m'approcher du bord de la piscine à boules.
Le visage de Kolin se décomposa d’incompréhension.
« Mais qu’est-ce qui t’arrive, bro ? Ça fait un moment que tu vas mal là ! Dis-nous ce qu’on peut faire au bout d’un moment, on s’inquiète pour toi. Tu es jaloux parce que je draguais Marie-Ange ? On peut en parler à la production, tu sais. Il y aurait même un tas de sponsors prêts à soutenir un mariage dans la colocation, ça promouvrait la famille nucléaire. »
Je le regardai, incrédule. Il cherchait à m’aider, mais était complètement à côté de la plaque. Le regard de Marie-Ange jonglait de moi à Kolin, transmettant une panique que je devais être le seul à percevoir. Visiblement, il énonçait ses propos sans l’avoir consultée.
« Et je comprends mon bro, continua-t-il, on peut tous préférer une personne et je suis désolé d'avoir mal compris ta relation avec elle. Et même, un jour, je suis certain que certains pourraient vendre le fait de suivre une vie de famille pour…
— Mais tu n’y es pas du tout, espèce d’abruti ! Je suis juste complètement dépassé parce que j’ai l’impression d’être deux personnes à la fois, et toi tu me refiles des putes et des gigolos dans une piscine à balles ! »
Je ne relevai pas l’expression choquée qu’affichèrent les invités, qui me relâchèrent par la même occasion.
« Hey, du calme bro ! On a tous déjà eu des coups de mou. Tu te souviens quand Elisabeth avait trop bu et ne nous reconnaissait pas ? On en a discuté et tout a fini par s’arranger ! On peut en discuter, tu sais. Et des assistants psycho IA peuvent te venir en aide si ça ne va pas ! »
Maintenant qu’il l’évoquait… Oui, c’est vrai, Elisabeth avait déjà piqué une crise comme moi après une soirée drogues. Elle avait hurlé qu’elle ne reconnaissait pas Kolin au réveil… C’était aussi déjà arrivé à Pierre-Henry, après un accident de moto. Mes souvenirs de ces moments étaient flous ; nous n’étions pas sobres sur le moment. À moins qu’une drogue après coup n’eût altéré nos souvenirs ? Les majordrones avaient fini par prendre en charge ces crises. À chaque fois, nous avions retrouvé nos colocataires en pleine forme le lendemain.
Est-ce qu’ils avaient vécu la même chose que moi en ce moment ? Est-ce que nos souvenirs à tous étaient faux, et entraient en conflit avec des souvenirs effacés après un choc ?
« Tu ne comprends rien, Kolin ! Je suis en train de me rendre compte qu’on ne peut pas se fier à nos souvenirs, et toi tu me parles d’un coup de mou ! »
Une pensée me frappa : les majordrones ! Ils risquaient de venir me chercher, moi aussi. Sans doute pour effacer mes souvenirs, comme ils l’avaient fait pour Pierre-Henry et Elisabeth.
Je ne finis même pas de répondre à Kolin. Il était incapable de comprendre ce que je vivais. Je sortis des balles. Mes colocataires n’osèrent pas s’approcher de moi. Je me dirigeai vers la porte de sortie pour aller le plus loin possible, le plus vite possible.
J’arrivai à peine dans le couloir que le bruit de multiples pales fendant les airs confirma mes craintes. Je devais quitter au plus vite la villa, m’enfonçant pour cela dans ses entrailles à la recherche d’un refuge…
Le génome de la fille Schneider était effectivement altéré, et pas par un rigolo. Même si je reconnus des sections d’ARN communément utilisées dans la modification génétique virale, elles n’étaient qu’un piège grossier, la première strate d’activité du virus ; ce dernier possédait plusieurs zones d’insertion parallèle dans l’ARN, que la transcriptase inverse insérait ensuite dans l’ADN de l’hôte. La cellule ne produisait ensuite qu’un nombre limité de virions ; il pouvait donc laisser l’hôte fiévreux, mais vivant, avec un génome altéré, jusqu’à ce que son ADN ne soit en majorité remplacé. Avec un tel procédé, le plus impressionnant était que le biohacker avait évité de provoquer un choc auto-immunitaire malgré un ADN mosaïque.
Le virus possédait plusieurs zones d’insertion secondaires, pour se reconfigurer ailleurs et faire face à plusieurs menaces.
Une fois le virus inséré dans le génome, il faisait pousser des sortes d’écailles sur le malade. Le plus étonnant était leur couleur bleutée20 ; elle demandait un haut niveau de bio-ingénierie.
A n’en point douter, le concepteur du virus était parmi les meilleurs généticiens de la ville, les sarkites mis à part.
Je levai les yeux de l’écran d’ordinateur où les données étaient inscrites, et m’étirai.
La fatigue était intense, mais je n’avais pas une minute à perdre. J’avais déjà perdu assez de temps à apporter le matériel à la loge des peaux d’écorce et à aller chercher le virus à l’aide d’un drone. Même si je ne doutais pas une seconde que s’il l’avait voulu, l’inquisiteur Schneider m’aurait retrouvée, j’avais préféré limiter la prise de risque au maximum en brouillant les pistes. Mockey et Ùuj m’avaient aidée pendant une partie de la soirée, avant d’aller se coucher. Nous avions convenu de nous relayer sur le travail et, ayant une tendance obsessionnelle quant à la modification génétique, j’étais la mieux placée pour amorcer le projet avant de répartir les tâches qui prendraient le plus de temps.
La faim me prit. Je me levai de ma chaise, ouvris le frigo pour descendre une bière et aller cuire un steak dans la salle à manger. Pour disposer du matériel familial, j’avais préféré rester dormir à l’abattoir. J’y avais du matériel, des échantillons, des banques de données, les laboratoires de génétique et de la viande pour manger à l’œil.
Je regardai mon repas cuire dans ma poêle. Il brunit peu à peu, libérant une odeur enivrante. C’était le modèle de steak qui avait propulsé le label Nälka et offert une chance à nos communautés de survivre après la purge. Notre famille avait eu un petit commerce, rapidement racheté par Bayer-Monsanto pour nous employer, tandis que la même chose était arrivée aux néos avec Génochrome. Ambrose avait bien tenté de faire pareil, mais ils devaient se contenter de contrats ponctuels avec les freelances de la loge de la peau d’écorce ou de rares employés sarkites n’appartenant pas aux trois groupes principaux d’Eurtec.
Malgré notre rachat, pensai-je, ce steak reste notre signature. Il se vend encore très bien, et reste ce à quoi tout le monde pense quand on mentionne le label Nälkä.
Signature ? Mais bien sûr ! Je glissai la viande de la poêle à mon assiette, la posant à côté de mon ordinateur.
J’attrapai le steak avec les doigts, en croquant une bouchée pour laisser le jus umami inonder mon palais. Mes yeux, ravivés par mon idée, se fixèrent sur l’ordinateur.
C’est sans doute un biograffeur, il a peut-être signé son code !
Je copiai la suite des bases azotées AUGC, l’entrai dans plusieurs décrypteurs en ligne que des biograffeurs utilisaient régulièrement. Je cherchai ensuite quelques mots-clés susceptibles d’apparaître dans un message : « suis », « gène », « vous », « ici », « Bonjour »…
Ah ! L’un des décrypteurs me signala effectivement un résultat : c’était simplement codé en binaire, le format le plus classique pour cacher un code dans de l’ADN, l’adénine et l’uracile faisant office de signifiant 0 tandis que la cytosine et la guanine voulaient dire 1. Il l’avait inscrit dans une zone non codante de l’ARN viral pour éviter toute interférence.
Bonjour ce virus a été créé par Doovdufwa
Alors la haute on se sent humain
C’était donc dirigé vers les quartiers riches en général… Ironique. L’attentat biologique n’avait touché qu’une personne. Et c’était à moi, une sarkite, d'en guérir la victime, alors que je n’étais pas fondamentalement opposée à ce type d’activisme.
Plutôt que de tenter de bricoler un remède à partir de rien, je me penchai sur son nom. Une rapide recherche internet m’apprit qu’il n’en était pas à son coup d’essai : il y a deux ans, il avait signé un plasmide qui donnait aux bactéries Clostridioides, des bactéries très communes de l’estomac, la capacité de consommer la paroi stomacale.
Cette affaire avait eu lieu peu après l’arrestation de hackers illégalistes qui pirataient des ports OROI pour détourner le blót de plusieurs centaines de personnes. Ils avaient ainsi pu utiliser cette matière grise comme processeur pour miner de la cryptomonnaie qu’ils redistribuaient en ville. L’Inquisition avait évidemment réagi rapidement : on ne touchait pas impunément au précieux blót, surtout quand il était issu de populations limitant autant les mauvaises expériences que celles de l’affaire. La police avait théorisé que Doovdufwa était un proche de ces hacktivistes, sans avoir jamais pu mettre la main sur lui.
Je partis à la recherche de plus amples détails à propos de cette modification. La modification de plasmides bactériens était très différente de celle de virus, mais ils pourraient m’indiquer le style du biograffeur, ses procédés et ses habitudes.
Évidemment, je n’avais pas accès aux rapports de police ; mais les banques de données génétiques de Bayer-Monsanto contiendraient probablement le code génétique des plasmides. La famille avait accès à de nombreux génomes végétaux, animaux, mycéliens et microbiens. Certains nous servaient de patrons pour la modification génétique, d’autres à identifier les maladies pouvant sévir dans les élevages.
La maladie n’y serait évidemment pas disponible sous la dénomination « plasmides altérés de l’affaire Doovdufwa ». Mais il était fréquent que les bio-armes circulant en ville finissent dans nos bases de données après avoir été anonymisées. Après tout, nous pouvions avoir besoin de reconnaître une pathologie humaine chez un homoncule d’élevage. Personne ne voulait non plus qu’un corps récupéré dans la rue pour être intégré aux abats soit à l’origine d’une épidémie.
Je regardai l’heure : 6h00. Ça devenait décent pour demander à Mockey ou à Ùuj de me relayer un peu, ou pour leur déléguer une partie du boulot. J’appelai Mockey. Dormant dans les chambres du bâtiment, il serait plus vite sur place.
« Allo ?, me fit une voix fatiguée.
— Ouais Mockey, lésolédème de te releyveiller à cette heure, mais c’est imlortanpème. Je lordème loujourtuche pas, je lossbème sur une lolutionès pour la lésélossguche à Schneider. Tu lourraipème me laifème une letitepème relerchèchoque d’infos lendanpème que je fais mes lemieproques tests ?21 »
Je n’eus comme réponse qu’un vague « ouais » grommelant, mais le vis débarquer, poches sous les yeux, un quart d’heure plus tard.
Je lui donnai les instructions nécessaires pour sa recherche et l’idée que j’avais derrière la tête : en cherchant les génomes des plasmides de Clostridioides postérieurs à 2012 – date de l’affaire – il pourrait repérer facilement les sections de génome « trop propres » ou copiées de souches bien connues. Il accéderait alors aux plasmides artificiels, n’aurait qu’à en dégager les pathogènes ; puis, il pourrait lancer des simulations pour chaque génome et trouver celui correspondant à une aptitude à consommer des parois de l’estomac.
Mockey s’installa et commença, tandis que je me levai pour faire mes premiers tests. Lire le génome et faire mes recherches m’avait déjà pris un temps considérable, et je commençais à avoir besoin, plus qu’envie, de dormir. Mes paupières se refermaient d’elles-mêmes. Mais quitte à aller dormir, autant lancer un premier test.
Je conçus un modèle de vecteur viral, qui aurait pour but d’enlever la séquence virale de l’ADN de la fille. C’était la partie facile : je modifiai une culture de tissus humains afin qu’elles lancent une production de virions. La petite subtilité était qu’ils seraient stériles : ils ne détruiraient pas les cellules qu’ils infecteraient, mais y inséreraient seulement une commande ARN qui pousserait la cellule à éditer son code génétique pour en enlever toute trace d’ADN altéré. Je n’en fis qu’un brouillon ; Ùuj s’en chargerait après que je sois partie dormir. Je lui laissai un message à cette fin.
Et il y avait le gros du boulot, trouver un moyen d’enrayer les rétrovirus infectieux. Inspiré par les ARN que je venais de programmer, je mis au point un vecteur riboviral concurrent : ce dernier devrait entrer dans les cellules, et y synthétiser une protéine spécifique à l’ARN du virus pour le reconnaître et le dégrader.
J’insérai un premier code viral dans une bactérie qui commença à produire des virions. Je programmai un déversement de ces virus dans des tissus humains infectés par le virus de Doovdufwa après trois heures, ce qui devrait suffire à avoir assez de vecteurs viraux pour vaincre le virus dans l’échantillon.
Ereintée par ma nuit au laboratoire, je décidai d’enfin laisser Mockey continuer ses recherches pour rejoindre la chambre où Mockey m’accueillait pour la nuit.
Je m’y affalai dans un matelas poisseux posé sur le sol, et sombrai dans un profond sommeil.
13h00. Au cours d’une somnolence, j’eus le réflexe de me lever pour rejoindre les laboratoires. Mockey était encore là, éreinté par sa veille d’information et rejoint par Ùuj qui se démenait pour concevoir le vecteur viral de réparation. Cette dernière avait disposé des icônes sur le laboratoire et avait mis une petite coiffe supposée attirer les bénédictions d’Ion sur un travail. Je saluai les quelques employés de Bayer-Monsanto qui effectuaient leur journée de travail dans les laboratoires adjacents, et les renvoyai aussi loin que possible de notre espace de travail.
« Ah, tu lombetoques lienbé. J’ai linifoc mes limulationsèmes et… Bon, bah j’ai louvétroc les lasmidépluches de Doovdufwa dont du m’avais larlépème. Mais on a un loblèmeproque : les lactéribèmes finissèf par lerdrepème cette lapacitécé. Ou luptoploque, elles lagnestoque. J’ai liffouillétroc le lénomegé de plus lésélèproc.22 »
Il me montra une simulation des plasmides.
« Les lasmidépluches ont une lectionès qui emlêchepuche leur luplicationdoque. En lanté que tel, les lasmidépluches sont stériles.23 »
Ce n’était évidemment pas possible. Un élément devait m’échapper : un second plasmide était impliqué dans la maladie et synthétisait une molécule nécessaire à la duplication de l’autre, ou quelque chose comme ça.
Je décidai de ne pas me pencher sur cette énigme tout de suite, mais de plutôt aller voir où en était mon expérimentation de la veille et qui avait largement la priorité dessus.
« Qu’est-ce que c’est que ce lordelbème ?? »24 m’exclamai-je en voyant le résultat de l’expérience.
Mockey et Ùuj vinrent rapidement pour faire le même constat que moi : les vecteurs viraux étaient inefficaces. Les virions infectieux avaient continué à se reproduire dans les tissus.
Je pris l’échantillon de tissus, en mis un fragment à l’écart, cassai sa paroi cellulaire à l’aide d’un détergent et mis le résultat dans un lecteur d’ADN pour observer le résultat.
« Le… Le lirusvuche de Doovdufwa s’est relonfigurécé. Je sais pas lommencoche c’est lossiblépoque, mais il a rendu la lotéineproque ARN-lécifiquespème inelicacèf.25 »
Ùuj, ne comprenant pas ce qui arrivait, fut prise d’un doute et partit regarder comment avait évolué l’échantillon pendant la nuit. Elle nota quelque chose sur une feuille, ayant l’air d’effectuer un calcul mental tout en triturant une bague d’os représentant Nadox.
« Le lirusvuche a bien été ralenlitème d’une laçonfoque ou d’une autre lendanpème la luinuche.Il faut enlisagervème qu’il ait réaligoque à ton lecteurvème.26 »
Je réfléchis. Les virus n’avaient pas d’activité métabolique autre que celle du parasitisme lorsque leur génome était inséré dans une cellule. Est-ce qu'un phénomène externe, ou un phénomène biologique particulier les activait ?
Je me posai dans un coin de la pièce. Un coin de mon esprit ne pouvait s’empêcher de penser que le même phénomène expliquait à la fois l’absence de duplication des plasmides et la reconfiguration des virus.
Une reconfiguration virale… Et si…
« Mockey, tu peux lomparécoque l’ADN des lellulecés inlectéfoques avec leluicé des lirionvuches et des lellulecés lainesoques s’il te laiplème ?27 »
Il s’exécuta, régla quelques paramètres sur l’ordinateur et conclut :
« Les lellulcés inlectéfoques ont un peu d’ADN en lusplé, qui ne lovienproque ni de la bio-arme ni des lellulcés d’ologineruche.28 »
— Bingo ! C’est lienb ce que je lensaipoque, expliquai-je : il y a un lirovélagef qui entre en léséleujème. Il lénètropème dans lertaincé lirionvuche qu’il alèréltoque. Il nous a élappéchème parce que ce locédépruche lui lermepoque d’avoir une lailleté linimalème qu’on ne lerçoipème pas, ou qui lassepème pour un lirusvuche autre !29
— C’est lourpé ça que les lasmidepluches étaient lérilestèmes ! Il a translorméfoque un larasitismepuche en lystèmès d’alivationctoque, comme une lortès de lymbiosès !30
— Elactemenxoque ! Doovdufwa a uliliséloque le même locédéproque sur les lasmidepluches, ce qui alivaictuche leur lapacitécème de reloductionproque ! Mais la lolicepème a laclébème cette alairefème et c’est le lénomegé des lasmidepluches bruts qui a été inlérésoque dans la lanquebèmes de lonnédoques.31 »
Échec et mat, Doovdufwa, me dis-je à moi-même. J’ai capté ton style, ce n’est plus que du protocole, maintenant.
Nous avions toutes les clés en main pour trouver un remède à ce virus. Nous n’avions qu’à créer un récepteur capable d’endiguer le virophage-reconfigurateur, et nous aurions notre solution.
La porte fut secouée. Ça devrait tenir.
Bien sûr que non, ça ne tiendra jamais ! ne m’empêcherai-je de penser.
Les majordrones n’auraient qu’à déplacer les meubles après avoir fini de découper la porte.
« Monsieur, nous ne voulons que votre bien ! Laissez-vous faire et rendez-vous, je vous prie, vous n’êtes pas dans votre état normal. »
Les majordrones répétaient cette phrase en boucle depuis des heures, encore et encore. Ils étaient d’une politesse infinie dont on ne pouvait faire plus fort contraste que l’acharnement qu’ils mettaient à me poursuivre et à démanteler les portes que j’avais barricadées sur mon chemin.
De mon côté, je faisais exactement la même chose qu’eux à l’écran-fenêtre en face de moi. J’avais senti un courant d’air entre deux écrans, et en avais déduit la présence, derrière, d’une bouche d’aération. L’écran étant désormais en pièces, je m’attelai à démonter du mieux que je le pouvais la grille qui me séparait de ma prochaine destination.
Quelle serait-elle ? Est-ce que je pourrais survivre hors de la villa après une vie d’oisiveté ? Sans doute pas ; il était tout à fait probable qu’après une unique journée dehors, je me rendrais de moi-même à la villa. Mais pour l’heure, l’instinct de survie et la défiance envers la production me guidaient. Pire encore, j’avais envie de savoir ce qui m’arrivait, d’où venaient mes nouveaux souvenirs, et quel était mon rapport avec Victoria Amanda.
La grille sauta au moment où les majordrones finirent d’enlever la porte. Je m’engouffrai à quatre pattes dans la pénombre, regardant à peine au-dessus de mon épaule pour y voir une douzaine de silhouettes flottantes armées de pistolets à seringues médicales.
J’avançais. Ils se rapprochaient.
Plus que quelques mètres avant que l’aération ne fasse un coude. Ils ne pourraient pas passer. Je serai à l’abri. Ils étaient juste à l’entrée. J’étais juste devant la coudée.
Ils tirèrent.
Je pionçai allègrement, l’esprit léger.
Cela faisait quelques jours que j’avais remis à l’Inquisiteur Schneider les premiers résultats. Lui-même n’avait pas osé jouer au cow-boy. Dès le lendemain, la presse avait fait connaître l’empoisonnement d’une inquisitrice.
Signer la toxine par un encodage signifiant « Doovdufwa » en utilisant les acides aminés était peut-être un piège grossier, mais j’espérais malgré tout que ça me suffirait à nous éviter les retombées de cette affaire. De plus, livrer la signature à Schneider était encore la meilleure façon de m’assurer qu’il aurait d’autres chats à fouetter. Sa fille guérie, il chercherait probablement à la venger d’une façon ou d’une autre.
La sonnette de mon entrée accompagna l’un de mes ronflements. J’ouvris un œil, entendant :
« Agni, réleillevuche-toi !32 »
C’était la voix de Mockey. J’enfilai une salopette, et allai lui ouvrir. L’être aux grandes oreilles avait l’air soucieux et gêné.
« Lienv, ta lèremuche veut te loirvé.33 »
Je mis mes chaussures, laissai ma porte d’entrée se rabattre et le suivis. Il partit en direction de la fabrique de viande.
« Lésolédoque… Ils m’ont mis la lessionproque. Ton oncle, tu le lonnaicuche, ne me lonsidèrecé pas comme un membre de la lamifuche. Il m’a dit que même si tu lenaitoque à moi, ce n’était pas le cas de tout le londème, qu’il n’aurait aucun relormuche à me réserver aux lachetèmes les plus inlategroques, que si ça ne lenaitoque qu’à lui je serais déjà en luggetsène et… Bref. Il loulaivoque lavoirès ce qu’on lijotaimuche dans les laloratoirrbèmes ces lernierdoques lourjis. Je… Je leur ai alouévoque ce qu’on a fait…34 »
Mes yeux perdirent toute fatigue pour s’arrondir de colère. J’étouffais une engueulade pour lui faire peser dessus un regard lourd de reproches.
Nous franchîmes la rue rougeoyante à l’entrée de l’abattoir, passâmes au travers des hologrammes et rejoignîmes après un dédale de passerelles entre les élevages. J’évitai un corps pendu à un crochet – une fille aux cheveux roses, le crâne ouvert, sans doute une SDF inhumaine morte dans la journée dont on devait débarrasser les rues – et finis par arriver à destination : à la salle à manger de la famille.
Mockey m’ouvrit et me tint la porte. Je pus ainsi apercevoir derrière tous les anciens. Ùuj était là également. J’entrai. Alors que Mockey s’apprêtait à partir, ma mère lui dit :
« Tu peux rester. »
Ils m’adressèrent le même regard que j’avais adressé à Mockey sur le chemin. L’exception notable était mon grand-père qui, étonnamment, ne parvenait pas à contenir une légère fierté.
« Vous avez, commença ma mère, bien failli tous nous tuer. Mais qu’est-ce qui vous est passé par la tête ! Attaquer un concurrent probable ! Et je sais, Mockey m'a dit vos raisons, ç’aurait fait une viande pas chère à écouler. Tant pis ! On aurait trouvé un moyen de survivre par la qualité. Ç’aurait été mieux que de risquer une seconde purge ! »
Elle sembla se détendre un peu.
« Cela étant… Je dois avouer que vous avez réussi à réagir de façon impressionnante. Vous avez pris la situation en main au plus vite et êtes parvenus à mettre hors d’état de nuire une inquisitrice qui aurait fini par nous amener des problèmes quoi qu’il en soit. Et en bidouillant du génome de façon impressionnante, je dois dire. Vous saviez qu’elle était issue d’une cellule maxwelliste convertie au culte des Nornes ? Elle détestait notre culture depuis cette époque. J’ai décidé… Voyez-le comme une façon de vous responsabiliser. Ou d’instaurer plus de confiance dans la famille. Mais plutôt que de vous punir par des corvées pour le reste de votre vie… »
Elle se leva sans s’expliquer tout de suite, et nous invita à la suivre.
« Vous avez agi dans l’intérêt de la famille. Ce que vous allez voir est un secret qu’entretient notre famille depuis vingt ans. »
Nous traversâmes les pièces de l’abattoir. Elle s’arrêta devant une pièce dans laquelle nous n’avions d’habitude pas l’autorisation d’entrer. Plusieurs gants, des blouses et des lunettes nous attendaient. Ma mère attendit que nous les enfilions, tout en continuant sa tirade :
« Votre grand-père a gardé quelques contacts dans la haute société. Malgré sa nostalgie pour la maison Vörös, il sait respecter ses vœux de mariage et a réservé ses secrets à notre loge. Et de fait, cela fait des années que nous entretenons un marché avec l’émission Royal World. »
Elle ouvrit la porte de la pièce. Nous entrâmes l’un après l’autre, pour y découvrir un petit laboratoire d’un blanc hygiénique contrastant avec le rouge poisseux de l’abattoir. Au fond, flottant dans une cuve, trônait le corps de Philomène, la star de la téléréalité. Son cerveau était à nu, le scalp maintenu en vie dans un bouillon nutritif à proximité.
Un second cerveau flottait dans un autre récipient, également branché pour entretenir son activité biologique.
Outre un impressionnant panel d’outils médicaux, la pièce se démarquait par un immense ordinateur.
« Voici la pièce par laquelle tous les candidats de Royal World passent régulièrement. Cette émission n’est pas qu’une distraction à succès ; c’est un véritable élevage à cerveaux bienheureux pour les Nornes de silicium. Les candidats ne connaissent que très peu la souffrance, ils peuvent combler la majorité de leurs désirs dès qu’ils y pensent, et leurs consommations sont calibrées pour que même leurs drogues n’affectent pas trop leur cerveau. Alors, quand ils ont vécu assez longtemps, on les envoie ici. »
Ma mère présenta l’étrange appareil.
« C’est un engrammeur. Il peut copier l’engramme35 d’une personne. Et surtout, il peut la réimplanter dans un nouveau cerveau. Les anciens souvenirs sont alors confinés dans un recoin du cerveau. À part un choc sur une zone précise, ou la consommation de certaines drogues, les anciens souvenirs restent confinés. »
Elle se plaça ensuite face à Philomène.
« Généralement, on change le cerveau une ou deux fois dans l’année ; on expédie l’ancien, chargé de souvenirs heureux, pour qu’il soit branché directement aux Nornes de silicium. Son cerveau émet dès lors un blót continue, avec des données d’une très bonne qualité aux yeux des Nornes. On ré-engramme le nouveau cerveau, et on le greffe dans le corps. Il passe un temps dans le corps, fixe ses faux souvenirs, vit de nouvelles expériences… Et, après six à douze mois, on nous le renvoie ici. »
Elle nous tendit divers outils chacun.
« Tout ce procédé ne souffre que d’un problème : la greffe de cerveau est en elle-même extrêmement technique. L’engrammage, même s’il commence à être bien maîtrisé pour fabriquer des synthétiques génétiques, demande aussi une bonne expérience. Quant au ré-engrammage dans un cerveau étranger… Eh bien, il n’y a que les Nälkä pour en faire une science exacte. »
Elle commença à s’approcher de la cuve, monta sur un escabeau et plaça des électrodes sur la tête de Philomène.
« Allez, ne faites pas cette tête… Vous verrez. On s’y habitue. Dites-vous que ce n’est qu’une viande de plus à traiter. »
