Histoire de proportion
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L'Experte Belokan jura lorsqu'elle se cogna dans un mur. Ses sens étaient quelque peu troubles, elle avait du mal à s'orienter.
Tout autour d'elle, elle sentait les interrogations discrètes de ses collègues se diffuser dans sa proximité, interrogeant son comportement étrange.

« – Je suis malade, marmonna l'intéressée. »

En faisant beaucoup plus attention cette fois-ci, elle alla se placer devant la fenêtre d'observation.
Derrière le verre ambré, l'immense organisme palpitait et respirait, difforme étendue de chair et de matière, enfermée dans un épais cocon fait de la toile la plus solide.

« – Qu'est-ce qu'on a du coup ?
– Deux mammifères, a priori deux femelles et un mâle. Ils sont tombés en plein dans notre piège, aucun souci à ce niveau là. Les colons ont été amnésiés, leurs cocons sont solides, c'est du bon boulot. Ah, et bien sûr, le trou a été rebouché au dessus d'eux. Plus personne ne pourra y accéder. »
– Avec des arrivées d'air, les plafonds ?
– Bien entendu. »

L'Assistante-Experte Chlipouni dégageait une telle impression de servilité que Belokan en eut la nausée. Elle n'était pas prête de se faire mousser celle-ci.

« – Quelle classe à peu près ?
– Araignée pour le moment. Peut-être plus. Ces entités sont vraiment énormes. Une seule d'entre elle pourrait tuer des milliers des nôtres si on lui laissait l'occasion.
– Hmm. Et qu'en est-il de la matière trouvée sur eux ? Leur protection ?
– C'est pas de la chitine, rien à craindre. Les échantillons prélevés indiquent une origine artificielle, à base de fibre végétales. Semblable à nos cocons de confinement, mais en beaucoup, beaucoup moins résistant. Plutôt fragile, en fait. »

Malgré l'épaisseur de la vitre, les phéromones de peur exsudant des créatures étaient insupportables. Non, définitivement, Belokan n'aimait pas cette affectation.

« – Rappelez-moi comment les Soldats les ont capturées déjà ?
– D'abord, en construisant une cavité en dessous d'un sol spongieux, fragile. Lorsque les créatures sont passées dessus pour récupérer la nourriture placée en appât, ça s'est effondré sous eux. Les Travailleuses mineures ont alors rebouché le trou, pendant que les Travailleuses majeures s'occupaient du confinement jusqu'à les immobiliser complètement. On en a perdu beaucoup – mais le département des ressources s'occupe de ça. On envisage de créer des séparations entre les entités, juste au cas où. »

La chef de projet resta silencieux. L'affaire s'était déroulée tranquillement. Trop tranquillement. Il n'aimait pas cela. Les géants étaient… impressionnants, pour ainsi dire. Les voir d'aussi près était vertigineux.
Mais Belokan était une professionnelle.

« – En somme, on a très peu d'infos sur elles.
– Oui, mais on y travaille, ne vous inquiétez pas. La recherche fait tout pour que…
– Y a un souci dans votre raisonnement, assistante-experte. Comment voulez-vous que l'on étudie un organisme vivant quand celui-ci n'a rien pour se nourrir ? »

Le reproche fit tressaillir sa collègue.

« – C'est à dire que… s'empressa-t-elle de se justifier.
– Laissez tomber. Je veux la construction de corridors reliant directement aux cocons de confinement, paroi externe. Dites aux Travailleuses – et aux Travailleurs, bordel, on est plus à l'époque des colonies de surface – de créer une structure d'observation dans un premier temps. Quand ce sera fait, on percera le cocon pour créer des couloirs-intraveineuses, pour apporter aux entités les nutriments nécessaires.
– Mais cela impliquerait de…
– De creuser à même leur chair, oui, je suis au courant. Dites bien aux Travailleuseurs de ne viser aucune artère ou organe vital, en se basant sur les plans des mammifères répertoriés de notre univers. Je veux les nourrir, pas les faire saigner à mort. »

À ses côtés, elle sentit Chlipouni s'agiter fortement, mal à l'aise.

« – Ne serait-il pas plus… clément d'envoyer tout d'abord des agents inhibiteurs ? Vous savez, pour éviter la souffrance ? »

Belokan contempla avec froideur la vitre en face d'elle. Le léger reflet ambré lui renvoyait un portrait très peu flatteur, la faute à ses blessures et à la maladie, à la vieillesse aussi. Elle n'en avait sans doute plus pour longtemps.

« – Vous savez, Assistante-Experte, je crois bien que nous n'avons en stock aucune quantité de sédatif capable d'adoucir les maux que vont subir ces choses. Elles sont beaucoup, beaucoup trop grandes pour que cela soit efficace. »


« – Bordel les gars, bordel, je peux plus, je peux plus.
– Calme-toi 324, putain. Tu me fais flipper encore plus qu'avant. Et t'étais déjà bien moche de base.
– Je. Déteste. Les. Insectes. Je les hais. »

D-2109, aka Lucie, écoutait ses deux "collègues" en silence, pensive. Elle aussi sentait des sueurs froides lui couler dans le dos, mais elle n'avait jamais perdu son sang-froid auparavant, et comptait bien ne pas faire d'exception à l'heure actuelle.

« – Vous avez l'impression de manquer d'air, vous ? demanda-t-elle subitement. »

D-1087 leva les yeux au ciel, l'un des rares mouvements qu'il pouvait encore faire. Les cocons, indestructibles et terriblement étroits, dans lesquels ils étaient tous enserrés ne laissaient de libre que leur cou et ce qu'il y avait au-dessus.

« – Par pitié, arrête avec tes analyses à la noix. Elles ne servent à rien. »

Lucie le fusilla du regard.

« – On a de l'air sous terre. Ces… choses ne veulent pas qu'on meure. Et apparemment, elles savent créer des conduits d'aération.
– Je savais que j'aurais pas dû… soufflait D-324 sans se préoccuper de ce qui se disait autour d'elle. J'aurais pas dû braquer ce petit vieux. Putain, j'aurais jamais dû. Je suis désolée. Maman, je suis désolée.
– Rah, mais ta gueule espèce de tarée ! »

Laissant ses compagnons d'infortune à leur querelle, Lucie, elle, cherchait désespérément une façon de s'en sortir vivant, et éventuellement de sauver ses braillards de voisins. Qui ne lui facilitaient pas vraiment la tâche avec leurs pleurnicheries et cris hystériques.

Bordel, ce qu'elle regrettait d'avoir sauté dans ce foutu portail dimensionnel au lieu de laisser les agents de cette foutue Fondation lui faire sauter la tête.

Brusquement, D-324 se mit à hurler.

« – PUTAIN JE LES SENS ELLES REVIENNENT OH BORDEL BORDEL Y EN A PARTOUT SUR MES JAMBES PUTAIN PUTAIN. »

Lucie se mit à frissonner. La jeune femme à sa gauche tremblait tellement qu'on aurait dit qu'elle allait se faire dessus. Elle envoyait gicler ses larmes, sa morve et sa bave partout, mais n'en avait cure.
Elle était terrifiée.

« – Merde merde merde, je les sens aussi, ces saloperies me montent dessus ! s'alarma à son tour D-1087. Elles montent vers la tête, oh putain ! »

Il se mit à hurler à son tour, d'un cri beaucoup plus primal cette fois-ci, qui horrifia Lucie.
Un cri de souffrance.

« – Putain. Putain elles me bouffent je crois putain putain putain putain… Aaaah…. »

Il s'étrangla dans un gargouillement hagard, laissant échapper de temps à autre des gémissements de douleur pure, s'agitant en vain dans sa prison.

Lucie sentit alors, à son tour, la marée de créatures monter, petit à petit, vers les zones sensibles de son corps vulnérable.
Lorsque les fourmis s'attaquèrent à sa chair, elle perdit toute contenance.

Elle hurla.


Oui, on a perdu tout contact avec les Classe-D. On va classer la dimension X-FW-3092848 comme étant "potentiellement dangereuse". Faudra mener d'autres tests lorsqu'on aura plus de cobayes.
Ah, et putain, t'as vu le nouvel assistant-chercheur ? Lèche-botte au possible, ça filait la gerbe. Il est pas près de se faire mousser celui-ci.

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